WILLIAMS
Nous voyons le commencement du jour, mais je pense que nous n'en verrons jamais la iiu.
SnAKSPERE, Henri V.
Qusnd nous eûmes passé la pointe de l'île, nous sentîmes une douce Iirise du sud , et , en mettant la barre au vent, il me fut possible de maintenir le cap du côté de la plaine mer. La marée favorisa les mouvements de la Crise, qui s'éloigna de la côte avec une vitesse d'environ deux nœuds k l'heure. C'était une marche lente , mais il fallait aux canots quinze ou vingt minutes ]iour revenir du fond de la baie et faire le tour de l'île par l'autre passe. Pendant ce temps nous pouvions faire près d'un demi-mille.
Le Grand-Sec était embarrassé, car il n'avait aucune idée de l'action du gouvernail. Toutefois , voyant que la Crise continuait à gagner au large , il s'approcha de moi avec un air farouche qui me démontra qu'une sympathie naturelle n'avait pas été le motif de sa modération précédente. Il brandit son couteau, et l'appuya deux fois sur ma poitrine en me taisant signe de rentrer au port. Je crus que ma dernière heure était proche ; mais je montrai les mâts pour indiquer au sauvage que le navire ne portait pas ses agrès accoutumés. Il me comprit et m'indiqua un paquet de voiles en murmurant des menaces. 11 ramassa la voile de brigantine , qui était auprès de lui, et m'ordonna par gestes de la déployer.
Il est inutile de dire que j'obéis avec une secrète joie. Détachant les cargnes, j'indiquai à une douzaine de sauvages ce qu'il y avait à faire , en mettant moi-même la main à l'œuvre. En peu de temps, je hissai le baume, la trinquette, la grande voile d'ctai et le foc d'artimon. Comme on n'avait point passé la clef dans les mâts de hunes , je ne pouvais utiliser que ces quatre voiles. Elles .ajoutèrent un nœud de plus à la marche du navire , et le jiortèrcnt sur un point où il sentait toute la force du vent qui soufflait du sud-est.
Le Grand-Sec me suivit avec le regard pénétrant d'un faucon. Comme j'avais obéi à ses ordres en faisantvoile, il ne pouvait se plaindre de moi , et les résultats de la manoeuvre le surprenaient. Voyant que le navire continuait à s'éloigner de la baie, il me menaça de nouveau, en me faisant signe de mettre le cap sur la terre. Je lui demandai un peu de place ; puis je décrivis nu long cercle sur le pont, et lui montrai les quatre voiles, pour lui expliquer qu'avec noire voilure actuelle il était indispensable de faire un grand délour. J'ajoutai qu'en mettant les huniers nous parviendrions plus vile au point désiré. Les sùuvages me comprirent, et s'ofirirent à m'aidcr. 11 était clair qu'ils avaient conservé ma vie uniquement pour m'employer à la direction du navire ; et, comme ils ne pouvaient rien sans moi, mon importance augmentait à mesure que nous avancions en mer. Quand le màlereaii eût élc hâlé assez haut, je montai dans les agrès pour passer la clef. Du haut de la hune, j'aperçus les canots qui tournaient autour de l'île, et je jugeai à leur marche qu'ils devaient nous rejoindre dans un espace de vingt minutes. 11 était important de prévenir leur arrivée. En possession de la contiancc des sauvages, je réelamai leur assistance afin de hisser le grand foc. J'examinai ensuite les canots avec une lunette. Ils avaient cessé de pagayer , et s'étaient rapprochés les uns des autres , sans doute pour tenir conseil. Je supposai qu'à l'aspect de la voilure , ils se figuraient que nous avions repris la Crise, et je cherchai des moyens de les confirmer dans cette opinion. J'avais donné au Grand- Sec un cigare pour le mettre de bonne humeur, et j'avais pris la liberté d'en allumer un pour moi. La veille au soir nos canons avaient été amorcés, alignés et débarrassés de leurs tampons. 11 sullisait d'enlever la platine du canon de l'arrière pour qu'il fût prêt à faire feu. Je mis la barre tout au vent, jusqu'à ce que notre bordée portât sur les canots; puis j'appliquai le cigare il l'amorce , m'élançai à la roue et mis la barre dessous. L'explosion produisit une stupéfaction générale. Le Grand-Sec s'avança sur moi , le couteau levé ; mais je lui fis remarquer que le vaisseau loffait avec rapidité, et je tâchai de lui faire comprendre par signes que l'emploi du canon avait une intluencc sensible sur le cliaiigement qu'il remarqu;^} ♦■» navire continuant à virer, le
chef indien crut à la vérité de mes explications, et ce fut avec un air de triomphe qu'il fit observer à ses compagnons la nouvelle marche de la Crise. «Juant aux canots, effrayés du sifllemcut de la mitraille , ils pagayèrent vers le fond de la baie dans la ferme persuasion que nous avions reconquis le navire.
Ainsi le succès dépassait mon attente. Si je parvenais à perdre la terre de vue , mes services devenaient tellement nécessaires que ma vie cesserait d'être en danger. La côte était basse, le vent fraîchissait, la Crise filait quatre nœuds à l'heure , et en maintenant le cap dans la direction convenable, je pouvais, en moins de sept heures, parcourir une vingtaine de milles. 11 était temps d'avoir une conférence avec Marbre Pour éloigner les soupçons, j'appelai le Grand-Sec auprès du capot d'échelle, afin qu'il fût témoin de l'entretien, quoique je lusse bien convaincu que pas un des sauvages présents à bord n'entendait un seul mot d'anglais.
— Eh bien. Miles, me demanda le premier lieutenant, qu'y a-t-il ? que veut dire ce coup de canon?
— C'est moi qui l'ai tiré, monsieur , pour écarter les canots , et j'ai complètement réussi.
— Je le sais; j'avais mis la tête à la fenêtre de la cabine. J'ai vu le boulet tomber à vingt brasses des canots, dont quelques-uns ont été atteints par des éclats de mitraille. Mais que comptez-vous faire? nous sommes à plus d'une demi-licue de la terre. (Ju'en doit penser le f irand-Sec ?
J'expliquai au premier lieutenant noire situation , notre voilure , le nombre de sauvages que nous avions à bord, et les idées qu'ils avaient sur la manière de virer. Le Grand-Sec, pendant cet entretien , m'écoutait avec une attention soutenue, et gesticulait par intervalles pour m'invher à tourner l'avant vers la côte; car la Crise, ayant le vent par son travers, avait repris la route de la pleine nu r. 11 fallait nécessairement rassurer les sauvages, et en même temps ralïtrmir le grand hunier , qui , sous l'action de la houle de terre, menaçait de consentir au chouquet. Je m'approchai du Grand-Sec , et je vis avec satisfaction qu'il commençait à do:iner des symptômes du mal de mer, ainsi que plusieurs de ses coniijagnons. Je lui moiitr.ii les mâts et les vergues, et j'essayai de lui persuader, par une pantomime énergique, qu'il m'était impossible de virer le navire sans le secours de quelijues matelots. Le vieillard secoua la tète, prit un air grave, et finit par prononccrles noms de Nab et de Joe. Ce dernier était le cuisinier nègre, et il avait partagé avec mon domestique l'honneur d'attirer spécialement l'attention des sauvages. Le Grand-Sec supposait sans doute, en cas de lutte, qu'il trouverait dans les noirs des alliés plutôt que des ennemis; mais j'étais sûr de la fidélité de mon serviteur , et je savais que le cuisinier avait autant d'attachement pour son pavillon que le plus blanc des Américains.
J'indiquai au chef indien les moyens de transporter les deux nègres sur le pont , sans relâcher le reste des prisonniers. On descendit une corde du canotde l'arrière jusqu'aux fenêtres de la cabine. J'avertis le premier lieutenant, et les deux nègres furent hélés tour à tour sur le plat-bord du canot , oîi ils furent reçus par les sauvages. Avant de les laisser monter sur le pont, le Grand-Sec leur fit un discours entremêlé de gestes significatifs, dans le but de les prévenir du sort qui les attendait s'ils se conduisaient mal.
J'envoyai les deux nègres à la hune , et bientôt toutes les voiles furent dans une position favorable. En les voyant s'cntler, nos ennemis poussèrent des cris d'allégresse, sans se douter que nous nous écartions de plus en plus du continent. Cependant le Grand-Sec insista ite nouveau sur la nécessité de virer de bord. La disparition de la terre l'inquiélait, et, malgré les nausées du mal de mer, il continuaità me surveiller de près. Pour le calmer, je virai vent devant, avec l'assistance des sauvages, qui exécutèrent mes ordres mieux que je ne me léserais imaginé. Dès qu'ils sévirent sur la route delà terre, ils manifestèrent une joie qui tenait du délire. J'eus peine ;i éviter que leur chef ne me serrât dans ses bras. La nouvelle marche du navire eut pour effet de diminuer l'active surveillance de nos ennemis , qui , se croyant près d'échapper an danger , cessèrent de résister à leurs souffrances physiques. Je postai !\'abuehodonosor au gouvernail, et, me penchant sur le couronnement, je parvins à attirer .Marbre à l'une des fenêtres de la cabine , sans alarmer le chef indien. J'avais oliservé que les Indiens évitaient dose tenir sur le gaillard d'avant, à cause des secousses que le tangage imprimait à cette partie du vaisseau. Je dis au premier lieutenant d'y concentrer toutes ses forces, puis je m'éloignai, et feignis de in'occuper entièrement de la manœuvre. Le sauvage qui gardait lécontille d'avant était dans un état pitoyable , et rendait son tribut à la mer avec des efl'orts convulsifs. I.'écoutille n'était maintenue que par une barre de fer passée dans le crochet , et il n'était pas diflieilc de l'ouvrir.
Ce futl'an'aire d'un instant. L'équipage, conduit par Marbre, se pré-, cipita sur le jiout en criant : — Vengeons le capitaine! (Juand je voulus suivre mes compagnons , la sentinelle de l'écoutille me barra le pas.sage. Le sauvage était armé des pistolets qu'on m'avait enlevés; mais peu accoutumé à s'en servir , il n'eut pas le temps d'en faire usage. Je l'élrcignis dans mes bras , nous roulâmes tous deux sur le pont, et je me rendis bientôt maître de lui. Pendant que je l'attachais avec le câble qui servait à Uàlcr bis le grand foc, nos matelots, sans
SUR MER ET SUR TERRE
tirer un seul coup de fusil, frappaient les sauvages de leurs piques ou les jetaient à la mer. Au momeut où j'arrivai au pied du grand mât, le navire était en notre pouvoir, et, de tous les sauvages, il ne restait plus que le Grand-Sec. Au commencement de l'attaque, Nabuchodonosor, abandonnant le gouvernail, avait passé les bras autour du corps de l'Indien , et le tenait comme dans un étau.
— A la mer, ce misérable ! s'écria le premier lieutenant en fureur.
— Epargnez-le, monsieur Marbre : il m'a sauvé la vie.
Le nègre avait toujours eu pour mes ordres plus de déférence que pour ceux du capitaine même; autrement le Grand-Sec eût suivi ses compagnons dans les abîmes de l'Océan. Marbre, qui n'élait pas naturellement cruel, dédaigna de frapper un prisonnier sans défense, et se contenta d'ordonner qu'on le gardât à vue. Satisfait d'avoir réussi , je courus à l'avant pour y prendre l'homme que j'avais attaché, mais il était trop tard. Ùes matelots s'étaient emparés de ce malheureux , et j'arrivai pour le voir disparaître par le sabord du bossoir. Pendant cette lutte de quelques minutes , ta Cr/se avait suivi sa route , pareille à la terre qui se meut dans son orbite, indifférente aux luttes des nations dont les dissensions ensanglantent sa surface. Du haut du couronnement, nous vîmes dans notre sillage les bras et les tètes des Indiens qui se débattaient au milieu des flots. Par une impulsion involontaire, je fis observer à Marbre que nous pourrions en sauver quelques-uns.
— Laissez-les se noyer ! et allez au diable , répondit le premier lieutenant.
— M. Marbre a raison , ajouta Nabucbodonosor. On ne peut rien attendre de bon des Indiens. Ils vous noieront , soyez-en sur, si vous ne les noyez pas.
Je jugeai que toutes mes instances seraient inutiles, et toutes les victimes disparurent successivement. Le Grand-Sec les suivit des yeux , et l'expression de sa physionomie me prouva que , malgré son endurcissement, il était profondément touché du désastre inattendu qui décimait sa tribu. Peut-être avait-il des fils et des petits-fils parmi ces infortunés qu'il regardait pour la dernière fois. Néanmoins il se roidissait contre la douleur. Au moment où la dernière tète s'enfonça , je le vis frémir. Un gémissement étouffé lui échappa , puis il baissa la tète et demeura immobile comme un arbre de ses forêts natales. Je demandai à Marbre la permission de délier les bras du vieillard. Il me l'accorda non sans proférer quelques jurons à l'adresse du chef indien.
On mit le navire en panne à un mille de la passe méridionale qui conduisait dans la baie. En passant devant l'île nous tirâmes notre bordée de bâbord au milieu des buissons et des arbres, et nous jugeâmes par les cris que nous entendîmes que Marbre ne s'était pas trompé sur la position de l'ennemi. Je descendis dans la chaloupe avec des matelots armés et un pierrier queje tirai pour protéger mon débarquement. Je trouvai le bivouac de l'île abandonné. On y avait laissé notre yole et quelques canots; et, comme pour nous indemniser de nos malheurs, les sauvages avaient abandonné six cents peaux de loutres de mer qu'ils avaient apportées pour trafiquer avec nous, en attendant une occasion favorable d'exécuter leur complot. Je ne vis dans l'île qu'un seul homme, blessé d'un éclat de mitraille et dans les dernières convulsions de l'agonie.
A mon retour, le capitaine BLirbre résolut de gagner le large avant la fin du jour; mais il déclara qu'avant de quitter ces parages il était indispensable de pendre le Grand-Sec en vue de son pays. Nous passâmes la nuit en panne; et, le lendemain matin, après avoir levé l'ancre , Marbre ordonna d'attacher une corde au bras de la vergue de mizaine.
J'étais sur le gaillard d'arrière quand cet ordre fut donné. L'attitude sévère et le ton d'autorité du capitaine Marbre m'empêcbèreat i'Kitcrcédir en faveur du condamné.
— Emparez-vous de cet assassin! dit Marbre quand tout fut prêt. Attachez-lui les mains derrière le dos, placez-le sur le troisième c^ao-a et attendez mes ordres.
Personne n'osa désobéir. Cependant je crus remarquer que quelques matelots manifestaient de la répugnance. Je hasardai une observation à voix basse :
— Avez-vous bien réfléchi, monsieur Marbre?
— Capitaine Marbre, s'il vous plaît, M. Wallingford. Je suis maintenant le patron de la Crise, dont vous êtes le premier lieutenant. J'ai l'intention de pendre votre ami le Grand-Sec, pour faire un cxemile. Ces bois sont remplis d'hommes qui nous observent, et la vue de ce supplice leur fera plus de bien que quarante missionnaires et cinquante ans de pn'dications. Yoilà comme il faut agir avec les Indiens!
Le condamné semblait avoir la conscience de sa fin prochaine ; mais il lui était impossible de comprendre le genre de supplice qu'on lui réservait Je m'approchai de lui et lui serrai la main en lui montrant le ciel comme pour lui dire qu'il n'avait plus d'espoir que dans le Grand-Esprit. Dès ce moment, il prit une attitude calme et digne. Il ne voyait sans- doute rien d'extraordinaire à sa destinée; car il avait dû sacrifier plus d'un prisonnier dans des circonstances où les représailles étaient beaucoup moins légitimes.
— (Jue deux des nègres passent la corde au cou de cet homme , dit Marbre , qui avait une trop haute opinion de la dignité des matelots blancs pour leur confier les fonctions de bourreau. Le cuisinier Joe
et un autre noir furent chargés de ces sinistres préparatifs, et pour la première fois le Giand-Scc, levant les yeux en l'air, sembla comprendre le genre de mort qui l'ai tendait. Le principe de vie profondément enraciné en lui, prit un moment le dessus. Une ombre de regret passa sur sa physionomie si sombre et minée par la souffrance. Il regarda fixement notre nouveau capitaine. Mais celui-ci était convaincu qu'il accomplissait un grand acte de justice.
— Hisse ! s'écria-t-il, et le Grand-Sec se balança aux bras de vergue. La douleur lui arracha un frissonnement; puis il demeura immobile comme un morceau de bois. Il cessa bientôt de donner des signes de vie. Au bout d'un quart d'heure un homme monta dans les agrès pour couper la corde, et le cadavre fut englouti dans l'Océan. Plus tard les détails de cette affaire furent consignés dans les journaux américains. Quelques moralistes essayèrent de jeter quelques doutes sur la légalité de la conduite de IMarbre. Mais la nécessité d'assurer le salut de nos navires est un motif trop puissant pour être renversé par les paisibles arguments de la froide raison. Vainement on représenta combien il serait injuste que chaque partie intéressée se constituât à la fois législateur, juge et bourreau. Les besoins du commerce, l'amour de l'or, l'emportèrent sur toute autre considération. Cependant je sus que Marbre s'était repenti quand il n'était plus temps. Les avertissements secrets que Dieu fait entendre à notre conscience ne peuvent être étouflés p.ir l'absolution qu'on se donne, alors même qu'on prend sou propre intérêt pour mesure du bien et du mal.