‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 236 sur 280 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Quand le dernier signal, ébranlant l'univers, Du dernier Jugement nous dira la venue; Quand les morts sortiront de la terre et des mers

Pour (Stre passés en revue ;

Lorsque le pécheur désolé

Verra son malheur sans remèclo , Et que le juste niciiie aura le cœur troublé,

Pauvre Tom, Dieu te soit en aidol

BnEINAIlD.

Les deux navires, empre-,5é<; de s'éviter, couraient dans le croux des I.iines. Le capitaine anglais et moi nousei'iines simullanémcnt la même Idée, l un mi», la barre tout à bâbord . 'Nuire tout à tribord; et nous

vînmes tous deux au vent en courant des bordées contraires. Au lieu de fuir devant le vent, le navire anglais déploya son foc d'artimon. L'Aurore continua à naviguera sec; puis je fis placer un foc de rechange. Nous embarquions peu d'eau ; et, quand nos bossoirs rencontraient quelques lames jilus qu'ordinaires , elles s'éloignaient sous le vent aussi vite qu'elles étaient venues du côté du vent. Vers la fin du jour lu tempête se calma et la mer fut moins houleuse.

Si nous avions été seuls, je n'aurais pas hésité à déployer les voiles, et à poursuivre ma course ; mais j'avais un vif désir de héler le bâtiment anglais, et de communiquer avec M. Blarbre. En comptant Talcott, IN'abiichodonosor, le maiire d'hôtel, six matelots de l'avant, et moi, nous étions dix à bord qui connaissions Bloïse Marbre, et nous n'avions aucun doute sur son identité. Je résolus donc de suivre le navire anglais pour me raeltie en rapport avec mon ancien ami. Je l'aimais malgré ses bizarreries; je lui devais beaucoup, car il avait largement contribué à mon éducation maritime. Puis nous avions si longtemps voyagé ensemble , que sa carrière me semblait avoir une intime connexion avec la mienne.

Je craignis un instant que l'anglais se proposât de passer toute la nuit h la même place; mais, une heure avant le coucher du soleil, j'eus le plaisir de le voir déployer sa misaine, et déborder. J'avais viré deux heures auparavant pour mettre le cap de l'Aurore dans la même direction , et nous le suivîmes à mâts et à cordes. Le matin , les deux navires marchaient de conserve par une brise modérée du nord. J'accostai le bâtiment anglais et je le hélai à la manière accoutumée.

— Quel est ce navire ?

— Le Dundee, capitaine Robert Ferguson. Quel est ce navire?

— L'Aurore, capitaine Miles Wallingford. D'oii venez-vous?

— De Piio-Janeiro, en charge pour Londres. D'oîi venez-vous?

— De New- York, en charge pour Bordeaux. IVous avons été rudement secoués.

— C'est vrai ; mais votre navire s'est bien comporté.

— J'ai lieu d'en être satisfait. Mais, dites- moi, n"avez-vous pas à bord un Américain du nom de M. Marbre? IVous avons cru hier le voir sur votre couronnement , et nous vous avons suivis pour vous demander de ses nouvelles.

— Oui, oui, répondit le capitaine en faisant un signe de main, vous allez recevoir sa visite tout à l'heure. 11 est occupé .à arrimer son bagage, et compte sans doute vous demander passage pour retourner h Isew-York.

A ces mots, M. Marbre parut sur le pont et nous salua de nouveau avec son chapeau. Les deux navires mirent en panne, et Talcott se rendit dans notre canota bord i\n Dundee. On fit échange de nouvelles et de journaux, et vingt minutes après je serrais la main de mon vieil ami. Il parut aussi surpris qu'encuanté de retrouver tant d'anciennes connaissances, et, sans prononcer d'abord une seule parole, il distribua à droite et ù gauche d aO'ectueusrs poignées de main. Je fis placer son cofl'rc dans la cabine, puis j'allai m'asseoie U côté de lui, sur les cages à poules , dans l'intention d'apprendre ses aventures aussitôt qu'il serait disposé à me les raconter; mais il n'était nos facile d éviter la curiosité importune de mes passagers. Ils avaient eu la langue enchaînée pendant la bourrasque , et j'avais joui d'une trêve momentanée ; mais aussitôt que le vent s'était calmé, ils avaient repris le cours de leurs bavardages. La manière étrange dont JI. Marbre était venu à bord leur faisait pressentir une histoire mystérieuse. Aussi s'étaient-ils placés en embuscade pour guetter nos paroles au passage. Je savais qu'il serait inutile de changer de place sur le pont, car ils n'auraient pas manqué de me suivre; si nous avions pu leur dérober une partie de notre conversation , leur imagination féconde aurait facilement comblé les lacunes. En conséquence, je priai M. 3Iarbre et Talcott de m'accompagner ; et je les conduisis dans la grande hune. IS'ous nous y assîmes commodément; les jambes pendantes sur le listeau. Grâce au ciel, ni Sarah ni Jane ne pouvaient nous suivre là !

— Que le diable les emporte! m'écriai- je , car il y avait de quoi faire jurer des gens beaucoup plus scrupuleux que moi ; mais enfin nous avons mis entre eux et nous les agrès du grand mât, ctje ne présume pas qu'ils se hasardent dans les hunes pour entendre ce que nous dirons.

— En tout cas, dit Talcott en riant, nous avons, pour battre en retraite , les barres traversicres et la vergue de perroquet.

M. Blarbre nous interrogeait des yeux , mais il eut bientôt deviné le sens de nos paroles.

— Je comprends , dit- il avec un signe d'adhésion , ces trois individus ont six paires d'oreilles; u'est-ce pas cela, iMilcs?

— Précisément; mais vous pourriez ajouter qu'ils ont encore h leur service quarante langues douées de grandes facultés d'élocution.

— Quarante langues! c'est beaucoup; quand on en possède tant, on aurait besoin de lest. Enfin, nous leur avons échappé, et ils sont réduits aux conjectures.

— Qu'ils ne s'épargneront pas, soyez -en siir, repartit Talcott, ils

SUR MER ET SUR TERRE

ne parviennent à discuter si loujjuement sur le prochain qu'en tirant de kur propre fonds la moitié de ce qu'ils racontent.

^ Ma foi! qu'ils aillent... à Bordeaux, repris-je; nous avons hâte , mon cher Marbre, de savoir ce qui vous est arrivé. Vous avez en nous des amis dévoués , dont chacun est disposé à tout faire pour vous.

— Je vous remercie de toute mon âme, mes chers amis, dit l'honnête marin en s'essuyant les yeux avec le dos de sa main. Je crois sans peine à vos bonnes dispositions, et je vous sais gré de m'avoir mené en haut du mât; car je n'aurais pas voulu que ces harpies de terre vissent un homme de mon âge, qui navigue depuis quarante ans, donner de l'huile comme une vieille baleine. Vous voulez donc que je vous montre mon livre de loch ?

— Oui, s'il vous plaît, sans en omettre un seul feuillet, et comme si vous aviez à le déployer devant une compagnie d'assurances.

— C'est beaucoup dire : car la plupart de ces assureurs sont des coquins fieffés, dont on a peine à tirer ce qu'ils doivent léffitimement; il est vrai qu'il y en a qui sont honnêtes de la tète aux pieds, qui ont pitié du pauvre naufragé , et lui ouvrent leur bourse avant qu'il ait ouvert la bouche.

— D'accord; mais votre histoire , mon vieil ami!

— J'y arrive, je vais satisfaire votre curiosité sans rien dissimuler de mon entêtement et de ma folie. Vous m'avez sans doute , mes enfants , clierclié en mettant à la voile?

— Oui , et nous avons pensé que, las de votre expérience à peine commencée , vous étiez parti avant nous.

— Vos conjectures étaient incomplètes. Quand vous fûtes à bord , je me mis à genéralissr sur ma situation, et je me tUs : Moïse Marbre, ils ne consentiront jamais à faire voile sans vous , et à vous laisser seul dans cette île, à l'instar de Robinson Crusoé. 11 faut vous tenir caché jusqu'à ce que la Crise mette à la voile... Qu'est-elle devenue , celte pauvre Crise? vous ne m'en dites rien.

— Elle était en charge pour Londres quand j'ai quitté New- YorU, et elle allait recommencer sou précédent voyage.

— Et les armateurs vous en ont refusé le commandement. Miles; ils ont allégué votre jeunesse , malgré tout ce que vous aviez fait pour eux ?

— Non, ils ont tenté de me retenir; mais j'ai préféré commander un bâtiment à moi. L'Aurore est ma propriété , mon cher monsieur Marbre.

— Tant mieux! il y aura du moins un honnête homme parmi les propriétaires de navires. Et comment va votre bâtiment? avez-vous été inquiété par les pirates?

Je vis qu'il était inutile d'essayer d'obtenir un récit de M. Marbre avant de lui avoir appris les destinées de la Crise, et je les lui racontai succinctement.

— Mais, dit-il , qu'est devenu ce farceur de schooner que le capitaine français nous avait abandonné par charité ?

— La Pretly - Poil ! elle est rentrée au port , a été vendue , et fait actuellement le commerce des Antilles. Il y a maintenant entre les mains des armateurs un boni très-raisonnable, et votre paye, avec votre part de prise, vous constitue une somme de quatorze cents dollars.

Il n'est pas dans la nature qu'un homme soit fâché d'avoir de l'argent. Je vis à l'expression des yeux de M. Marbre que ladite somme, si considérable pour lui, le rattachait au monde et diminuait ses cha- Rrins. 11 me regarda fixement pendant une minute, et me dit avec l'accent du regret :

— Miles , si j'avais une mère , cet argent la mettrait dans l'aisance pour le reste de ses jours. Par un étrange caprice du sort, celui qui u'a pas de mère a de l'argent , et celui qui a une mère est sans ressources.

J'attendis que M. Marbre se fût remis de son émolion, et je le pressai de poursuivre.

— Je vous disais donc, rcprit-il, que, resté seul dans ma hulte, j'avais généralisé sur ma situation. Je conclus de mes réflexions qu'on m'enlèverait de force si l'on me retrouvait le lendemain. Je démarrai la chaloupe, franchis l'écueil, et gouvernai au vent jusqu'à la pointe du jour; j'avais alors perdu la terre de vue , mais j'apercevais encore les perroquets du navire. Je retournai à l'île aussitôt qu'ils eurent dispr.ru , je rentrai quand vous sortiez ; et je repris possession do mes domaines , oii il n'y avait plus personne poiu' s'opposer a ma volonté et pour contrarier ma fantaisie.

— Fantaisie est le mot; la raison n'était assurément pour rien dans voire projet, dont vous n'avez pas tardé à reconnaître les funestes conséquences.

— Je n'ai point tardé, Miles , à reconnaître que, si je n'avais ni père , iii mère , ni frère, ni sœur, j'avais une patrie et des amis. Ce

morceau du marbre funéraire sur lequel j'ai ité trouvé m'est devenu aussi cher que le berceau doré d'un fils de roi. J'ai songé à vous, à mes autres compagnons, et je vous ai désirés comme une mère désire ses enfants.

— Pauvre homme ! votre solitude était terrible. La volaille et les cochons ne vous ont-ils pas procuré quelques distractions ?

— Ils m'ont occupé pendant quelques jours, mais bientôt je me3"uis aperçu que ce n'était pas une société suffisante pour un homme ; j'avais en outre celle du diable , qui semblait se complaire à me remettre devant les yeux mes fautes passées. Par bonheur, vous aviez mis en parfait état la chaloupe française; j'y plaçai des barils d'eau douce; je tuai un porc, que je salai; j'embarquai du biscuit, et je quittai l'île Marbre deux mois après le départ de ta Crise,

— Je vois d'ici , mon vieux camarade , que votre voyage n'a pas été moins triste que votre existence à terre.

— Vous vous trompez! je ne suis jamais seul eu mer ; on y a trop à faire; les manœuvres vous occupent, et puis on a le port en perspective ; mais, en généralisant nuit et jour sans résultat, siins espoir d'atteindre un but , ou court grand risque de perdre la tète. Oui , mes amis, je l'avoue, dans mon île déserte j'aurais infailliblement doublé le cap de la Folie ; j'ai préféré m'cloigner.

— Mais vous étiez à douze ou quinze cents milles de toute île habitée, et c'est une distance qu'il est assez difficile de parcourir en pleine mer.

— Dah ! qu'est-ce que cela quand on a des provisions et de l'eau? J'évitai les sauvages qui se trouvaient sous le vent. Je naviguais le jour ; le soir, je mettais en panne en prenant des ris à la grande voile. Et de cette manière, pendant sept semaines, je courus d'iie en île sur l'océan Pacifique.

— Et oîi avez-vous débarqué ?

— Miles, j'ai rencontré un navire de Manille en charge pnur Valparaiso ; là, j'ai trouvé un Espagnol qui se proposait de passer les Andes : vous savez , ces grandes montagnes couvertes de neige qu'on aperçoit dans l'intérieur des terres quand on longe les côtfs de l'Amérique du Sud?

— Je m'en souviens ; elles sont trop évidentes pour qu'on n'en soit pas frappé.

— Eh bien ! ce sont les Andes. Vous savez encore que les marins sont mal à l'aise sur les routes les plus plates et les mieux (rayées, parce qu'ils sont obligés de monter et de descendre à chaque instant. Pour vous faire une idée des Andes , sappo3ez que toutes les vagues soulevées par la dernière tempête sont amonclées les unes sur les autres; ce ne sera qu'une galette comparativement aux An les ! la nature paraît avoir fait des efforts inouïs pour les élever, et pourtant à (|uoi servent-elles ? Ue pareilles montagnes pourraient être utiles si elles séparaient la France de l'Angleterre : mais au pied de celles-ci ou trouve d'un côté des Espagnols et des Portugais, et de l'autre des Portugais et des Espagnols, t^uoi qu'il en soit, nous les franchîmes, et j'arrivai à (iuenos -Ayrcs , d'où je passai à Rio sur un chasse-marée. C'est là que j'ai rencontré le Dundee, en charge pour Londres. Le capitaine m'a passablement traité; je m'étais donné comme un naufragé, car les ermites ne sont guère estimés parmi les protestants. Ils sont, au contraire, eu odeur de sainteté chez les catholiques. Il m'est arrivé de conter à une aubergiste espagnole que j'étais une espèce d'anacliorèle , et j'ai cru un instant qu'elle allait tomber à genoux pour m'adorev.

Ici finit l'histoire de M. Moïse Marbre et de sa colonie , où il ne restait plus désormais que des poules et des cochons. Après avoir terminé son récit , M. Marbre m'aceablade questions sur les flicrton , sur Clawbonny, Rupert; et même Kabuchodouosor, qui fut mandé à la hune pour présenter ses hommages à l'cx-premier lieutenant de la Crise. En somme , M. Marbre témoigna une vive satisfaction de se retrouver parmi nous ; et à plusieurs reprises ses yeux se remplirent de larmes. Il lut convenu qu'il commanderait un quart, et qu'il ne remplirait point de fonctions obligatoires.

Quand nous descendîmes, je le présentai à mes passagers ; et dans le courant de la journée Jl. Brigliam ne manqua pas de le questionner.

— ^■ou3 êtes arrivé au but à l'improviste , capitaine Marbre I dit Rî. Brigham.

— Moi , près du but ! il y a plus d'un mois que j'attendais l'Aurore h la place où je l'ai trouvée.

— Voilà qui est étrange ! je ne comprends pas comment vous avez pu prévoir lu passage de notre bâtiment.

— Savez-vous la trigonométrie sphérique?

— Je ne suis pas très-versé dans celte science; j'ai étudié les mathématiques, mais sans y faire de grands progrès.

— En ce cas, il serait inutile de chercher à vous faire comprendre la chose. Si vous aviez su la trigonométrie sphérique, je vous aurais donné les explications les plus satisfaisantes.

— Vous connaissez depuis longtemps le capitaine Wallingford ?

SUR MER ET SDR TERRE

Jiais oui , rt'roiiJit sècbemeut M. Moïse Maibrc.

Le ton de mon vieil ami déconcerta M. [irigbam , qui cessa de lui adresser des questions; il interrogea Kabucliodonosor, m.iis le nègre avait reçu ses instructions et se tint sur la réserve.

J'arrivai à Bordeaux , oii je me séparai avec joie de mes passagers. Malijrc le peu de temps que j avais passé avec eux , leurs commérages eurent une funeste influmce sur mon bonbeur futur. L'effet de la médisance est trop souvent favorisé par la crédulité des bommes, qui ajoutent foi à des propos sans fondement et inspirés par les plus méprisables inclinations.

J'avais l'intention de retourner immédiatement à New-York, mais l'on m'offrit de transporter des vins et des caux-de-vic à Cronstadt en Russie; et, dès que j'eus accepté, l'Aurore mit à la voile vers la fin d'août. Je trouvai à Cronstailt un navire américain, l'U y péri 071, dont le capitaine et le premier lieutenant étaient morts de l-i petite vérole. Le consul des Etats-Unis voulut confier à M. Marbre le soin de reconduire ce navire à New-York ; mais mon vieil ami s'y refusa opiniâtrement, et ce fut Talcott qui obtint ce poste de confiance. Je me séparai avec regret de mon premier lieutenant , pour lequel j'avais conçu une vive amitié. Je n'en entendis plus parler; les tempêtes de l'équinoxe furent terribles cette année, et l'Hijpérion partagea sans doute le sort d'un grand nombre de navires qui se perdirent corps et biens.

M. Marbre remplaça Talcott et devint mon premier lieutenant, comme j'avais été le sien. Je pris du fret pour Odessa au compte du gouvernement russe; mais la Sublime Porte me refusa l'entrée des Dardanelles, et je fus obligé de laisser ma cargaison à Malle. De làje me rendis à Livourue, oii j'arrivai à la fin de mars. Je profilai d'une occasion pour écrire à Grâce et à M. Hardinge , dont la tutelle .ivait cessé au mois d'octobre de l'année précédente ; ne pouvant désigner un endroit où l'on pût m'adresser mes lettres, je ne reçus aucune nouvelle de Clawboiiiiy pendant mon voyage. Mes amis savaient ce (jui me concernait, et moi j'ignorais leurs destinées. Je ne dissimulerai point l'inquiétude que me causait mon ignorance ; cependant c'était avec une sorte de satisfaction désespérée que je laissais le cbauip libre à M. André Drewett.

Je pris du fret à Livoumc pour une maison d'Amérique , et, laissant à Marbre le soin de recevoir la cargaison, je fis une excursion en Toscane. Je visitai Pise, Lucques, Florence, et plusieurs autres villes intermédiaires. Je passai une semaine à visiter les curiosités de Florence, cl qu'on juge de ma surprise quand, in me promenant dans la calliédrale, je me trouvai en face des Brigham ! Ils m'accablèrent de questions : où étais-jc allé , où était Talcott , où était i'^urore, quand et par quel port mettrait-elle à la voile? puis ils me racontèrent leurs excursions ; — Nous avons visité Paris; nous avons dîné chez le consul de France avec M. R. N. Liwingston, négociateur du traité de la Louisiane ; nous avons vu Genève, le lac , le mont Hlanc, le mont Cenis , Milan, Rome, le pape, Kaples, le Vésuve, les temples de Peslum ; et nous voici. Ils me parlèrent ensuite des lettres volumineuses qu'ils avaient reçues d'Amérique. La plus importante nouvelle qu'ils me donnèrent fut celle de la mort de madame Bradfoit.

— Je vous l'avais bien dit, s'écria Sarab; la pauvre femme est morte de son cancer. Ab ! nous avions des renscignejiients bien positifs sur sa maladie et ses intentions. Elle a testé eu faveur du jeune llariHiigc, le fils de son cousin germain , et n'a rien légué à celui-ci , ni à la jeune et aimable miss Lucie. Tout le monde en est indigné.

— Ce n'est pas tout , interrompit Jane ; on assure que le jeune Hardinge va épouser miss Merlon , cette Anglaise qui a fait tant de bruit à New-York; sou grand-père n'était-iï pas comte , monsieur Brigham ?

— C'était, je crois, lord Cumberland ou un autre, mais peu importe ; il est certain que son père , le général Merlon , la donne en mariage au jeune Hardinge , et celui-ci déclare qu'il ne donnera pas une oholc à sa sœur.

— Et pourtant, dit Sarah avec emphase, les deux époux jouissent d'un revenu de seize mille dollars !

— Six mille, ma sœur! repartit Brigham, qui calculait assez bien; autrement il n'aurait jamais été à même de voyager en Italie. Madame liiadl'ord avait six mille dollars de rente; je le tiens d'Upbam , mon camarade de collège , qui a fait une étude particulière des fortunes de NcwYoïk.

— Mais êtcs-vous sûr que M. Rupert soit l'unique héritier de ra.idaine Bradlord ? dcinandai-je en ra'cllorçant de conserver mon sangfroid.

— Je n'en doute p:is le moins du monde; tout New-York en parle et plaint miss Lucie. Bien entendu que les filles à marier vont poursuivre le riche légataire comme les hirondelles poursuivent les mouches , et je parierais une paire de gants avec Sarab que nous recevions dans trois mois la nouvelle du mariage de M. Hardinge.

Le trio loquace causa une heure durant , cl me fil promettre de lui rendre visite; mais , après avoir éeril un billet d'excuse , je partis de

Florence pour Livournc. Je ne croyais pas la moitié des rapports de M. Brigham ; cependant il nie p.iraissait certain que madame Bradford n'était plus, et il était possible qu'elle n'eût pas su étahlir une distinction entre le mérite de Lucie cl celui de Rupert. M.iis , en admettant que Rupert fût le possesseur de toute la fortune de la veuve, j'avais peine à le supposer capable, malgré son cgoïsme, de dépouiller entièrement sa sœur. Quel changement! les Hardinge, que j'avais connus pauvres, presque dépendants des bienfaits de ma famille, étaient brusquement enrichis ! Qu'allait-il résulter de cette élévation inattendue?

Je brûlais du désir de me rendre le plus tôt possible en Amérique pour savoir à quoi m'en tenir. Je craignais que M. André Drewelt n'épousât Lucie, à laquelle je n'av.iis jamais fait part de mon amour et qui, dans sa position nouvelle, ne réserverait proliablement passa tendresse à un marin errant sur les flots. J'étais tellement impatient de partir que je me serais décidé à mettre à la voile avec du lest, si les négociants ne s'étaient bâtés de compléter la cargaison.

J'appareillai le 15 mai 1803. En passant le détroit de Gibraltar, nous fûmes accostés par une frégate anglaise qui nous apprit la rupture de la France et de l'Angleterre. Les hostilités étaient déjà commencées , le premier consul ayant jeté le masque trois jours après notre départ ; toutefois la frégate ne nous inquiéta pas.

Dans l'océan Atlantique , je pris soin d'éviter tous les navires que nous aperçûmes. Un sloop de guerre anglais nous donna la chasse à provimitc de la côte d'Amérique ; mais nous passâmes la barre de ÎTIudson avant qu'il eût pu nous atteindre.

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