CHAPITRE V
On nous jeta dans une barque Wle, N'ayant ni mâts, ni voiles, ni palans.
Où nous étions entassés péle-méle.
De ses vieux ais la mer battait les flancs. Même les rats l'abandonnaient en troupe. Et par instinct fuyaient épouvantés; Déjà la vague inondait la chaloupe, Quaad loin du bord nous fûmes transportés.
Sdakspere, la Tempête.
Aussitôt qu'on eut cargué toutes les voiles et qu'il n'y eut plus rien à faire à bord , le calme de la mort régna parmi nous. Le sens de l'ou'ie paraissait absorber toutes nos facultés, car c'était surtout par l'oreille que nous pouvions juger de notre position. Nous seniblioiis être près d'un endroit oii le ressac se brisait contre la terre , et les sons creux que nous saisissions distinctement indiquaient que les cavités naturelles des rochers engloutissaient et rejetaient tour à tour les eaux jaillissantes. Ces bruits sinistres ne venaient pas seulement du côté de la terre ; nous les entendions tantôt au sud, tantôt au nord-est, enfin dans tous les sens. 11 y avait des moments oii les mugissements de l'Océan grondaient sous notre poupe ; puis ils paraissaient menace nos bossoirs.
Heureusement le vent était faible , et nous n'avions pas à craindn la rupture du câble. Aussitôt que l'aube se niontia, après deux ou trois heures d'une longue et terrible attente , nous regardâmes autour d« nous avec une avidité qui tenait de la fureur. Nous distinguâmes d'abord les profils de la terre voisine, et à mesure que la lumière s'étendit dans les cieux , nous aperçûmes des falaises escarpées dans les ' cavernes desquelles les flots s'engouffraient par intervalles. Ces falaises, d'une hauteur immense, longeaient la côte à perte de vue , et ôt^iient toute chance de salut aux matelots naufragés. De tous côtés la mer était hérissée de chaînes de rochers, de brisants et d'écucils détachés, au milieu desquels la Providence nous avait guidés pendant les ténèbres. A dix lieues au vent était le cap que M. Marljre avait reconnu le premier.
Telle fut mon arrivée à l'île de Madagascar, partie du monde encore peu connue des marins des nations chrétiennes.
L'éclat du soleil et la tranquillité de la mer rassurèrent le capitaine. II comprit que, pour avancer sans danger, il était indispensable d'examiner la position des récifs. Aussitôt qu'il ei't avalé sa tasse de café et mangé son biscuit , il appela quatre rameurs des plus robustes et descendit dans le petit canot.
Au moment oii l'embarcation s'éloignait , M. Marbre m'appela h l'arrière; il avait l'air de vouloir me parler en particulier. Je le suivis dans la chambre aux provisions , oii l'on venait d'arrimer tout ce qui restait d'eau dans le navire. Le premier lieutenant paraissait vou-
SUR MER ET SLR TERRE
loir s'envclopiier de mjslcic, et, avantdc prendre la parole, il me fit un signe avec le doi;;t pour me recommander la circonspection.
iMaîlrc Miles, dit-il, je regarde notre situation comme très-fà-
clicusc; nous sommes tiilourts d'eau et de rochers, et nous n'avons pas de vent pour enfler uolrc voile. Il n'y a pas de mal ii se préparer a tout événement. Allez donc nettoyer la chaloupe avec Rupert et IVabuchodonosor. Partez sans bruit et faites diligence.
J'obéis; et pendant que j'étais à l'œuvre, M. Kite passa et désira savoir ce que je faisais. Je lui dis que j'agissais par les ordres de M. Marbre, qui vint donner lui-même des explications.
— On peut avoir besoin de la chaloupe , dit-il; car j'ai idée que le petit canot ne peut parcourir tout l'espace où la sonde nous sera nécessaire. Voilà pourquoi je fais lester la chaloupe et hisser les voiles.
M. Kite approuva ces dispositions et proposa même de la lancer pour ne pas perdre de temps. JNous y travaillâmes avec ardeur, et bientôt l'embarcation fut à flot auprès du navire. Les uns disaient que nous en aurions certainement besoin pour porter l'ancre de touée ; d'autres faisaient observer qu'une douzaine de bateaux ne suffiraient pas pour découvrir le canal dont nous avions besoin.
On lesta la chaloupe avec des barils d'eau douce; elle fut matée ; on y mit les rames et une petite boussole , pour le cas oii les brouillards, si fréquents dans celte partie du monde, sépareraient l'embarcation du vaisseau. Cette besogne s'accomplit si tranquillement que personne ne conçut d'alarmes ; et quand le premier lieutenant cria : Miles, passez dans la chaloupe un sac de pain, avec un peu de viande, ceux qui y travaillent peuvent avoir faim! personne ne parut se douter de ses intentions secrètes. Cependant M. Marbre m'avait donné des ordres particuliers , et je m'arrangeai pour mettre cent livres d^ biscuit dans la chaloupe ; j'y mis un peu de viande de cochon crue, mets que les matelots sont loin de dédaigner , et le cuisinier remplit les chaudières de viande de porc.
Le capitaine revint après deux heures d'absence , et aussitôt qu'il fut le long du bord il s'écria :
— Je connais le dessous des cartes !
— Et le dessus des rochers? murmura M. Marbre.
— IN'ous sommes un ])eu trop avancés dans nn remous que le grand courant fait contre la |)lagc.
Je me demandai à moi-même ce que nous serions devenus si nous nous étions avances un peu plus : toutefois, le capitaine croyait pouvoir dégager le John et on se mit en devoir de lever l'ancre. Le vent était encore excessivement faible, et devant nous était une chaîne de récifs sur laquelle roulaient de grosses lames dont l'agitation prouvait quelle est la puissance de l'Océan même dans ses moments de sommeil.
Les vagues qui se soulevaient pour retomber ensuite ressemblaient nu va-et-vient de la respiration lourde de quelque monstre endormi. 11 y avait par le bossoir de tribord une espèce de crique; l'eau était unie de ce côté, et M. Marbre proposa d y jeter la sonde. Il lui semblait qu'il existait réellement un remous qui pouvait porter le vaisseau au vent à une distance de six ou huit fois sa longueur; il valait donc mieux se diriger vers la terre que de tourner l'avant du côté de la pleine mer. Le capitaine goûta cet avis, et je fus un de ceux qui reçurent l'ordre de descendre dans le petit canot pour mettre le pojct à exécution. A cinquante vergues du navire nous trouvâmes un remous sensible et une profondeur suûisante jusqu'au pied des falaises. Kous revînmes porter à bord ces bonnes nouvelles, qui réjouirent tout l'équii)age. On releva l'ancre qu'on avait jetée de nouveau , et une manœuvre habilement exécutée nous plaça sous le vent des rochers, oii nous nous croyions sauvés, quand le n.ivirc toucha sur un écueil avec un fracas épouvantable. Ses mouvements lurent arrêtés brusquement comme par une muraille; sa coque sembla prête à se briser en pièces; les lames qui se dirigeaient vers la terre , nous rencontrant sur leur passage , s'amoncelèrent et inondèrent nos ponts. Elles soulevèrent la quille et nous poussèrent plus avant sur l'écueil avec une violence qui brisa, comme de la cire , de fortes chevilles de fer , et qui fit craquer les varangues de bois de chêne, comme si elles eussent été de saule. Le capitaine fut frappé de terreur; le désespoir lui ôta un moment la conscience de ses actions. 11 ordonna d'être paré à jeter au vent l'ancre de touée qui était dans la chaloupe; mais M. Marbre lui représenta que le navire était peut-être déjii crevé. On .sonda les pompes, et l'on trouva sept pieds d'eau dans la cale. Un matelot de la mer du Sud, que nous avions enrôlé à Canton, plongea sous la coque, et vint annoncer qu'un quartier de roche anguleux avait traversé les planches.
Le capitaine tint un conseil général sur le gaillard d'arrière. Le patron d'un vaisseau marchand ne peut exiger les services de son équipage lorsque le navire est décidément perdu. La cargaison garantit le payement des salaires, et lorsqu'elle n'existe plus, toute subordination disparaît. Il n'en est point ainsi sur les vaisseaux de guerre. L'Etat paye les matelots, sans tenir compte des accidents, jusqu'au terme de leur eugagement, et la discii)line militaire ne cesse jamais de régner. Le capitaine Robbins nous réunit donc tous autour de lui, y compris même IN'abucliodonosor. 11 pouvait à peine parler; quand il se fut remis , il nous déclara que le vaisseau était perdu sans ressource. Il attribua le siuialre aux courants , qui ne suivaient pas la direction
qu'ils auraient dû suivre, d'après les calculs de la science et les luiiicipcs de la logique. Cette partie de son discours ne fut pas excessivement claire ; je compris que, suivant les idées du malheureux capitaine, les lois de la nature s'étaient dérangées à la suite d'un inexprimable bouleversement, tout exprès pour nous faire faire naufrage. Il nous dit que nous étions à quatre cents milles de 1 ilc Bourbon , et qu'il croyait possible d'y aller chercher un bâtiment, de revenir et de sauver une partie de la cargaison et des agrès. Le premier effet de cette allocution fut de donner un but à nos cft'orts et de rendre le danger moins sensible. ]\ous ne songions pas à débarquer daas 1 île de Madagascar, dont les habitants passaient alors pour plus sauvages qu'ils ne sont réellement. Ce fut alors que nous reconnûmes l'avantage des préparatifs que nous avions faits; s'il avait fallu les commencer dans ce moment de trouble et de confusion , nous aurions eu plus d'obstacles à surmonter, et nos efforts auraient été moins efficaces.
Le capitaine entra dans la chaloupe, et je montai le petit canot avec -M. Marbre, Rupert, ISabuchodonosor et le cuisinier. Toutes les embarcations avaient des voiles, et étaient disposées de manière à pouvoir être conduites à la rame dans les calmes ou par les vents contraires.
Le premier lieutenant et le cuisinier, tous deux habiles pourvoyeurs, nous procurèrent plus d'eau et de provisions qu'il ne nous en devait revenir. On nous donna une boussole , un quart de cercle et une carte, et tout fut prêt pour le départ à midi, deux heures après le naufrage. On gagna le large, et nous eûmes occasion de voir autour de nous tant de récifs auxquels nous avions échappé, que je me sentis plein de reconnaissance envers la miséricorde divine , tout en m'avenlurant sur une frêle coquille au milieu du vaste Océan. Aussitôt que nous fûmes en pleine mer, le capitaine et le premier lieutenant eurent une nouvelle discussion sur ks courants. iMalgré la cruelle expérience dont nous étions victimes, i\I. Robbins persistait à soutenir sa théorie favorite. Kous devançâmes facilement la chaloupe , et fûmes obligés de prendre des ris pour ne pas nous en séparer. Au coucher du soleil , nous étions à plus de vingt milles de la terre , et nous avions perdu de vue la côte, quoiqu'on aperçût encore au loin les montagnes de l'intérieur. Lorsque la nuit fut close et que je me vis au milieu des flots , oii chaque mouvement nous éloignait davantage du continent , je pensai plus que jamais à Clawbonny, à ses soirées tranquilles, à sa table bien garnie et à ses lits moelleux. Heureusement nous ne manquions pas de vivres , et M. Jlarbre entama le premier un quartier de porc à moitié bouilli, avec un appétit qui faisait honneur à sa philosophie. Pour lui rendre justice, il paraissait considérer comme une bagatelle un voyage de quatre cents milles dans un petit canot , et montrait autant de calme que s'il eût encore été sur le pont du John.
Le vent fraîchit dans la niatim'e et la mer commença à briser. Nous fûmes dans la nécessité de nous écarter de la chaloupe, ou de nous en rapprocher pour éviter d'embarquer les lames. Le capitaine préféra cette dernière manoeuvre, et les deux embarcations marchèrent de conserve à la portée de la voix. A l'approche de la nuit, nous avions fait, d'après notre calcul, environ cent cinquante milles, à la faveur du vent d'ouest. Notre plus grande peine était d'écoper, et nous y travaillions parfois tous les quatre. Le capitaine nous proposa de nous prendre dans la chaloupe; mais le premier lieutenant répondit qu'il se chargeait provisoirement de la direction du petit canot. Vers minuit le veut souffla par grains , et plus d'une fois il nous fallut ferler les voiles et ramer pour tenir tète à la mer. 11 en résulta que nous perdîmes de vue la chaloupe. Elle avait disparu quand le soleil se leva. J'ai eu souvent l'idée que M. Marbre s'en était séparé volontairement, quoiqu'il manifestât une vive inquiétude quand il eut acquis la certitude de notre isolement. Après des recherches infructueuses, nous fîmes route au plus près du vent ; ce qui nous aurait rapidement éloignés de la chaloupe , si elle avait encore été à nos côtés. Le vent tomba pendant la nuit; mais le lendemain nous l'avions droit par l'arrière, et nous filâmes six ou sept nœuds à l'heure. Ce temps favorable dura trente heures, pendant lesquelles nous dûmes faire au moins cent cinquante milles. Le quatrième jour, dès le lever du soleil, nous tournâmes avec inquiélude nos yeux vers l'orient, mais on n'y voyait pas la moindre trace de terre. M. Marbre parut éprouver un cruel désappointement; toutefois il essaya de nous rassurer en nous promettant que nous serions bientôt en vue de l'ile Bourbon. JNous gouvernions à l'est avec une légère brise du nordest. J'étais debout sur un banc du canot , et j'avais le visage du côté du sud. Tout à coup j'aperçus une espèce de mamelon lointain. J'appelai M. Marbre, il regarda avec moi; mais, nedistinguant rien, il me dit qu'il ne pouvait y avoir de terre dans cette direction, et reprit sa pl.ice pour gouverner encore à l'est.
11 m'était impossible de me tenir tranquille; je remontai sur le banc, et je vis de nouveau une émincnce de terre à l'horizon. Mes protestations devinrent si pressantes, que .^I. iMarbre consentit à gouverner pendant une heure dans la direction que je lui indiquais.
— Ce temps suffira pour vous fermer la bouche, dit le lieutenant en consultant sa montre; et puis vous ne m'importunerez plus.
Pour bien employer l'heure qui m'était accordée, je me plaçai à côté de mes compagnons, et nous ramâmes avec ardeur. J'attachais tant d'importance à chaque brasse de la distance parcourue , que je ne me
SUR MER ET SUR TERRE
dérangeai pas. M. Marbre lui-même continuait à regarder à l'est, dans l'espérance de rencontrer la terre de ce côté.
— Arrêtez! nous dil-il, l'heure est passée ; et le cœur palpitant je m'élançai sur le bauc. L'éminence que j'avais remarquée était distincte ; je m'écriai : — Terre ! terre ! M. Marbre saula sur le banc et se rendit à l'évidence.
Kous reprimes nos rames avec un redoublement d'énergie. Le canot fila rapidement, et vers les cinq heures du soir, nous nous trouvâmes à quelques lieues do l'ile Bourbon , que nous avions failli laisser au sud pour nous égarer sans ressource dans l'immensité de l'Océan. Au calme qui avait régné toute la nuit succéda une fraîche brise du sud. Comme nous avions le vent debout, nous courûmes des bordées à l'abri de la côte. A dix heures, nous étions à un mille du rivage, mais nous jugions périlleux d'atterrir dans l'obscurité. Le vent vint à souffler avec tant de violence que nous avions peine à tenir nos voiles, quoiqu'elles fussent aux bas ris. A la pointe du jour nous pûmes débarquer dans une anse, et jamais je ne remerciai le ciel avec plus de ferveur qu'en mettant le pied sur la terre ferme.
Kous passâmes une semaine à l'île Bourbon, dans le vain espoir d'avoir des nouvelles de la chaloupe ; puis nous trouvâmes un passage pour l'ile de France. Les Etats-Unis n'y avaient pas encore de consul, et M. Blarbre, sans crédit ni ressource, ne put obtenir un bâtiment pour aller visiter le Juhn. IS'ayant point d'argent, nous nous embarquâmes, RL Marbre, comme second lieutenant, nous comme matelots du gaillard d'avant, sur un navire qui venait de Calcutta et retournait à Philadelphie. On l'appelait le Tigre. Il passait pour un des meilleurs bâtiments de l'Amérique; et M. Digges, son commandant, avait une haute réputation de talent et d'activité. 11 nous prit à son bord uniquement par esprit national; car il avait dé|à trenle-deux hommes d'équipage. IVous apprîmes plus tard que le capitaine Digges avait augmenté le nombre de ses matelots à Calcutta , afin de se défendre des corsaires qui venaient piller les navires américains jusque sur les côtes des Etats-Unis, sous prétexte qu'on avait violé les règlements établis entre la France et l'Angleterre. On était à l'époque oii commença la quasi-guerre de l'Amérique et de la France. Toutefois , nous n'avions rien appris des hostilités, et nous nous embarquâmes sur le Tigre sans aucune appréhension.
Le Tigre mil a la voile trois jours après notre arrivée à l'île de France et quinze jours après notre naufrage. Nous appareillâmes avec un vent du sud, et uous fîmes plus de cent milles pendant la nuit. Le lendemain malin de bonne heure, je reçus avec Rupert l'ordre de passer les manœuvres des bonnettes du perroquet. Quand je fus dans le gréement, j'aperçus par notre bossoir du vent deux petites voiles que je reconnus immédiatement pour celles de la chaloupe du John. Je ne puis exprimer l'émotion que j'éprouvai à cette apparition inattendue ; je m'écriai : Une voile! j'empoignai un galhauban du kakatoès, et je descendis sur le pont en une seconde. J'avais l'air tout eftaré; car Î\I. Marbre, qui commandait le quart, fut obligé de me secouer rudement pour obtenir de moi une explication. Aussitôt que je la lui eus donnée , il fit rentrer les bonnettes, brasser les vergues au plus près du vent, et déployer la grande voile; puis il descendit faire son rapport au capitaine Digges. INotre nouveau commandant, qui était un homme humain, eut à peine appris l'état des choses, qu'il n'hésita pas à approuver les manœuvres de M. Marbre.
Comme l'équipage de la chaloupe nous avait aperçus, il faisait force de voiles vers nous. Une heure après nous avions coifl'é les huniers, et la chaloupe bien connue du John virait sous notre écoute. On lui jeta un câble et on la hala bord à bord. Tout l'équipage du Tigre fut attristé de la misérable position des nouveaux venus. Un nègre de haute taille était étendu mort au fond de la chaloupe, et on avait conservé le cadavre dans la prévision d'une extrémité terrible. Le tiers des naufragés étaient presque inanimés , et il fallait les hisser à bord comme des ballots. Le capitaine Robbins et M. Kite, hommes robustes et actifs, ressemblaient à des spectres, les yeux leur sortaient de la tête comme si quelque démon intérieur les eût poussés hors de l'orbite, lis avaient moins souffert de la faim que de la soif , n'ayant pas eu une goutte d'eau depuis soixante-dix heures. Durant la tempête, qui avait commencé quand nous débarquions à l'île Bourbon , ils avaient été obligés de vider les barils pour alléger l'embarcation , et , par une funeste erreur , le seul qu'ils avaient conservé s'était trouvé à moitié vide. Contrariés par les vents, ils avaient dépassé l'île Bourbon , qu'ils cherchaient depuis dix jours sans pouvoir calculer ni latitude ni longitude.
Un rayon de plaisir traversa la figure du capitaine quand je lui tendis la main pour l'aider à monter sur le pont. Ses pas étaient chancelants; il s'appuyait lourdement sur mon bras. J'all.ùs le conduire à l'arrière, quand il aperçut un pot d'étain sur un charnier. Il éleu'lit une main tremblante vers le vase, je le lui donnai , et il en avala le contenu d'un seul trait. Il se pencliaiten avant pour demander encore de l'eau, quand le capitaine Digges nous rejoigTiit. 11 donna des ordres, et tous les naufragés reçurent une petite quantité d'eau avec les plus vifs témoignages de joie. Aussitôt qu'on put leur faire comprendre la nécessité de tenir le liquide quelque temps dans la bouche avant de l'avaler, ils en éprouvèrent des effets salutaires. On leur donna ensuite du café et un peu de biscuit trempé dans du vin.
De cette manière on les «auva tous ; mais ils furent près d'un mois .î se rcmctlre. Le capitaine Robbins et M. Kite purent reprendre leurs occupations à la fin de la semaine; mais on n'exigea d'eux aucun travail.