CHAPITRE XII
Levez l'ancrol larguez 1 par le ciel envoyée, Vue brise respire autour de nos vaisseaux. Qu'ils auut impatients 1 la voile est dépkjée, El nous feulions les eaux.
PiNKNEÏ.
La Crise avait, comme beaucoup de gens, f:iit une belle action sans s'en douter. Le navire, égaré au milieu des mers, s'était, ,i son insu, approché de sa destination. On comprendra aisément la joie que nous éprouvâmes en voyant devant nous l't^céan, dout les vajjues roulaient régulièrement vers la côte en se succédant sans interruption comme des chaînes de montagnes éclairées par un soleil radieux. Jamais commandement ne nous l'ut plus agréable que celui que donna le capitaine de ranger du monde sur les vergues du vent. Le navire passa le dernier cap avec la rapidité d'un cheval de course. On mit les bonnettes dehors, et au coucher du soleil nous étions au large loin des parages ori:geux de la Terre de Feu.
Je ne décrirai pas en détail notre traversée le long de la côte occidentale de l'Amérique du Sud. En l'année iSOO, la puissance de l'Espagne avait tout sou ascendant, et interdisait à ses colonies tout comuieree avec d'autres pays qu'avec sa nièrc-patric. Aussi, malgré les gardes-côtes, la fraude s'exerçait sur une grande échelle. Le capitaine Williams, partisan décidé de la liberté du commerce, i't quciqups excursions à terre, et reçut bon nombre de dollars en échange d'articles de Londres. Quanta Marbre, il considérait la contrebande comme plus honorable que le commerce régulier, puisqu'elle exigeait plus d'habileté. Suivant le digue lieutenant, les cotes, les baies, les passes, les rades et les havres avaient été créés p;ir la nature pour faciliter le débarquement des marchandises, paitout où les prohibitions s'opposàitul i ce (ju'cllcs ftisseiil liajisporléos d'uue manière légale.
Notre trafic ne .s'eO'ectua pas sans obstacle. Sept fois les gardes-côtes nous donnèrent la chasse, et nous eûmes avec eux trois légères escarmouches. Je remarquai que le capitaine Williams cherchait à épargner les agents du gouvernement espagnol, et qu'il nous ordonnait de viser seulement aux agrès. J'ai pensé depuis que sa modération provenait d'un principe assez gi^in'ralement adopté, d'une espèce de compromis entre le bien et le mal, qui le poussait à faire la contrebande, mais qui lui inspirait une salutaire horreur pour l'ellusion du s;;iig.
Après avoir quitté la côte espagnole, nous nous dirigeâmes vers lo nord, dans l'intention louable de convertir en fourrures précieuses des verroteries, de mauvais couteaux, des poêles à frire et autres ustensiles d'utilité domestique. A cette époque la côte nord occidentale n'était pas occupée par les blancs, et les naturels nous apportèrent des peaux aussitôt que nous eûmes jeté l'ancre. IVoiis nous avanrâincs tout en commcrrant jusqu'au 53" de latitude nord. Là, un pilote'indigène, qui était venu à bord, nous indiqua une baie excellente. 11 parlait passablement anglais, et nous dit que nous aurions presque pour rien des peaux de loutres marines. En effet, il nous quitta, et revint une heure après dans un canot chargé, jusqu'à la ligne de flottaison, de peaux magnifiques. ^otre guide était accompagné de trois autres sauvages, à l'air làrouche et cupide. Comme les noms de tous les Indiens de cette contrée sont d'une prononciation barbare , nous désignâmes les quatre sauvages par des sobriquets ; on donna au pilote celui du Canard, à cause de la manière dout il se piécipitaità terre, lorsqu'il entendait un coup de fusil. Les trois autres furent gratifiés des surnoms de le Grand-Sec, Pot-d'Etain, Kez-Fendu. Ce n'étaient pas assurément des dénoniinations très-héroïques, mais les hommes auxquels elles s aiipliquaient n'avaient rien d'héroïque eus-mêmes. J'ignore à quelle tribu ils appartenaient; je demandai des renscigucmonts sur leur compte au capitaine. Tout ce qu'il savait c'est que les habitants de ces parages attachaient un grand prix aux couvertures, à la poudre, aiLX poêles à frire et à la ferraille, et qu'ils livraient au rabais les peaux de loutres de mer et les fourrures de divers autres animaux. J'interrogeai M. Marbre avec moins de succès encore. — Je ne, connais poiut l'hi,!olre naturelle, nie dJt-il. Malgré la dégradation de ces hommes, nous les trouvions aoseï civilisés pour désirer de faire des all'aires avec eux. Le commerce, ainsi que la misère, r.ippi-oclie souvent les distances.
J'avais souvent vu le^ Indiens des Etats-Unis abâtardis par la fréquentation des blâmes et l'usage des li([ueurs fortes; mais jamais je n'avais rencontré d'êlrcs aus^i bas placés dans l'échelle delà race humaine. Ils me paiurcut être Us Iloltcnlots de l'Amérique. Au physique, ils avaient de la force et de l'aclivilé ; leurs yeux étiiieelaient d'une férocité mal déguisée par leur avarice et leur dissimulation. Il ny avait dans leur costume, dans leurs usagos, dans leur maintien, aucune triicu de cet honneur chevalercsijue qui compense la cruauté bien constatée des guerriers de mon pays natal. Ils connaissaient l'usage des armes à feu, et avaient eu trop de relations avec les blancs pour concevoir une crainte superstitieuse de notre puissance.
Le Canard et ses compagnons nous vendirent cent trente-trois peaux de loutres de mer dans la même journée, ce qui nous dédommagea des risques auxquels nous nous exposions en pénétrant dans une baie étroite, où les sauvages pouvaient aisément nous envelopper. Les vendeurs parurent aussi charmés r]ue nous du résultat de leur trafic, et nous décidèrent à stationner dans ce lieu quelques jours encore, en iious promettant de nous apporter six ou huit fois autant de peaux. Dès qu'on leur eut annoncé notre résolution, ils exprimèrent une vive joie. l'ot-d'Etain et Aez-Fcndu allèrent annoncer la nouvelle aux habitants de l'intérieur, et le Grand-See et le Canard demeurèrent à bord dans les termes d'une bonne intelligence avec nous. Cependant comme tous ces sauvages ont un penchant déterminé pour le vol, le capitaine ordonna de les surveiller de près, et de les fouetter vifoureusenient s'ils cherchaient à exercer leur dextérité manuelle.
Marbie et moi nous remarquâmes que le canot sur lequel les messagers nous avaient quittes, au lieu de se diriger vers la mer, entra dans une petite anse qui communiquait avec le fond de la baie. Comme nous n'avions rien à faire à bord, nous demandâmes au capitaine la jiermission d'explorer ce lieu, et en même temps de faire un examen plus attentif do notre port. INous partîmes pour celle cxpédilion dans la yole, Eccompcgnés de quatre matelots et tous armés. Le Grand - Sec, vieillard à la tète grise, dont les muscles ressemblaient à la corde à fouet, était seul sur le pout quand nous nous mimes en mouvement. 11 nous suivit des yeux, se glissa tranquillement le long des flancs du navire, et prit place dans la chambi'e du canot avec la dignité calme d'un capitaine. M. Marbre, grand observateur de la discipline , fut choqué de l'iinpudcnle familiarité de l'I iditn.
— Qu'en dites-vous , Miles? demauda-t-il avec aigreur. Amèneronsnous à terre, avec nous, cet orang-outang desséché, ou essaieronsnous de le délayer un peu en le jetant à la mer?
— Laissons-le tranquille, monsieur Marbre; j'ose croire qu'il désire nous être utile; seulement il exprime mal ses intentions.
— Lui, utile? il ne vaut pas la carcasse d'une baleine qu'on a dépouillée de son huile ; mais on n'aurait pas besoin de cabestan pour enlever le peu de chair qui lui reste.
Ces saillies mireut Marbre de bonne humeur, et il permit à ITndjcn de rester. L;s iàécs <jui me passèrent alors à i'cspriis^^^nt mcorç
SUR MER ET SUR TERRE
fraîclics comme si je les avais eues hier. En contemplant l'être assis *n fiicc de moi , je nrétoiinais que la Providence l'eiit doué d'une portion de l'ineflalile nature divine. J'avais vu en cafïc des animaui qui m'avaient semblé aussi intcllip,cnts, et la famille variée des caricatures humaines, \y.is plus que celle des babouins et des singes, ne m'avait jamais oflert un objet plus désagréable aux yeux. Le Grand-Sec paraissait ])rcsque dépourvu d'idées. Dans ses marchés, il s'en élait rapporté CnliiTcmcnt au Canard, que nous .supposions être son parent, et les objets qu'il avait reçus en échange de ses fourrures n'avaient éveillé aucun symptôme de plaisir sur son visage hébété. S'il avait jamais connu les émotions, il y avait longtemps qu'elles lui étaient devenues étrangèrrs. Toutefois son apathie ne ressemblait point au stoïcisme de l'Indien d'Amérique. Il élait complètement insensible; et ce personnage avait pourtant inie âme, une étincelle de la flamme impérissable qui disliusuc rbonime de tous les êtres créés!!!
Visite de Miles à Londres, dans une maison à l'enseigne du Cheval noir.
Le bassin où reposait la Crise avait, par le travers de son entrée , nue petite île qui brisait la force du vent du nord-est, et laissait de chique côté deux passes assez commodes; il élait de forme presque circulaire et bordé d'arbres; les branches s'arrondissaient en arceaux au-dessus de la surface des eaux, et, dans la saison des feuilles, couvraient l'intérieur du pays d'une barrière impénétrable. On ne voyait aucun indice d'habitation, et, en approchant du rivage, Marbre fit l'observation que les sauvages ne fréquentaient ces lieux que pour commercer avec les étrangers qu'ils y avaient amenés.
— 11 n'y a point de xvigwams aux environs, ajouta-t-il après avoir tourné la tète de tous côtés. C'est tout simplement un comptoir, et, heureusement pour nous, on n'y trouve pas de douaniers.
— En revanche, il ne manque pas de fraudeurs, monsieur llarbre, si l'on peut appeler ainsi les gens qui cherchent à s'approprier à son insu les biens d'aulriii. Je n'ai jamais vu de voleur jilus déterminé que le drôle que nous avons surnommé le Canard. Je crois qu'il avalerait nos cuillères de fer plutôt que de ne pas s'en emparer.
— C'est évident , répondit M. Slarbrc ; quant au Crand-Sec , il n'a pas assez d'intelligence pour discerner sa propriété de celle d'aulrui. Je suis sûr que je pourrais le laisser dans l'équipet au pain sans qu'il s'imaginât avoir autour de lui de quoi manger. Il est impossible de voir moins de cerveau dans une tête humaine. 11 serait aussi facile au moindre blanc de le tromper qu'à un horloger ambulant de faire sonner ses horloges de bois.
Telle était l'opinion de M. I\Iarbre sur le compte du Grand-Sec. Je la partageais en grande partie, et les matelots semblaient n'en avoir Cuèrc une meilleure; car ils riaient de nos observations. Il faut remarquer toutefois que les marins sont di.sposés il rire de toutes les saillies de leurs suiiérieurs. Cependant le canot avanrail, et il atteignit bientôt l'embouchure de la petite anse. Kous la trouvâmes pro-
fonde, mais étroite et sinueuse. Les rivages, d'une douzaine de pieds de haut, étaient couronnés d'arbres elde buissons qui nous dérobaient la vue de la terre. En consé([uence Marbre proposa de débarquer, et de suivre à pied les détours du ruisseau voisin , afin de pousser une reconnaissance. Nos dispositions furent bientôt faites. Alarbrc et l'un des matelots débarquèrent d'un côte de l'anse, et je descendis sur la rive opposée avec Kabueboilonosor. Les deux hommes qui restaient dans le bateau reçurent l'ordre de nous suivre pour nous recueillir à bord en cas de nécessité.
— Laissez ce Grand-Sec dans le canot. Miles, me dit le premier lieutenant au moment oii je mettais pied à terre.
Je fis un signe au sauvage; mais quand j'atteignis la cime de l'escarpement, il était déjà à mes côtés; il élait si diflicile de s'en faire comprendre sans le secours des paroles, qu'après une pantomime inutile pour le renvoyer, je renonçai à mon projet. IS'abuchodonosor me proposa de prendre le vieil Indien entre ses bras et de le porter dans la yole; mais je jugeai prudent d'éviter toute violence.
Le spectacle qui s'ofl'rit d'abord à nous n'avait rien qui pût exciter notre défiance. Nous étions au milieu d'une forêt viurge, déserte, humile, ombragée d'épais feuillages, encombrée d'arbres morts ou tombés. Il n'y avait aucune trace de pas humains. Nous avançâmes sur un terrain inégal jusqu'à ce que les matelots restés dans le canot nous eussent avertis que l'eau leur manquait. Nous descendimes sur le rivage au même instant. Le Grand-Sec se glissa en même temps que nous dans la yole, en gardant toujours un profond silence.
— Je vous avais dit de laisser l'orang-outang derrière, dit Marbre en s'asseyant après avoir aidé à virer le bateau. J'aimerais mieux avoir un serpent à sonnettes à mes trousses que cet ours mal léché.
— Il n'est pas facile de s'en débarrasser. 11 s'est collé à moi comme une sangsue.
— La promenade paraît lui avoir fait du bien. Jamais il n'a eu l'air aussi aimable qu'en ce moment.
En effet, pour la première fois, la physionomie du Grand-Sec exprimait quelque chose d'analogue à de la satisfaction.
— Peut-être at-il cru que nous voulions déserter, dis-je à M. Marbre. En ce cas il aurait été privé de souper; maintenant qu'il nous voit revenir, il a la douce perspective de ne pas se coucher l'estomac vide.
Marbre admit la probabilité de cette conjecture, et la conversation changea.
Nous étions étonnés de ne pas rencontrer de trace de la présence de riiomme. En descendant jusqu'à la baie, nous eûmes constamment l'œil au guet, sans découvrir l'empreinte d'un pas. Comme nous avions devant nous plusieurs heures du jour, nous fîmes en entier le tour de la baie, et Rlarbre proposa de visiter l'îlot qui élait à l'entrée. Il eut l'idée que les sauvages y pouvaient avoir un campement, l'endroit étant plu; favorable que tout autre pour avoir vue sur le large. Quand nous passâmes près du vaisseau, le capitaine nous hcla. Nous lui expliquâmes le but de notre expédition actuelle, et il annonça l'intention de nous aceompagner. Nous le prîmes à notre bord ; et, pour éviter l'encombrement de la yole , il fit signe au Grand-Sec de sortir. C'était comme s'il eût parlé à un banc. Nous nous éloignâmes en riant de la stupidité ou de l'entêtement du sauvage, et nous ramâmes jusqu'à ce que notre quille frottât contre les rochers de l'îlot.
Le débarquement s'opéra sans ditticulté, et Nabucliodonosor, qui marchait en avant, annonça par un cri qu'il avait fait quelque découverte. Nous apprêtâmes nos armes, en nous attendant à rencontrer un camp de sauvages; mais le nègre avait seulement remarqué les traces d'un bivouac récemment occupé. Elles couvraient la moitié de l'île, et un rideau de buissons formait à l'entour un rempart naturel. La plupart des arbres avaient été brûlés par accident plutôt qu'à dessein. La totalité du bivouac n'avait point servi depuis longues années; mais au centre était un cercle oii des feux nombreux et des empreinles de ]ias indiquaient une installation de fraîche date. Nos recherches nous tirent apercevoir divers objets qui ne nous causèrent pas médiocrement de surprise et d'inquiétude. Marbre vit d'.ibord le haut d'un gouvernail qui semblait avoir appartenu à un navire de trois cents tonneaux. Non loin de là, il y avait des fragments de planches , d'allonges de reveis , et autres parties d'un navire, toutes plus ou moins brûlées et dépouillées de tout métal. On avait même arraché les clous; rien ne restait que le bois, que nous reconuûnus pour de l'essence du chêne et du cèdre. C'était une preuve que ce raalheureiLX navire avait été de quelque valeur.
Cette découverte nous absorba d'abord trop pour songer au Grand- Sec. Quand je me retournai pour l'observer, il étail évident qu'il épiait nos démarches; mais ses émotions, s'il en éprouvait, étaient profondément cachées sous le masque de l'imbécillité. Il nous vit tour à tour prendre, examiner et rejeter chaque débris avec une indillérenre apparente. Enfin, comme s'il eût pris quelque intérêt à nos investigations, il nous apporta un morceau de bois à moitié consumé, et qui n'était qu'une branche darbrc de la forêt. Ce fait nous prouva que le sauvage ne comprenait point les motifs de notre conduite, et qu'il ne savait rien du navire étranger.
En faisant le tour du camp désert, nous découvrîmes un sentier qui conduisait a un point de la rive qui n'était pas en vue de notre moml-
SDR MER ET SUR TERRE
lage , et qui donnait sur la passe opposée a celle que la Crise avait franchie. Sur une cspî-cc de dcbaicadtre étaient des débris plus considérables, qu'on n'avait pas transportés jusqu'au bûcher parce qu'ils ne contenaient point de métal. Rien u'annouçait la nature du désastre dont le navire avait été victime.
Fatigué de nos inveslii;ations, je m'assis sur luie pierre plate qu'on avait posée sur la roche dans l'intention évidente de former un banc. Comme elle n'était point d'aplomb, j'essayai de la placer plus solidement, et en la dérangeant je trouvai dessous une tablette d'ardoise couverte de caractères lisibles. J'appelai aussitôt mes compagnons, et nous lûmes la triste relation suivante :
Le major Merton.
•t La Loutre de mer, brick américain, capitaine John Squires, a été allirée dans cette baie le 9 juin 1707 , et attaquée par les sauvages dans il matinée du 11. Le patron, le second lieutenant et sept hommes d'équipage ont été tués sur la place. Le brick a été déchargé, puis hélé ici, et brûlé jusqu'à la ligne de flottaison. Ceux qui survivent sont David King, premier lieutenant; Georges Zunt, Henri Webster, Stcphcu Stimpson et John Harris, matelots; Bill Flint, cuisinier; Peter Doolittle , mousse. Dieu sait quel sera notre sort. Je mets cette ardoise sous la pierre oii je suis assis, dans l'espoir qu'un jour elle fera savoir à nos compatriotes ce qui s'est passé. »
IVous nous regardâmes les uns les autres avec stupéfaction. Le capitaine et HLirbre se rappelèrent avoir entendu dire qu'un brick appelé la Loutre de mer n'avait point reparu , et cette découverte , pour ainsi dire miraculeuse, nous instruisait de sa destinée.
— Attirée dans cette baie! répéta le capitaine en parcourant de nouveau la tablette d ardoise. Oui, je commence à tout comprendre. S'il y avait du vent , messieurs , je mettrais à la voile ce soir même.
— Ce serait inutile, capitaine Williams, répondit le premier lieutenant, puisque nous sommes sur nos gardes, et que les Indiens ne rôdent pas dans le voisinage. Jusqu'à jirésent, le Canard et ses amis ont montré de la probité dans leurs relations avec nous. 11 est vraisemblable qu'ils ont encore des peaux à nous vendre. Le Grand-Sec prend les choses si froidement que j'ai peine à croire qu'il sache quelque chose de la Loutre de mer, qui peut avoir été attaquée par une autre bande.
Malgré la justesse de ces observations, le capitaine résolut de mettre le Grand-Sec à l'épreuve en lui montrant l'ardoise et en lui faisant subir un interrogatoire, autant qu'on pouvait le faire par gestes. Un spcctati ur indiflérent aurait ri de nos vaincs tentatives pour confondre l'Indien. Les signes, les grimaces, les cris, les jurons, tout fut inutile; le sauvage ne nous comprenait pas, ou feignait de ne pas nous comprendre, et l'interrogatoire fut clos par celte observation de M. MarLre :
— Cet animal ne sait rien de rien , encore moins ce qui coucernp
la Loutre de mer.
INous revînmes au vaisseau en emportant l'ardoise; tout l'équipage fut convoqué et harangué par le capitaine. 11 nous dit qu'un grand nombre de navires étaient perdus par la négligence de leur équipage. 11 nous rappela que nous étions sur la côte nord-ouest, où des couvertures, de la poudre et des métaux avaient autant de valeur qu'en aurait la poudre d'or dans un port américain. 11 nous recommanda la vigilance et la subordinalion, comme le seul moyen d'éviter le sort de l'équipage du brick dont nous venions de découvrir les déplorables restes.
J'avoue que je passai une mauvaise nuit. Un ennemi inconnu est toujours formidable, et j'aurais mieux aimé combattre les gardes-côtes que de rester à bord dans une baie unie comme un miroir, entourée de forêts aussi silencieuses qu'un désert. Cependant le navire était bien armé, et prêt à repousser les adversaires qui se présenteraient.
II ne s'en présenta point. Le Canard et le Grand-Sec soùpèrent avec l'appétit de l'innocence calomniée, et dormirent comme des sabots. S'ils étaient coupables, ils étaient complètement privés de conscience. Quant à nous, nous fûmes sur le qui-vive jusqu'au malin, époque à laquelle l'éventualité du danger devait être plus grande. A la fin de la nuit, la fatigue accabla tous ceux qui veillaient comme ceux qui n'étaient point de quart; cependant toutresia tranquille. Le soleil revint à l'heure accoutumée, dora de ses rayons la cime des arbres, et illumina les eaux de notre petite baie. La douce joie qu'on éprouve ordinairement à la naissance du jour dissipa momentanément nos ajipréhensions atténuées déjà par les réflexions de la nuit. A notre réveil , le sort de la Loutre ne nous inspirait plus que la tristesse exigée par le décorum.