CHAPITRE PREMIER
Maintenant à grands pas la vieil'.esse m'entraîne; La neige sur ma tôte a remplacé l'ébène ; Adieu , fleur de m.i vie , éclat de mes beaux jours I Du moins que je 6nissc au lieu de ma naissance ; Squs les arbres témoins des jeux de mon eufance Que je repose pour toujums I
Madame Heiia!(S.
Je suis né dans une vallée peu éloignée de la mer. Mon père avait été marin dans sa jeunesse ; quelques-uns de mes premiers souvenirs se lient à l'histoire de ses aventures et aux enlreliens donl elles étaient l'objet. Encore enfant pendant la guerre de la Révolution, il avait servi dès cette époque; entre autres scènes dont il avait été témoin , il aimait à raconter les détails du plus rude combat naval de cette guerre , celui du Trumbull avec le Watt. Il avait été blessé à bord du Trumbull, et portait une cicatrice qui le défigurait légèrement; autrement sa figure eût été d'une perfection remarquable. Après la mort de mon pauvre père , ma mère citait encore celle cicatrice comme un grain de beauté ; si je m'en r.apporte à mes souvenirs, le compliment n'était guère mérité , attendu que la balafre eu question donnait à un des côtés du visage un aspect farouche et bizarre, surtout quand mon père était de mauvaise humeur.
Mon pi're mourut sur la ferme où je naquis ; il la tenait de son trisaïeul , émigrant anglais qui lui-même l'avait achetée au colon hollandais dont les premiers tr.ivaux avaient défriclié les bois. On appelait colle propriété Clawbonny, nom hollandais suivant les uns, indien suivant les autres. 11 n'y avait point de résidence plus agréable sur toute la superficie des Elals-L'nis. Ce qui n'arrive pas souvent dans ce monde de misères , elle était aussi bonne que belle. Elle comprenait Roixante-douze acres d'eieellentes terres à blé ou en prairies, cl plus de cent acres de coteaux rocailleux qui étaient passablement garnis de bois. Le premier de notre famille qui eut possédé la ferme avait bâti une solide maison de pierre d'un seul étage, qui portail sur une de ses corniches la date de 1707. Chacun de ses successeurs avait ajouté quelques constructions, et l'ensemble avait fini par présenter l'aspect d'une réunion informe de maisons adossées les unes aux autres sans ordre ni symétrie.
'l'outefois il y avait un portique, une grande porte, et une pelouse qui coiuislail ca une demi-douzaine d'aci'csd'un sol noi'àtre oii poussaient
des ormeaux épars qu'on eftt pu croire semés à la volée. Outre ces arbres et quelques haies.^.' ■ buissons, cette pelouse était revêtue d'un gazon dont les teintes d'emeraude rivalisaient dans les bonues saisons avec celles des pâturages de la Suisse.
L'extérieur de Claxvbonny annonçait le séjour d'un riche agriculteur, sans avoir les prétentions des habitations d'aujourd'hui. L'intérieur justifiait complètement les prévisions que le dehors avait pu inspirer. A la vérité , les plafonds étaient bas, les chambres n'avaient pas une largeur démesurée, mais elles étaient chauJes en hiver, fraîches en été, propres et commodes en tout ternis. Les salons avaient des tapis, ainsi que les corridors et les principales chambres à coucher. Le meuble du grand salon était de toile perse et convtnaulemeul rembourré.
Nous avions autour de nous des vergers , des prairies et des champs labourés. Les granges , les greniers , les étables et autres dépendances de la ferme éliiieu en pierre de taille comme l'édifice principal , et en parfait état de conservation. Mon père avait trouvé la propriété exemple de toute espèce de char.ges et munie de tous ses initrumenU agricoles. 11 possédait de plus quatorze ou quinze mille dollars qu'il avait eu soin de placer sur hypothèque. Ma nicrc lui avait apporté deux mille sept cents livres; et , après trois ou quatre grands propriétaires fonciers et autant de négociants d'\ ork retirés du commerce , le capitaine ^Vallingford était regardé comme l'homme le plus riche du comté d'Ulsler. J'ignore jusqu'à quel point celle opinion était fondée. Toutefois j'ai toujours vu régner l'aisance sous le toit paternel, et je sais que jamais les pauvres ne s'en éloignaient les mains vides. 11 est vrai que nous n'avions qu'un vin de groseilles, mais il était délicieux, et nous en gardions toujours une provision sutiisanle pour en pouvoir boire de trois ou quatre ans. Mon père en avait mis de côté quelques bouteilles qu'il réservait pour les grandes occasions , et je me rappelle avoir cnlcudu le gouverneur Georges Clinton, qui s'arrêtait quelquefois en passant à Clawbonny, dire que c'était le madère des Indes occidentales. Quant au bordeaux, au bourgogne et au Champagne, c'étaient des vins alors inconnus en Aniériciue , excepté sur les tables des plus riches négociants cl des granJs propriétaires qui avaient voyagé. Quand je dis que le gouverneur Georges Clinton , qui fut plus tard vicc-présiJent, venait goûter le madère de mon père , je ne prétends pas me vanter d'appartenir à la noblesse du comté d'Llstcr. Les propriétés de ma famille nous donnaient une considération locale qui nous plaçait au-dessus des tenanciers ordinaires , et, si nous avions vécu dans une grande ville , nous aurions fréquenté sans contredit la classe iiitcnuédiairc qui vient après la haute aristocratie. Ces dislinclioDi
SUR MER ET SUR TERRE
étaient bcaucou]) plus ni;uqiiées après la guerre de la Révolution qu'elles ne le sont de notre époque ; elles sont encore plus marquées aujourd'hui que ne sont disposés à le croire tous ceux qui ne doivent pas une haute position à leur mérite ou à des chances favorables.
Mes parents se connurent pendant que mon père était retenu à terre par les blessures qu'il avait reçues dans le combat du Trumbull et du n'ait. J'ai toujours supposé que c'était pour ce motif que ma mère trouvait tant de charmes à la balafre qui déparait le côté gauche de la ligure de mon père. La bataille se donna au mois de juin nSO, et mes parents se marièrent dans l'automne de la même année. Mon père ne retourna en mer qu'après ma naissance, qui eut lieu le jour même où Coruwallis capitula dans Yorktown. Ces événements combinés réveillèrent l'ardeur du jeune marin, car il sentit qu'il avait une famille à pourvoir, et éprouva le désir de rendre à l'ennemi la monnaie ilcla cicatrice dont sa femme était si glorieuse. 11 obtint une commission à bord d'un corsaire , fit avec succès quelques croisières, et put acheter à la paix un brick de prise sur lequel il navigua jusqu'en l'année 1790. A cette époque le capitaine , c'est ainsi qu'on appelait généralement mon père, fut rappelé en Amérique par la mort de sou aieul. Klacit fils uuique , il hérila de la terre , comme je l'ai déjà dit , et six mille livres d'argent comptant qui restèrent de la succession servirent à marier mes deux tantes à des hommes de leur condiliou.
Mon père ne retourna plus en mer; il passa le reste de ses jours dans ses domaines ; seulement il alla pendant un hiver à Albany en qualité de représentant du comté. C'était alors un grand honneur de représenter un comté; mais l'abus du principe électoral a amené depuis d'importantes modifications. A cette époque , un membre du congrès était un personnage ; maintenant ce n'est plus qu'un membre du congrès.
Mon père ne laissa que deux enfants , ma sœur Grâce et moi. Le cruel accident qui réduisit ma mère à la plus triste des conditions pour une femme qui a vécu heureuse avec son époux arriva en l'an 1794. J'avais treize ans, et Grâce entrait dans sa onzième année.
Le ruisseau qui traverse notre vallée se précipite dans une petite rivière tributaire de l'HuJson. A l'endroit où le terrain s'abaisse audessous du niveau de notre ferme, nous possédions un moulin qui nous était d'une grande utilité et de quelque rapport; il servait à moudre tout le grain nécessaire à notre consommation, et les déchets engraissaient les porcs et les bœufs. Ce moulin était le point sur lequel se concentraient tous les produits de la ferme ; et il y avait un petit débarcadère au bord d'une anse voisine de l'Hudson , d'oîi un sloop partait chaque semaine pour la ville. Mon père passait la moitié de son temps au moulin ou au débarcadère, surveillant ses ouvriers,' donnant des ordres pour l'arrimage du sloop , et inspectant la marche du moulin. 11 avait bieu quelques connaissances en mécanique, et avait suggéré de bonnes idées au constructeur qui venait de temps en temps faire des réparations; mais il s'exagérait son propre mérite. Il était inventeur d'un nouveau procédé pour accélérer ou suspendre le mouvementde la machine. J'ignore en quoi consistait sa méthode, car il n'en fut plus question à Clawbonny après le fatal événement. Un jour mon père , voulant convaincre le constructeur de la supériorité de son système , fit arrêter le mécanisme , et se plaça sur la grande roue pour montrer qu'il avait pleine confiance dans son invention. L'architecte secoua la tète d'un air d'incrédulité qui provoqua les éclats de rire de mon père. Mais tout à coup la force de répression perdit son empire; l'eau se précipita dans les auges , et la roue tourna emportant avec elle mon malheureux père. J'étais témoin de ce spectacle. La figure de mon père était encore toute radieuse au moment oîi le mouvement de rotation le déroba à mes yeux. Le constructeur parvint à arrêter immédiatement la machine. Après avoir fait un seul tour, l.i grande roue se retrouva dans sa position première. Je poussai un cri de joie en voyant mon père à la même place et sain et sauf en apparence. En effet, il aurait échappé à ce danger sans une fatale circonstance. 11 s'était accroché à la roue avec la ténacité d'un marin, et avait passé dessous sans être blessé ; mais , en se relevant , il s'était brisé une tempe en s'engageaut entre l'une des auges et une poutre qui avançait. Tout cela s'était passé avec tant de rapidité q\ie son corps inanimé était encore debout sur la roue , retenu à un clou qui avait pénétré dans ses habits.
Ce fut le premier chagrin sérieux de ma vie. J'avais toujours considéré mon père comme une partie intégrale de la création , et je croyais à peine à la possibilité de sa mort. Pendant de longues années encore, je ne cessai de rêver à cet affreux spectacle. A l'âge que j'avais alors , toules les sensations revêtent une forme plastique qui en perpétue la durée , et la douleur s empara despotiqncmcnt de mon âme. Longtemps après l'événement. Grâce et moi nous nous regardions souvent sans prononcer un seul mot , et les larmes , s'échappant de nos yeux , roulaient sur nos joues. Nous ne communiquions ensemble que par nos émotions ; mais aucune parole n'aurait pu être plus énergique. Encore aujourd'hui c'est en tremblant que je me rappelle les angoisses de ma mère. Le meunier l'avait envoyé chercher, et, quand elle arriva , elle ne savait pas encore l'élcndue'de son malheur. Je n'oublierai jamais l'excès de douleur que lui causa la terrible vérité ; elle demeura presque sans connaissance pendant plusieurs heures. Elle uc revenait à elle que pour s'évanouir de nouveau , et ,
lorsqu'elle recouvra la parole , clic prodigua au corps inanimé ics expressions de la plus vive tendresse : elle sembla un instant voiJoir réveiller celui qui s'était endormi pour toujours, et elle dit d'une voix solennelle : Mon père , mon cher père ! ouvrez vos yeux cî rcgardea vos enfants ; ne les abandonnez pas.
Elle employait ainsi pour le père de ses enfants le terme le plus tendre et le plus explicite dont une femme puisse se servir. Mais ce fut en vain, Le cadavre était aussi insensible que si l'esprit divin n'y eût jamais séjourné. Le même soir, on l'emporta à la maison, et trois jours après il reposait dans le cimetière , auprès de trois générations d'aiculs , à la distance d'un mille de Clawbonny. Le service funèbre fit aussi une profonde impression sur mon esprit. Nous avions dans la vallée quelques membres de l'Eglise d'Angleterre, et le voisinage d'un temple anglican avait influé sur l'établissement du vieux Miles Wallingford , le premier du nom. C'était dans celte petite église , étroit b.itiment de pierre, avec un toit élevé et pointu, sans clocher ni sacristie, que toutes les personnes de notre famille avaient été baptisées et déposées pour être ensevelies. L'excellent M. Hardinge, ecclésiastique à l'esprit juste , au cœur bienveillant, lut l'office des morts pour l'homme dont son père avait fait un chrétien dans le même édifice.
Le temps avait apporté des changements parmi nos voisins, mais la plupart avaient une sorte de droit héréditaire à l'estime publique. De ce nombre était notre prêtre, qui avait marié mon pire et ma mère. L'église retentit de nos sanglots , et ma pauvre petite sœur poussa un cri en entendant la première pelletée de terre retomber sur le cercueil. On arracha ma mère à cette scène de deuil qu'elle était incapable de supporter, et elle resta agenouillée à la maison pendant la plus grande partie du jour de l'inhumation.
Le temps adoucit nos chagrins ; mais ma mère , femme d'une rare sensibilité, ne se remit jamais des effets de sa perte irréparable. Elle avait trop complètement voué ses affections à Miles Wallingford pour songer à contracter un second mariage. Je crois qu'elle nous aima moins comme ses enfants que comme re|irésenlaiits du défunt. Sa santé s'afl'aiblit par degrés, et trois annéces plus tard M. Hardinge la déposait auprès de son époux. Grâce et moi nous avions été avertis un mois auparavant de l'approche du moment fatal , et nous nous étions efforcés de nous y préparer. M. Hardinge nous avait conduits auprès du chevet de la mourante.
— Vous avez baptisé ces deux chers enfants , lui dit- elle d'une voix altérée , vous les avez marqués du signe de la croix en mémoire de Jésus-Christ, qui est mort pour nous, maintenant je vais faire un ajipel à voire amitié et à votre sollicitude pastorale. Surveillez-les dans cet âge critique ofi les impressions sont les plus profondes et les plus faciles à recevoir. Dieu récompensera votre boule pour les enfants orphelins de vos amis.
L'excellent prêtre, qui vivait moins pour lui que pour les autres, fit les promesses qu'on exigeait de lui , et l'âme de ma mère s'envola en paix. La perte de notre mère nous causa moins de peine que celle de notre père. Nous avions vu assez d'exemples de sou dévouement pour être convaincus que sa mort n'était qu'un passage à une vie meilleure. Il y aurait eu de i'égoïsme à la regretter; notre affliction était mêlée d'une espèce de joie : notre mère était délivrée d'une cruelle souffrance ; et quand je contemplai pour la dernière fois son visage bicnaimé, je songeai avec transport que les douleurs n'exerçaient plus d empire sur elle, et que son esprit habitait le séjour des bienheureux.
Peu de temps après, j'eus avec M. Hardinge un entretien qui m'apprit pour la première fois les dispositions testamentaires de mou pèie. Il me léguait la ferme, le moulin, les instruments agricoles en toute propriété, en réservant l'usulruit à ma mère jusqu'à l'époque de ma majorité. Je devais alors la mettre en possession d'une aile de la maison et lui payer une rente de trois cents livres. Grâce avait quatre mille livres d'argent comptaut, et le testament m'assurait le reste des biens mobiliers, dont le rapport était de cinq cents dollars par an. Comme les terres produisaient un revenu net de plus de mille dollar.? indépendamment de notre consommation, j'avais des ressources suffisantes pour un homme accoutumé à une vie simple et régulière.
M. Harilinge, exécuteur testamintaire, devint notre tuteur; ce qui nous fut d'autant plus agréable que nous avions de l'attachement pour ses deux enfants, dont l'âge était en rapport avec le nôtre. Rupert Hardinge avait une aunée de moins que moi, et Lucie, sa sœur, était de six mois plus jeune que Grâce.
Rupert Hardinge n'était pas un enfant capable de donner de la satisfaction à son père par sa conduite et son application. J'étais meilleur écolier que lui, et .M. Hardinge m'avait jugé propre à entrer au collège un mois avant la mort de ma mère. Toutefois, elle ne voulut pas m'y envoyer avant que mon condisciple ne fût prêt à m'y suivre, et ce retard modifia singulièrement ma carrière.
Won père me destinait au barreau; mais j'avais de l'antipathie pour tout travail sérieux d'intelligence. Si j'aimais la lecture, c'était plutôt pour m'amuser que pour m'instruire. Rupert dttcstait encore plus que moi l'étude et la contrainte. Son pire avait une piété sincère, et priait avec ferveur le ciel pour que son fils devint digne d'exercer le saint ministère. Lucie se réjouissait à l'idiie de voir son frère célébrer l'office divin à la place où son père et son grand-père avaient adoré Dieu. En cela elle av;dt moins d'égard au bieu-èirc temporel de Rupert
SUR MER ET SUR TERRE
(|n'à sp<; intérèls spiriliiels. Cnr le hcnéficc n'ctîiil que de cent cinqiiaiilc livres, auvfiuclles il f:illait joindre le lon;ciiicnt et vingt-cinq acres de terre. Le prêtre les cultivait sans remords de conscience avec l'aide de deux cscluvcs mâles que sa mère lui avait li'gucs.
J'avais aussi une douzaine d'esclaves noirs, qui s'étaient propagds dans noire famille depuis l'acquisition de Clawboiiny ; sur ce nombre, trois liommes et quatre femmes étaient utiles par leur assiduité au travail, mais les autres aimaient le far niente, et profitiient du privilège qu ils avaient d'être nourris, logés et habillés, abstraction faite du mérite de leurs œuvres. 11 y avait aussi dans notre cuisine quelques bambins noirs qui se roulaient sur le gazon en été, et qui se blottissaient dans l'hiver si près du feu, qu'on aurait pu les croire incombustibles. Tous ces noirs portaient le nom patronymique de Clawbonny. Il y avait Hector Clawbonny, Vénus Clavvbonny, César Clawbonny, Rose Clawbonny, qui était noire cojnme un corbeau; Roméo et Juliette Clawbonny, Pharaon, Futiphar, Samson ctNabuchodouosor Clawbonny. Ce dernier, qu'on appelait Kab par abréviation, était à peu près de mon âge et avait partagé les jeux de mon enfance. Quand il commença à se rendre utile, je l'arrachais souvent à ses travaux pour naviguer avec lui sur l'Hudson dans un canot que je dirigeais. La manière franche et amicale dont je le traitais m'en avait fait un compagnon dévoué. 11 aimait la vie errante et encourageait Rupert et moi dans nos dispositions à la paresse. La première fois que je fis l'école buissonuière, ce fut sous le patronage de Nabuchodonosor, qui soutint avec assurance que les châtaignes de la montagne valaient mieux que tous les livres classiques.
J'ai oublié de dire que la mort de ma mère avait amené un changement immédiat dans notre ménage. i\l. Hardinge , se conformant au.v instructions qu'il avait rerues d'elle, s'élablit à Clawbonny avec ses enfants. Dès lors il n'y eut guère en Amérique une réunion de quatre jeunes gens plus heureuse que la nôtre.
Auparavant, nous ne pouvions nous voir qu'une fois par jour; depuis cette époque, nous nous vîmes toute la journée. INous nous hâtions de nous lever pour reprendre nos divertissements. On était en automne; c'était le temps des vacances, et pendant deux mois nous ne fîmes qu'errer dans les champs, cueillir des fruits, assister aux récoltes, et prendre en plein air un exercice non moins favorable à nos forces physiques qu'à l'entrclien de notre bonne humeur.
Je puis dire sans amour-propre qu'il eût été difficile de trouver quatre jeunes gens plus digues d'attention à la fin de l'année 1797. Rupert Hardinge avait une allure gracieuse, une physionomie régulière, une distinction naturelle, une facilité d'élocution et une vivacité d'esprit qui faisaient de lui un compagnon très-agréable. Je n'avais pas non plus mauvaise mine, quoique je fusse loin de posséder les traits remarquables de mon ami. Je l'emportais sur lui en force et en activité; mes cheveux étaient châtain-noir, et tombaient en boucles abondantes sur mes épaules. Ils n'ont jamais perdu complètement leur beauté , et on les admire encore aujourd'hui qu'ils sont blancs comme la neige.
La physionomie de Grâce était une de celles sur lesquelles la nature se complaît à imprimer ce mélange de douceur , de franchise et de sensibilité que les hommes attribuent aux anges. Ses yeux étaient d'un bleu céleste, et son tendre sourire suffisait pour me désarmer dans mes plus vifs emportements. Elle était frêle et délicate, mais les formes parfaites de son corps auraient pu servir de modèle à un sculpteur.
On n'aurait pas remarqué Lucie au milieu d'une assemblée nombreuse de jeunes filles d'Amérique, car la beauté semble être spécialement l'apanage de ce pays. Toutefois, sa figure était agréable, et il y avait un piquant contraste entre le noir-foncé de ses cheveux, l'azur de ses yeux et la blancheur éclatante de sa peau. Son teint était coloré et changeait sous l'influence de ses impressions. Elle avait des dents magnifiques, et, quoiqu'elle parût l'ignorer, elle avait une manière particulière de les montrer qui eût donné des charmes à un visage beaucoup moins attrayant. Lorsqu'elle était exempte de soucis, sa voix et ses ris inspiraient la gaieté.
Je ne me préoccupais jamais de la beauté de Lucie; je m'imaginais qu'elle était plus belle pour moi que pour tout autre, mais je ne regardais son visage r.adieux et enjoué qu'avec un sentiment de bonheur et de sécurité. Nos yeux, en se rencontrant, n'exprimaient rien de nature à être caché.