‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 174 sur 280 · FLORENCE · texte numérisé non relu

FLORENCE

Florence nous apparut le lendemain, au pied des collines, dans la vallée de l'Arno, avec ses toits que domine le dôme de la cathédrale, comme la partie supérieure d'un ballon qui descend. J'allai loger à l'hôlel d'York, et comme j'avais l'intention de passer l'hiver dans la capitale de la Toscane, je m'occupai immédiatement de chercher un logement. Les familles patriciennes du pays n'ont plus assez de fortune pour habiter seules leurs vastes résidences, et louent des appartements meublés ou non meublés. J'eus pour soixante dollars par mois dix bonnes chambres, des oflices, une petite cour, et même un jardin.

Florence paraît avoir tiré son nom de sa situation agréable dans des campagnes fleuries. Cette ville a deux lieues de tour et quinze cents toises de longueur. On y compte environ cent mille âmes. Elle en avait autrefois plus du double, lorsque les Médicis s'en rendirent maîtres; mais alors un commerce prodigieux y soutenait l'abondance et la population.

L'art de la laine (arte délia lana) était .alors le plus riche et le plus considérable; il fut la principale source de la richesse et de la puissance de Florence. La maison de Médicis fut une de celles qui se distinguèrent le plus dans ce commerce. Un rejeton de cette famille, qui s'était attiré l'amour et la confiance du peuple par un esprit supérieur et un caractère généreux, fut fait gonfalonier en 1)78. Jean de Médicis eut les mêmes qualités et posséda la même charge ; Cosme le Grand, son fils, joignit aux vertus de ses pères les lalenls les plus rares- possesseur d'une fortune immense, et connu dans toutes les parties du monde, oit il portait le commerce, il profita du crédit dont

il jouissait parmi le peuple pour s'emparer de l'autorité. Il eut toute celle d'un souverain, et il ne lui en manqua que le titre; mais il ne s'en servit quepo ir subjuguer les cœurs par des bienfaits. C'était une chose aussi admirable qu'éloignée de nos mœurs, de voir ce citoyen, qui faisait toujours le lommerce, vendre d'une main les denrées du Levant et soutenir de l'autre le fardeau de la république, entretenir des facteurs et recevoir des ambassadeurs; résister au pape, faire la guerre et la paix, être l'oracle des princes, cultiver les belles-letlrcs, donner des spectacles au peuple et accueillir tous les savants grecs que la barbarie des Turcs forçait de s'éloigner de Coustantinople.

Des ennemis, jaloux de la gloire de Cosme de Médicis, ou peut-être des patriotes, animés du désir de conserver la liberté de la république, réussirent à le faire exiler. 11 se retira à Venise, d'oii étant rappelé un an après, il revint jouir à Florence de son autorité, de sa fortune, de ses biens immenses, de la réputation la plus éclatante et de l'amour de ses concitoyens. U mourut en 1 .^s^, et fut enterré dans l'église de Saint-Laurent, où la république fil graver sur sa tombe cette courte mais belle cpitaphe :

Cosynus Medicœus, decrelo publico Pater patriœ. Cosme de ÎMédicis, par un décret public Père de la patrie.

Les Médicis régnèrent pendant plus de deux siècles, et quoique les Florentins conservassent toujours un ressentiment de leur liberté éclipsée, ils ne purent s'empêcher de les aimer et de leur être attachés. Déchirée par des factions continuelles, cette république avait besoin de zélés défenseurs qui la missent à couvert des maux que lui avaient fait essuyer les factieux. Il est certain que la maison de Médicis, dont elle connaissait depuis longlemps la saine politique, pouvait mieux la défendre qu'aucune autre puissance, et si elle s'était contentée d'en être la protectrice et de laisser à cette patrie, dont les Médicis furent longtemps les pères, le titre de république et sa liberté, sans en être moins souverains par le fait, ils auraient été de plus grands hommes. En perdant leur liberté, les Florentins eurent le bonheur d'avoir ]>our maîtres des princes qui ne cherchèrent que la félicité publi(|ue. La mai.son de Médicis eut l'adresse de régner par les bienfaiti autant que par l'éclat de la fortune et du pouvoir. Elle eut l'art de cacher sous des fleurs les chaînes qu'elle imposa à sa patrie. Elle protégea toujours les belles-lettres, et en les cultivant elle éleva jusqu'à elle les artistes, qui se trouvèrent intéressés à la faire connaître et à la faire aimer. C'est à ce goût qu'elle eut pour les sciences que nous sommes redevables de cette superbe collection que renferme la galerie de Florence.

Tout étranger qui arrive à Florence brûle d'impatience de voir cette célèbre galerie oii sont rassemblés tant de chefs-d'œuvre dans tous les genres. C'est aussi là que j'ai porté mes regards. On ne s'attend pas sans doute à trouver ici la description de toutes les curiosités qu'elle renferme : elle forme déjà douze volumes in-jolin sous le titre de ; Musœo Fiorenlino , et l'ouvrage n'est pas achevé. D'ailleurs, ces curiosités si propres a exciter l'admiration et les transports d'un amateur qui les observe, sont bien éloignées de conserver le même intérêt dans les descriptions qu'on en trace. Comment serait-il possible de soutenir longtemps l'attention du lecteur : les détails dans lesquels on est obligé d'entrer ne peuvent avoir que de la sécheresse, et s'ils sont multipliés, ils entraînent bientôt l'ennui par leur monotonie. Ainsi, je ne m'arrêterai qu'aux objets les plus remartjuables.

La galerie du grand-duc a été bâtie par les ordres de Cosme P"'; le bâtiment est composé de deux ailes, l'une à l'orient, l'autre à l'occident, et d'un corps de logis au midi, en face de l'Arno. Au-devant est une grande cour ou plutôt une rue, d'environ cent toises de long, ornée des deux côtés de bâtiments uniformes et de portiques.

Le rez-de-chaussée de ce vaste édifice est occupé en grande partie par les tribunaux, et le premier étage, par les artistes qui travaillent pour le grand-duc, comme ceux des galeries du Louvre à Paris. Audessus de ce premier étage est la fameuse galerie oii Cosme 1" plaça d'abord toutes les curiosités des différents arts que ses prédécesseurs avaient amassées à grands frais, et que ses descendants ont considérablement augmentées.

Le vestibule qui précède la galerie est orné d'une quantité de statues, de bustes, de bas-reliefs, d'urnes, de tombeaux et de divers autres monuments étrusques, grecs ou romains. On y remarque particulièrement deux chiens-loups antiques très-beaux , deux trophées sculptés par îMichel-.\ngc , un gladiateur antique tenant son épée d'une main et de l'autre son bouclier. De là on entre dans la galerie divisée en deux ailes, comme je l'ai déjà dit. Celle du levant a environ quatre cent soixante pieds de longueur, et celle du couchant un peu moins, le corridor qui les réunit peut avoir cent pieds; la largeur de ces salles est de vingt et un pieds et la hauteur de près de vingt. Les plafonds sont des fresques divisées en compartiments , représentant les attributs des sciences et des arts, les vertus civiles et militaires, avec des portraits des Florentins qui par leurs talents ont illustré leur patrie pendant les derniers siècles, dans l'Eglise, la guerre, la politique, la philosophie, la médecine, la jurisprudence et les arts libéraux; ce qui forme une histoire très-intéressante de Flo-

SOUVEiMRS D'ITALIE.

rcnce pour cet espace de temps. On y voit aussi les portraits de tous les princes de la maison de Al^dicis et de plusieurs autres personnages eclébrcs. Dans l'inlcrvalle des croisées et le long des murs, on a rangé, avec autant de symétrie qu'il a été possible, cinqu.mli'-liuit statues et quatre-vinr;tiicuf bustes antiques; il y en a peu de bronze parmi ces derniers: ils sont presque tous de marbre et forment une suite complète de tous les empereurs, depuis Jules César jusqu'à Alexandre Sévère. Ou y a joint les concurrents et les usurpateurs, ainsi que plusieurs tètes de femmes et de filles des mêmes empereurs.

Douze ehandires ou grands cabinets tiennent à la galerie. Il n'en est aucune oii l'on ne voie des cboses très-rares et très-curieuses. I.a première dans l'ordre où elles sont placées est celle des peintres qui renferme les portraits des peintres les plus célèbres d'Italie, de France, de Flandre et d'Allemagne, peints par eux-mêmes. (Jette collection si honorable ]iour la peinture, est d'autant plus précieuse ipie le mérite donne seul le droit d'y être admis. Ou peut la regarder comme une histoire vivante des peintres : elle fait connaître en même temps leur génie, leurs ouvrages, leur touche et les traits de leur visage. Ce fut le cardinal Léopold de Médicis qui invita les peintres les plus distingués il y envoyer leurs portraits. Ils s'en firent tous honneur, et les autres ont ensuite continué. Ces portraits sont au nombre de deui cents, et plusieurs sont de la plus grande beauté. La statue du cardinal Léopold, en marbre blanc, est au milieu de la salle : il est assis et tient divers papiers ii la main qui font allusion au goût de ce prince pour les arts et les sciences.

La seconde chambre, dite des Porcelaines, en renferme de rares, de précieuses, d'anciennes, du Japon et de la Chine, de toute grandeur et de toute forme. On y conserve aussi beaucoup de vases étrusques et égyptiens.

Dans la troisième chambre, à laquelle on donne le nom des Idoles, on voit une suite nombreuse de divinités antiques de bronze, égyptiennes, grecques et romaines, de talismans, de lampes, de trépieds, meubles et instruments de sacrifice.

Après le Musi'tim du roi de INaples à Portiei , c'est le plus beau en ce genre qui soit en Italie. On a range sur deux corniches qui rignent autour de ce cabinet trois cents antiques de bronze, dont quelques têtes sont de grandeur naturelle. Celles de Tibère, d'Antinous et de Faustine sont d'autant plus estimées qu'elles ont une ressemblance parfaite avec les médailles. A côté de la porte est une colonne torse d'albâtre oriental, haute de sept pieds trois pouces, très-bien travaillée, et d'un seul morceau. On a mis au-dessus une Diane antique de marbre, d'environ deux pieds de haut.

La quatrième chambre, appelée des Arts, contient plusieurs armoires de marqueterie, où se trouve une grande quantité d'ouvrages d'ivoire, tant tournés que sculptés, mais qui n'ont d'autre mérite que l'extrême délicatesse du travail. Une chose beaucoup plus singulière et d'une imagimtion bizarre, c'est une caisse dans laquelle un certain Gaetano Zuinno, Sicilien, qui vivait sur la fin du dix-septième siècle, a représenté, en cire coloriée au naturel, un sépulcre plein de différents cadavres, dans tous les états oit ils peuvent être depuis l'instant de leur mort jusqu'à leur entière dissolution. Quelques-uns paraissent être rongés de vers. Dans une autre caisse, il a rendu avec une vérité aussi art'reuse plusieurs pestiférés morts ou mourants. Cette même pièce est ornée de plusieurs tableaux de peintres anciens, parmi lesquels il s'en trouve de très beaux.

La cinquième, dite des Flamande, est entièrement destinée aux peintres de celte nation. 11 y a cent cinquante tableaux de Rubens, de Van Dyck,des Miéris, de PalernefI', de Vandernefl', de Rrengliel , de Gérard Dow, etc. La manière de tous ces artistes est connue.

La sixième chambre, des Mathématiques, est remplie de divers instruments (le mathématiques, de physique et d'astronomie.

Enfin, on arrive à la septième chambre, celle de la tribune, où la peinture et la sculpture semblent se disputer à qui captivera avec le plus d'empire l'admiration des spectateurs.

Les yeux se portent d'abord sur six statues antiques, rangées sur des piédestaux à quelque distance du mur. Mais ils s'arrêtent bientôt sur la célèbre statue de Vénus, connue sous le nom de Viinus de Médicis, qui est dans le fond delà tribune vis-à-vis de la porte. Elle est toute nue, d'un marbre fin et blanc, dont la couleur est si nette et si belle, qu'il parait transparent. Sa hauteur est d'un peu plus de cinq pieds, ce qui est la plus belle proportion de la taille des femmes. Elle serait même un peu plus grande, sans l'attitude de mouvement que lui a donné l'artiste en lui faisant plier en avant le genou droit et avancer tout le corps, qui est légèrement courbé.

On ignore le nom de l'artiste, quoiqu'on lise sur la base qu'elle a été faite par Cléomène, fils d'Apollodore, Athénien ; mais on révoque en doute l'authenticité de cette inscription, qui paraît avoir été mise après coup sur un marbre rapporté.

Cette belle figure fut trouvée à Tivoli, dans la villa Adriani, de même qu'un grand nombre de statues du plus beau travail des Grecs, mais elle était cassée en cinq endroits : au cou, aux cuisses, au-dessus des jambes, au milieu des jambes et au-dessus des pieds. Tout ce qui est antique dans cette figure est bien restauré; les bras sont modernes, quoiqu'on assure a F.orence qu'ils sont antiques. Us sont faits, il est

vrai, avec soin , mais ils ne répondent point à la beauté du reste de la figure.

A côté de la Vénus de Médicis est une autre statue de Vénus, appelée Céleste ou Pudique : son vi.sage a un air de modestie et de gravité divine Elle a la main droite élevée au-dessus du front. De la main gauche elle relient une draperie qui la couvre jusqu'au-dessus de la ceinture; le reste du corps est nu.

Une troisième \ énus, appelée lénus Vicirix, à cause de la pomme qu'elle tient à la main, est beaucoup plus grande que nature. Le voisinage des deux autres lui fait tort.

Une autre statue de la plus grande beauté est le Faune jouant des cymbales, et ayant un pied sur la scabilia, espèce d'instrument en forme de soufflet. C'est une des plus belles statues antiques qui aient été conservées. L'expression du faune est admirable. Cet antique n'est pas cependant du dernier fini Ou remarque aussi que la tête cl les mains ont été restaurées par Michel-.\nge; mais c'est avec tant de goût, qu'elles sont dignes du reste de la figure.

Les Lutteurs forment un groupe excellent, trouvé à Rome à la fin du dix-septième siècle. Malgré la difficulté de l'exécution, on ne trouve point de parties faibles dans cet ouvrage.

Un autre non moins remarquable est l'Espion , ou le Rémouleur : Arrotino liotatore. Il représente un homme entièrement nu, dans une attitude gênée, presque accroupi, aiguisant un couteau, mais prêtant l'oreille à une conspiration qui a donné lieu à bien des discussions, sans qu'on ait pu éclaircir quelle est la conspiration que ce rémouleur alla découvrir ensuite au sénat de Rome. Des savants prétendent que c'est la conspiration du jeune Brulus. Quoi qu'il en soit, cette tigure est pleine d'expression et de mouvement. La tète surtout a un caractère de vérité qui répond à l'état de l'ouvrier qu'on a r<!presenté.

Derrière ces statues on a rangé contre le mur plusieurs petites antiques , qui ne sont pas de premier ordre, mais qui néanmoiiiS ont l'es beautés. Les tableaux que l'on voit sur ce même mur sont bien plus précieux... C'est là que l'on peut dire véritablement que la peinture étale ses chefs-.rceuvre.

Une femme nue du Titien, qu'on dit être sa maîtresse ou la niaitresse d'un des ftlédicis. Elle tient des fleurs de la main droite, l'autre main tombe négligemment.

Une Vénus du Titien , qu'on appelle sa femme , peinte toute nue avec un Amour derrière elle.

Ou vient de voir la femme du Titien peinte eu Vénus : son mari l'a encore re])résenlée en Vierge avec l'enfant Jésus et le.{)etil saint Jean, C'est là que l'on voit encore un saint Jean-Baptiste de l'iapharl, de l.i plus grande beauté; deux Vierges du même auteur; une vierge du Guide, une du Corrége, une d'André del Sarto ; un Satyre présentant une corbeille de fleurs à une nymphe, par Annibal Carraclic ; Jésus-Christ disant aux Pharisiens : Itendtz à César ce qui apparlieiit à César, par Michel-Ange de (."aravage ; une Sainte Famille, du Parmesan ; une Tête de vieillard, par Paul Veronèse, belle, d'une fraîcheur admirable ; un Singe qui peigne un enfant, par le Tinloret et les trois Grâces, en grisaille, par Rubens.

Il y a dans le même salon une armoire composée de jaspe, d'agale et de toutes sortes de pierres précieuses, où l'on a employé en forme de clous des topazes, rubis, saphirs et émeraudes. Les curiosités que l'on conserve dans cette armoire sont en grand nombre. 11 y a une collection de pierres gmvées- antiques plus remarquables par le prix de la inalière que par la beauté du travail.

La huitième chambre, de r/yen/ia;/hrodi(s, prend son nom de la célèbre statue aux deux sexes qu'on y voit.

La neuvième chambre, des Médailtes , contient le plus riche uiédaillier de l'Italie. On y compte environ douze mille médailles tanl en or qu'en argent et en bronze de toutes grandeurs.

La dixième chambre s'appelle V Arsenal.

La onzième le Tabernacle.

La douzième la Salle d'armes, parce qu'elle est remplie d'armures.

Je n'en finirais pas, si j'entreprenais d'énumérer les trésors accumulés dans la galerie de Florence.

Cette galerie et le vieux palais communiquent au palais Pilti p r un corridor couvert qui a deux cent cinquante toises de longueur.

Le palais Pilti a conservé le nom de Luc Pitli, gonlilliomnie florentin , qui l'avait fait bâtir vers l'an HOn. Il fut obligé de le vendre à cause du dérangement de ses affaires. Le grand-duc Cosme l'"^ l'avait acquis ; il y fixa sa demeure, et il a été celle de tous ses successeurs.

('e palais est situé sur une grande place qui le laisse tout à fait à découvert. La façade a quatre-vingt-dix toises de longueur du côté de la place. L'architecture a trois rangs de grandes arcades les unes sur les autres, qui lui servent de croisées. Elle est toute à bossiiges et à refends vermiculés. Cette décoration, quoique simple et même un peu rustique , a quelque chose de majestueux.

La cour du palais est d'une belle proportion et d'une architecture mâle ; il y a de grandes galeries dans son pourtour, où l'on a employé les trois ordres grecs, qui y sont en colonnes engagées dans le mur, toutes chargées de bossages vermiculés.

Les appartemcnls du grand-duc sont décorés avec la plus grande

SOUVENIRS D'ITALIE

ina(;iiificciicc ; les moulures ilorëcs des lambris sont de bon soiit, les peintures d'une beauté suiicrieure, et les tables incrustées d'une inimitable perfection.

C'était dans le vieux palais, construit vers le milieu du troisième siècle, que les notables citoyens de Florence tenaient autrefois leurs assemblées. Les Médicis l'occupèrent ensuite lorsqu'ils s'emparèrent du pouvoir suprême, (^et édifice ne manque ni de noblesse ni de grandeur. Ce qui m'a frappé le plus dans l'intérieur, c'est une grande salle d'environ cent soixante-deus pieds de long sur cent soixantequatorze de large. Les murailles peintes à fresque parVasari représentent les principaux événements de 1 histoire de la république. Le garde-meuble des grands-ducs est dans l'él;ige supérieur du palais. Je ne crains pas de ilire qu'il est inappréciable. L'objet le plus remarquable est un devant d'autel d'or massif de six pieds de long, enrichi de pierres précieuses. Cosme II avait fait vœu de le donner à l'église des Jésuites de Goa , si son fils guérissait d'une douloureuse maladie chronique ; mais ce fils succomba, et les révérends pères furent privés du cadeau qu'ils avaient convoité.

On conserve dans une boîte d'or les actes du Concile de Florence , tenu sous le pape Kugène IV, pour la réunion de l'Eglise grecque avec l'Eglise latine, réunion vainement tentée, et h laquelle il faut sans doute renoncer à jamais. Une autre cassette contient un manuscrit d'une utilité beaucoip plus réelle ; c'est celui des Pandcctes de Justinicu , en deux volumes in-folio. Il est écrit sur vélin et très-lisible. Les Florentins, qui ont une vénération toute particulière pour ce manuscrit, connu sous le nom de Pandecics Florentines, prétendent que c'est l'original de ce recueil de jurisprudence ; mais je n'en crois rien.

La cathédrale, appelée il Duomo ou Santa Maria dd Fiore, a quatre cent vingt-sis pieds de longueur, et trois cent soixante-trois de hauteur en comptant jusqu'au sommet de la croix. Au milieu de l'église s'élève une superbe coupole octogone qui a cent quarante pieds d'un angle à l'autre. L'architecture est (elle, que Michel-Ange ne croyait pas qi'il fût pos^ible de l'égaler.

Cette église est tout incrustée au dehors de marbre noir et blanc , ce qui lui donne l'air d'un catalfalque. En entrant dans l'église, on remarque le pavé de marbre, dont les dessins sont artistement combinés.

On a placé des deux côtés de l'église les hommes illustres de la république. A gauche, on a mis un ancien portrait du Dante, le créateur de la poé ie italienne. Ce tableau a été placé jadis par ordre de la république de Florence; c'est le seul monument qu'il ait dans sa patrie. Son tombeau est à Uavenne , oii il mourut en exil : mais l'Italie , à l'exemple du Prylanée d'Athènes, a élevé partout des cénotaphes ou tombeaux vides, c'est-.i-dire des monuments de gloire aux grands hommes qu'elle a vus naître.

Le chœur, qui répond au-dessous de la coupole, est orné de marbre de dilTérenles couleurs avec des bas- reliefs très-estimés. On voyait autrefois derrière l'autel Adam et Eve, belles statues de Bondinelli , qui ont été ôtées de l'église à cause de leur nudité, et placées dans la grande salle de l'ancien palais. On a mis à leur place une Mère de pitié, pleurant à côté du Christ mort : ce groupe n'est qu'ébauché de la main de Miche.l-Ange , mais on y reconnaît cependant la touche de ce grand maître.

Le Campanile est près de la cathédrale; c'est une tour de cinquante pieds de hauteur sur quarante-trois pieds carrés, tout incrustée de marbre noir et blanc. Le dessin est en comparliment, ce qui en rend le coup d'œil fort gai. C'est une des plus belles tours qui se voient dans le genre gothique. On prétend que l'empereur Charles- (Juint eu était si enchanté, qu'il disait que c'était la prostituer que de la laisser aux yeux du public, et qu'elle méritait d'èlre dans un étui. On monte au haut de celle tour par un escalier de quatre gent six degrés pour jouir de la vue de Florence et de ses environs : on découvre alors tout le cours de l'Ariio, les collines charmantes et les belles maisons dont ce fleuve est bordé, et l'on aperçoit sur la hauteur les restes de la ville de Frisole, que les Florentins détruisirent l'an 1000, et dont ils employèrent les débris à de nouvelles constructions. La ville de Frisole beaucoup plus ancienne que Florence avait été sa métropole. On croit qu'elle était le siège des augures toscans; il n'en reste que des masures.

Le Baplislère est une ancienne église qui fut autrefois un temple de Mars. Elle est déforme octogone. Cebàtimenta quatre-vingt-cinq pieds d'un côté à l'autre; il est isolé; tout incrusté de marbre jioli ; avec trois portes de bronze. Ces portes étaient si belles, que Michel- Ange disait qu'elles devraient servir de porles au paradis.

Le Centaure, peu éloigné de la place de la cathédrale, est une statue fameuse de Jean de liologne, pleine de force et d'expression. On y voit Hercule qui terrasse le centaure IVcssus, et lui casseJa tcle, d'un coup de massue, sur son genou; le tout d'un seul bloc. Ce groupe est élevé sur un piédestal. Il y manque seulement une place, car ce bel ouvrage est dans la croisée de deux rues qui n'ont que peu de largeur. La hardiesse en est singulière; car ce groupe ne porte que sur les jambes d'Hercule, qui ne sont pas dessous, mais à côté, et sur les jambes pliées du Centaure. Les mouvements en sont justes et saVftjttuient rendus.

Saint-Marc est une église des dominicains fort célèbre, ainsi que leur couvent. C'est là que demeurait le fameux Jérôme Savonarole, qui fut brûlé sur la place du vieux château en li'JS, .à cause de ses déclamations contre la cour de Rome, et surtout contre Alexandre VI. On remarque dans cette église le tombeau d'Ange Politien, mort en 1491 , et celui de Pic de la Mirandole, qui à l'âge de dix-huit ans savait vingt-deux langues; qui soutint à l'âge de vingt-quatre ans des thèses sur toutes les sciences, de omni re sciljiti, et qui se relira à Florence , oii il mourut en 1491, âgé de trente-six ans.

Dans l'église de Sainte-Croix, une des plus belles de Florence, on voit les tombeaux de deux personnages bien plus célèbres : l'un est celui de Michel-Ange, dont le buste est orné de trois couronnes avec ce vers d'Horace : Ter ifeininis lollit honoribus , l'autre crhii de Galilée, ce créateur de la philosophie expérimentale , qui inventa le thermomètre, le pendule, le télescope, la balance hydrostatique, et qui passa la moitié de sa vie en prison pour avoir soutenu la cause de la vérité.

Je passai plus d'un mois h parcourir Florence dans tous les sens. Quand j'étais las de visiter les monuments, je me retirais avec plaisir dans la demeure que je m'étais choisie, et qui réuniss.iil toutes les commodités désirables.

Près de la principale porte de mon hôtel était nn trou pratiqué dans le mur, et généralement fermé par un volet. Tous les jours, à onze heures, des individus venaient frapper à ce volet, qui était ouvert par l'intendant de la famille du propriétaire. Chacun des solliciteurs mettait dans cette espèce de trou une bouteille vide et un paul, monnaie qui vaut environ dix centimes. 11 recevait en échange une bouteille pleine de vin. C'est de celle manière que les plus grandes familles d'Italie débitent les produits de leurs vignobles, et peut-être que les Médicis leur en ont donné l'exemple. Le vin de notre hôte est nn des meilleurs de la Toscane , et je le bois avi^c le plus grand plaisir, d'autant plus qu'il ne me revient qu'à environ quatre centimes la bouteille : il est certainement supérieur à la moitié du bordeaux que l'on consomme à Paris. Deux fois par semaine un âne entre dans la cour, traînant une petite charrette remplie de tonneaux qui arrivent de la l'ropriété.

Nous brûlons dans nos lampes de l'huile qu'on s'estimerait heureux d'avoir en Amérique pour assaisonner la salade. Le marché est parfaitement approvisionné. Les draps et les élolTes sont de qualités supérieures , et coûtent moins cher que dans les autres pays, bien que ce soient des articles d'importation. Les boutiquiers se contentent d'un gain modique , et préfèrent le dolce far niente à la terrible activité du commerce.

L'indolence de ces Italiens me séduit singulièrement. On dirait qu'ils sont trop gentilshommes pour travailler, et qu'ils veulent faire de la vie une sieste perpétuelle. Les pauvres en Toscane comme dans tout le reste de l'Europe sont exposés à de cruelles souffrances; mais la classe qui est immédiatement au-dessus d'eux jouit de plaisirs inconnus aux hommes qui rêvent la fortune depuis le matin jusqu'au soir.

Les facilités de la vie , la présence d'une cour, les monuments des arts et des sciences y attirent un grand nombre d'étrangers, parmi lesquels les Anglais et les Russes sont en majorité. Le souverain, malgré son titre d'archiduc, n'affiche point de prétentions exagérées; seulement il tient à avoir autour de lui des ministres plénipotentiaires ou des chargés d'affaires de toutes les contrées de l'Europe. Leur réunion contribue à égayer la société, et les fêtes de ce j>etit prince ne sont pas exemptes de splendeur. Je ne veux point faire de réflexions philosophiques sur le luxe; mais je m'imagine qu'il produit plus de bien et moins de mal que nous ne le pensons ordinairement, nous autres démocrates. J'ai souvent comparé les agréments de Florence avec ceux de nos plus grandes villes d'Amérique. New-York, qui a quatre fois plus d'imporlance , dix fois plus d'importance, ne possède pas la centième partie des attraits de la cité toscane. Sans parler du bon goût, des monuments historiques, des chefs-d'œuvre de l'art, des palais et des églises , on trouve dans les cercles des distractions et des moyens de s'instruire qu'on chercherait en vain aux Etats-Unis. Tout le monde vit à l'air, sans souci du lendemain; l'amour du gain ne se montre nulle part , et c'est à peine si ou l'entrevoit par hasard. '

Une soirée à Florence offre une étrange collection de tous les êtres humains imaginables; les indigènes de tous les pays civilisés semblent se réunir sur un terrain neutre dans cette petite capitale, dont le gouvernement a le bon esprit de tolérer même ceux qui ont des opinions politiques contraires aux siennes. J'assistai à une soirée où l'on voyait pêle-mêle, indépendamment des Toscans et des Italiens des autres Etats, des Français, des Suisses, des Allemands de différents royaumes, des Anglais, des Russes, des Grecs, des Américains, des Hollandais, des Algériens, des Egyptiens et des Turcs. Il y avait en outre plusieurs aventuriers des îles de la Méditerranée. Notre siècle est cosmopolite, et Florence l'atteste suffisamment. Tant de gens voyagent aujourd'hui , qu'on se demande quels sont ceux qui peuvent rester au logis. Quelques-uns aspirent à se distinguer dans cet art de pérégrination en se faisant un point d'honneur de tout voir, .le retrouvai à Florence un certain comte Carlo, que j'avais connu aux

SOUVENIRS D'ITALIE

Euts-Unis : il les parcourait , tablelles en main, exarainanl en détail les moindres villes, ciilrantdaiis les plus modestes chapelles, étudiant jusqu'aux licrlies el aux niiniraux; il avait visité d'aliord la Grèce, rEi;y|ile, l'Afrique scplentrioDalc , el l'ouest de l'Asie; de là il passa en Amérique, el (|uand il eut bien exploré la |)atrie de \Vasl)iuj;ton, il se rendit aux Antilles et au Mexique ]| était de retour à Florence depuis quelque temps, quand une Anglaise uée à Calcutta lui vanta les niai^niticenccs de l'ilindoustan. Il se mit aussitôt en route pour I Inde , et ne s'arrêta qu'au mont Himalaya. J'ai su depuis qu'il s'était embarque pour Ceylan, et qu'il avait perdu la vie à Batavia en tombant dans une source d'eau chaude.

Les étrangers tiennent le premier rang dans la société florentine, car les indigènes reçoivent peu. Le prince liorghèse, beau-frère de Napoléon, a quitté Home, sa patrie, pour habiter un palais dont il fait les honneurs a merveille. (Quelques amateurs anglais donnent quelques représentations dramatiques asseï suivies.

Pour donner une idée plus exacte du bizarre assemblage que l'on remarque à Florence, je citerai les principaux personnages qui étaient un soir aux galeries du théâtre de la Pergola. C'était d'abord le comte de S;iint-Leu, ci-dexant roi de Hollande; puis son frère, le prince de IMontfort, ex-roi de Westplialie; non loin de là était madame Patterson, autrefois femme du roi que je viens de mentionner; près d'elle se trouvait le prince Henri de Prusse, frère du roi régnant: il avait en face de lui madame Christophe, ei-devant im])ératrice d'Haïti. Je passe sous silence des chefs de révolution, des femmes ii la mode, des politiques en retraite et des littérateurs de tous les pays.

L'Iiivcr nous fit bientôt sentir ses rigueurs: il se forma de la glace sur les fossés de la ville, sur laquelle des patineurs s'exercèrent; des nuages chargés de neige passèrent sur nos tètes, mais pour aller s'abattre sur les Apennins. Lue fois seulement, les rues furent un moment couvertes d'une neige fine, qui ne tarda pas à disparaître. Ce- )icndant le froid était piquant, et je me trouvais aussi bien au coin du feu qu'à 3ie\*-Vork.

Page 1