‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 218 sur 280 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Ohl n'oublions pas l'heure où nos aventuriers* Bamenés par le sort, revirent leurs foyers I Le vent dormait; la lune argentait les vallées, Glissait des diamants sous les vertes feuiUées, Et jonchait de clartés la surface des eaux. Aux terapéles qu'on voit fondre sur nos coteaux, Pour fêler le retour de ces enfants prodigues, La main de la nature avait posé des digues. Aucun nuage obscur n'attristait l'horizon. Tout était pur et calme autour de la maison. Madame Ueuans.

Nous avions été recueillis par un chasse-marée appelé le Marlha Watlis, en charge de la rivière de James pour Boston. On nous y reçut avec bonté, et nous y passâmes neuf jours; puis nous moulâmes à bord d'un autre chasse-marce, l'Aimable Fille, qui passa près de nous, se rendant de Boston à New-York. Quatre jours après nous déiiarquions dans cette dernière ville. Je n'avais point voulu dépenser l'or que Lucie m'avait donné , je le portais dans une ceinture , eu souvenir de mon amie d'enfance; mais je voyais maintenant les moyens de l'utiliser, sans en disposer complètement, en le confiant à une compagnie d'armateurs. Je m'acheminai donc vers la maison des ci-devant propriétaires du John. M. Kite m'y avait devancé. Le Tigre était arrivé à Philadelphie, et la plupart des matelots du John s'étaient rendus sans relard à INew-York. On nous croyait généralement perdus, et lesjournaux avaient maintenant consacré à Rupert et à moi de petites notices nécrologiques de l'intérêt le plus palpitant. Je craignis que ces nouvelles ne parvinssent à Clawbonny, et j'eus hâte de rassurer la famille. Les armateurs du John m'avaient questionné sur le naufrage, et avaient paru satisfaits de mes réponses. Je leur présentai les pièces d'or de Lucie, et leur proposai de les laisser en gage d'un emprunt d'une moindre somme. Ils ne voulureut point recevoir de garantie, et me forcèrent d'accepter un bon de cent dollars payable partiellement. Pourvu des moyens de m'équiper convenablement, je courus au bassin d'Albany pour avoir des nouvelles du Wallingford. Le sloop était parti dans l'après-midi. D y avait à bord, me dit-on, un nègre qui avait suivi à Canton le jeune et infortuné Miles Walliugford , et qui allait annoncer à la famille la triste fin de son maître.

Ainsi nous devions presque renoncer à l'espoir d'arriver à Clawbonny avant la nouvelle de notre mort. Par bonheur, un paquebot de l'Hudson était sur le point de mettre à la voile, et, quoique le vent se maintînt au nord , le patron se faisait fort d'arriver au lieu de notre destination en quarante huit heures. Je conclus un marché avec lui, et nous nous mîmes en route au bout d'une demi-heure. Mon agitation était si vive, que je ne pus quitter le pont avant qu'on eût jeté l'ancre à cause de la marée montante, Quant à Rupert , il se couclia dès que la nuit fut venue, et dormit la grasse matinée. Vers midi, nous aperçûmes l'entrée de notre anse et le Wallingford qui s'en approchait. Débarquant à un demi-mille de l'anse , je pouvais me rendre à la maison par un chemin de traverse, et prendre, l'avance sur Kabuchodonosor. On nous mit à terre avec notre bagage à l'endroit que j'indiquai, et nous nous dirigeâmes à grands pas vers la maison. Rupert lui-même semblait sentir la nécessité de se presser, et je suppose qu'il éprouvait du repentir en se rappelant la douleur qu'il avait causée à son père et à sa sœur chérie.

Clawbonny ne me parut jamais plus beau que ce jour-là. Le silence de la solitude régnait dans la riante vallée. Les vergers commençaient à perdre leurs fleurs, le vent du sud faisait onduler mollement le velours vert des prairies. Les bestiaux qui ruminaient à l'ombre des arbres semblaient, dans leur immobilité paisible, savourer le plaisir de l'existence. Tout annonçait la paix et le bonheur. C'était pourtant ce lieu plein de douceur et de séeurilé que j'avais abandonné volontairement pour rencontrer des pirates dans le détroit de la Sonde, faire naufrage sur les côtes de Madagascar, chercher l'île de France dans une chétive embarcation , et courir sur le rivage de ma propre patrie le danger d'une horible mort !

A peu de distance de la maison était un taillis dans lequel Rupert et moi avions construit un pavillon d'été. En approchant, nous y vîmes entrer les jeunes filles, qui furent bientôt suivies de Nabuchodonosor. Il venait du débarcadère et marchait à pas lents, comme s'il eiit reculé devant les devoirs qu'il avait à remplir. Nous redoublâmes de diligence ; mais quand nous atteignîmes les buissons places derrière le pavillon, le noir était déjà en présence de ses deux jeunes maîtresses. Elles paraissaient livrées aune effrayante anxiété. Nabuchodonosor, dont la figure était ordinairement d'un noir lustré, avait une couleur de cendre, et ne répondait aux interpellations de Lucie que par des torrents de larmes. Enfin il se jeta à terre en sanglotant.

— Serait-ce la honte de s'être enfui, s'écria Lucie, ou aurait-il de mauvaises nouvelles à nous annoncer?

— 11 ne sait rien de positif sur leur compte , dit Grâce. Sans doute , il ne les a pas accompagnés; cependant j'ai de sinistres prestentimeuts.

— Rassurez-vous , ma chère sœur! m'ecriai-je. Dieu soit loué, nous sommes sains et saufs I

En prononçant ces mots, j'avais pris soin de rester caché, pour éviter un saisissement trop brusque. Les jeunes filles poussèrent un cri et tendirent les bras. Sans hésiter davantage , nous nous précipitâmes vers elles. La joie faillit m'ôter l'usage de mes sens, et en revenant à moi , je me trouvai dans les bras de Lucie, pendant que Rupert serrait Grâce contre son cœur. Puis chacun embrassa sa sœur; les deux jeunes filles versèrent des larmes en nous répétant que c'était le seul moment de bonheur qu'elles eussent connu depuis notre départ. Nous examinâmes ensuite les changements qui s'étaient opérés dans l'extérieur de chacun de nous, et des exclamations de surprise se mêlèrent aux pleurs et aux caresses.

Le pauvre nègre nous avait d'abord regardés avec stupéfaction; puis, après s'être assuré de notre identité, il se roula à nos pieds en poussant des cris frénétiques.

Persuadé que les bonnes nouvelles qu'il allait apporter lui garantiraient son pardon, il courut vers la maison en criant de toutes ses forces :

— M. Miles est revenu! M. Miles est revenu!

Lorsque le calme fut rétabli parmi nous, je demandai à ma sœur comment se portait M. Hardinge. Il était en bonne santé , et remplissait comme de coutume son pieux ministère. 11 avait dit à Grâce et à Lucie le nom du navire sur lequel nous étions embarqués, mais il avait eu soin de leur cacher qu'il nous avait aperçus au moment oii nous quittions le port. On nous demanda un récit de nos aventures. Rupert s'en chargea, et le fit avec assez de modestie, quoiqu'il insistât sur le boulet qui s'était logé si près de lui à la tète du mât de misaine du Tigre. 11 dépeignit le sifflement du projectile, le bruit terrible du mât se brisant en éclats. A l'entendre, j'aurais été heureux de me trouver de l'autre côté de la hune quand le boulet avait passé. Il n'en est pas moins vrai que j'avais été plus exposé que lui. 11 raconta son aventure avec une éloquence si saisissante que Grâce devint pâle. Ses fanfaronnades produisirent un effet différent sur Lucie. L'excellente créature interrompit son frère par un éclat de rire en lui disant : — Bien ! en voUà assez sur le boulet de canon I Parlons d'autre chose. Rupert rougit. 11 était habitué dès l'enfance aux franches observations de sa sœur, mais il avait d'ordinaire assez d'adresse pour dissimuler son dépit.

Je contemplai plus attentivement les deux amies ; Grâce avait échangé son air enfantin contre la dignité rassise de la jeune femme. La délicatesse excessive de ses traits, la fragilité de sa constitution, l'expression purement intellectuelle de son visage inspiraient l'idée qu'elle avait été créée pour un autre monde que celui-ci, et qu'en s'y transportant un jour , elle y conserverait l'enveloppe sous laquelle elle s'offrait aux yeux des hommes. Rien au contraire en Lucie ne parlait à l'imagination; elle était toute femme, mais c'était une femme complète. Animée des meilleurs sentiments de son sexe, honnête, sincère , douce , mais ardente , elle avait un caractère mobile dont j'avais peine à suivre les brusques transformations. Cependant jamais femme n'avait eu de principes plus solides et de notions plus justes sur tout ce qui convenait à son âge et à sa position. Elle avait sur Grâce elle-même l'autorité du bon sens; mais j'ignorais encore jusqu'à quel point l'esprit de ma sœur était dirigé par le jugement sans prétention et la sagacité prévoyante de son amie.

M. liardinge devait avoir appris notre retour, et c'eût été lui manquer de respect que de tarder plus longtemps à lui demander son par< don et ses bénédictions. 11 ne nous refusa ni l'un ni les autres; il eut une véritable satisfaction de nous revoir, et nous demanda, comme les deux jeunes filles, des détails sur ce qui nous était arrivé. Je me chargeai à mon tour du rôle d'historien, et ma narration fut quelquefois en contradiction avec celle de Rupert, à la grande surprise de Grâce et de Lucie. Je ne cherchai point à embellir ce qui me concernai! personnellement , et je rendis justice à la conduite honorable de Nabuchodonosor , que mon compagnon avait passée sous silence. Rupert ne parut point s'apercevoir que je le contredisais. Il y a des gens qui ne voient pas la vérité, alors même qu'on la leur place sous les yeux.

M. Hardinge me demanda si cette excursion suffisait à nos désirs. Je jugeai à propos de lui répondre avec franchise que je comptais m'cmbarquer sur l'un des nombreux navires américains qui prenaient des lettres de marque; mais Rupert avoua qu'il s'était trompé sur sa vocation , et qu'il avait envie d'entrer dans l'étude d'un procureur. Cette déclaration inattendue me frappa comme un coup de foudre. C'était la première fois que mon ami esprimait de l'éloignemeut pour la marine. J'avais remarqué en lui un manque d'énergie dans les circonstances qui exigeaient de la résolution ; mais, le sachant courageux, j'avais attribué son apathie au changement de condition et de nourriture : car , après tout, l'humme, cette créature faite à l'image de Dieu, subit aussi bien que le plus imparfait des animaux l'influence de l'estomac et de la digestion.

M. Hardinge, voyant avec plaisir les dispositions nouvelles de son fils , ajourna les représentations qu'il se proposait sans doute de ra'adresser. Nous passâmes une soirée déiirieuse. Les jeunes filles rirent jusqu aux larmes des plaisanteries que nous fîmes sur le genre de vie

SUR MER ET SUR TERRE

fi bord surdivcrà iiicidonls de noire voyap.c. lUipert possédait l'esprit de saillie : c'était un sujet réellement précieux , toutes les fois qu'il ne s'ai'issait pas de choses sérieuses; il employa ce soir -là toute sa verve à nous divertir. JN'abucliodonosor fut demandé après souper , l)làmé d'avoir abandonné ses pénates , cl loué de n'avoir pas abandonné son maître. Les bizarres descriptions des CUinois, de leurs costumes, de leurs queues et de leurs pantoufles, amusèrent à l'excès M. Uardinge. qui se moulra p!us enfant que nous autres.

Los matelots reg.irdent l'extérieur bizarre do la population indigène.

Le lendemain j'eus un entretien avec mon tuteur, qui débuta par me rendre compte de sa gestion durant l'année précédente. Mes affaires avaient prospéré, mes revenus s'accumulaient, et je vis qu'à ma majorité j'aurais assez d'argent comptant pour acheter un navire , s'il m'en prenait fantaisie. Des ce moment, je formai secrètement la résolution de me mettre en état de commander en temps opportun. Il fut peu question de l'avenir; seulement mon tuteur me conseilla de réfléchir avant de choisir décidément ma profession. Je lui répondis en inclinant respectueusement la tête.

Pendant le mois suivant, Clawbonny fut le théâtre de plaisirs continus. Nous fîmes deux croisières assez longues sur l'Iludson avec Grâce et Lucie ot je conçus le projet de les mener à New- York, qu'elles iie connaissaient pas encore, 'l'ouïes deux avaient un violent désir de voir une grande ville et des bâtiments à trois mâts. M. Ilardinge contidéra d'abord ma proposition comme une plaisanterie ; puis il finit par donner son consentement. 11 y avait alors à New- York une certaine dame Bradfort, veuve assez opulente, cousine germaine de M. Hardinge. Il fut convenu que les jeunes filles descendraient chez elle, et que je vivrais à l'auberge avec Rupert. Jl. Ilardinge écrivit le soir même à la cousine, afin de la prévenir que la famille se rendait à des invitations qu'elle avait souvent réitérées. Aussitôt qu'on eut reçu sa réponse, nous nous embarquâmes pour Kew-York, à bord du sloop le WalUngfonl.

Combien ce voyage était différent du premier que j'avais fait sur l'Iludson ! Je partais sans remords , et suivais le cours d'un fleuve qui m'était familier. Je pouvais nommer à mes compagnons les principaux sites de ces belles rives, qui, sans avoir le grandiose de certaines autres parties du globe, réunissent dans un étroit espace tant de paysages pittoresques. Kous arrivâmes sans obstacles à iVew-York, et j'eus le suprême bonheur de faire voir aux jeunes filles la prison de l'E'.at, le marché de l'Ours, les églises de Saint-l'aul et de la Trinité. On appelait cette dernière la vieille Trinité, quoiqu'elle eût été bâtie depuis quelques années seulement. Cet éiiifice a déjà disparu; un autre lui a succédé, et de nouveaux embellissements tendent à r.ipjirocher graduellement notre archileelurc religieuse des magnifiques modèles qu'a laissés celle de l'ancien monde.

M. Hardinge nous présenta madame Bradfort , qui avait préparé une

chambre pour Rupert et pour moi, et nous offrit gracieusement lliospitalité. Nous visitâmes ensemble tout ce que la ville avait de curieux il m'arrive quelquefois de rire en me rappelant ce qui existait à celle époque. Il y avait un muséum dont une petite ville de province ne se contenterait pas aujourdliui , un cirque tenu par un homme appelé Uieketts , un petit théâtre dans John -Street, «t , à l'endroit oit est maintenant la ))lace triangulaire de Franklin , un lion que l'on tenait en cage hors de la ville , afin qu'il ne troublât pas la tranquillité publique par ses terribles rugissements. Le bon M. Ilardinge ne se fit aucun scrupule de nous laisser aller tous au spectacle sous la surveillance de madame Bradfort. Je n'oublierai jamais le plaisir que j'y goûtai. C'était une nouveauté aussi grande pour Rupert et moi que pour nos compagnes ; car nous avions été en Chine , mais nous n'avions jamais été au théâtre.

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