CHAPITRE XXIX
Les chagrins ont toujours un remède assuré; Si, votre cœur comprend mes amouxuses peines, Donnez-moi votre amour, que j'ai tant dcsirê , Et vous apaiserez vos douleurs et les miennes.
SaAKSPERC , Comme il cous plaira.
Le lendemain, dans la matinée, je rendis une courte visite à Grâce, et je remarquai une amélioration qui me lit concevoir des espérances. 31. Hardinge insista pour me rendre le matin même ses comptes de tutelle, quoique je fusse disposé à lui donner quittance sans aucun examen. Quand nous eûmes établi nos calculs, nous montâmes à cheval pour parcourir ensemble le domaine, sur les beautés duquel mon tuteur ne manqua pas de s'extasier.
— Voilà l'humble séjour où je suis né, me dlt-il en me montrant son petit presbytère. C'est là que j'ai vécu heureux, comme père et comme époux, au milieu de mon troupeau, dont j'espère avoir été le fidèle gardien. Que de chrétiens se sont agenouillés devant ce petit autel; j'y ai vu votre mère. Miles, et votre vénérable grand'mèrc; j'espère que le jour n'est pas loin où votre femme y viendra. Mariez-vous de bonne heure, mon ami, c'est le moyen d'être heureux.
— Je ne saurais contracter une alliance avant de trouver une femme que j'aime véritablement, mon cher monsieur.
— Le ciel vous préserve d'épouser une femme sans l'aimer! je préférerais vous voir rester garçon jusqu'à mou heure dernière ; mais nous avons en Amérique bien des femmes dignes de votre tendresse; je pourrais vous en indiquer cinquante.
— Commencez donc, monsieur; votre recommandation sera d'un grand poids.
— Je vous citerai, par exemple, miss Catherine Ilarwey, jeune fille douée d'excellentes qualités, qui vous conviendrait à merveille.
— Je me la rappelle ; mais je lui reprocherai de manquer de charmes. Il me semble que c'était la plus laide de toutes les connaissances de madame Bradfort.
— Qu'est-ce que la beauté. Miles, quand il s'agit d'une union éternelle!
— Cependant votre conduite n'a pas été conforme à votre théorie; car, autant qu'il m'en souvient, madame Hardinge était très-jolie.
— Oui, c'est vrai, répondit le vieillard avec simplicité; mais l'absence de beauté ne doit pas être un motif d'exclusion. Si vous n'avez aucun goût pour Catherine Ilarwey, que dites-vousde Jauellardwood, n'est-ce pas une jeune personne charmante?
— Pour d'autres, mais non pas pour moi. Mais en me proposant des partis, vous oubliez votre propre fille.
Je iirononçai ces mots avec la résolution du désespoir. J'avais été tenté par l'occasion et par la tournure qu'avait prise l'entretien. I\Iais à peine avais-jc parlé, que je me repentis de ma témérité, et ce fut en tremblant que j'attendis la réponse. M. Hardinge se tourna brusqueinent vers moi, et je jugeai à son air que l'idée de mon mariage avec sa fille se présentait à lui pour la première fois.
— Lucie! s'écria-t-il... Au fait, pourquoi ne l'épousericz-vous pas? Il n'y a aucun lion de parenté entre vous, quoique je vous aie longtemps considérés comme frère et sœur. Kous aurions dît y songer plus tôt, Ailles; c'eût été une union assortie; mais je vous aurais ]irié de renoncer à la marine, Lucie a le cœur trop sensible pour supporter les inquiétudes de l'absence. Je m'étonne de n'avoir pas eu celte pensée avant qu'il fût trop tard. Comment ai-je pu ne pas la concevoir, moi qui ai Ihabilude d'observer tout ce qui se passe autour de moi?
Ces mots — trop lard — retentirent à mes oreilles comme l'arrêt du destin. Si mon interlocuteur avait eu senlemciit la dixième partie de l'esprit d'observation dont il se vantait, il se serait aperçu de mon trouble. Comme je m'étais avancé, je résolus de pousser jusqu'au bout les explications.
— .le suppose, mon excellent tuteur, que votre expérience a été mise en défaut par cela même que Lucie et moi nous avons été élevés ensemble. Mais pourquoi serait-il trop tard, si les deux parties iutéres-
SUR MER ET SUR TERRE
sées peuvent encore s'entendre ? Miss Hanlinge a-t-clle des engagemcnls avec M. Drewelt? Lui a-t-elle donné toute son affection?
— Vous pouvez être sûr d'une chose, mon ami ; c'est que, si Lucie a des engagements, elle a donné toute son adection. Elle ne se mariera jamais sans accorder son cœur en même temps que sa main. Quant à ce qui se passe entre elle et André Drewett, je ne le sais que par induction.
— Us doivent être liés par un atîacliement mutuel; Lucie n'est pas coquette; elle n'encouragerait pas un amour qu'elle n'aurait pas l'intention de partager.
— Drewett continue à la voir; il est aussi assidu qu'il est possible de rèlrc sans blesser les convenances, et comme ses vues m'honorent, je lui laisse le champ libre , et je ne cherche pns à influencer l'inclination de Lucie ; mais il est une circonstance qui me parait concluante. J'ai remarqué que ma fille prend soin de ne jamais se trouver seule avec Drewett; elle refuse de l'accompagner dans sa voiture même pour aller d'une porte à une autre, et dans les visites qu'il nous a rendues, elle a fait en sorte de n'être jamais tête à tête avec lui.
— Est-ce à vos yeux une preuve d'attachement?
— Sans aucun doute : elle craint de se trahir dans un tête-à-tète, et recule devant la nécessité de faire un aveu dont sa pudeur serait alarmée. En tout cas, Miles, c'est peu important pour vous, puisqu'il y a tant de jeunes personnes dans le monde.
— C'est vrai, monsieur, mais il n'y a qu'une seule Lucie Hardinge, rcpliquai-je avec une ardeur qui trahit mes sentiments secrets.
Mon ex-tuteur arrêta son cheval pour me regarder, et me contempla d'un air soucieux qui ne lui était pas ordinaire.
— J'étais loin de m'y attendre, s'écria-t-il ; aimez-vous réellement Lucie , mon cher enfant ?
— Plus que ma vie, monsieur ! j'avais seize ans quand mon amour a commencé , et il se fortifie chaque jour.
La vérité m'était échappée, et j'étais prêt à donner cours à me? sentiments qui se précipitaient en foule, comme un torrent qui a brisé ses digues. Honteux de ma faiblesse, je devançai M. Hardinge pour être seul un moment. H me rejoignit et nous marchâmes longtemps côte à côte dans un long et pénible silence.
— Je ne puis revenir de ma surprise, reprit le vieillard. Pourquoi ne m'avoir pas fait cet aveu deux ans plus tôt? Pourquoi avoir persisté a courir les mers, quand vous aviez des motifs si puissrints pour rester chez vous? Mon ami, je compatis à vos peines, car je comprends ce qu'il y a de désolant à aimer Lucie sans espérance.
— A l'époque de mon départ, monsieur, j'étais trop jeune pour agir, et même pour démêler mes véritables sentiments. A mon retour, j'ai trouvé Lucie lancée dans une société supérieure à la mienne, et c'eût été lui donner une triste preuve de mon amour que de vouloir la faire descendre à mon niveau.
— Je vous comprends , Miles, j'apprécie la générosité de votre conduite; mais lorsque vous êtes revenu à Kew-York, à bord de la Crise, déjà peut-être il était trop tard. 11 y a de cela une année, et je crois que dos lors Drewett s'était proposé.
— Eh bien, repris-je d'un air d'indifférence, je tâcherai de trouver le bonheur dans la pratique de mon état. D'ailleurs, en mettant de coté IM. André Drewett, il est encore ^rop tard sous un autre point de vue. L'homme qui n'a osé olTrir sa main à sa maîtresse quand elle était pauvre aurait mauvaise grâce à demander en mariage l'héritière de madame Bradford. Cependant, avant d'abandonner ce sujet pour ne plus y revenir, permettez-moi de vous adresser une question : Si M. Drewett et votre fille se conviennent, pourquoi ne se marient-ils pas? Leur union est peut-être uniquement retardée par le deuil de Lucie?
— n y a une autre raison. Ma fille a l'intention de donner à son frère la moitié de la fortune dont elle vient d'hériter. Elle ne peut le faire qu'à l'époque de sa majorité; elle a encore deux ans à attendre.
Ici se termina notre entretien; mais dans le cours de la journée j'entendis mon tuteur se dire à lui-même, à plusieurs reprises : Quel dommage! je ne m'en consolerai pas. H m'eût convenu pour gendre mieux que personne !
Vers midi , Nabuchodonosor vint m'annoncer qu'il n'avait pas trouvé le docteur BarJ, mais que ma lettre lui serait remise le plus tôt possible. Je passai la soirée avec Grâce, elle ne me parut pas fâchée d'apprendre que j'avais écrit à Lucie. Quand je lui annonçai la visite d'un médecin, je lus dans ses yeux un tendre intérêt; on eût dit qu'elle me plaignait de l'illusion dans laquelle je persistais en espérant son rétablissement.
Le lendemain était un dimanche! Grâce exigea que je la conduisisse à l'église , dans un vieux carrosse qui avait appartenu à ma mère. Les fidèles, sauf une vingtaine d'exceptions, se composaient des serviteurs de mes domaines, ftia sœur ne fut point fatiguée des offices , et nous passâmes une journée agréable auprè; de M. Hardinge. Le len-
demain dans la matinée, je montai à cheval, et me rendis au rivage pour y attendre l'arrivée du Waltingford. J'en aperçus bientôt les hunes , puis le pont; sur le gaillard de derrière se tenait un homme d'un âge mûr, grand, maigre, et d'un air respectable. Je le saluai pensant que ce devait être un des médecins que j'avais envoyé chercher. C'était en effet le docteur Post, que j'avais désigné le second sur ma liste. 11 me rendit mon salut; mais avant que j'eusse le temps de descendre pour le recevoir, Marbre sauta à terre, et me secoua cordialement la main.
— Me voici, Miles, s'écria-t-!l, plus loin de l'eau salée que je n'ai été depuis vingt-cinq ans. Voilà donc ce fameux Claxvbonny ? Je ne veux rien dire du port, qu'un seul bâtiment suffit pour encombrer; mais la rivière me paraît belle, en tant que rivière. Croiricz-vous, mon ami , que j'ai eu la fièvre pendant toute la traversée ? Je voyais la terre à tribord et à bâbord, et j'étais dans une appréhension continuelle d'aborder d'un côté ou de l'autre. En remontant à Clawbonny, je me suis rappelé le détroit de Magellan , quoique nous ayons eu un vent plus favorable et un horizon moins chargé. Qu'est-ce que c'est que cette grande machine qui tourne là-bas?
— C'est la roue d'un moulin, mon ami ; c'est là oîi mon père a péri. Marbre regarda tristement la roue, et me serra la main pour me
témoigner couibien il avait de regret de m'avoir rappelé un aussi tnsle événement.
— Je n'ai pas en de père à perdre, niurmura-t-il ; mais j'oubliais de vous dire. Miles, qu'il y a une très-jolie femme dans la cabine du sloop.
— Ce doit être Lucie; et, sans rendre au médecin les honneurs qui lui étaient dus, je m'élançai dans la cabine du bâtiment.
J'y trouvai Lucie , accompagnée d'une vieille négresse qui lui appartenait depuis la mort de madame Bradfort. Je lui donnai la main sans prononcer un mot, et je compris à son air d'inquiétude ce qu'elle désirait savoir.
— Je crois vraiment qu'elle est mieux, répondis-je au regard interrogateur de Lucie. Hier elle est allée à l'église, et ce matin, par extraordinaire, elle a déjeuné avec nous.
— Dieu soit loué ! s'écria Lucie; puis elle s'assit et soulagea son cœur oppressé en versant des larmes. Je la priai d'attendre quelques minutes , et j'allai rejoindre le médecin, dont les manières calmes et réfléchies m'inspirèrent une confiance que je n'avais pas ressentie depuis quelques jours.
Lucie me donna le bras pour gravir le coteau au sommet duquel était la voiture, oii le docteur et Marbre prirent place. La négresse monta dans la charrette qu'on avait envoyée pour prendre les bagages, et je me trouvai seul avec Lucie, qui avait voulu continuer la roule à pied. En toute autre circonstance ce tête-à-tète m'eût rendu heureux ; mais dans notre situation actuelle, j'éprouvais un embarras insurmontable. H n'en était pas de même de Lucie, qui poursuivit sa marche, appuyée sur mon bras et sans donner le moindre signe d'impatience ou de contrainte.
— Je revois donc Clawbonny! s'écria-t-clle ; que ces champs sont verts , ces bois frais, ces fleurs suaves ! Oh ! Miles , une journée ici vaut une année passée à New- York!
— Pourquoi donc, vous qui êtes maîtresse de vos actions, passezvous la majeure partie du temps en ville, quand vous savez combien nous serions heureux de vous posséder au milieu de nous?
— Je n'en étais pas sûre, et c'a été le seul motif de mon absence. Si je m'étais attendue à un bon accueil, rien n'aurait pu m'engager à laisser Grâce passer six mois dans une triste solitude.
— Avez-vous pu supposer , Lucie , que je ne vous recevrais pas avec plaisir?
— Je ne pense pas à vous. Miles; mais j'avoue que j'ai douté de Grâce.
— Puis-je vous demander pourquoi vous avez conçu si mauvaise opinion de Grâce Wallingford, qui est presque votre sœur?
— Presque ma sœur! O Miles, je donnerais tout ce que je possède pour pouvoir m'expliquer francheiucnt avec vous. Je voudrais voir renaître la confiance qui existait entre nous quand nous étions enfants.
— Rien ne s'y oppose , Lucie. Vous n'avez qu'à dire un mot pour combler l'abîme qui semble s'être formé entre nous depuis quelques années.
— Eh bien! répliqua Lucie avec sa simplicité habituelle, il sufiit, pour m'expliquer , de prononcer le nom de Rupert.
— Qu'avez-vous à me dire de lui, Lucie? ne x"ous bornez pas à de vagues allusions.
Lucie me pressa la main avec un mouvement presque convulsif en ajoutant :
— Je dois croire que vous avez trop de reconnaissance pour mon père, trop d'égards pour moi, pour oublier que vous avez vécu longtemps avec Rupert sur le pied d'une alTcction fraternelle.
Oi
SDR MER ET SUR TERRE
J'ni df'jà donné ma parole à Grâce; je n'agirai point avec Riipcrt
comme je devrais le faire suivant le monde.
Lucie poussa un soupir involontaire, comme pour rendre l'air à sa poitrine oppressée, et ses doux yeux s'arrêlt-rcnt sur mon visage avec une expression de reconnaissance sur laquelle il m'était impossible de me méprendre.
— Je suis disposé, ajou(ai-je, à réitérer ma promesse vis-à-vis de vous.
— C'est tout ce que je désire. Miles, et vous soulagez mon cœur d'un lourd fardeau, d'autant plus que l'engagement que vous prenez est libre et spontané. Maintenant je suis prête à m'cxpliqucr franchement avec vous; pourtant j'aurais désiré voir Grâce auparavant.
— Ne craignez pas, repiis-je, de me di'voiler ses sentiments secrets. Je sais que c'est l'abandon de Ruperl qui l'a mise aux portes du tombeau. Elle eût peut-être surmonté sa douleur si l'un de nous avait été ici ; mais elle s'est trouvée privée de tout secours, et le coup qui avait frappé son cœur a réagi sur sa constitution frêle et délicate.
— Il y a longtemps que j'appréhendais un pareil malheur, répondit Lucie à voix basse. Son àme a sur son corps un empire plus qu'ordinaire , et il est probable que nous ne lui aurions pas épargné, par notre présence, les épreuves qu'elle a subies. Cependant il ne faut pas désespérer; avec des soins tendres et de bons conseils nous pouvons encore réussir à la sauver. Maintenant qu'elle a auprès d'elle un habile médecin, il faut agir franchement, et ne pas craindre de lui apprendre la vérité.
— Je complais vous consulter à ce sujet; j'éprouvais de la répugnance à révéler les plus secrètes pensées de ma sœur.
— Certes, reprit vivement Lucie, il faut laisser conjecturer bien des choses, tout en faisant connaître au docteur Post que le moral est plus affecté que le physique. Mais ne parlons plus de cela , quant à présent. Je ne sais comment entretenir Grâce de mon frère, et x'ous devez me laisser le temps de réfléchir.
Quand nous arrivâmes à la maison, nous trouvâmes Chloé sur le seuil de la porte. Miss Grâce désirait avoir un entretien particulier avec miss Lucie. Je rcdoul.iis cette entrevue ; mais Lucie me pria d'avoir confiance entière en elle, et je la quittai pour donner au docteur Post les renseignements nécessaires.
Ce ne fut qu'une heure après que Lucie reparut; je vis d'un coup d'œil qu'elle avait été en proie à une violente agitation, et cruellement surprise de l'état où elle avait trouvé Grâce. Ce n'est pas que la maladie eût des symptômes bien déterminés, mais ma sœur semblait déjà appartenir à un autre monde par l'éclat extraordinaire de ses yeux , par l'expression radieuse de son visage et la fragilité de son existence matérielle.
Le médecin retourna ax'ec Lucie dans la chambre de ma sœur, et en sortit une heure après. Il lui prescrivit certains toniques, et me recommanda de distraire la malade en la faisant voyager, si j'avais les niojens de la transporter sans fatigue d'un lieu à un autre. Je songeai de suite au \yallinyfurd, oii il y avait deux cabines commodes, dont l'une avait été destinée par mon pèie à ma mère, qui allait de temps temps à iNew-York. A cette époque de l'année le sloop ne servait qu'à transporter de la farine au marché, et l'on pouvait interrompre sans inconvénient le cours régulier de ses voyages. Le projet de l'employer à promener Lucie fut discuté le soir en famille, et toal le monde l'approuva.
— J'ai un malade à voir aux eaux, dit le docteur Post; transportezmai à Albany, où vous me débarquerez. Apris quoi vouï pourrez descendre le fleuve cl voyager aussi longtemps que le permettront les forces de miss \ValIlngford.
Ce plan nous parut excellent; Grâce elle-même l'accueillit avec un souriro, et nous résolûmes de le mettre à exécution.