CHAPITRE VI
La mer est insoumise , et ses flots destructeurs Coufondent les efforts de tous navigateurs.
Sbakspeiie, Macbeth.
Pauvre capitaine Robbins ! à peine eut - il recouvré ses forces physiques qu'il éprouva les tourments inséparables de la perte de son nanavire. 3r Marbre, qui, réduit à la seconde licutenancc, était plus disposé à se montrer communicatif avec moi, m'apprit que son ancien supérieur avait voulu décider le capitaine Digges à visiter le bâtiment naufragé ; mais le plus beau navire de Philadelphie a^ait autre chose à faire que de s'occuper d'un sauvetage dont les résultats étaient incertains. Le John fut abandonné à sa destinée. I) est probable que la tempête acheva d'en disperser les débris.'
f Le Tigre était un fin voilier, plus grand que le Juhn, armé de douze canons de neuf livres. Il avait à bord une cinquantaine d'hommes que M. Digges exerça aux manœuvres du canon. Les nouvelles de guerre qu'il avait reçues donnaient une nouvelle activité à ses dispositions naturellement martiales , et quand nous atteignîmes Sainte - Hélène le navire était capable de soutenir un combat régulier. Les habitants de cette île ne nous apprirent rien de nouveau; ils nous dirent seulement les noms des bâtiments qui avaient relâché dans le port pendant leo douze mois derniers , et le prix des viandes fraîches et des légumes. Dix-sept ans plus tard, ils devaient être civilisés par Napoléon.
Rien ne contraria notre route de Sainte-Hélène aux latitudes calmes, et , malgré l'absence du vent , nous atteignîmes sans encombre la latitude des Antilles. Kous étions à peu de distance de la Guadeloupe , quand, au point du jour, un brick d'apparence suspecte nous donna la chasse. Le capitaine Digges prit sa meilleure lunette , dont il ne se servait que dans les oeccasions importantes , examina longtemps l'étranger , et le déclara croiseur français. M. Marbre le reconnut aussi pour français à la hauteur des mâts de hune , à la petitesse des vergues. Le Tigre avait dehors ses bonnettes de hune et de perroquet, et filait environ sept nœuds à l'heure ; le brick boulinait avec facilité , et cherchait.à nous joindre en dépendant. Au lieu de paraître l'éviter, on résolut de diminuer de voiles , et de le laisser arriver.
Mes occupations m'appelaient auprts des cages à poiUes ; j'y vis le capitaine Digges montrer au capitaine Robbins les lettres qu'il avait reçues à Calcutta , et qui lui apprenaient les dispositions hostiles des Français.
— La conduite de ces demi-pirates, dit BI. Digges, est souvent équivoque ; ils attendent un moment favorable , et l'on ne sait tout d abord à quoi s'en tenir sur leur compte.
— C'est vrai, réplique le capitaine Robbins, ces gueux-là nous abordent parfois avant qu'on ait observé leurs intentions.
— Ne nous laissons point surprendre , reprit Digges après un instant de réflexion. Miles, allez à l'avant ; dites au cuisinier de remplir ses chaudières d'eau de mer et de la faire bouillir au plus vite , dites aussi à M. Marbre que je le demande à l'arrière.
J'obéis sans m'espliqucr pourquoi le capitaine enlevait ainsi les chaudières au service ordinaire. Kous commencions à remplir les chaudières, quand M. Marbre et Kabuchodonosor placèrent près de la cuisine une pompe que ce dernier fit jouer avec une rare dextérité. On lui indiqua pour but un cap de mouton , contre lequel il dirigea le jet aux applaudissements de M. Digges, qui le nomma sur-le-champ capitaine des artilleurs.
On donna l'ordre de se préparer au combat , et quoique je n'eussa aucun motif pour supposer en moi un défaut de fermeté, mes idées se reporlèrent , je l'avoue , sur Clawbonny , Grâce , Lucie , et les sites riants de mes domaines. Toutefois, ces réminiscences ne durèrent qu'un moment, et se dissipèrent aussitôt que je me mis au travail. Il fallut une heure pour disposer le navire , et pendant ce temps le brick s'approcha à un demi-mille , venant au lof par notre hanche de dessous le vent. Comme nous avions diminué de voiles, le corsaire ne manifestait aucune intention de nous tirer un coup de canon pour nous faire mettre en panne. Il semblait disposé à nous rendre pohtcsse pour politesse.
Tous les hommes de l'équipage furent distribués aux postes ; on me plaça à la grande hune , et Rupert à la hune de misaine. Kous étions chargés de réparer les avaries, et le capitaine, sachant que nous étions accoutumés à manier les armes à feu, nous remit à chacun un mousquet avec ordre de tirer dès que le combat serait engagé en bas. Ayant déjà vu le feu, nous nous regardions comme des vétéran?, et nous échangeâmes des signes de tête et des sourires en niontaat dans les agrès. Mon poste était meilleur que celui de Rupcrî, car la voile de perroquet de fougue ne m'empêchait pas de voir le brick s'avancer tandis que la grande voile de hune Je "arbait complètement aux ytux
SUR MEU ET SUR TERRE
elc mon :mii. (>»Liant au danger , il élail à peu près égal pour tous, en b.is ou en haut; les bastingages du navire n'étaient pas à l'épreuve de ia balle, elles Français, disait-on, avaient IbabituJe de viser au\ agri'<.
Quand nous fûmes sous les armes , le capitaine recommanda le si- Jeuce ; le brick était assez près pour nous héler ; je distinguais les ponts couverts de matelots; j'en comptais les canons au nombre de dix seulement, et d'un calibre inférieur à celui des noires. Sur son gaillard d'avant étaient des hommes bloltis derrière les bastingages , comme pour se dissimuler à la vue de notre cquipaite. J'eus l'idée de sauter sur un palbauban, et de me glisser à bas, alinde donner des rcnseigncmenls sur les forces des agresseurs; mais j'avais entendu parler do l'impérieuse obligation de restera son poste en face de l'ennemi, et quoique les novices s'exagèrent toujours leurs devoirs et leurs droits , on doit rae savoir quelque gré de n'avoir pas cédé à mon premier mouvement.
Durant toute la traversée, j'avais tenu une estime de la route, et je portais toujours sur moi du papier et un crayon. Je traçai rapidement sur un feuillet ces lignes : — Le gaillard d'avant du brick csl couvert d'hommes cachés derrière les bastingages. J'enveloppai un sou dans le papier, et je le jelai sur le pont. Le capitaine Uigges l'entendit tomber, me remercia d'un signe, lut mon billet, et je vis bientôt A'abiicliodonosor et le cuisinier remplir la pompe d'eau bouillante, et placer sur le gaillard d'arrière cette arme d'un nouveau genre. Au moment même , on nous héla du brick.
— Quel est ce navire ?
— Le Tigre, de Philadelphie, retournant de Calcutta en Amérique. Quel est ce brick ?
— La Folie, corsaire français. D'où venez-vous?
— IJe Calcutta. Et vous?
— De la Guadeloupe. Vous dites que vous allez ?..
— A Philadelphie. J\e venez pas au lof, si près de nous ; il peut arriver un accident.
— Qu'entendez-vous par accident? je ne vous comprends pas; je vais accoster tout près.
— Faites-nous plus de place, vous dis-jc, votre bâton de foc va s'embarrasser dans les manœuvres de notre artimon.
— Que signifie cela , hein? Allons, mes enfants, c'est le moment!
— Lofez un peu , et dégagez son màtereau ! s'écria le capitaine Digges. Allons, Nab, montrez-nous votre savoir-faire.
La pompe fut mise en mouvement au moment où les Français apparaissaient sur leur beaupré , et où six ou huit arrivaient au pied du bàtoa de foc. L'eau bouillante les prit en échelon, et inonda toute la ligne. L'effet en fut instantané; les trois premiers assaillants, dans l'impossibilité de battre en retraite, se laissèrent tomber à la mer, préférant l'eau froide à l'eau bouillante , et le risque d'être noyés à la certitude d'être échaudés. Je crois, sans garantir le fait, qu'ils furent sauvés par leurs compagnons.
Le reste des hommes d'abordage retomba sur le gaillard du brick , aux applaudissements de notre équipage, et la Folie, mettant la barre tout au vent, vira de bord comme si elle eût été échaudéc elle-même.
Nous nous attendions à une bordée , mais sans l'appréhender, car nous avions une batterie formidable. Cependant le brick, s'apercevant qu'il n'aurait point l'avantage, nous laissa faire d'abord notre abatée. 11 tourna sur le talon de sa quille , de manière à mettre les deux navires exactement dos à dos. Le capitaine Digges commanda de placer aux abords les deux canons de neuf livres du gaillard d'arrière. Il n'était point dans la nature que des hommes se laissassent traiter comme nous avions traité ces corsaires , sans donner des signes de mécontentement. Les navires étaient à trois encablures de distance, quand nous reçûmes un boulet. Il traversa la voile de hune d'artimon , passa entre les manœuvres du vent et la tête du grand mât, fit un trou dans la grande voile de hune, et je l'entendis frapper contre un corps plus solide que de la loile. Je songeai à Rupert , et je regardai avec inquiétude sur le pont.
— Ho ! de la hune de misaine ! s'écria le capitaine Digges , oii a frappé ce boulet?
— A la tète du mât, répondit Rupert d'une voix claire et ferme. Il n'a pas fait d'avaries, monsieur.
— A notre tour, maintenant, capitaine Robbins !
Nos deux canons partirent, et quelques secondes après notre équipage poussa trois bourras! La voile de hune d'artimon m'enipècliait alors de voir le brick, mais j'appris plus tard qu'un boulet avait enlevé sa corne d'artimon.
Telle fut l'issue du combat, dont la principale gloire revenait à Nabuchodonosor. On me raconta que pendant l'acliou, bien qu'exposé au feu de l'ennemi, le nègre avait une figure radieuse, et il reçut ajuste titre les félicitations générales.
Nous poursuivîmes notre roule, et près du cap de Virginie nous rencontrâmes le Gange, bâtiment de Philadelphie qui venait d'être récemment transformé en vaisseau de guerre. 11 nous accosta, et le capitaine Dale, qui le commandait, reçut aussitôt à son bord notre capitaine. J'accompagnai i\l. Digges dans son canot, et en examinant le vaisseau, le premier qu'eût lancé le gouvernement américain, j'eus un moment l'envie de me joindre à l'équipage. J'y serais entré en qualité de midshipman, j'aurais été lieutenant au bout d'un an ou deux, et, si j'.ivais survécu aux sanglantes afl'aircs de 1801, je serais aujourd'hiu Tua des
plus anciens officiers de la marine. La Providence en a décidé autrement, et l'on verra par la suite si j'ai perdu ou gagné à rester à bord du Tigre.
Le même soir, nous étions à cinq milles du cap ^lay, quand il survint un calme. Un pilote parti de la terre nous aborda au commencement de la nuit dans un bateau à rames. Le capitaine Robbins avait hâte de débarquer pour annoncer lui-même la triale nouvelle de son naufrage. Je fus chargé de le reconduire avec Rupert, le pilote et un homme qui l'accompagnait. Nous devions rejoindre le Tigre dans la baie ou à la ville. Nous nous embarquâmes, et le Tigre s'éloigna avec une vitesse de six à sept nœuds. Nous venions de voir disparaître les lumières de sa cabine, quand le vent sauta brusquement du sud-est an nord-est, ce qui arrive fréquemment sur la côte américaine. Néanmoins nous ramâmes avec force, ne nous interrompant que pour écojjcr le bateau sur lequel déferlaient de grosses lames. Nous gouvernâmes au nord dans l'espérance de nous abriter sous le vent de la côte , et de trouver des eaux plus calmes. Mais la mer était si houleuse, qu'il nous fut impossible d'avancer, Rupert, totalement épuisé, laissa tomber s.i rame et se jeta hors d'haleine sur son banc. Le capitaine Robbins le remplaça. Notre position ressemblait assez à celle d un homme cramponné au flanc d'une colline, au sommet de laquelle il doit trouver son s:Uut, mais qui, sentant ses forces l'abandonner, se voit sur le point de lâcher prise. Nous avions derrière nous l'Océan en fureur, et nous étions complètement dépourvus de nourriture, quoiqu'il y eûl par bonheur un petit baril d'eau fraîche dans le bateau. Le pilote et son camardde avaient apporté des provisions; mais ils avaient déjà soupe, tandis que nous avions quitté le Tigre à jeun.
Le capitaine Robbins tint conseil avec les bateliers, qui avaient juscpicli gardé le silence le plus complet. Tous deux étaient jeunes, et, comme je l'appris par la suite, chacun avait une femme qui attendait sur la plage le retour du bateau. J'étais assis entre eux, et je vis le plus âgé verser des larmes quand le capitaine Robbins l'interrogea. Je ne saurais décrire l'émotion que j'éprouvai à ce spectacle. Cet homme endurci aux dangers, qui luttait avec tant de courage pour sauver sa vie et la nôtre, désespérait donc de notre situation !
Cependant les deux bateliers du cap May ne paraissaient pas renoncer à l'espoir d'atteindre la côte. Nous continuâmes à ramer jusqu'.i minuit; mais il nous fut impossible de nous rendre maîtres des vagues, et notre seule ressource fut d'alarguer vent arrière dans l'espoir de retrouver le Tigre. Nous savions qu'il avait les amures à tribord quand nous l'avions quitté, et qu'il gouvernerait près de la terre. Les mariniers virèrent le bateau , et pendant qu'ils le maintenaient sur l'eau, nous travaillions à le vider, tout en cherchant des yeux le Tigre au milieu des ténèbres. Notre pénible attente durait depuis une demi-heure, lorsque Rupert s'écria qu'il apercevait le navire. C'était en effet te Tigre; il avait l'avant au nord-est, et cherchait à se rapprocher de la terre avec ses voiles de hune de misaine et de grande hune aux bas ris. Malheureusement il était sous notre vent, et marchait si vite que nous n'avions d'espoir de l'atteindre qu'en ramant tous siniullanément. Nous ramâmes avec une vigueur de géants , trois fois le bateau embarqua des vagues qui r.ilentissaienl sa marche; mais le capitaine Robbins nous dit de continuer à ramer , car tous les instants étaient précieux. J'avais été trop occupé pour lever les yeux, et je vis à l'improviste le Tigre à cent pieds de distance, donnant de l'avant avec ces élans subits qui doublent et triplent la célérité des bâtiments.
Le capitaine Robbins le bêla ; mais la voix humaine était impuissante au milieu du bruit des cordages qui s'entrechoquaient et des mugissements de l'Océan. Nous poussâmes tous ensemble un cri de désespoir; mais les efforts terribles que nous avions faits en ramant avaient sans doute affaibli notre voix. On ne nous entendit point... — Ramez! s'écria le capitaine Robbins, et nous reprimes nos avirons, et telle était notre ardeur que nous aurions probablement réussi, si une lame n'était venue remplir le bateau. Il fallut écoper pour sauver notre vie. Nous employâmes nos chapeaux, nos seaux, dans l'unique but d'échapper à une mort immédiate. J'avoue que des pleurs brûlants inondèrent mes joues quand je vis la masse sond>re du Tigre fuir devant nous dans les ténèbres. J'entendais le pilote prier, et mêler le nom de sa femme à ses invocations. Quant au pauvre capitaine Robbins, si récemment sauvé d'un pareil danger, il gardait le silence et paraissait se soumettre aux décrets du ciel.
Nous dérivions vent arrière, les bateliers du cap May tenaient les yeux fixés sur les lumières du Tigre, et nous regardions tristement l.i pleine mer prête à nous engloutir, quand le signal : — llo ! le bateau! retentit tout à coup à nos oreilles comme le son de la dernière tronipelle. Un schooner passait sur notre route, et avant que nous eussions eu le temps de l'éviter, son taille-mer arriva sur notre petite embarcation, et l'ensevelit dans les vagues. En de pareils moments les hommes ne réfléchissent pas, ils agissent. J'essayai de saisir une sons-barbe de beaupré, mais je la manquai ; je retombai dans l'eau ; ma main rencontra un objet auquel je m'accrochai : c'était la jambe du pilote. l'n matelot du schooner nous recueillit tous les deux. Quand nous fûmes k bor.l, nous y retrouvâmes nos compagnons, excepté le capitaine Robbins. Le schooner vira de bord, et passa une seconde fois sur les débris de notre embarcation ; mais notre ancien capitaine avait disparu pour toujours I
SDR MER ET SUR TERRE