‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 223 sur 280 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

— Bosseman? — Quoi , patron? — Il fa;.! so d'pùc'uer; Faites virer do bord, où nous allons toucher.

SnAKSPEBE, la Tempêle.

Désirant me récompenser de la manière dont j'av.nis reconduit le brick , le capitaine \\ illiams me laissa beaucoup de liberté. Il était probable que je ne reviendrais pas à Londres, et je voulais profiter de la bonne aubaine qui m'avait mis en relation avec une famille respectable. Je lui portais tant d'intérêt que je pris des rcnseignemenls sur son compte auprès d'un employé du consulat américain. Il m'apprit que le major avait rempli aux grandes Indes des fonctions moitié civiles, moitié militaires, et qu'il était venu en Angleterre pour régler des comptes embrouillés, et mettre en même temps sa fille Emilie en pension. Je sus par le major qu'il se proposait de rclcurncr à son poste

SDR MER ET SDR TERRE.

dans (lUfltjiK:! mois , et qu'il avait ses parents en Amérique, son père s'élaiit marié à liosion.

J'avais mille raisons pour me féliciter du hasard qui avait jeté les nierlon sur ma route. Si je leur avais sauvé la vie, eu revanclie ils me faisaient connaître le monde dans l'acception ordinaire du mot. INéfils d'un marchand , le major Mcrton n'était pas admis dans la haute société; car à cette époque les néijocianls ne jouissaient pas de la position qu'ils ont aujourd'hui sur l'échelle sociale de l'Ansletcrre ; mais il avait les scnlinienls, les manièics et les habitudes d'uu (jeiUteiiian. (Juant il Emilie Merlon, elle me lémoi;;ua la familiarité d'un ami , et j'éprouvai un vif plaisir d'entendre sorlir d'une jolie bouche de bonnes pensées e.\priiuécs dans un bon laiiga;4C. Je voyais bien qu'elle trouvait mes manièies un peu rustiques; mais je n'avais pas été en Chine pour me laisser battre par une jeune fille de Londres, quelles que fussent ses perfections. Eu somme , je puis dire que je produisis une iiupre.siou favorable à laquelle Clawbonny ne fut peut-être pas étranger. Quand je rendis ma dernière visite , Emilie eut l'air aliligé, et sa mère dit que mon absence leur serait sensible. Le major me lit piomellre de m'enquérir de lui, si j'allais à la Jamaïque ou à Bombay; car il comptait être envoyé dans l'un ou l'autre de ces pays.

La Crise partit à la faveur d'un vent de sud. Mon intention n'est pas de décrire minutieusement notre traversée. INous relâchâmes à Madère, puis à Rio. En approchant de l'extrémité méridionale du continent américain, nous éprouvâmes des gros temps.

INous élions au mois qui correspond à novembre dans l'hémisphère nord , et il nous fallait doubler le cap Uoru, dont les parages sont célèbres par leurs tempêtes. Toutefois notre capitaine l'avait doublé qu..lre fois, et il était d'avis que la saison n'influait point sur l'état de lu mer et qu'il fallait serrer la terre. Kous gouvernâmes en conséquence vers la terre des Etats dans l'intention de passer le détroit de Lemaire et de longer, autant que possible, le cap Ilorn en le doublant. Lorsque nous arrivâmes aux îles Falkland, le vent soufflait avec violence à l'est, et un brouillard épais interceptait la lumière du soleil. Vers minuit il s'éleva un grain qui prit bientôt les caractères d'une tempête comme je n'en avais pas encore vu. On se hâla de diminuer de voiles, et le navire continua sa route avec la grande voile de hune, le petit foc , la liasse voile de mis line et le foc d'artimon. 11 courut jusqu'à la pointe du jour la bordée de bâbord , dans l'espérance d'apercevoir les iiionlagncs de la Terre de Feu. INolre situation était loin d'être rassurante; une pluie ballante, jointe au brouillard et aux éclaboussurcs des vagues , nous empêchait de voir à plus d'une lieue autour de nous. Heureusement que la côte orientale de la Terre de Feu , s'étcudont dans la direction du nord-ouest au sud-ouest , nous laissait assez de i.lace pour virer au large du rivage, si nous pouvions éviter les nombreuses et profondes dentelures de cette île inhospitalière.

Kous avions aussi à redouter les courants, qui , dans cette latitude , sont d'une effrayante rapidité. Marbre lui-même, habituellement si impassible , et qui semblait se considérer comme partie intégrante du navire, m'exprima ses alarmes pendant le quart du matin.

— Miles, me dit-il, nous avons appris à vos dépens ce que peuvent les couranls. Si nous élions par le cinquantième degré de longitude , nous aurions de l'eau en quantité suffisante, et nous doublerions le cap llorn avec le vent qui souille aclucllement; mais le capiuine \\ illiams n'est content que lorsqu'il a des iles autour de lui.

— Si nous avions couru par le 60» de longitude, repris-je, nous aurions eu vingt degrés à faire pour doubler le cap, tandis que nous n'en aurons que six ou huit après avoir passé le détroit de Lemaire.

— C'est là le difficile, reprit-il. Songez que nous n'avons que neuf heures de jour, et quel jour encore ! Les brouillards de Terre-Aeuve, cil j'ai été à \i pêche dans ma jeunesse , sont compaiativenieut lumineux comme le soleil en plein midi. La sonde ne peut nous donner aucune indication ; car un moment après l'avoir jetée sans tiou\ er le fond, nous courons risque de donner sur un rother. Le navire fuit vent arrière avec tant de rapidité que nous pouvons rencontrer la terre avant d'avoir eu le temps de l'apercevoir. Parce que la Terre de Feu s'incline au nord-ouest, le capitaine semble s'imaginer qu'elle s'éloigne devant nous à mesure que nous en approchons. Puissc-t-il vivre assez longlcmps jiour persuader à tout l'équipage qu'il a raison!

Tout à coup Marbre, qui avait les jeux tournés vers l'ouest, s'inlerroinpit pour crier : — Arrive tout la barre tout au vent! caigue bas le foc d'artimon I Ce commandement mit toul le monde en mouvement. Le capitaine et le troi.-iicme lieutenant accoururent sur le pont; le navire lit son aballée aussitôt qu'on eut rentré le foc d'artimon, elle grand hunier fasitya, frappé en ralingue parle vent, (elle manœuvre nous éloigna de la Terre de Feu , sur laquelle nous étions menacés de toucher, et la Crise fit route vers l'est. Dès qu'elle eut viré, le capitaine %Villiaius demanda à Marbre s'il avait réellement aperçu la côte. — Assurément, répondit celui-ci ; vous savez que j'ai de bons yeux cl que j'ai signalé le premier la Daiae deJS'antes. Le cajiitaine fil semblant d'être convaincu ; mais, d'après les calculs que je lis plus tard, je suppose que la cùlc devait encore cire éloigiice de quinze à vingt lieues.

Pendant toute la journée, la Crise courut la bordée de tribord. A l'approche de la nuit, elle vira de nouveau pour mellre l'avant à l'ouest. Vers le soir, le veut nous obligea de ferler les huniers , et ce ue tut

pas facile, car ils étaient en lambeaux. Au coucher du soleil, lorsque la nuit vint augmenter les ténèbres de ce jour sombre , le petit foc , arraché de la ralingue avec un fracas qui relenlit dans toul le navire, disparut au milieu du brouillard comme un nuage des cieux. Le foc d'artimon aurait pris la même route si r»ii ne s'était empressé de le haler bas, et même, après celle opération, il communiquait au bâtiment des secousses qui l'ébranlaienl depuis la quille jusqu'aux margouillets.

Celait la première fois que je voyais une tempête en mer; j'avais essuyé de violentes rafales; mais le vent, en celle circonstance, était aux grains ordinaires ce que ceux-ci sont à la brise. Les vagues étaient pour ainsi dire écrasées parla pression des cour.inis d'air qui passaient eu hurlant sur la surface de l'Océan ; à mesure qu'un monticule d'eau s'élevait, sa cime, tronquée par la bourrasque, s'éparpill.iit en érume, comme le bois se divise en copeaux sous la hache du biiclieron. Moins d une heure après que le veut cul alteinl son plus haut degré de violence, il n'y eut pas d'ondulations très-sensibles, relativement toutefois aux mouvemeuls ordinaires de l'Océan, géant liquide dont la respiration n'est jamais calme. Le navire se maintint dans une position presque aussi stable que s'il eût été abattu en quille; on eût dit qu'une force mécanique le retenait incliné, et les bras des basses vergues touchaient l'eau. Quelques-uns de nous s'aventurèrent jusqu'aux haubans de revers, pour consolider la voilure, mais il fut im|)Ossitdo de monter plus haut. Toutes les fois que j'étendais la main pour saisir un cordage, j'étais obligé de calculer mon mouvcnient, de manière à me laisser aller à la dérive; en montant, il était difficile de tenir le pied sur les enllcchures ; en descemlant , il fallait les eflorts les plus énergiques pour conserver son centre de gravité. Si j'étais parvenu jusqu'aux barres traversières des hunes, et si j'avais été emporté par-dessus le bord , je ne serais tombé à l'eau qu'à trente ou quarante vergues du bâtiment ; un épissoir aurait pu tomber de l'une des hunes sans danger pour aucun de ceux qui se trouvaient sur le pont.

Quand le jour revint, des lueurs sombres et indécises étaient répandues sur les eaux désertes ; les oiseaux de mer semblaient s'être réfugiés dans les cavernes des cotes, et ne reparurent point avec l'aurore; l'air était rempli d'écume , et l'œil pouvait à peine distinguer les objets à un demi-mille à la ronde. Tout l'équipage, tenu en éveil par le danger, était réuni sur le pont: quant à nous autres officiers , nous nous concertions sur le gaillard d avant, car c'était le poste oii le danger, s'il venait du côté de la terre , devait se faire scnlir tout d'abord.

11 n'est pas facile de donner une idée de notre situation critique à ceux qui ne sont pas fanuliarisés avec la marine. Aous n'avions point fait d'observations depuis plusieurs jours. INoiis marchions d'après la route estimée, avec un vent épouvantable, dans des parages oii les marées brisent à la côte avec fureur. Quoique nos bossoirs fussent à moitié submergés, et nos voiles ferlées avec soin, la Crise lofait aussi près du vent que si elle eùl porté des voiles à l'arrière. Marbre pensait qu'en dépit de nos efforts, elle dériverait vers la côle avant la fin du jour. — Jamais, me dit-il, l'eau n'est unie comme vous le voyez, que lorsque lèvent et les courants suivent une même direction. Soyez donc sur que nous sommes eulrainés par un courant, plus diabolique encore que celui qui nous a jetés sur les récifs de Madagascar. Je ne répliquai point, mais, avec le capitaine elles deux autres lieutenants, je tins mes reg~ards tixés du côté du bossoir du venl.

Soudain, comme si le rideau du brouillard se fût levé par cnclianternent, j'aperçus une plage d'une longue étendue, dont les noirs basfonds s'avançaient dans 1 intérieur à une dislance considérable. Elle était presque parallèle à notre route ; le navire semblait n'en être éloigné que d'un demi-nœud , et la longer avec une vitesse de six ou huit milles à l'heure.

— Est-ce une illusion? me dis-je en regardant mes compagnons.

— C'est la terre , sans aucun doute , messieurs , dit le capitaine Williams.

— Rien de plus positif, reprit M. Marbre, avec celle fermeté que donne parfois le désespoir : que devons-nous faire . capitaine ?

— Que pouvons-nous faire , monsieur? IS'ous n'avons pas assez de place pour virer. Marbre ; et, si j'en crois les apparences, il y a plus de mer devant nous que derrière.

Celait une vérité incontestable. La côle. basse, glacée, revêtue des teintes sombres du mois de novembre , après s'être présentée parallèlement à nous, s'écarlait à l'avant vers le nord. Psous passâmes devant avec une rapidité due sans doute au flux , ou aux courants. La sonde nous donna six brasses. Comme il était prob.ible que nous entrions dans un des canaux qui séparent les groupes d'iles de la Terre de Feu, le capitaine eut avec Marbre une conférence dont le résultat fut qu'il fallait chercher un mouillage, lieiireusenient pour nous, à l'instant où nous dérivions dans celle passe , la tempête enleva moins d'écume de la surface des eaux, et l'almosphèrc s'éelaircil par degrés ; à dix heures nous pouvions voir à une lieue autour de nous. La terre était à tribord, et nous nous en éloignions, en la laissant sous notre vent. La force du courant nous prouvait que nous n'étions pas dans luic baie. A'ers onze heures nous trouvâmes un îlot trop plat et trop peu étendu pour nous abriter. D'ailleurs le fond ne nous parut ]>oiul propre à jeter i'anere, et nous conlinuàmes notre route. Au moment où le soleil desccudait sous l'horiïon, ses dernières clarlcs nous wouiicrcnt une île

SUR MER ET SUR TERRE

un peu plus f;rainle , et nous nous en approchâmes avec prccaulion , la barre a liibonl, et contiariés par la marée. On lofa jirèsdela terre, dans une espèce de rade, et on jeta immédiatement les dcu\ ancres de poste. On avait suflisamment amorti l'air du vaisseau, en le mettant au;si près du vent que possible , et les manœuvres s'elTectuèrent sans dillicullé. La soude donna sept brasses à une portée de pistolet de rivage. INous étions provisoirement en sûreté; mais il fallait encore savoir comment le navire éviterait un changement dans la marée, et jusqu'à quel point il fatiguerait sur ses câbles. A la satisfaction générale, le remous se fit peu sentir, et la côte nous garantit de l'impétuosité de la tempête. Une seule ancre nous suffisant, les matelots se mirent au guindaut, pour lever la seconde ancre ; car la sonde nous avait indiqué des rochers sous -marins qui inspiraient des craintes au capitaine.

Pondant le souper de l'équipage , on mit en mer un petit canot où je descendis avec le capitaine et le troisième lieutenant atin d'examiner le fond plus altenlivement. l.c résidtat de notre excursion fut satisfaisant, 1 1 nous revînmes au navire eu ajant soin d'éviter les vents et les co'irjnts.

I.e capitaine se chargea lui-même du quart de quatre à Luit heures, et je descendis dans l'entre-pont. J'étais chargé du quart de diane ; dix minutes avant l'iicure où je devais le prendre, j'entendis le commandant crier : — En haut tout le monde ! Le câble s'était rompu , et le navire dérivait à sec. Nous hissâmes les trois huniers au bas ris, les basses voiles de l'avant et un nouveau petit foc. Au lever du jour, pour la première fois depuis notre entrée dans cet étroit passage , le soleil se montra au milieu de sombres masses de nuages d'un aspect sinistre. Aous apercevions la terre dans tous les sens. Le canal où nous étions avait plusieurs lieues de large ; et des montagnes hautes et escarpées, la plupart couvertes de neige, le bornaient principalement du côté du nord. Nous gouvernâmes sud-sud-oucst, sans savoir précisément où nous allions, rencontrant par intervalles des îles montueuses et creusées de profondes dentelures. Au coucher du soleil, nous n'étions pas encore en pleine mer. Plusieurs fois nous passâmes auprès d'écueils que nous eûmes le bonheur d'éviter. Au ]ioint du jour notre course fut embairassée par un nombre d'îles eueoic plus considérable que celui qui l'avait entravée la veille. Vers les dix heures, nous doublâmes im cap et nous trouvâmes à l'ouest un passage qui nous conduisit à l'Océan. Tout l'équipage poussa trois hurras eu sigue de joie.

Le capitaine Williams nous commanda aussitôt de prendre nos quaits de cercle, et de mesurer la latitude. Il était d'avis que nous étions à l'est du cap liorn et à l'est du détroit de Lemaire. Marbre gardait le silence : mais il eut achevé le prcinicr ses observations et ses calculs, .le le vis se gratter la tète, consulter la carte qui él-jit sur le capot d'échelle, puis il s'écria :

— Par saint Kenncbunk! (C'était toujours par ce pieux personnage qu'il jurait dans ses moments de vive émotion.) Par saint Kennebunk! nous sommes dans la mer Pacihquc ; nous avons passé sans le savoir le détroit de Magellan.

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