‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 237 sur 280 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Sous ua visage d'aoge est un cœur de démon.

HlLLEECK.

Le soir même de notre arrivée à New-York, en me rendant à l'hôtel de la Cité, je rencontrai liupert Hardinge, il marchait précipitamment; et ma vue parut lui causer de la surprise et même de l'embarras; néanmoins il m'accueillit chaleureusemeut. 11 était en grand deuil et vêtu à la dernière mode.

— ■ Wallingford! s'écria-t-il (c'était la première fois qu'il ne m'appelait pas par mon prénom) , AVallingford ! de quelles nues tombezvous? 11 avait couru tant de bruits sur vous que votre apparition est aussi surprenante que le serait celle de Bonaparte en personne. Votre navire est au port, n'est-ce pas?

— Sans doute ; vous savez que je lui suis uni jusqu'à ce que la mort ou le naufrage nous sépare.

— C'est ce que j'ai souvent dit aux dames : Wallingford ne contractera jamais d'union indissoluble qu'avec un navire. Mais vous .ivez une raine excellenlo ; l'air de la mer vous tait du bien.

— Je ne me plains pas de ma santé. Mais parlez-moi de votre famille ! Votre père...

— Est à Clawbonny; vous connaissez son caractère : aucun changement de fortune ne peut l'empêcher de regarder son église enlumée comme une cathédrale et sa paroisse comme un diocèse. Je n'ose pas lui conseiller de renoncer à son état.

— Et vous, et le reste de la famille ?

— Moi, je viens d'être reçu avocat. î\Iais, ajouta-t-il en me prenant le bras, de quel côté allez-vous ? Si vous remontez la rue, je vais faire un tour avec vous. Il y a peu de monde en ville à cette époque de l'année; néanmoins voici l'heure où l'on rencontre dans Broadway quantité de femmes charmantes. Je vous disais donc que je faisais parlie du barreau.

— Et comment se porte ma sœur ? demandai-je sans m'cnquérir de Lucie, dont je redoutais d'apptendre le mariage.

— Oh ! Grâce... à vous dire vrai, mou cher capitaine , l'état de sa santé est inquiétant Depuis l'automne dernier, elle est restée à Clawbonny; et, quoique je ne l'aie pas vue depuis un siècle, je crois qu'elle est toujours soulïrantc. Vous savez combien elle est délicate... Ah! AVallingford, plût au ciel que nos Américaines eussent la coustitutiou robuste des Anglaises!

Je sentis un mouvement de colère que j'eus peine à réprimer ; mais je réfléchis que peut-être Rupert n'avait jamais fait à Grâce de déclaration pusitive, et qu'avant d'être éclairé sur leurs relations il fnll.'it m'abstenir de toute démarche inconsidérée. — Ces nouvelles in'ii mirent, répliquai-jc après un moment de silence; Grâce a besoin <'es

SDR MER ET SUR TERRE

soins les plus teudfes, et, au lieu de courir les mers pour m'enrichir , j'aurais dû rester auprès d'elle et m'acquitter des devoirs d'un frère. Je ne me pardonueiai jamais ma néyligcnce?

— Ne vous alarmez pas mal à propos, capitaine, reprit Rupert , la santé de Grâce lient à son tempérament , et l'on n'y reconnaît point les symptômes d'une maladie déterminée. Vous ne pouvez vous reprocher d'avoir cherché à gagner de l'argent ; l'argent est une excellente chose , et j'espère que vos nombreux voyages ont produit leurs fruits ?

— Parlez-moi de Lucie , répondis-je sans avoir égard à cette question,

— Miss Hardinge est à New- York , dans notre maison de Wall- Street. Jlais, j'oubliais; vous ignorez la nouvelle?

— J'ai appris la mort de madame Bradfort en Italie , et c'est d'elle sans doute que vous êtes en deuil?

— Précisément. L'excellente femme nous a été enlevée. Elle est morte chrétiennement, mon cher Wallingford ; il n'y a eu qu'une voix, dans tout le clergé de New-York, pour déclarer que sa fin avait été des plus édifiantes.

— Et vous a-t-elle institué son légataire universel? Sa fortune devait naturellement vous revenir, puisqu'elle avait appartenu à votre commune aïeule; mais Lucie a-t-elle été complètement oubliée?

Rupert parut inquiet, il se dandina de côté et d'autre comme un homme embarrassé , garda quelque temps le silence , et finit par me dire d'uu ton confidentiel :

— Vous save?;, Miles, que madame Bradfort, malgré ses rares qualités et sa fin édifiante, avait un caractère des plus bizarres ; les femmes , et surtout les Américaines , se mettent parfois d'étranges idées entête. Si nous .ivions vécu en Angleterre, j'aurais hérité légalement et sans conteste de tous les biens de madame Bradfort: d'après ce que m'a dit miss Mertou, dont vous avez pu apprécier le bon sens.

— Vous qui êtes avocat, vous n'aviez pas besoin de consulter une Anglaise pour savoir la jurisprudence britannique en matière de succession.

— Oh ! les lois , en Angleterre comme aux Etats-Unis , sont tellement défigurées par des commentaires , que les règles ordinaires se trouvent parfois transformées en règles exceptionnelles. Bref, madame

. Bradfort a fait un testament.

— Elle a vraisemblablement partagé sa fortune entre vous et Lucie ?

— Pas tout à fait. C'était une femme très-singulière, très-fantasque, que ma bonne cousine, quoiqu'elle soit morte dans les plus admirables sentiments de piété. Elle a légué ses biens meubles et immeubles, ses maisons de ville et ^e campagne, à qui?... à ma sœur!

Ces mots furent un coup de foudre pour moi ! Toutes mes espérances s'évanouissaient !...

— Et quel est l'exécuteur testamentaire? repris- je après un long intervalle.

— C'est mon père ; heureusement que sa tâche n'est pas difficile , c.ir toute la succession est parfaitement liquide. Elle se compose de maisons et magasins situés dans les plus beaux quartiers de New-York, de quelques milliers de livres placés sur l'Etat on sur hypollièque, et se monte, en y comprenant les économies accumulées par la défunte, à sept mille livres sterling par an , franches et quittes de toutes charges.

— Et tout cela est à Lucie?

— Provisoirement , car la moitié au moins m'en reviendra. Lucie en est seulement dépositaire. IMadame Bradfort se sera dit : Rupert est un bon garçon au fond; mais Rupert est jeuno, il jette l'argent par les fenêtres. Je vais donc disposer de toute ma fortune en faveur de Lucie ; mais quand elle aura atteint sa majorité elle lui en donnera la moitié ou même les deux tiers , en vertu des prérogatives du sexe masculin.

— Croyez-vous que telles aient été les intentions de la défunte? en a\ ez-vous des preuves ?

— Des preuves ! je l'attesterais par serment, et tout tend à me confirmer dans mon opinion. Entre nous, j'ai deux mille dollars de dettes , et pourtant, comme vous le voyez , la bonne dame ne m'a pas laissé un dollar pour payer mes créanciers. Une femme aussi pieuse, qui a fini si chrétiennement , ne se serait pas conduite de la sorte à mon égard si elle n'avait eu des vues ultérieures.

— Je croyais, Rupert , que madame Bradford vous faisait une pension.

— Oui, de mille do'lars par an, sans compter des gratifications supplémentaires qui montent à cinq mille dollars; mais qu'est-ce que d'aussi misérables sommes pour un jeune homme qui fréquente lah;iute société d'une grande ville ? Les dons que la défunte m'a faits pendant sa vie me prouveut que, dans le fond de son cœur, elle me dcslinait sa succession, car on ne donne pas cinq mille dollars à un parent saus

avoir le projet de lui en donner davantage. La fortune de madame Bradfort n'est doue entre les mains de Lucie qu'il titre de fidéicommis.

— Lucie est-elle de cet avis?

— Lucie n'est guère expansive , elle aime à surprendre ceux auxquels elle se piopose de rtuJre service. — Rien n'était plus faux que cette appréciation du caractère de Lucie. — Par conséquent elle s'est renfermée dans le mutisme le plus absolu , eu se conlentant d'autoriser mon père à payer mes dettes et à me faire, par anticipation , une pension de quinze cents dollars. Maintenant, Bliles , je vous ai parlé comme à vm ancien ami, parce que je savais que mon père vous instruirait de 1 état des choses quand vous iriez à Clawbonny ; mais je vous recommande le plus profond secret. Si l'on savait que je dépends d'une sœur plus jeune que moi de huit ans, je serais la fable de la ville. Quelques intimes ont une vague idée de ma position, mais l'on pense généralement que je suis déjà en possession de la fortune et que le sort de ma sœur est entre mes mains. Ce bruit , que j'ai soin de répandre, éloigne les aventuriers qui seraient tentés de lui faire la cour par intérêt.

— Et est-il de nature à faire plaisir à un certain André Drewett ? A l'époque de mon départ il rendait à Lucie des soins si assidus , que j'ai supposé qu'elle ne tarderait pas à changer de nom.

Je prononçai ces mots avec l'apparence d'une tranquillité que j'étais loin de ressentir.

— A vrai dire, Miles , répliqua Rupert , notre deuil a peut-être arrêté la réalisation des projets d'André. Vous comprenez qu'avant qu'il devienne mon beau-frere il importe que mes affaires soient arrangées, et qu'on ait bien déterminé les conditions du dépôt confié à Lucie. Au reste, je suis content d'André et lui témoigne de l'affection. i II est allié aux meilleures familles , il a des manières distinguées et une jolie petite fortune. Madame Bradfort le destinait sans doute à Lucie , car le revenu de Drewett, avec le tiers de celui de la chère défunte, équivaut juste à la totalité de ce dernier.

— Avez-vous dit à votre sœur ce que vous pensiez là-dessus ? Comment reçoit-elle vos insinuations?

— Oh ! à merveille !... Comme toutes les jeunes filles, elle rougit, elle prend quelquefois un air de mauvaise humeur ; puis elle sourit fait la moue et s'écrie : Quelle folie!... c'est absurde. Vous m'étonnez, Rupert, etc., phrases qui n'abusent personne, pas même un pauvre nigaud de frère... Mais il iaut que je vous quitte , Miles , car je dois accompagner des dames au théâtre, oii le fameux acteur Cooptr joue le rôle d'Othello.

— Encore un mot, Rupert : que deviennent les Merton?

— Les Merton , ils se sont fixés à Nev.-York ; le colonel , ayant trouvé le climat favorable, a obtenu une place qui le retient parmi nous. New-York ne peut plus se passer des Merton !

— Ah ! ah ! mon vieil ami le major a obtenu de l'avancement ; ne l'avez-vous pas appelé le colonel ?

— On lui donne plus souvent le titre de général; vous étiez dans l'erreur. Miles, quand vous pensiez qu'il était simplement major, tout le monde ici l'appelle le colonel ou le général.

— Je souhaite pour lui qu'il ait droit à ces qualifications. Adieu , Rupert , je ne vous trahirai pas; parlez de moi a Lucie, dites-lui que je désire lavoir heureuse dans sa nouvelle position, et que je tâcherai de lui rendre visite avant de mettre à la voile.

Nous nous séparâmes ; Rupert se dirigea à grands pas vers le théâtre, et je continuai lentement mon chemin sans direction arrêtée. J'avais envoyé Nabuchodonosor demander des nouvelles du Wallingford ; il m'avait appris que le sloop sortirait du bassin au lever du soleil, et mon intention était de me rendre immédiatement à Clawbonny. Car, sans attacher une grande importance aux paroles de Rupert , j'avais besoin d'être rassuré sur l'état de ma sœur. En rôdant dans les rues je me trouvai à la porte du théâtre, et j'eus envie de savoir quels étaient les gens que Rupert accompagnait.

J'entrai; la salle était comble, malgré la saison. Le nom de Cooper, l'acteur en vogue, suffisait alors pour obtenir la foule , quoique quelques amateurs lui préférassent Eennel. La majorité accordait la palme à Cooper, et à juste raison ; car rarement le public se trompe dans les choses de sentiment. Les réclames peuvent momentanément abuser le bon sens général; mais la nature reprend bientôt son empire, et ceux qui se sont adressés au cœur humain restent maîtres de la sympathie des hommes. En religion, le masque de l'hypocrisie sert souvent à conquérir une popularité usurjée; en politique, le dévouement des pjlriotcs n'est souvent qu'une magnifique mystification qu'ils emploient ])0ur parvenir; dans la vie sociale, des sourires menteurs, d'insignifiantes courbettes , des poignées de main perfides concilient à des intrigants uuc bicuvcillauce peu méritée; mais le poète, l'acteur, tous ceux qui parlent aux passions, à l'âme, à l'imagilion , n'arrivent jamais à captiver les suiîrages de tous sans avoir un mérite réel , développé par l'étude et perfectionné par l'art.

J'ai dit que la salle était comble ; cependant je trouvai place sur le second rang d'une loge, d'oii, en plongeant mes regards iu-desous de

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liioi , i'.i]i?r."ur, hirntJt la frisiu-c Uc liiipert. Il étiità côté d'Emilie Mcrîoii et dii major pi-oinu rccuinment au grade de colonel, ou de gênerai, parla lionne volonté de mes chers compatriotes , si enclins à ininsfôriner en ccmlci, en capitaines et en pliénomènes, des individus qui font une triste ligure dans leur propre patrie.

Auprès du major il me sembla reconnaître Lucie, et il me suffit de l'apercevoir confusément pour éprouver une agilatiou sérieuse. Il y avait deux places vaciinles , mais le dérangement qui eut lieu dans la loge m'annonça bientôt (j^'cllcs étaient occupées. Tout le monde se leva. André i)rcwctt présenla la main à une dame â;;éc , que je sus plus tard être sa mire , et , après l'avoir aidée à se placer , il s'arrangea pour se substituer au major à côté de Lucie. Il n'y avait rien que de trèi-naturel dans sa conduite, cependant clic me causa une douleur uicxpriuiublc.

Madame Biadford la vieille parente i héiilago.

Sans faire attention h la'piè'ce, je pissai une heure à réfléchir, h me r.:ppclcr les jo'.!!-."; de mon enfance, le soir de mon premier départ , mon retour, l'incident du bracelet et tant de circonstances oii Lucie m'avait témoigné un tendre intérêt. M'étais-jc abusé? Cet intérêt n'était-il di qu'à sa sensibilité naturelle, qu'à son caractère ouvert , qu'à l'Iiabitude enlln? Un fait que jetais bien, malgré moi, forcé de reconnaître, c'était la distance qui me séparait maintenant de Lucie. Tant que j'avais été riche relativement à elle, j'aurais pu l'épouser sans que le monde remarquât la faible différence de nos positions; mais aujourd'hui Lucie avait le double de mes biens : elle possédait une fortune, cl j'étais seulement dans l'aisance! En outre, un marin comme moi , absent par nécessité, à part les avantages d'une éducation passable, était dans une condition défavorable pour réussir auprès d'une femme. Je ne jouissais pas des privilèges des oisifs de la ville , des avocats sans causes, qui, après deux heures d'étude, pouvaient passer la journée à la promenade , ou des hommes de loisir tels que Drcwelt. Plus je méditais, plus je devenais humble, plus la chance me semblait contraire.

Dans mon abattement, je voulus quitter le théStre; mais je sentis un serrement de cœur à l'idée de partir sans avoir contemplé les traits de Lucie. Je me décidai donc à passer au parterre, à rassasier mes yeux de la vue de la femme à laquelle j'avais voué un amour durable; puis a m'éloigncr , à fuir Lucie , à l'éviter avec soin , alin de me délivrer des tourments qui m'obsédaient depuis la mort de madame lîradfort. Avant cette époque , j'avais compté, je l'avoue , sur la dilïérence de nos positions respectives; non pas que Lucie fut capable de prendre en considération des avantages pécuniaires , mais parce que la bonne ville de Wcw -Yoik, en 1803, était tant soit peu, vouée au culte du

veau d'or. La iille d'un pauvre vicaire de campagne ne pouvait , malgré SCS charmes, captiver un grand nombre d'admirateurs; mais il n'en était plus de même depuis que les dispositions testamcntdires de sa cousine l'avaient entourée d'une éclatante auréole.

Installé au parterre , je promenais mes yeux sur la loge. Le major et madame Urewett s'entretenaient ensemble. Celle-ci, comme la plupart des douairières, faisait parade de ses grâces , et avait je ne sais quoi de militaire, qu'elle avait conservé de la révolution américaine. Le major avait bonne mine, et l'on voyait, à son air d'assurance, qu'il était beaucoup plus considéré à ISew-York qu'à Londres , et qu'il subissait riiil]uence de son élévation. Pendant les cntr'actcs , les principaux personnages placés aux loges de face échangeaient des signes avec l'ofticier anglais; c'était une preuve qu'il était admis dans le grand monde , et que quiconque ne le connaissait pas se déclarait par cela même inconnu.

Emilie avait l'air d'être heureuse, et souriait aux galanteries de Rupert. Le major et sa fille, au milieu du monde, n'étaient plus les mêmes que dans les parages solitaires de l'océan Pacifique, mais n'était-ce pas tout simple ; et moi, simple spectateur au parterre du théâtre du Parc, ressemblais-je au commandant de la Crise? J'ose afiirmer que miss Merton avait presque oublié l'existence d'un nommé Miles Wallingford, quoique peut-être elle se rappelât de temps en temps les perles magnifiques qui devaient orner le cou de sa femme si jamais il en avait une.

Mais j'oublie trop longtemps ma bien-aimée! Elle brillait là de toutes ses grâces virginales; sa beauté s'était développée , ses yeux rayonnaient; sa rougeur était expressive; ses sourires avaient conservé leur douceur, ses mouvements leur grâce et leur naturel. La simplicité de son costunie de demi-deuil rehaussait ses charmes , auxquels il suffisait d'une toilette de bon goi'it pour briller dans tout leur éclat. Après l'avoir regardée pendant quelque temps, je versai des larmes involontaires en songeant qu'il fallait renoncer à notre ancienne intimité et que chaque jour nous rendrait plus étrangers l'un à l'autre ; je parvins à dissimuler mon émotion à mes voisins, et jusqu'à la chute du rideau ;e restai imaiobile , cloué à ma place, sans pouwir détourner les jciij

— Dieu s lit loué! dit Grâce, vous m'éles donc rendu I J'avais peur que vous n'arrivassiez trop tard.

Los attentions et les prévenances dont Lucie ét.!it l'objet étaient un résultat naturel de son changement de fortune. Toutes les dames lui souriaient ; les jeunes gens rôdaient dans les couloirs autour de sa loge, ou venaient lui présenter leurs compliments. L'air satisfait d'André Drewett semblait dire : — Les hommages que vous rendez à cette jeune dame s'adressent indirectement à moi. Cependant ma jalouse surveillance lie put constater dans le mainticu de Lucie la plus Jéyère

SUR MER ET SUR TERRE

ôliération; c'était toujours la bonne, la simple etnaïve jeune fiUe d'autrefois.

Les refjards atlacliés sur sa loge, je m'aperçus à peine que les bancs se dégarnissaient autour de moi ; et je restais presque isolé dans le parterre, quand un cri de Lucie accéléra les battements de mon cœur. Elle m'avait vu, elle me regardait, elle me souriait en rougissant, et toute son attitude me prouvait qu'elle était encore fidèle à notre amitié d'enfance.

-^ Miles Wallingford ! me dit-elle en me tendant la main aussitôt que je fus assez prés d'elle, vous étiez de retour, et nous n'en savions rien !

— Ma foi ! dit Rupert avec un certain embarras , j'avais oublié de vous dire que j'avais rencontré le capitaine Wallin^ford au moment oii j'allais chercher le colonel et miss SIerton.

— Quoique ma présence n'ait pas été annoncée , je suis charmé de voir miss Hardiugc en bonne santé , et de retrouver ici mes anciens pasi ijCrs.

de la pièce. Le major me traita avec affabililé, et parut se souvenir des obligations qu'il avait envers moi. Apiès quelques moments d en-

Joiina; 1 1 main à Lucie sans prononcer un mot , et je compris à son air d'inquiétude ce qu'elle désirait savoir.

Jd donnai une poignée de main au major et à Emilie, je saluai DrewcU, et l'on m'iuvita à entrer dans la loge; car il était contre les n'ijles d'éUiblir une convcisalion du parterre aux loges de face. J'oul'ii.ii mes résolutions , et j'entrai. André Drewctt eut la politesse de lu'olTiir sa place, mais d'un air que j'interprétai en ces termes : — l.'u'ai-je à craindre de lui? c'est un patron de navire, et je suis un homme du monde riche et influent.

— Je vous remercie, monsieur Drewett, dit Lucie du ton le plus dons, M. Wallingford et moi sommes de très-anciens amis. Vous savez que c'est le frère de Grâce, et vous êtes allé a Clavbonny ; il n'est p:s étonnant que j'aie mille choses à lui dire. Ainsi, Miles, prenez cette place , et eonlcz-moi votre voyage.

Je fus obligé de souscrire à ce vœu, et, malheureusement pour moi, l'épisode de M. Marbre, attirant l'attention du major, lui fournit l'occasion de se mêler à la conversation. L'on jouait en ce moment l'ouverture de la petite pièce , et M. Mcrlon m'emmena au foyer pour ajipicndre les détails de ce qui concernait M. Marbre. Je fus désolé, et Lucie parut aHiijjée de ce contre-temps ; mais il était inévitable, puisque je ne pouvais causer pendant la représentation.

— Sans doute vous vous souciez peu de cette farce insipide, me dit le major en regardant par la fenêtre du foyer. Si vous m'en croyez, nous attendrons ces dames ici.

J'y cousculis, et nous nous promenâmes dans le foyer jusqu'à la tin

Le médecin aupnis do Grâce Wallinsford-

tretien , pendant lesquels je tournai fréquemment les yCux du côté de la loge, mon compagnon me dit brusquement :

Miles sauvé par Nabu:hodonosor.

— Vos amis les Hardinge ont eu une fameuse aubaine , à Icq ;c'!e ils étaient loin de s'attendre il y a quelques anpccs.

Oui; mais jt suis élouué que madame Bradfort n'ait pas laissé sa

fortune à M. Hardinge, son hénlifr direct.

— Elle a pensé sans doute que le bon prêtre ne saurait qu'en faire. D'ailleurs, Uupert Hardinge a des talents; il peut ti;;urcr avantageusement dans le monde , et la fortuue do sa cousine lui sera jjIus utile qu'elle ne l'eût été à son père.

— Est-ce que Rupert est légataire universel ?

— Je ne crois pas; il y a, dit-on, une espèce de fidéicommis , en vertu duquel une portion des biens est réversible sur sa sœur. On a sottement prétendu que Lucie était l'unique héritière , mais je sais de bonne source que c'est faux. Lucie a probablement des droits à une certaine somme, qu'elle touchera si elle se marie avec le consentement de sou frère.

Je vis clairement que le major Merlon était dupe de l'astucieux Uupert, mais il ne m'appartenait pas de le détromper. La conversation devenait embarrassante pour moi, et ce fut avec plaisir que j'entendis dans la salle un mouvement qui annonçait la fin du premier acte. A la porte de la loge, nous trouvâmes madame Drewett, qui donnait le signal de la retraite, la petite pièce ne lui paraissant pas mériter d'èlre écoutée. Rupert me lança un coup d'oeil inquiet, et me glissa ces mots à l'oreille : — Miles ! ce que je vous ai dit ce soir est un secret de famille, je vous l'ai confié comme à un ami.

— Vos aflfaires ne me regardent pas , répondis-je; seulement, qu'il me soit permis d'espérer que vous vous conduirez toujours honorablement !

Pendant que Drewett était sorti pour faire avancer les voitures, je m'approchai de Lucie , qui me cherchait des yeus; mais, quand j'allais lui offrir le bras, M. André Drewett revint en disant: — La voiture! et la conduisit à la porte du vestibule. L'éciuipage de madame Drewett s'était avancé le premier , celui de Lucie venait après. Lucie avait un équipage ! elle était entrée immédiatement en possession de la maison et du mobilier de la défunte, et les armes de madame Bradfort étaient encore sur les panneaux. Rupert faisait remarquer à tout le monde combien il était généreux de sa part de mettre une voiture à la disposition de sa sœur.

André Drewett fut obligé de partir avec sa mère , et j'eus le bonheur de pouvoir m'entretenir avec Lucie pendant une minute. Elle me parla de Grâce, qu'elle n'avait pas vue depuis plusieurs mois. Jamais elles n'avaient été si longtemps loin l'une de l'autre, et elles n'entrevoyaient pas le terme de leur séparation. Ma sœur , malgré les instances les plus pressantes, refusait de revenir à Kew-York ; tandis que Lucie, impatiente de revoir Clawbonny, était retenue en ville par Rupert, sous prétexte d'affaires ù terminer.

— Grâce est plus fière que je ne l'étais , Miles , me dit Lucie , elle tient à nous prouver qu'elle sait se contenter de son domaine; moi, quand vous seul étiez riche , je ne rougissais point de ma pauvreté.

Ces mots furent proférés avec un accent de tristesse et de reproche. — Bonne Lucie, répondis-je en lui serrant la main, vous vous méprenez sur les intentions de ma sœur , savcz-vous si sa santé est rétablie ?

Rupert m'a dit qu'elle allait à merveille , ses lettres respirent nue douce gaieté et ne contiennent pas un mot de plainte ; mais je la verrai bientôt : Grâce Wallingford et Lucie Hardinge ne sont pas nées pour vivre séparées. Voici la voiture ; je vous verrai demain , Miles ; je vous attends à déjeuner, à huit heures !

— C'est impossible, je profite de la marée montante pour mettre à la voile; demain , à quatre heures du matin, je serai sur la route de Clawbunny.

Le major Merton fit monter Lucie dans la voilure, que je suivis des yeux debout sur la dernière marche de l'escalier du théâtre.

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