CHAPITRE XXX
Je sens «ne flamme brûlante
Sous les reganls de ces doux yeux ;
Ainsi l'étoile ctinrclarte
Nous regarde du haut des cieux.
LONOPEILOD.
Je fis immédiatement toutes les dispositions nécessaires, et j'invitai Marbre à être de la partie et à me servir de second. Le patron orilinairc du sloop fut enchanté d'avoir quebiucs jours de relâche , et je ne retins à bord que le pilote , dont l'expérience pouvait nous cire utile, .\abuchodonosor et trois noirs de Cl.iwbonny devaient servir de matelots.
A midi tout était prêt pour l'embarquement ; Grâce alla en voiture jusqu'au quai , et monta à bord soutenue par Lucie et moi , quoique tant de précautions ne fussent pas nécessaires. La négresse Chloé obtint la permission d'accompagner sa jeune maîtresse, et souvent, dans le cours du voyage, elle laissa échapper des cris d'admiraticn en voyant manœuvrer Nabuchodonosor. J'imputai d'abord au zèle de ce dernier pour ma sœur l'activité superflue qu'il déployait; mais je ne tardai pas à découvrir que Chloé en partageait la gloire avec Grâce.
Dès que tout le monde fut à bord, nous démarrâmes, nous hissâmes le foc , et sortîmes lentement de la crique avec une douce brise du sud. En doublant le cap, nous aperçûmes sur la plage tous les noirs de Claw bonny rangés en ligne pour faire leurs adieux à ma sœur. Le ciel était pur, l'air embaumé, le soleil brillait plus radieux qu'en Italie et dans les îles Ioniennes. Le sloop, peint récemment, avait un as(>ect riant; tout souriait à notre départ. Quand nous passâmes devant les nègres , ils agitèrent leurs chapeaux, saluèrent, et prodiguèrent à ma sœur des marques d'attachement qui la touchèrent. Le spectacle qui s'offrait de toutes parts à ses yeux contribuait à la ranimer. Près de son frère, la main dans celle de Lucie, et jouissant des beautés mobiles du paysage , il était impossible qu'elle fût complètement étrangère au bonheur.
Quand te Wallingford entra dans l'Hudson pour le remonter, il y avait environ trente voiles en vue , les unes descendant à la faveur du reflux , les autres luttant comme nous contre le courant qui les emportait en aval. Une demi-douzaine de ces bâtiments étaient auprès de nous, et les ponts de la plupart de ceux dont le cap était an nord étaient garnis de groupes où se trouvaient des dames qui se rendaient sans doute aux eaux. Comme mon unique but était de distraire ma sœur, je priai Marbre de se rapprocher de ces différents navires. Il accéda à mes vœux, et nous arrivâmes bientôt par la hanche d'un sloop dont les passagers, rassemblés sur le pont, paraissaient appartenir à la meilleure société : sur le gaillard d'avant étaient plusieurs chevaux avec un équipage.
Il y avait longtemps que je ne m'étais senti aussi hcurcuT : Grâce avait l'air plus rassis; Lucie, les joues colorées par le plaisir et la santé, me témoignait par ses regards, sinon de l'amour, du moins la plus franche amitié. Mon tuteur semblait oublier les pénibles impressions que lui avaient causées mes aveux. 11 axait mis pour condition au voyage que nous reviendrions à Claubonny en temps utile pour célébrer l'oflice du dimanche suivant, et s'occupait en ce moment même à relire un vieux sermon qu'il se proposait de déliiter ; mais à chaque minute il quittait son manuscrit pour admirer les sites du rivage.
Le Wallingford, fin voilier, accosta promptement la Mouette, le sloop que j'avais indiqué à Marbre.
— Quel est ce navire? demanda le patron.
— Le Wallingford, de Clawbonny, en charge pour une partie de plaisir.
Ce nom de Clawbonny, qui n'étiit celui d'aucime localité connue , fit sourire les passagers , mais il attira l'attention du capitaine cl de son équipage. Depuis quatre générations, nous avions des sloops sur le fleuve , ( l te Wallingford , dont mon père avait dirigé la construction, jouissait d'une haute réputation parmi les marins de l'Hudson.
— En ce cas , dit le capitaine de ta Mouette , vous êtes sans doute M. Wallingford? On vous revoit avec plaisir sur le fleuve. Je me rappelle un temps où votre honorable père tirait si bon parti de ce sloop , qu'il ne lui manquait que la parole. Sans cette nouvelle peinture, j'aurais assurément reconnu votre bâtiment rien qu'à ses bossoirs.
Ce discours me donna , aux yeux des passagers de la Mouette, une valeur qu'on ne m'avait pas d'abord accordée. Ils échangèrent quilqucs mots ensemble ; puis un vieillard d'un extérieur très-rcspcctahlc s'apju'ocha des barres d'accastillage et me salua.
— Ai -je le plaisir, dit-il, de voir le capitaine Wallingford, avec lequel mes amis les .'ilerton sont revenus de Chine?
Je saluai en signe d'adhésion.
— Les Mcrton , conlinua-t-il , m'ont souvent p.irlé de la reconhtiissance qu'ils vous dev.nent; et dans le cas où ils seraient forcés de se rembarquer, ils voudraient faire route avec vous.
Cette appréciation de mes rapports avec la famille Mertoti, réduits à ceux d'un capitaine avec ses passagers, était loin de ra'èlre agréable; rt ])Ourtant le vieillard qui parlait , homme de poids et d'importance , .avait sans aucun doute l'intenlion de me faire plaisir : preuve nouvelle du danger que l'on court eu essayant de juger des sentiments et des intérêts d'autrui. 11 s'établit une conversation à laquelle il me fut impossible de me dérober, et tant que le Wallingford n'eut point dépassé la Mouette, je fus condamné au supplice d'entendre répéter cent fois le nom de i^iertou. Quelle cruelle épreuve pour Grâce!
Enfin, nous nous débarrassâmes de notre importun x-oisin, non sans que plusieurs dames de la Mouette eussent reconnu Lucie et son père. Pendant qu'elles s'entretenaient avec eux, je jetai un coup d'œil sur ma sreur : elle était pâle comme la morl, et semblait avoir hâte de se renfermer dans sa caliinc. Je l'y conduisis, et peu de temps sprcs on
SUR MER ET SUR TERRE
vint me diie qu'elle s'était assoupie , et qu'il ne fallait pas la déranger.
Kons approchions d'un autre sloop dont la poupe portait le nom de l'Orphée, quand Lucie me dit à l'oreille et en rougissant jusgirau\ tempes : — fllilcs, rendez-moi un service: hélez ce sloop ; j'ai des renseignements à lui demander, et je n'ose m'expliqucr à haute voix en piésence de tant d'étrangers.
Je regardai Lucie avec stupéfaction; cependant je me rendis à ses vœux. I.e patron, qui fumait adossé noncbalammeut au gouvernail, répondit : — Qu'y a-t-il ? Je me tournai vers Lucie d'un air questionneur.
— Demandez-lui, reprit-elle avec embarras, si madame Drewelt esta bord de son sloop; non pas M. André Drewett, mais sa mère.
La surprise faillit m'arracher une exclamation ; cependant je me contins , et adressai froidement au patron la question voulue. Jl y répondit parun signe de tête affirmatif, et bientôt après André Drewett parut sur le pont, le chapeau à la main, la figure souriante, et faisant à Lucie des signes d'intelligence. Elle me serra involonliirement le bras , et il me sembla qu'elle tremblait. Les deux sloojis étaient si prés qu'on pouvait causer sans élever la voix.
— Bonjour, dit Lucie d'un ton qui me parut indiquer la plus grande familiarité. Madame Ogilvie m'a priée de dire à votre mère... mais voici madame Drewett , ajouta la jeune fille en s'interrompant précipitamment , je puis m'acquitter directement de ma commission.
Celte dame Ogilvie était à bord de la Mouette, et en passant, elle avait chargé miss Ilardinge de prier madame Drewett de vouloir bien l'attendre à Albany pour se rendre avec elle aux eaux.
— Et maintenant, reprit madame Drewett après avoir écouté Lucie, nous avons quelque chose à vous remettre. Vous avez quitté si brusquement ma maison de campagne, à la réception de cette vilaine lettre (c'était la mienne), que vous avez oublié votre nécessaire, et comme il contient des papiers et des billets de banque , je tiens à vous le rendre le plus tôt possible.
Lucie tressaillit et manifesta quelque inquiétude, quoiqu'elle dût êlre sûre de la discrétion de madame Drewett. Je m'aperçus aisément qu'elle désirait rentrer en possession de son nécessaire, et jugeai convenable d'intervenir. Je saluai M. Drewett, qui me rendit froidement mon salut; c'était le premier signe de reconnaissance que nous échangions.
— Si votre sloop virait , lui dis-je , je virerais de bord moi-même, et j'enverrais un canot prendre le nécessaire.
— Virer! s'écria le patron d'un ton maussade, virer, quand nous avons un vent favorable !
J'allais insister, quand, à ma grande surprise, André Drewett prit le nécessaire des mains de sa mère , et monta sur l'extrémité de noire grande vergue, dans l'intention de la suivre jusqu'à notre pont. Son mouvement fut si rapide, que je n'eus pas le temps de lui adresser des représentations, qu'il n'aurait peut-être pas écoutées, tant il semblait jaloux de donner à sa maîtresse une preuve de son dévouement. 11 s'aperrut promptemcnt qu'il avait entrepris une tâche périlleuse, et s'accrocha à la balancine de gui.
Cependant l'extrémité de notre grande vergue était déjà à vingt pieds du gaillard d'arrière de l'Orphée. Les femmes criaient, Lucie restait pétrifiée, madame Drewett se cachait la figure en gémissant,
— 11 va laisser tomber la boîte, monsieur Miles, me dit Nabuchodonosor, et ce sera dommage, car miss Lucie tient particulièrement à cette boite; j'en ai eu cent fois la preuve.
— Eh bien ! répondis-je, allez la chercher; pendant ce temps je vais tâcher de me rapprocher de l'Orphée.
L'agile nègre s'avança hardiment le long du gui, arriva près de Drewett, qui lui remit le nécessaire sans difficulté, descendit d'un pied sCir, et plaça la boîte entre les mains de Lucie.
— Je vous remercie, M. Drewett, dit celle-ci; maintenant, il est inutilede venir à notre bord, et M. Wallingford va vous mettre à même de regagner le vôtre.
rtîalheureusemcnt, deux choses s'y opposaient, l'ainour-propre de Drewett et l'entêtement du patron de l'Orphée; l'un avait honte de battre en retraite, après avoir vu Nabuchodonosor marcher si résolument sur le gui; l'autre, mécontent de voir que notre bâtiment devançait le sien, s'imaginait que Drewett l'avait abandonné pour monter à
bord d'un plus fin voilier, et il s'était écarté de nous à la distance de cent vergues. 11 n'y avait qu'un seul parti à prendre, et je l'adoptai immédiatement.
— Tenez bien la balancine, monsieur Drewett... Mollis le martinet du pic pour rider davantage la balancine du gui ! sois paré à filer la corde de retenue, un homme à la grande écoute!.... Prenez garde à vomk M. Drewett, nous allons rentrer le boute-hors, et il vous sera facile d'atteindre notre couronnement.... Sois paré à lofer bellement, pour ne pas ébranler le gui !
Drewett protesta hautement contre mes ordres; il s'habituait à sa position, et demandait seulement à n'être point pressé.
— Non, non, me cria-t-il, ne touchez à rien, je vous en prie, capitaine Wallingford I puisque ce noir a marché sur le gui, j'en ferai bien tout autant.
— Mais ce noir a les pieds nus, monsieur, en outre, il est marin et accoutumé à grimper aux mâts. Vous ne l'êtes pas et vous avez des bottes.
— Il est vrai qu'elles me gênent, mais n'importe ; dans une minute, et sans secours, j'aurai l'honneur de me présenter à miss Hardinge.
L'orgueil blessé, l'entêtement, l'amour, animaient tellement le jeune homme, qu'il fut sourd aux représentalions simultanées de M. Ilardinge et de moi. Lucie me dit d'un ton suppliant : — Kmpêchez-Ie de bouger, Miles, j'ai entendu dire qu'il no savait pas nager. Mais il était déjà trop tard , et Drewett avait lâché la balancine ; dès les premiers pas qu'il fit, je vis qu'il n'atteindrait jamais le mât, et criai à i\Iarbre d'être paré à lofer. Au moment même, Urewett tomba à l'eau, et la manière dont il se débattit me prouva que Lucie était au fait de ses habitudes, et qu'il ne savait pas nager. J étais en veste légère; je me précipitai dans les flots, et saisis le malheureux par les cheveux, à l'instant où il allait passer sous la quille. Je plongeai, et lui tins la têle hors de l'eau pour lui donner le temps de respirer et de recouvrer ses sens. Je lui criai de mettre ses deux mains sur mes épaules, de se laisser enfoncer le plus possible, et de se fier à moi ; j'étais convaincu qu'un bon nageur pouvait ainsi remorquer un homme assez longtemps, sans de trop grands efforts. Mais la bouffée d'air qu'avait aspirée Drewett avait eu pour effet de lui donner la force de se débattre en désespéré, sans lui rendre son sang-froid. Sur terre, j'en serais facilement venu à bout; dans l'eau, le plus faible enfant devient redoutable. Que Dieu me pardonne ! mais j'ai quelquefois pensé depuis que Drewett m'avait reconnu, et que la jalousie contribuait à 1 égarer, car, au milieu de ses luttes convulsives, il murmurait ces mots : — Lucie, Wallingford, Clawbonny, il m'est odieux! Au lieu d'obéir à mes injonctions, il m'étreignit le cou avec ses deux bras, et chercha à me monter sur la tête ; ses épaules sortaient hors de l'eau, pendant que le poids de son corps me maintenait dessous. Après avoir vainement essayé de nager avec mon fardeau, je lui pris les mains, et tâchai de me dégager. Je songeai, non plus à la vie de Drewett, mais à la mienne; nous plongeâmes tous deux, nous combattîmes sous l'eau comme deux ennemis acharnés. Trois fois mes efforts nous reportèrent à la surface, mais en disp.iraissant pour la quatrième fois, je sentis mes forces défaillir.
J'avais sur Drcxvett un avantage; il avait les yeux fermés, tandis que, dès mon enfance, mon père m'avait appris à tenir les miens ouverts dans l'eau. Au moment où je renonçais à tout espoir de salut, je vis venir à nous une masse noire que, dans mon trouble, je juis d'abord pour un requin, quoique les requins ne remontassent pas aussi avant dans l'Hudson. Cet objet indistinct nagea vers nous et plom^ea plus bas, comme pour passer en dessous, et ouvrir sa gueule formidable; puis je me sentis enlever avec Drewett à la surface. A peine avaisje vu la lumière, à peine avais-je aspiré une délicieuse gorrée d'air, que la voix de Marbre retentit harmonieusement à mes oreilles. Il m'arracha des bras de Drewett, et me hissa dan» le canot. Nabuchodonosor sortit des flots en soufflant comme un marsouin.
— Courage, monsieur Miles, s'écria-t-il; le nègre est près de vous! On m'avait placé dans le fond du canot, auprès de Drewett, qui
paraissait complètement inanimé. Nabuchodonosor, le corps luisant comme une bouteille humide, se plaça à mes côtés, me prit la tête, et se mit à m'essuyer la face avec un mouchoir. J'ose espérer que ce n'était pas le sien.
— Ramez, mes enfants, dit Marbre, et regagnons le sloop. Ce jeune homme semble avoir fermé les écoutiiles pour la dernière fois; quant à Miles, il ne se noiera jamais en eau douce.
SUR MER ET SDR TERRE