‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 227 sur 280 · PAROLES · texte numérisé non relu

PAROLES

Oui , je sais que vous êtes de la troupe de MusVo-i. et je perdrai la vie, parce que je ne puis me faire comprendre.

SUAKSPERE , Tout est bien qui finit bien, act. IV, se. 3.

La Crise vira de bord aussitôt que le cadavre du Grand-Sec eut disparu, et réquijiage sortit du petit havre dans un sombre silence. A voir la tristesse des matelots, on eût dit des hommes en deuil qui s'éloignaient d'un tombeau sur lequel ou entendait encore retomber la terre. Marbre me dit ensuite qu'il avait eu l'intention d'attendre que le corps du pauvre Williams vînt à flotter; mais !a crainte d'être obligé d'engager une lutte avec les naturels l'engagea à quitter ces lieux sans rendre les derniers devoirs à notre digne commandant. Je pense toutefois que nous aurions pu rester encore un mois dans la baie sans recevoir la visite d'un seul Indien.

11 était midi quand le navire se trouva sur le vaste sein de la mer Pacifique. Le vent venait du sud-est et souillait avec constance. Lorsque nous fûmes à douze milles au large, nous déployâmes les bonnettes de bâbord, et nous gouvernâmes au sud-ouest toutes voiles dehors. L'intention de iMarbre était donc de quitter la côte. Il me manda dans la cabine, où je le trouvai occupé à consulter divers papiers et le portefeuille du capitaine Williams.

— Prenez un siège, monsieur Wallingford, dit le nouveau capitaine avec une dignité analogue à la circonstance. Je viens de parcourir les instructions que le défunt avait reçues des armateurs, et je vois queje m'y suis conformé sans le savoir. En tout cas, notre voyage a été productif. 11 y a dans la cale soixante-sept mille trois cent soixante- diï dollars espagnols, et nos marchandises peuvent être estimées vingt-sii mille deux cent quarante dollars. Or, n'ayant à payer ni droit ni commission , et possédant la somme nette, nous pouvons nous flatter d'avoir fait une excellente opération. Ensuite, notre passage dans le détroit de Alagellan nous a fait gagner un mois, et si je croyais rencontrer les Français à l'ouest du cap Horn, je profiterais de mon avance pour tenter une croisière de cinq ou six semaines. Toute réflexion faite, nous avons une longue route devant nous; il vaut mieux gouverner vers la première relâche indiquée par les armateurs.

Après ce discours, le capitaine Marbre me montra une note marginale où l'on donnait au capitaine Williams des instructions supplémentaires, dans le cas où il ne pourrait atteindre complètement le but de son xoyage. Je savais que le défunt les aurait négligées, et qu'il comptait aller chercher du bois de sandal aux îles Sandwich, suivant l'usage de tous les navires qui fréquentent cette côte. Conformémtm au pro-

SUR Mi;U ET SUR TERRE.

jet pïaoo en marge, on devait toucber à la dernière des îles Sandwich, rt se moUre à la rcclierclie de certaines îles où l'on pensait pouvoir établir des pêcheries de perles. Je dis à Marbre que notre naviic était trop grand, et «pi'il avait trop de valeur pour être cxposij dans une c\pcdilion anssi hasardeuse. iMais le capitaine avait une iirédileilion particulière pour la pêche des perles. C'était son idée fixe; quoitpie cette riitrcpiisc ne fût qu'accessoire dans les instructions, il était disposé a la regarder comme le but principal de son voyage.

Marbre avait d'excellentes qualités, mais il n'était nas propre à cominandcr un vaissi'au. Personne n'était plus capable de l'arrimer, de le gréer, de le conduire dans les temps les plus contraires, mais il manquait du jpgemcnt nécessaire à l'adininisli-ation d'une propriété importante. Il ne s'entendait pas plus à l'économie commerciale que s'il n'eût jamais navigué sur des navires marchands : aussi avait-il végété dans un grade subalterne; l'instinct mercantile, l'un des plus vifs que signalent les études physiologiques, avertissait les armateurs qu'il occupait le poste auquel il était destiné par ses facultés naturelles et ses connaissances acquises. Les hommes les plus obtus acquièrent un merveilleux degré de pcrs]iicacité lorsqu'il s'agit d'intérêt pécuniaire.

jiien que je n'eusse que dix neuf ans, je me permis decontre-carrer le capitaine. Les circonstances prévues par la note marginale n'avaient pas eu lieu, et nous devions nous conformer au vœu des armateurs, en prenant du bois de sandal aux îles Sandwich , et nous rendant de là en Chine pour y embarquer des thés. Marbre fut ébranlé par mes arguments, mais il persista. J'ignore quel eût été le résultat de sa détermination, si le hasard n'avait favorisé nos vues respectives.

Avant d'arriver aux îles Sandwich , Talcolt fut promu au grade de troisième lieutenant, à ma vive satisfaction, car notre commun voyage à bord de la Ilame de Nantes avait consolidé une liaison basée sur la conformité d'âge et d'éducation. I.cs îles Sandwich , où nous jetâmes l'ancre, avaient fait quelques progrès depuis le capitaine Cook; mais on n'y trouvait pas comme aujourd'hui des églises, des tavernes, des billards, des maisons de pierre; les habitants ne se convertissaient pas encore à la religion chrétienne, et ne possédaient pas ce mélange d'aisance, de sécurité, de lois et de vices qui constituent la civilisation. Les sauvages qui vinrent nous rendre visite étaient peu supérieurs .î ceux de la cote nord-occidentale. Parmi eux était le patron d'un brick de Boston, dont le navire s'était brisé sur un écueil. 11 se proposait de tenter des moyens de sauvetage ; mais il voulait se débarrasser d'une quantité considérable de bois de sandal qui était encore à bord, et que la première tempête pouvait enlever. 11 désirait obtenir en échange des marchandises susceptibles d être vendues sur place avec avantage, et comiitait attendre, pour s'embarquer, un autre navire appartenant aux mêmes armateurs. Le capitaine fllarbre se frotta les mains de cou tenter.', ent après avoir visité le navire naufragé.

— La chance est pour nous, maître Miles , me dit-il , et nous partirons la semaine prochaine pour les pêcheries de perles. J'ai acheté pour rien le bois de sandal du navire échoué. Ce soir même nous en enlèverons la cargaison. Le fond est excellent en dedans de l'écueil , et nous pouvons procéder sans risque à notre opéiation.

Le résultat répondit à l'.itleute de jMarl)re, et au bout d'une semaine nous appareillâmes pour l'Eldorado de perles de Marbre. iNous passâmes la ligne par le 110" de longitiide ouest. Un mois après noire départ d'Owyhee ou Hawii, par une belle nuit éloilée, le capitaine vint nous trouver sur le pont en se frottant les mains, comme il avait l'habitude de le faire quand il était de bonne humeur.

— En vérité, me dit-il, la Providence nous tient en réserve pour de grands événements. Voyez ce cpii nous arrive di puis trois ans. D'abord nous faisons naufrage sur la côte de Madagascar , puis nous traversons les mers dans un canot. JN'ous rencontrons un corsaire de la f.uadeloupe, nous finissons par nous eu emparer. Ce n'est pas tout. Après avoir passé hardiment le détroit de Magellan , nous perdons le capitaine Wdliams, mais en arrivant aux îles Sandwich, nous avons le bonheur de trouver une magnifique cargaison de bois de sandal. Pour mcllre le comble à nos aventures, il ne nous faut plus que la découverte d'une île.

— A quoi bon? répondis-je. Il y a tant d'armateurs qui ont des prétpnlioiis sur des lies inconnues, que nous ne gagnerions guère à en trouver une.

— Peu m'importe. Nous aurons du moins l'avantage de baptiser notre découverte. \ oyez-vous déjà figurer sur les cartes l'île de Marbre, la baie de Wallingford, les nionlagncs de Talcott, le cap de la Crise? Quoi honneur pour nous I

— Terre! s'écria la vigie sur le gaillard d'avant.

— Par saint Georges, voici notre île, dit Marbre en se précipitant à l'avant. Il y a une demi-heure que j'ai consulté la carie, et elle n'indique aucune terre à six cents milles autour de nous.

C'était en effet une terre, beaucoup plus voisine de nous qu'on n'aurait pu le désirer, car nous entendions le bruit des vagues qui déferlaient sur un des bancs de corail si nombreux dans ces parages : la lune nous donnait une vive lumière. La nuit était douce et embaumée, mais la brise nous portait directement sur les écueils oii nous avions à craindre des courants. On sonda sans trouver le fond. Marbre commanda d'! courir une bordée pour nous écarter du rivape.

^ Je connais ces bancs de corail , dil-il. \ ouj ne rencontrez pas !c

fond , et une seconde après vous êtes tout étonné de toucber. Si nous parvenions à jeter l'ancre, le grelin se trouverait au milieu de pointes anguleuses, comme un homme qui dort dans un hamac hérissé de rasoirs ouverts.

La brise était si faible que, malgré notre manœuvre, le navire ne put séloiprner de la cOte sur la([ueile il s'alïalait. C'était un de ces moments cil Marbre se montrait dans toute sa supériorité. Il se tint sur le couronnement, et donna des ordres avec un sanir-froid et une précision admirables. Je me plaçai dans les ciiaînes pour surveiller les matelots qui jetaient la sonde, et noiLS ne fûmes pas surpris de ne point trouver le fond, car nous savions que ces récifs étaient toujours perpendiculaires du côté de la pleine mer. Je proposai d'explorer dans la yole la place où nous étions, et, avec le consentement de Marbre, je quittai le navire, et gouvernai sous le bossoir du vent. Je me tenais dans la chambre du canot, et je me servais de temps en temps du petit plomb de sonde. En avançant, je vis distinctement une solide barrière de rochers battus par une honle formidable qui s'éparpillait en écume après les avoir franchis. Dans ce périlleux instant, oii je n'aurais pas échangé le moindre champ de Clawhonny contre la propriété de ta Crise, je remarquai sous le vent un point dont la surlace était moins agitée. Je redoublai d'eflorls pour m'en approcher. A peine y étais-jc eiiiré que le courant entraîna la yole avec une vitesse irrésistible. Je n'eus qu'une fois le temps de jeter la sonde, et je trouvai six brasses de prolondcur.

Je remis le cap du côté du navire, qui était heureusement à la portée de la voix , et je le hélai avec force.

— Qu'y a-t-il, monsieur Wallingford? demanda Marbre avec autant de calme que s'il eût été à l'ancre dans le purt de JNew-Vork.

— Voyez-vous la joie, monsieur?

— Parfaitement.

— La Crise a-t-elle un bon sillage, capitaine?

— Elle gouverne passablement.

— Alors ne m'adressez point de questions; mais làcliez de suivre la yole, c'est notre seul espoir, et nous pouvons réussir.

Sans me répondre. Marbre commanda de mettre la barre au vent et de ranger du monde au bras du vent. Je respirais à peine en voyant les bo.ssoirs du navire faire leur abattée. La Crise entra rapidement dans l'étroit goulet, et quand elle approcha de l'endroit où j'avais trouvé six braises, je m'écriai : — Dépêche, et jette l'ancre le plus tôt possible! — On ne me répondit point; mais les basses voiles et les perroquets furent déployés. On descendit le grand foc, et le navire vint au lof. J'entendis avec joie le bruit stri.ient et prolongé de l'ancre de poste qui s'enfonçait profondément dans l'eau. Le navire prit sa touée de câble sans difiieullé, et mouilla un instant après.

— Nous l'avons échappée belle, monsieur Wallingford, me dit .'\Iarbre en me serrant la main avec effusion dès que je parus à bord. Je vous remercie de nous avoir pilotés. JS 'est-ce pas la terre que j'apcreois sous le vent?

— ( lui , monsieur , je distingue même des arbres sur le rivage.

— C'est une découverte, jeune homme, une découverte qui nous immortalisera. Dès ce moment , j'appelle ce chenal la passe de .'\Iiles, cl je donne à ce banc le nom d'éeueil de la Yole.

La vanité de Marbre ne me fit même pas sourire, tout préoecup''que j'étais du salut de la Crise. Le temps était doux , la nuit belle , la baie unie, mais le grelin pouvait raguer. 11 était essentiel de s'assurer de notre véritable situation. Je demandai au capitaine la permission de pousser une reconnaissance du côté de la terre, et en me l'accordant, il m'enjoignit de prendre de l'eau et des provisions, attendu que mou devoir pouvait me retenir jusqu'au lendemain matin.

Entre les écueils et l'île régnait un intervalle d'environ une lieue de large, dont la profondeur, mesurée par nos soudages, était constamment de dix brasses. Les rochers contre lesquels la mer se brisait formaient en quelque sorte un ouvrage avancé, construit ]iar les infatigables ]iolypes, comme pour défendre une île que leurs ancêtres avaient probablement élevée deux siècles auparavant des jirofondcurs de la mer. Tous les navigateurs connaissent les travaux gigantesques accomplis par ces iietits insectes aqu.itiqucs, dont l'action lente, mais conliniie, modifie certaines parties de la surface du glolie.

Je trouvai la terre de facile accès, basse, couverte de bois et sans aucune trace d'habitation. Je m'aventurai dans l'intérieur, et après avoir fait plus d'un mille au milieu de cecoliers et de bananiers, j'arrivai au bassin qu'on rencontre d'ordinaire dans les îles de formation polypeuse. Comme il était peu éloigné de la mer, j'ordonnai d'y conduire la yole. Le petit bras de mer qui y abouti.ssait avait ainsi que I,i baie x\ne profondeur de dix brasses et partout un fond sablonneux. J'.uuais continué mes explorations jusqu'au lendemain, si je n'avais ::perçu la Crise qui dérivait vers la terre. Je me bâtai de l'ctourncr il bord. Ainsi que je l'avais prévu, le câble avait ragué, et îMarbre avait mis à la voile pour chercher un nouveau mouillage. Je lui parlai du lac situé au centre de l'île en lui certifiant qu'il y avait assez d'eau pour y pénétrer. La tâche n'était pas diflieile, et bientôt la Crise fut en sûreté dans ce bassin naturel, oii elle pouvait défier la plus rude tempête. Certains de n'avoir rien à craindre, nous carguàmes les voiles, et nous mîmes pour garder un seul homme sur le pont. Jamais, depuis que j'étais dans la marine, je n'avais regagné mon hamac

Sun MER ET SUR TERRE-

avec plus de sntisf.iclion. J'avouerai francberaent tjue j'étais content de moi : c'était par ma vigilance ffiie le navire avait été sauvé, car, même après avoir fvité les bancs de corail, il eût donné à la dérive contre les rochers, si je n"avais découvert ce bassin en temps opportun. Au milieu de la mer Pacifique, dans une île déserte, loin des douaniers et des gardes-côles, rien ne pouvait troubler notre sommeil. Je me serais endormi de suite sans les discours que le capitaine m'adressa de sa chambre, dont la porte était entr'ouvcrte.

— Généralisons, me dit-;!. C'était une de ses expressions favorites, et U remployait sans en connaître la véritable portée. jVous aurons d'abord l'île de Marbre , la baie de Wallingford , l'écucil de la Yole et le mouillage de Hliles. Comme nous l'avons vu, ce mouillage n'était pas fameux, mon ami; mais en ce monde de misère chacun doit avoir sa part de bien et de mal.

.le niurunirai une réponse insignifiante en envoyant au diable celui qui troublait mon sommeil.

— Kolre fortune est faite! conlinua i\l. JTarbre. Le monde généralise en fait de découvertes, et n'établit guère de distinction entre les Colomb, les Cook et les Marbre. Une île est une île, et celui qui la découvre prend place au nombre des navigateurs illustres. Pauvre capit.iine Williams ! il eût navigué pendant cent ans sans rien découvrir.

— Excepté le détroit de Magellan.

— Ah ! nous avons eu du mal à le passer! Sans nous, le navire n'auïaît jamais accompli un si bel exploit. JNous sommes les favoris de la fortune, n'est-ce pas, Miles?

— Oui, monsieur... Arrive tout la barre tout au vent!...

— Il rêve, riprit le capitaine. Encore un mot , mon ami , avant de couper court à nos réflcîîons. IVe serait-ce pas une idée sublime que celle de mêler un peu de patriotisme à nos d. non-.inations? Le patriotisme est à l'orJre du jour dans notre hémisphère. La partie supérieure de i'écueil pourrait s'appeler le rocher du Congrès, et l'on nommerait la plage de Washington le débarcadère dont vous m'avez parlé. Washmgton aurait sa part du gâteau.

— Oui, oui , monsieur.

— Je vois que vous êtes parti ! Je vais tâcher de vous suivre, quoiqu'il soit difficile de dormir quand on a fait une grande découverte. Bonsoir, Miles.

— Oui , oui, monsieur.

Durant toute la nuit, le navire fut aussi silencieuT qu'une église pend^iUt la semaine. Pour ma part , j? perdis toute coinnisssnce , et les rayons du soleil avaient pénétré par les fenêtres de la cabine quand un violent coup sur l'épaule me réveilla. I.a transition subite des ténèbres à la lumière m'empêcha d'abord de reconnaître le capitaine Marbre , qui me dit d'un ton grave :

— Miles, il y a une révolte à bord; entendez- vous , monsieur Wallingford ?

— Une révolte ! capitaine , vous vous méprenez. Les matelots n'ont aucun sujet de méconlentement. Je n'enteuds aucun bruit, et le navire est à la place oii nous l'avions laissé.

— Je suis sûr de mou fait, reprit ?.Iarhre, il y a dix minutes, quand j'ai voulu monter sur le pont pour respirer le frais, j'ai trouvé le capot d échelle fermé à la façon du Grand-Sec. Vous reconnaîtrez sans doute que l'équipage ne se serait pas permis d'emprisonner ses officiers, s ils n'avaient l'intention dé s'emparer du navire.

— C'est très- extraordinaire. Avcz-vous appelé, monsieur?

— J'ai frappé comme un amiral ; mais pour toute réponse j'ai entendu un éclat de rire mal réprimé. ^ ous conviendrez que des matelots qui se rient de leurs officiers sont en élatdc flagrante rébellion.

— Je commence à le croiïe, monsieur. Armons-nous d'abord.

— Vous trouverez des pistolets dans ma chambre.

Un moment après, les deux autres lieutenants et moi nous fù-ncs prêts à combattre. Talcolt alla réveiller le maître d'hûtel, qui reposait dans l'antichambre, et nous mus dirigeâmes vers le gaillard d'avant. Parvenus à la cloison qui nous séparait du logement des matelots , nous fûmes surpris de n'entendre que des ronflemenlssur tous les tons imaginables de la gamme de Vlorphéc. 11 y avait dans la cloison une porie de communication; Marbre l'ouvrit brusquement, et entra le pistolet au poing. Tous les matelots étaient endormis; la f.itigue , l'habiluile d'attendre des ordres avaient prolongé leur sommeil. Contrairement à ce qui se pratique dans les climats ardents , l'écoutille était fermée , et nous acquîmes bieulôt la conviction qu'elle était barrée en dehors.

— Eu généralisant, s'écria le capitaine, je conclus que nous avons élé surpris par des sauvages. Etes- vous sûr que l'île de Jl arbre soit inhabitée ?

— Je ne l'ai pas visitée dans toutes ses parties ; mais les bancs de corail sont ordinairement déserts.

— Malheureusement les armes sont sur le pont, dans le coffre d'armes. Réveillons nos gens, et voyons ceux qn manquent à l'appel.

On fit passer tous les matelots dans la cabine , iiui était mieux éclairée que leur logement. Ils étaii nt présents, à l'exception de Harris, que nous avions placé sur le pont. Marbre les réunit, et tenta un assaut sur la porte de la cabine.

— Ho ! lw> ' «lit une voix sur le pont , que signifie tout ce vacarme?

— Qui diable ètcs-vous ? demanda Marbre en frappant plus fort que jamais. Ouvrez, ou je vais enfoncer la porte et vous jeter ii la mer.

— Monsieur, reprit ime autre voix, tenez, vous êtes prisonniers; comprenez-vous ? prisonniers ' !

— Ce sont des Français, capitaine Blarbre, m'ccriai-je, et nous sommes entre les mains de l'ennemi!

C'était une nouvelle tellement surprenante que nous nous refusions à y croire.

Quelques instants d'entretien éclaircirent nos doutes. Les vainqueurs entrèrent en arrangement avec nous. Il fut convenu que j'irais m'ass rer de l'état des choses pendant que Marbre resterait en bas. Ce traité conclu la porte s'ouvrit ; je m'élunrai sur le pont , et j'eus peine à en croire mes yeux en voyant cinquante hommes armés se grouper autour de moi , et me regarder avec autant de curiosité que j'en manifestais moi-même. Tous étaient Français, à en juger par leur exté • rieur et leur langage. Au milieu d'eux était Harris , qui s'approchait de moi d'un air triste et embarrassé.

— Je sais que je mérite la mort , monsieur Wallingford, me dit-il ; mais j'ai succombé à la fatigue, et, quand je me suis réveillé, j'ai trouvé ces gens à bord et maîtres dti navire.

— Mais d'oii diable sortent-ils? Y a-t-il un navire français près de la côte? "" '

— D'.nprès ce que j'ai pu voir, c'est l'équipage d'un bâtiment naufragé, et, trouvant une bonne 'occtisîon de quitter l'île et de faire une riche capture , il s'est emparé de Irf pauvre Crise. Elle est maintenant sous le pavillon français. "

En efifet, je regardai le pic, et j'y vis flotter le pavillon tricolore!

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CHAPITPxE Xyi.

La brise du matin souffle tout embaumée; Sous la main de la nuit la vague s est calmée; tes oiseaux de la mei* tourbillonnent joyeux. Mois sous un lourd chagrin quand son âme se brise, Les clartés du matin , les Dots , la fraîche brise N'ont pas de charmes à ses yeux.

Dana.

La vérité est souvent plus étrange que la fiction; les circonstances qui nous mirent entre les mains de nos ennemis le démontreront eompiétement. La Pauline, commandi-e par M. Le Compte, était un bâtiment de six cents tonneaux qui avait des lettres de marque du gouvernement français. Elle appareilla de France quelques semaines après notre départ de Londres, rebicha d'abord à l'île de France, puis aux îles Philippines, et captura dans la traversée deux navires marchands, l'un anglais, l'autre américain, qu'elle coula bas quand elle eut déchargé la meilleure partie de la cargaison. De Manille, la Pauline partit pour la cote de l'Amérique du sud pour y échanger ses marchandises avec les Espagnols. Ayant fait avec succès la contrebande , M. Le Compte doubla le cap Horn , et chercha les navires ennemis dans la mer Pacifique. Il y avait juste trois mois et un jour qu'il avait touché sur le banc de Corail. Toute sa cargaison avait été transportée dans l'île, et, à la faveur d'un beau temps, les débris du navire avaient été dépecés pour être employés à la construction d'un schooner d'environ quatre-vingt-dix tonneaux. 11 était déjà en état d'être lancé le soir oîi nous arrivâmes de la manière que j'ai rapportée. Les Français, qui entretenaient constamment des sentinelles sur la côte, nous avaient aperçus au coucher du soleil. A l'aide d'une bonne lunette de nuit, ils avaient épié nos mouvements; ils se préparaient a nous envoyer un canot pour nous avertir du danger quand la Crise franchit recueil liu Corail. Le capitaine Le Compte savait qu'il y avait vingt chances pour une que nous fussions d'une nnlion ennemie II demeura caché en attendant que nous eussions jeté l'ancre. Dès que le silence régna, il monta dans sa gigue avec quelques hommes , après avoir en la précaution de mettre des paillets aux avirons. JN'intendant aucun mouvement, il s'aventura dans les chaînes de l'avant , et s'empara de Harris, qui dormait appuyé contre l'a'Tùt d'un canon, pendant que trois matelots français veriouîllaient les écoutilles. Le canot fut envoyé pour demander des renforts, et plusieurs heures avant notre réveil ta Crise avait changé de maître.

Tels furent les renseignements que j'obtins dans mes conversations subséquentes avec les Français. Mes propres yeux m'apprirent aussi l'histoire de leur colonisation de trois mois. L'ile s'élevait au-dessus du niveau de la mer à une hauteur qui variait de dix à trente pieds. Elle renfermait plusieurs sources d'eau douce qui entretenaient la fraîcheur d'un magnifique gazon. Les Français, dont on conn:iît l'activité et la gastronomie , avaient semé des salades et des petits pois qui étaient déjà eu pleine croissance. Leurs tentes s'étendaient en ligne sous des arbres toutîus, et le schooner, qu'on appelait la l'etile Pauline, recevait en ce moment sa première couche de peinture.

* Tous les mots en italique sont on français dans l'original.

(Noie du traducteur.')

M. Le Comple me parut un philosophe plein de bon sens et de bonne Immcur, rcsif;né liii-niî'me aux malheurs, et prêt à tout faire pour alk';;i'r ccuï d'autrui. 11 invita Marbre à venir sur le pont, et nous entamâmes des nt'gocialions dans notre langue nKilcrnellc , ce qui nous fut assez facile; car VI. Le (-'ompic , tous ses olliciers et quelques-uns de SCS gens avaient été plusieurs lois prisonniers en Angleterre.

— Voire hàtimcnt deviendra français, dit-il , bien mteniu, avec sa cargaison et tout cela. Bien , c'eut convenu. Je ne mettrai pas de nijueur dans mes conditions. Si vous parvenez i» reprendre votre vaisseau à nous autres Français, d'accord; tout homme est pour lui et sa nation. Voici le pavillon français , cl nous le défendrons de toutes nos

forces. La prise nous a peu coûté ; mais, parole d'honneur, nous la vendrons très-cher, entc7ide:-vous?. Bien, ftlaintenant, monsieur, je vous débarquerai avec vos gens dans l'île, où vous prendrez notre place pendant que nous prendrons la vôtre. Nous garderons les armes juscpi'à notre départ, mais nous vous laisserons fusils, poudre et t'jut cela.

Tel fut presque littéralement le pron;rammc de la capitulation que M. Le Compte nous proposa. 11 n'étaitjias dans la nature de M. Marbre d'accepter un arrangement de cette espèce sans discussion. Mais je lin fis comprendre que toute résistance était inutile, et il adhéra aux conditions d'aussi bonne grâce qu'un homme qui se soumet à l'amputation d une jambe sans avoir été magnétisé préalablement.

Dès que tout fut réglé, on délivra nos gens et on les transporta à terre dans les canots. Leur coffre et leurs elïels furent arrimes dans les embarcations avec la plus honorable délicatesse. .laniais un plus triste cortège ne prit possession d'une contrée récemment déci uverte. M. Rlarbre'âfrcctait de siffler, et fredonnait sur le même air diverses chansons. Mais il était secrètement furieux de la nonchalance du capitaine Le Comple. Quant à moi, je regardais cet événement comme un épisode ordinaire de la gucnc. ^

loi/à , messieurs l s écria iM. Le Comple en nous montrant 1 ilc

d'un geste majestueux, comme s'il nous eût fait un cadeau niapnilique. Vous serez les maîtres ici dès que nous aurons emporté nos petits bagages.

— Quelle diablesse de générosité! murmura Marbre. II nous laisse l'île, les bancs de corail, les noix de coco, et il emmène notre navire avec sa cargaison. .le parierais mon pesant d'or qu'il va remorquer encore son maudit schoonrr.

— 1\ est inutile de se )ilaindrc, monsieur, répondis je ; ce que nous avons de mieux à faire, c'est de rester en bonne intelligence avec les Français.

l.c capitaine Le Compte nous invita à partager son déjeuner , pendant une des matelots français transportaient sur le schooner le peu

d'objets qu'ils coniptaieut emporter, dans l'intention généreuse de laisser leurs tentes ;< la disposition des prisonniers.

— C'est la fortune de la guerre , messieurs , dit le capitaine Le Compte en faisant tourner artistemcnl le moussoir d'une cbocolaticre. Don, c'est excellent, Antoine.

Antoine nous apparut sous la forme d'un mousse bronzé par le soleil.

— Prenez ce chocolat, lui dit M. Le Compte, présentez mes compliments à mademoiselle , et dites-lui que nous partirons bientôt , et que dans vingt mois nous reverrons la belle France.

Ces paroles furent prononcées en français avec l'emphase d'un sentiment profond. Mais je savais assrz de français pour les comprendre.

— Jesujipose, dit .Marbre, qu'il généralise sur nos malheurs dans son affreux baragouin ; mais qu'il prenne garde ! Il n'est pas encore en France.

Le déjeuner terminé, M. Le Compte me prit à part, et se promena avec moi sous les arbres. Il me fil compren'lrc qu'il avait remarqué la mauvaise humeur de mon capitaine, et qu'il désirait s'entretenir avec moi, d'autant plus que j'entendais un peu le français. 11 m'annonça qu'on allait lancer le schooner le soir même , et que nous y trouverions des mâts, des agrès et des voiles. Le capitaine annonça l'intention de faire débarquer une partie de nos provisions, comme convenant mieux que celles de ta l'auline à notre régime habituel; et, par la même raison , une p.irlic des vivres du bâtiment français devait être transférée sur ta Crise.

— Enfin, ajouta M. Le Compte, vous n'aurez plus qu'à màler le schooner, à le gréer, à arrimer la cale, et vous pourrez partir dans une quinzaine. Vous ferez bien d'aller à Canlnn. Ce port n'est pas plus éloigné que l'Amérique du sud, et vous y trouverez beaucoup de vos compatriotes... Ainsi vous vous rendrez chez vous acec toute facilité. Oui, cet arrangement est admirable.

J'étais loin de partager l'admiration du capitaine, et j'avoue que j'aurais préféré rester à bord de la Crise , sauf à passer de nouveau le détroit de .M3r;ell::ii.

Arrivée des sauvages « bord de la Crisi.

— .-nions, dit brusquement M. Le Compte, nous sommes près de la tente de mademoiselle; demandons-lui comment elle se porte ce beau matin.

A cinquante vergues de nous étaient deux petites tentes de toile neuve, dressées avec soin et placées dans la partie la plus toulluc du bois. La première des tentes était garnie de lapis et de dilTérents meubles qui en faisaient une agréable habitation. Le capitaine tr.inçais, qui avait encore bonne mine, malgré ses quarante ans, composa son maintien de la manière la plus gracieuse en s'apiirochant de la porte, cl toussa respectueusement pour avertir de sa présence. Un domestique vint le recevoir. Aussitôt «pic j'aperçus cette femme, je crus la

SUR MER ET SUR TERRE

Tccouuailrc, sans me rappeler à quelle époque je l'avais rencontrée. Je j-éllécbissaià encore à cette singulière circonstance quand je me trouvai à l'improviste, dans la tente, face à face avec Emilie Merton et son père. ,

Au grand étonnement de M. Le Compte, nous nous saluâmes avec effusion. Emilie avait perdu en partie l'éclat de sa beauté, mais elle était toujours jolie. Elle et son père étaient en deuil, et, ne voyant pas paraître la mère , je devinai la mort prématurée de madame ftlerton , qui était souffrante à l'époque où je l'avais connue.

Le capitaine Le Compte parut fâché de l'accueil cordial qu'on me faisait. Toutefois il ne perdit rien de ses bonnes manières , et annonça l'intention de me laisser avec mes amis tandis qu'il vaquerait à ses occupations. En prenant congé, il baisa la main d'Emilie avec une galanterie qui me causa une jalousie involontaire. Dès qu'il fut parti, la jeune fille se tourna vers moi en rougissant.

— Nous sommes à sa merci, me dit-elle. Je suis obligée de le ménager , monsieur Walling-

ford ; mais jamais je n'épouserai un étranger.

— Ce n'est guère encourageant pour Wallingford , dit M. Merton en riant.

Emilie eut l'air embarrassée, et je remarquai avec une satisfaction intérieure qu'elle semblait se repentir de ce qu'elle avait dit. Elle reprit avec une précipitation qui m'cncbanta :

— Je ne parle point pour M. Wallingford. 11 ne m'obsède point de ses assiduités comme ce vilain Français , qui me traite plutôt en esclave qu'en femme digne de respect. D'ailleurs...

— Eh bien, miss Merton?

demandaijc en la voyanthésiter.

— D'ailleurs les Américains ne sont pas des étrangers pour nous ; car nous avons des parents aux Etats- Unis.

— C'est vrai , ma e"bère , dit M. Merton , et si mon père s'était é';ibli dans le pays oîi il s'est marié , nous serions citoyens de l'Amérique. Mais JL Le Compte nous a donné un moment pour nous expliquer, et il importe d'en profiter si nous ne voulons être interrompus.

Emilie me pressa de commencer mon récit , et je l'eus bientôt terminé. Il fut abrégé par le désir que j'avais de savoir comment mes deux amis se trouvaient dans l'ile de IMarbre.

— Quand vous nous avez

quittés à Londres , dit M. Merton, j'étais sur le point de faire voile pour les Grandes-Indes; mais on m'offrit une place avantageuse à Bombay, et comme il fallait partir le plus tôt possible, je m'embarquai a bord d'un navire qui n'était pas en état de se détendre , et qui fut facilement capturé par la Pauline. Je croyais d'abord que le capitaine Le Compte me rendrait ma liberté sur parole. Mais à Manille , oii la Pauline relâcha, j'eus le malheur de perdre ma femme, et Jl. Le Compte devint amoureux d'Emilie. Maintenant je n'ai plus aucun espoir de délivrance tant qu'il pourra inventer des prétextes pour me retenir auprès de lui.

— J'ose croire qu'il n'abuse pas de son pouvoir pour accabler miss Merton d'importunités.

Emilie me récompensa de la chaleur avec laquelle je parlais par un doux sourire et une légère rougeur.

— M. Le Compte est plein de délicatesse, reprit le major Merton; pendant la traversée, il a mis la cabine à notre disposition. A Manille, il nous a laissés nous promener à terre , en se contentant de notre parole. Cependant Emilie est trop jeune pour un homme de quarante ans, trop Anglaise pour un époux étranger, et tro]) bien née jiour accueillir les hommages d'un patron de navire marchand qui n'a rien, et qui n'est quelque chose que par son bâtiment.

Je compris les distinctions qu'établissait M. Merton. Il voyait une g;- ndc différence enlic le pronriétairc de Clawhonr.y, entraîné loin

de son domaine par ses inclinations, et un simple aventurier. — Je me figure aisément, répondis-je , que miss Merton peut prétendre à un meilleur parti que celui du capitaine Le Compte, et j'ose espérer qu'il renoncera à sa recherche.

— Vous ne connaissez pas le caractère des Français, monsieur Wallingford , reprit Emilie. Il est très-difticile de leur persuader qu'ils ne sont pas adorables.

— Les marins ne partagent pas cette faiblesse nationale, répondisje en riant. En tout cas, vous serez libre à votre arrivée en France.

— Peut-être plus tôt , répliqua le père. Ces Français sont maîtres absolus dans ces parages déserts ; mais une fois que nous serons dans l'océan Atlantique, nous rencontrerons sans doute des croisières anglaises.

Cette probabilité fut pendant quelque temps le sujet de notre entretien ; puis je crus prudent de m'éloigncr, et je marchai le long de la plage en réfléchissant sur cet étrange événement.

Il est curieux d'étudier les moyens qu'emploie la nature ^ . . . pour former des îles au mi-

lieu de la mer Pacilique.

Des écueils découverts il y a soixante ans sont aujourd'hui garnis de végétations, et par la suite une partie de cette vaste mer se transformera sans doute en continent. Le capitaine Beechey, dans la relation de son voyage, raconte qu'il fit naufrage sur un banc en 1792, et qu'en 1S2G il trouva à la même place une île de trois lieues de long, ombragée de grands arbres. Si une seule famille d'insectes peut construire une ile semblable dans l'espace de trente-quatre ans , les travaux de plusieurs familles réunies sufliraicnt pour poser sur l'Océan une sorte de plancher, et, à la longue , un chemin de fer joindrait l'Amérique avec l'ancien monde.

Tout en rêvant à cette théorie géologique, j'atteignis un rocher de corail sur lequel était assis M. Marbre, les bras croisés et dans une altitude mélancolique. En face était la Pauline, plus maltraitée par les Français que par les éléments. Elle avait touché sous le vent de l'île, et, dans cette mer paisible, il eût fallu des années pour en disperser les débris.

Les charpentiers avaient enlevé toutes les œuvres mortes et une partie des varangues. On avait utilisé pour le schooner toutes les basses vergues, mais les mâts majeurs étaient encore debout.

Quelques instants se passèrent avant que M. ^Lirbre tournât la tète de mon côté. 11 parut satisfait de me rencontrer seul.

— Je viens de généraliser sur notre condition, me dit-il , et je la trouve déplorable en tous points. J'aimais ce vaisseau, monsieur Wallingford, comme on aime ses parents , et l'idée qu'il est tombé entre lc.s mains des Français me réduit au désespoir.

— Rappelez-vous, pour vous consoler, capitaine IMarbre, que le navire a été surpris comme nous avions surpris ta Dame de Nantes.

— Voilà un principe général; quelles conséquences comptez-vous en déduire ? C'est que ceux qui surprennent ne doivent pas être surpris eux-mêmes. J'aurais évité ce malheur en mettant des hommes de quart sur le pont. Mais le movende prévoir ce qui nous attendait dans une île inhabitée et dans une position aussi sûre !

Le capitaine était tellement ému , qu'il se couvrit la figure de ses deux mains calleuses pour cacher les larmes qui coulaient de ses yeux. J'essayai de le consoler en lui disant que nous pourrions prendre notre revanche. Puis j'allai rejoindre Emilie et son père, auxquels je présentai M. Marbre. J'appris que le capitaine Le Compte se proposait de lancer le schooner dans la soirée et de mettre à la voile le lendemain matin. 'Je compris de suite la cause secrète de cette bruôijue décision. Le jaloux voulait éloigner Emilie le jilus tût possible, et les

Départ de la Crise emmenée par les Français.

sur. MEP. ET SUR TERRE,

Français remuaient ciel et terre pour exécuter les ordres de leur capitiiinc.

M. Marbre emmena le major sous les arbres, et je pus avoir nne (Icmi-licure de tête-à-tèle avec Emilie, l'cndant que je causais familièrement avec elle , M. Le Compte parut; mais il eut assez de tact pour ttinnii^ner une généreuse contiance , plus susceptible de captiver ia jeune lille que des actes de rigueur. Il nous invita tous à dîner et nous truita merveilleusement. On nous donna de la tortue, du Champagne et du bordeaus. A cinq heures on nous pria d'assister à la mise en mer du sihooiicr. Emilie prit son eliapeau et son parasol , et accepta mon bras jusqu'au chantier. M. Marbre et moi nous dlions passablement échaulïés. Je lui suggérai l'idée d'attaquer les Français pendant la cérémonie; mais M. Le Compte avait eu la prudence de placer sur la Crise la moitié de son équipage.

Les ouvriers français avaient montré une véritable habileté dans la construction de la petite Pauline. G'ét;dt un navire sur et commode , qui promettait d'être iin voilier.

Le capitaine Le Compte avait dirigé les travaux. Le navire oii la famille Merton s'était embarquée pour Bimbay portait le cuivre nécessaire à la construction d'une frégate et d'un sloop de guerre, et, avant de brûler la prise, on en avait transféré le métal sur la l'auline. Ainsi on avait pu doubler le schooncr en cuivre , et le capitaine français comptait sans doute surprendre ses compatriotes à Marseille en leur montrant ce que pouvaient faire des marins industrieux naufragés sur une île de l'Ucéanie.

Lorsque nous fûmes placés , M. Le Compte se posta à l'avant du scliooner, fit un profond salut à Emilie, et donna le signal. On enleva les élançons, et le petit bâtiment glissa dans la baie sans obstacle. En ce moment le capitaine lança une bouteille vide contre le tillac et s'écria de toutes ses forces :

— Succès à ta i'elle-EmiUe !

Je me tournai du côté de ma jeune compagne, et je vis à sa rougeur qu'elle entendait le français. En même teuiiis elle fit une moue qui me prouva que le compliment n'était pas favorablement accueilli, liicntôt après le capitaine Le Compte débarqua, et nous déclara que nous étions dorénavant maîtres du scliooner.

— Nous nous séparerons bons amis , dit-il , mais si nous nous rencontrons et que nos deux républiques soient toujours en guerre, alors chacun combattra pour son pavillon.

La famille Merton s'embarqua immédiatement, et je crus remarquer qu'Emilie entrait dans le canot avec répugnance. Le major me dit en partant :

— Koiis nous retrouverons, messieurs; notre rencontre a été providentielle. Adieu, au revoir.

Les Français avaient déjà transporté à bord de la Crise tous les objets qui composaient leur cargaison, et à la chute du jour ils cessèrent de communiquer avec la terre, (^uand le capitaine Le Compte prit congé de nous, je ne pus que le remercier de sa politesse. U avait eu certainement des égards pour nous ; mais ie persistai a attribuer son départ subit, qui laissait entre nos mains différents objets précieux pour nous, au désir d'interrompre mes relations evec Emilie iVlerton.

Le lendemain, au point du jour, Nabuchodonosor vint nous annoncer que la Crise levait l'ancre. 11 y avait environ un mille depuis les tentes des officiers jusqu'à la passe, et j'arrivai sur la plage au moment où le navire appareillait. Emilicctson pérc étaient appuyés sur les bastingages du gaillard d'ariière. La belle jeune fille était à une si faible distance, que je pus lire dans ses yeux une expression de tendre intérêt. Le major cria : — Que Dieu vous bénisse, mon cher Wallingford! Puis le navire s'éloigna , et une demi-heure après il flottait au milieu de l'Océan.

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