CHAPITRE IL
Cesse de m'obséder, mon cher ami Protéo;
Au foyur paternel ma vie est limilée.
— Eh quoi 1 ne pourrais-tu , cherchant d'autres destins ,
Accompagner mes pas vers les pays lointains'?
ifs deux Gcnlilshommcs de Vérone.
M. Hardinge dirigea mon éducation de la manière la plus judicieuse. Au lieu de me mettre entre les mains les livres que j'étais destiné à étudier au collège d'Yale, ce qui eût pu servir d'excuse à ma paresse future, il me donna des ouvr.igos élémentaires. J'appris par cœur deux
grammaires, dont il m'expliqua successivement tous les passages. Il me montra aussi l'art de scander des vers, et ce talent sullisait alors en Amérique pour faire une réputation d'homme savant. Après cila, nous tournâmes notre attention vers les mathématiques, et, a])rè3 avoir approfondi l'arithmétique, je passai à la trigonométrie et aux problèmes les plus essentiels de la géométrie.
J'avoue que j'avais une aversion insurmontable pour l'élude. J'aurais pu me déterminer à étudier les lois du vivant de ma mère par déférence pour ses intentions. Maintenant qu'elle n'était plus, je désirais savoir si elle avait exprime des vccux à cet égard; j'en parlai à Rupcr!, et je fus choqué de la légèreté de ses réponses.
— Qu'importe à vos jiarents, dit-il, que vous soyez avocat, marchand, docteur ou agriculteur comme votre père!
— Mon père a été marin, rèpliquai-je avec vivacité.
— C'est vrai; la marine est une profession noble et honorable. Je no vois jamais un marin sans lui porter envie. Nous n'avons pas encore été à la ville, et vos bateliers s'y rendent régulièrement une fois par semaine. Je donnerais le monde entier pour être matelot.
— Vous, Rupert ! mais vous savez que votre père compte faire de vous un ecclésiastique.
— La belle figure que j'aurais en chaire, affublé d'un surplis! Il y a eu assez d'Hardinge dans l'Eglise, et j'ai idée d'aller en mer. Vous savez sans doute que mon grand-père était capitaine dans la marine, et qu'il a mis son fils dans les ordres. Aujourd'hui il doit y avoir un revirement, et c'est au prêtre à mettre sou hls sur un vaisseau de ligne. J'ai lu les biographies des marins célèbres; l'on ne saurait s'imaginer combien de fils de prêtres sont entrés dans la marine, et combien de iils de marins se sont faits ecclésiastiques.
— Mais, repris-je, il n'y a pas do marins dans l'Amérique. Les Etati- Unis ne possèdent pas un seul vaisseau de guerre.
— Tant pis ! Le Congrès a ordonné, il y a trois années, de construire des frégates; mais on ne les a jamais lancées. Maintenant que 'Washington a donné sa démission, je suppose qu'on ne fera plus rien de bon dans ce pays.
Comme tout Américain, je respectais le nom de Washington; mais je n'admis pas les inductions de Rupert, qui avait coutume d'aQiniier les choses qu'il désirait, et de désirer celles qu'il affirmait. Après un moment de silence il continua l'entretien.
— Vous êtes maître de vos actions, dit-il, et vous pouvez agir à votre fantaisie. Mettez-vous en mer, et si le métier ne vous convient pas, vous n'aurez qu'à revenir ici; vous y serez tout aussi maître que si vous aviez passé le temps de votre excursien à élever des bestiaux, à faucher les foins et à engraisser les porcs.
— Vous oubliez, Rupert, que je suis le pupille de votre père pour cinq années encore. Je suis soumis comme vous-même à son autorité.
Rupert se moqua de moi. 11 essaya de me convaincre que, dans le cas oii j'aurais de la répugnance pour le barreau, il importait de débarrasser son père de toute responsabilité en m'échappant clandestinement pour aller en mer. Si je me destinais à la marine, il n'y avait pas de temps à perdre ; car tout le monde m'avait assuré que l'éducation d'un marin se faisait entre seize et vingt ans. Je me séparai de mon ami avec la promesse de revenir prochainement sur le même sujet.
Je reconnus, à ma honte,'que les sophismes artificieux de Rupert bouleversaient mes notions sur le bien et sur le mal. Je résolus de m'eipliquer franchement avec M. Hardinge, et de lui révéler mes inclinations, mais sans loi faire connaître que je pourrais me dispenser de son approbation.
Une occasion se présenta bientôt, et je demandai à M. Hardinge si mon père, dans son testament, avait ordonné de m'envoyer au collège d'Yale, et de m'y faire étudier le droit. Le capitaine Wallingford n'avait point maiiitestè ses intentions; mais ma mère avait exprimé le désir de hie voir obtenir la licence d'avocat, quand même je n'exercerais pas. Après m' avoir donné ce renseignement, M. Hardinge s'arrêta pour examiner l'efifet qu'il produisit sur moi , et lisant le désappointement sur ma physionomie, il s'empressa d'ajouter :
— D'ailleurs, Miles, votre mère ne vous a imposé aucune loi. Elle a voulu vous laisser libre de choisir une profession, autant que de choisir une femme. Ce sont, a-t-elle dit, deux choses importantes, dont lui seul doit décider. JNotrc tâche est seulement de le guider i)ar nos conseils.
Je déclarai alors à M. Hardinge le désir que j'avais de voir le monde et d'être marin. Il en fut stupéfait et visiblement affligé. Il m'exhorta fortement b renoncer à mes projets, et à ne pas sacrifier une position stable aux chances d'une carrière aventureuse. Je racontai cette entrevue à Rupert, en lui faisant part des objections de son père, dont quelques-unes avaient un caractère religieux. Le jeune homme décida qu'on pouvait faire son salut aussi bien sur mer que sur terre, et que, toute proportion gardée , il y avait plus d'honnêtes gens dans la marine que dans toute autre profession.
— Voyez les avocats, ajoula-t-il, est-ce la religion qui les dirige? Ils louent leur conscience à tant par jour, cl plaident aussi chaleureusement les mauvaises causes que les bonnes.
Après un plus ample examen de la question , Rupert , à mon grand étonnement, me proposa de m'évader avec lui, d'aller à ]New-'\ork, "•^ît- -^ous embarquer sur quelque b.iliiucnt de la compagnie des In-
SUR MER ET SUR TERRE
des. Je goûtai le projet en ce qui me regardait personnellement; mais je fus cn'rayë de l'idée d'avoir Rupcrt pour compagnon. J'étais assez sûr de l'avenir pour tenter une entreprise hasardeuse. Quant à Rupeit, une démarche imprudente pouvait compromettre toute s.i carrière. Cette pensée aurait mis fin à mes projets, si je n'avais sonçé que je serais toujours à même de venir au secours de mon ami. Je lui en touchai quelques mots, et il répondit avec tact et discrétion. Il me prouva qu'à l'époque de noire majorité il serait en état de commander un navire, et que j'éprouverais naturellement le désir de placer mes économies sur la carg-aison. Les revenus de ma propriété , accumulés pendant cinq ans, me fourniraient la somme nécessaire à notre spéculation ; et bientôt une source de prospérité s'ouvrirait pour nous.
— Il est bon , sans doute , continua-il , d'avoir un beau domaine et un moulin ; mais plus d'un b.ïtimcnt gagne en un seul voyage assez d'argent pour payer une propriété comme la vôtre. Ceux qui commencent avec rien sont , dit-on , dans la meilleure passe pour réussir, et si nous ne partons qu'avec notre bagage, il est évident que nous commençons avec rien. Notre succès est assuré!
J'étais disposé à éprouver cette doctrine, assez généralement répandue en Amérique; mais je cherchais en vain , parmi les personnes de ma connaissance, quelqu'un qui eût abandonné son capital pour lutter avec avantage contre des concurrents moins opulents. Néanmoins, il y avait dans l'idée d'être l'artisan de ma fortune quelque chose qui séduisait mon imagination. A cette époque , on comptait sur les rives de l'Hudson peu d'habitations qui méritassent la qualiftcation de château. Je souriais à la pensée d'en pouvoir élever un dans ma terre de Clawbonny, et d'acquérir par moi-même les moyens de le construire. J'étais propriétaire d'une maison; mon ambition était de posséder un château.
Au bout d'un mois de discussions, Rupert et moi nous noys décidâmes à consulter les deux jeunes filles, en leur faisant promettre le secret le plus absolu. Comme nous passions ensemble des heures entières, les occasions ne nous manquaient pas. Mon camarade s'était d'abord opposé à ce projet; mais j'avais trop d'affection pour Grâce et trop de confiiince dans le solide jugement de Lucie pour ne pas les mettre au fait de nos intentions. 11 y a maintenant quarante ans que cette entrevue décisive a eu lieu, et les moindres détails en sont encore présents à mon esprit.
Nous étions tous quatre assis sur un banc grossier que ma mère avait fait placer à l'ombre d'un énorme chêne. C'était dans le site le plus pittoresque du domaine; la vue s'étendait sur l'une des plus belles parties du cours de l'Hudson. L'eau était unie comme de l'argent en fusion. Les voiles de tous les bâtiments qu'on apercevait tombaient négligemment le long de leurs niàtereaux , comme pour annoncer le repos momentané de l'activité commerciale.
Grâce sentait vivement la beauté des paysages , et elle exprimait les émotions qu'ils lui causaient avec une éloquence rare chez les jeunes filles de son âge. Elle attira notre attention par des paroles enthousiastes, auxquelles Lucie répondit avec une simplicité naïve, qui prouvait qu'elle partageait les sentiments de sa compagne sans en être aussi fortement saisie. Je profitai de ce moment pour m'expliquer.
— Puisque vous aimez à voir des bâtiments, dis-je à Grâce , vous apprendrez sans doute avec plaisir que je songe à me faire marin.
il y eut un silence de quelques instants, pendant lequel j'affectai de regarder les sloops lointains; puis je jetai un coup d'œil furtif sur mes compagnes. Les doux yeux de Grâce se fixaient avec inquiétude sur mon visage , et en les évitant, non sans éprouver un certain embarras, je rencontrai ceux de Lucie, qui me contemplait avec une égale attention, et semblait ne pas en croire ses oreilles.
— Marin, Blilcs ! répéta lentement ma sœur; je croyais qu'il était convenu que vous apprendriez le droit.
— Pas du tout. J'ai l'intention de parcourir le monde et Rupcrt...
— Eh bien ? Rupert doit entrer dans les ordres , pour succéder à son père , le plus tard possible , j'en ai l'espérance.
Rupert affectait le plus grand sang-froid et sifflait entre ses dents; mais l'étonnement et le ton solennel de ma sœur nous causaient une impression involontaire.
— Allons, mes amies, dis-je enfin, il est inutile de dissimuler avec vous , mais souvenez-vous bien que ce que je vais vous dire est un secret inviolable pour tout le monde.
— Excepté pour M. Hardinge , répondit Grâce. Si vous avez l'inlenlion d'être matelot, il doit le savoir.
— C'est envisager superficiellement nos devoirs, répliquai-je en me servant d'une phrase habituelle de mon ami ; c'est ne pas distinguer convenablement leurs ombres de leurs substances.
— Je ne vous comprends pas, mon frère; certainement M. Hardinge doit savoir la professsion que vous vous proposez de suivre. Rappelez-vous qu'il remplit auprès de vous la place d'un père.
— Vous admettrez, je pense, qu'il n'est pas plus mon père que celui de Rupert.
— Encore Rupcrt! quel rapport a-t-il avec vos désirs de vous embarquer?
— Vous allez tout savoir ; mais donnez-moi votre parole de garder te îiltnce.
— Promettez, Grâce, dit Lucie d'une voix faible et tremblante , c'est le moyen de tout savoir, et nos conseils pourront avoir quelque influence sur ces deux entêtés.
— Ces deux entêtés! répéta Grâce. Croyez-vous, Lucie, que Rupert veuille renoncer à la prêtrise et s'embarquer avec mon frère ?
— Les jeunes gens son capables de tout, ma chère. Faisons-leur la promesse qu'ils demandent; nous saurons ensuite à quoi nous en tenir.
— Je vous promets le secret, dit ma sœur avec une solennité qui m'effraya.
— Et moi aussi , ajouta Lucie mais si bas qu'il fallut me pencher pour l'entendre.
— Voilà qui est bien; je suis charmé de vous trouver raisonnables... Rupert et moi, nous sommes déterminés à aller en mer.
Les deux jeunes filles nous répondirent par des exclamations, qui furent suivies d'un long silence.
— Quant au droit, au diable le droit! ajoutai-je résolu de me montrer homme. 11 n'y a jamais eu de Wallingford avocat.
— Mais il y a eu des Hardinge ecclésiastiques, dit Grâce , et elle s'efforça de sourire. Toutefois sa physionomie était si triste qu'encore aujourd'hui je n'y puis penser sans peine.
— Nous avons eu aussi des parents dans la marine , interrompit Rupert avec plus de fermeté que je n'en aurais attendu de lui. Le grand-père de mon père était officier à bord d'un vaisseau de l'Etat.
— Et mon père était le capitaine Wallingford.
— Mais les États-Unis n'ont pas de marine , dit Lucie d'un ton suppliant.
— Qu'importe ! il ne manque pas de vaisseaux. Le monde est tout aussi vaste, l'Océan est tout aussi large , que si nous avions une marine pour le couvrir en entier. Cette objection pèche par la base, n'est-ce pas, Rupert?
— Certainement.
— On peut s'embarquer sur un bâtiment de la compagnie des Indes aussi bien que sur un vaisseau de ligne, lui dis-je en me redressant d'un air d'importance. Je monterai volontiers à bord d'un de ces navires qui vont à Calcutta, et qui doublent le cap de Boniic-Espérancc, sur les traces de Vasco de Gama. Ils valent bien , je le présume , nos sloops d'Albany.
— Qu'est-ce que c'est que Vasco de Gama? demanda Lucie.
— C'est un noble portugais qui a découvert le cap de lionne-Espérance, l'a doublé le premier, et a mis pied à terre dans les Indes. Vous voyez, mes chères amies, qu'il y a même des nobles dans la marine; pourquoi Rupert et moi n'en ferions-nous pas partie?
— Sans doute. Miles, répondit ma sœur, toute profession est convenable quand elle est honnête. Avez-vous parlé à M. Hardinge de vos projets?
— Pas précisément. Nous y avons fait seulement de vagues allusions, peut-être de manière à n'être pas compris.
— Il ne donnera jamais son consentement! s'écria ma sœur d'un air de triomphe.
— Aussi avons-nous l'intention de nous en passer. Je compte partir avec Rupert la semaine prochaine sans avertir M. Hardinge.
11 régna de nouveau un silence long et éloquent, pendant lequel Lucie se cacha le visage dans son tablier. Ma sœur ne chercha point à cacher ses larmes.
— 11 y aurait de la barbarie à nous quitter ainsi, dit enfin Grâce.
Je poussai Rupert avec le coude, comme pour lui demander assistance. 11 se contenta de me répondre de la même manière, et d'après mes interprétations ce signe voulait dire : — Vous avez entamé l'affaire, chargez-vous de la finir. Uenonçant donc à son appui, je repris en ces termes :
— Noire plan de conduite est mûrement réfléchi.
— Si l'on connaissait la vérité, repartit Grâce , on verrait que votre conscience vous adresse des reproches.
— Des reproches? m'écriai-je. Vous n'avez jamais commis une plus grande erreur. Nous sommes tous deux très-satisfaits de nous. 11 n'y a p.is dans tout l'État de New-York deux jeunes gens plus contents d'eux-mêmes que Rupert et moi.
En ce moment Lucie, dont les yeux étaient remplis de larmes, leva la tête et partit d'un éclat de rire.
— Croyez-les , ma chère Grâce ! dit-elle. Ce sont deux jeunes fous fort égarés par leur amour-propre; mais mon père saura les mettre à la raison.
— Votre père , miss Lucie , ne sera instruit de nos décisions que par vous , après notre départ. Nous voulons le décharger de toute responsabilité.
— Voilà des expressions de Rupert, s'écria Lucie. Laissons ces jeunes gens à mon père, Grâce; il prendra sur lui la responsabilité de mettre un terme à toutes leurs folies.
L'hilarité nerveuse de Lucie faillit provoquer ma colère, et j'avais envie de l'envoyer promener; mais je me contins par égard pour Grâce, sur la figure de laquelle je lisais tant d'intérêt fraternel.
— Vous le voyez, continuoi-je, on prétend que M. Hardinge nous arrêtera, s'il est instruit de nos projets. C'est un ecclésiastique, dirat-on, et n'a-t-il pas assez d'autorité pour maintenir dans ic devoir deux
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cnraiits de seize à dix-sept ans? Nous voulons lui l'pnrfïiier le blâme du public en lui dissimulant notre départ. C'est ce que j'appelle le décliarpcr de toute responsabilité. IVous comptons partir la siiiiaine procbaine , aussitôt qu'on aura fini les habits que nous avons commandes, sous le prétexte d'avoir des costumes de canotiers. INous descendrons le fleuve dans le bateau à voile , et Nabucliodonosor nous suivra pour le ramener. Maintenant que vous savez tout, il est inutile de laisser une lettre pour M. llardingc; car, trois heures après notre départ, vous serez libres de parler. Nous serons absents une année , au bout de laquelle nous reviendrons vous voir, et nous vous retrouverons avec plaisir; nous serons alors des jeunes f;ens et non plus des enfants.
Ce dernier tableau consola les jeune filles. Riipcrt, qui s'était constamment tenu sur le second plan , revint à la rccousse , et par ses manières subtiles et sa langue mielleuse, il parvint à donner au mal l'apparence du bien. S'il n'abusa pas sa sœur, du moins il me parut avoir de l'influence sur la mienne. Lucie, malgré sa sensibilité, avait l'esprit positif et ne manquait jamais de découvrir les sophismes de son frère.
Les jours suivants, les jeunes filles s'efforcèrent de m'amencr à demander l'autorisation de M. Hardinge ; mais ce fut inutilement Nous étions sûrs de leur parole, et nous demeurâmes inébranlables. Comme nous l'avions prévu, aussitôt qu'elles eurent reconnu l'inulililé de leurs démarches, elles nous firent des sacs de voyage, raccommodèrent notre linge, et nous procurèrent même divers effets que l'on cacha dans le magasin du débarcadère.
Quanta Nabuchodonosor, il reçut l'ordre de préparer le bateau pour le mardi suivant; nous voulions mettre a la voile un jour après le départ hebdomadaire du Wallinyfordde Clawhonny ; c'était le nom du sloop. J'avais calculé la marée, et je savais que le Wallingford entrerait en mer à neuf heures du matin.
Le mardi fut un triste jour pour tous: excepté pour M. Hardinge, qui n'avait pas contu le moindre soupçon. Rupert éprouvait des remor.ls, et les yeux des deux jeunes filles se remplissaient de larmes à chaque instant. Grâce était la plus calme des deux; et j'ai soupçonné dcjuiis qu'elle avait eu une conférence avec mon ingénieux camarade, qui possédait le don de la persuasion à un degré vraiment extraordinaire. Lucie me parut avoir pkuré toute la journée.
C'était à neuf heures que la famille se séparait, après les prières du soir; nous nous couchions immédiatement, et M. Hardinge veillait ordinairement jusqu'à minuit. Cette habitude, que nous lui connaissions, nous obligeait à la prudence. Nous avions pris précipitamment congé des jeunes filles en feignant de nous retirer dans nos chambres respectives. Au moment où l'horloge sonnait onze heures , nous pûmes nous échapper de la maison. Nous avions le cœur gros. Peu de personnes quittent pour la première fois le toit paternel sans songer aux liens qu'elles vont briser, aux chances qu'elles vont courir. Nous marchions vite , en silence, et nous atteignîmes le quai en moins d'une demi heure. J'étais sur le point déparier à Nabuchodonosor, qui nous attendait dans le bateau, quand j'aperçus avec étonnement Grâce et Lucie. Elles venaient nous faire leurs adieux. Ce ne fut pas sans angoisses que je trouvai ces deux jeunes filles délicates si loin de leur demeure, a une heure si avancée de la nuit. J'essayai de les engager à s'en retourner immédiatement, mais elles ne voulurent rien entendre.
J'ignore comment il se fit qu'au moment de nous séparer, chacun de nous, au lieu de s'entretenir avec sa propre sœur, s'adressa à la sœur de son ami Quelque étrange que paraisse ce fait, il n'en est pas moins positif. Nous n'aviojis aucune pensée d'amour, mais nous obéissions à une impulsion instinctive. La bonne Lucie me força d'accepter six pièces l'or; elle les tenait de sa mère, et je lui avais souvent entendu dire qu'elle ne voulait les dépenser qu'à la dernière extrémité. Klle savait que je ne possédais au monde que cinq dollars, et que Rupert n'en avait qu'un. Je lui dis de donner l'or à Uupert.
— Non , dit-elle. Vous en ferez un emploi plus sage , plus judicieux et pour l'avantage commun. D'ailleurs vous êtes riche, et vous pouvez me le rendre. C'est un prêt que je vous fais; ce serait un don que je ferais à Rupert.
Il me fut impossible de refuser, et je pris l'argent dans l'intention de le restituer un jour avec usure. Puis je pressai Lucie contre mol» cœur, je l'embrassai six ou huit fois avec ardeur, ce que je n'avais pas fait depuis deux ans. J'ignore si Rupert embrassa Grâce; car pendant celte entrevue nous fûmes constamment à vingt pas l'un de l'autre.
— Ecrivez, Miles! écrivez, Rupert! s'écrièrent les deux jeunes filles ensemble pendant que nous démarrions.
Durant quelques minutes, nous pûmes suivre du regard nos chères compagnes; mais une sinuosité du rivage mit entre elles et nous une sombre émincnccde terre.
Telle fut la manière dont je quittai Clawhonny au mois de septembre \'91. J'avais dix-sept ans moins quelques jours Rupert avait six mois de plus, et Nabuchodonosor était son aine de plus d'une année. Tout ce qiic nous possédions était dans l'embarcation, excepté nos cœurs. Le mien était resté sur Ja rive avec les deux créatures bieniiimées que nous venions d'abandonner. Celui de Rupîrl était en susjHns; je m'imagine qu'il ne se détachait jamais complètement de la place oue lui avait assignée la nature.