SDR LES BORDS DU RHIN
Les anciens landi^raves de Hesse-Darmstadt sont devenus des grandsdurs, dont la souveraineté s'exerce sur sept cent mille âmes. Le manoir des landgraves dresse encore ses tours au cœur de la ville , si l'on peut attribuer un cœur à une cité disposée de manière à n'avoir que des artères, ^ous voulions visiter l'intérieur de ce vieil édifice, mais il nou? fut impossible de mettre la main sur le concierge. Auprès du manoir féo-'al est un palais moderne d'une architecture élégante, avec des jardins anglais d'une élendue considérable.
A peu de distance de Darmstadt, commence une route appelée le Bergestrasse (le chemin de la montagne.) Elle est parfaitement unie , mais elle doit son nom à ce qu'elle longe des hauteurs , et qu'elle est elle-même assez élevée pour dominer les plaines du Palatinat. Elle est sur la lisière du territoire que les événements politiques ont annexé au grand-duché de Bade.
Le postillon qui nous conduisait montrait une notable habileté en menant un attelage de quatre chevaux dont les premiers étaient à une assez grande distance en avant des seconds. Ces chevaux , suivant l'usage allemand, n'avaient pas les yeux couverts, et ils n'en allaient pas plus mal pour cela. Il en est d'une voiture de voyage comme du char allégorique des affaires. Gênez les mouvements de ceux qu'on y altèle, bandez-leur les yeux, et ils vous conduiront à l'abîme ; laissez-leur la liberté de leurs allures , ne les tracassez pas trop , et vous en viendrez mieux à bout.
Il faisait nuit lorsque, traversant le pont jeté sur le Necker, nous arrivâmes dans les rues populeuses d'Heidelberg. Le spectacle qui s'offrit à nos yeux, le lendemain matin, était plein de vie et d'animation. Nos fenêtres donnaient sur la place du marché , et la moitié des piiysans du grand-duché semblait s'y être donné rendez-vous. Un piarché est un lieu bruyant dans tous les pays du monde; mais quand les étalagistes ont l'avantage de parler allemand , il se produit un tintamarre dont on conçoit à peine l'intensité. Si la bonne société germanique n'a pas le verbe remarquablement haut, en revanche le peuple déploie une puissance de poumons qui n'a point d'égale.
Nous avions l'intention de nous diriger vers l'est; mais le pays que nous parcourûmes en quittant Heidelberg offrait si peu d'intérêt, que nous changeâmes de route à Heilbron , vieille cité germanique , dont les maisons sont presque toutes peintes extérieurement. Nous traversâmes Weinsberg , si célèbre par le dcvouement de ses femmes qui, autorisées par une capitulation à emporter ce qu'elles avaient de plus précieux, chargèrent leurs maris sur leurs épaules. Cette aventure arriva du temps de Conrad 111, l'an 1138; c'est, comme on le voit, de l'histoire ancienne.
Le soir, nous reposâmes dans une bourgade appelée Bessingheim , au murmure des eaux du Necker, qui coulait sous nos fenêtres. Partant le lendemain de bonne heure pour éviter la chaleur , nous vînmes déjeuner à Ludwigsberg. Un régiment manœuvrait dans une prairie voisine de la route , et le postillon nous désigna un gros officier , d'une physionomie imposante, comme étant le duc de Wurtemberg, cadet de la famille royale, les princes allemands ne connaissant pas de plus grand plaisir que de faire faire l'exercice à leurs soldats.
Ludwigsberg est le Windsor, le Saint-Denis des princes de Wurtemberg; Ils y ont leur sépulture, plus un palais lourd, massif, et une galerie de tableaux. Feu la reine de 'Wurtemberg, princesse anglaise, habitait Ludwigsberg. On nous montra ses appartements, qui étaient absolument dans le même état que le jour de sa mort; elle avait un vif attachement pour sa famille et la monomanie des portraits. Ceux de ses parents à tous les degrés tapissent les murailles. Toute femme raisonnable peut se contenter d'un unique et seul portrait de son époux; mais la reine défunte ne s'en tenait pas là, elle avait dans une seule chambre jusqu'à six portraits de son mari.
Pendant que nous étions au balcon du château qui donne sur de beaiu jardins, notre guide me montra un hameau à demi caché dans les bois d'une vallée voisine : c'était Marbach , lieu de naissance de Schiller. Je n'éprouve guère l'intérêt qu'on attache si communément à l'habitation ou à l'extérieur des hommes célèbres. Cependant je ne fus jamais mieux convaincu de la supériorité de la véritable grandeur sur la fausse. Ce hameau isolé acquit aussitôt pour moi une importance devant laquelle s'effacèrent tous les souvenirs monarchiques qui environnent le palais de Ludwigsberg. Pauvre Schiller ! Gœthe s'est formé une réputation factice propagée par le commérage et la camaraderie ; mais la postérité reconnaîtra la suprématie de Schiller. Je donnerais ma vie pour acquérir une gloire pareille à la sienne , une gloire que chaque jour consolide, et dont l'éclat s'accroît incessamment. L'éducation et les caprices de la mode peuvent enfanter des Gœthe par douzaines; mais Dieu seul crée des hommes tels que Schiller. Les Allemands ont beau dire que nous ne comprenons pas Gœthe, puisque nous ne le lisons que dans des traductions : les traductions sont la meilleure pierre de touche du génie ; car pourvu qu'il y ait de l'étoffe dans l'original , les plus imparfaites nous en font sentir les beautés.
Il n'y a qu'une poste de Ludwigsberg à Stuttgart, oîi nous arrivâmes d'assez bonne heure. Quoique cette ville renferme 30,000 habitants, elle ressemble plutôt au chef-lieu d'un modeste canton siu'sse qu'à la capitale d'un royaume germanique. Située au pied d'une montagne à l'extrémité d'une vallée, elle aurait une physionomie compiéteotent
rustique sans les résidences royales qui en forment pour ainsi dire Ife noyau.
C'est d'abord le vieux chîteau féodal, berceau de la maison de Wurtemberg; sorte de prison avec de grosses tours rondes et des cours étroites. Ce repaire est flanqué de deux palais , dont l'un , construit dans le style italien, rappelle le Luxembourg de Paris.
Un peu plus loin, sur une éminence , s'élève une nouvelle maison de plaisance dans le genre du grand Trianon de Versailles. J'aime à croire que ces palais ne coûtent rien à la nation, et que les souverains les construisent avec leurs fortunes particulières.
Pendant que nous retournions à l'hôtel pour dîner, nous vîmes passer une élégante chaise de poste, richement décorée d'armoiries. Elle renfermait la princesse d'ilechingen , qui venait prendre le thé avec ses cousins de Wurtemberg. 11 règne dans ces quasi - royaumes un sans - façon qui contraste avec la vieille étiquette allemande; et ses anciens ducs, métamorphosés en rois par la politique et la générosité de Napoléon , n'ont pas l'air de se prendre au sérieux.
Je quittai Stuttgart le lendemain malin pour me rendre à Tubîngen, ville plus germanique que Stuttgart, possédant une université, des redoutes, et des maisons gothiques. J'y reçus la visite d'un de mes compatriotes, Allemand d'origine, que ses parents y avait envoyé pour compléter son éducation. Quand il l'aura terminée, il saura parfaitement le grec et la métaphysique , il aura des idées extravagantes en politique, se montrera sceptique en matière de religion , fera de la poésie en rêve , comme un danseur fait de la poésie en action , et excellera surtout dans l'art de fumer.
A une lieue de Tubingen , je remarquai sur la cime d'une éminence conique de belles ruines du moyen-âge : c'étaient les débris du château de Hohenzollern , construit vers l'an 9S0. Les descendants de ses premiers possesseurs régnent encore sur une principauté voisine.
Hechingeu, leur capitale, est une bourgade de trois mille âmes, tortueuse et mal bâtie. Sur une enseigne, au-dessus d'une misérable échoppe, je lus en passant : Ministère de la guerre. Le château de ces potentats en miniature ne vaut pas une maison de campagne américaine. Cependant le postillon qui nous conduisait portait fièrement la livrée de son souverain , dont en moins d'une heure nous avions traversé tous les Etats.
Entre Bahlingen et Tulllingen, nous aperçûmes de loin un ruisseau qui serpentait dans les prairies. Je demandai au postillon comment on appelait ce cours d'eau. C'était le Danube, que j'avais vu si grand et si majestueux arroser la Bavière , l'Autriche et la Hongrie ! L'hôtelier chez lequel je m'arrêlai me dit qu'une longue montagne séparait les eaux du fleuve naissant de celles du Rhin , et qu'il était essentiel de prendre deux chevaux supplémentaires. Je suivis ce conseil , et je sortis de Tuttlingen avec fracas dans une voiture à six chevaux. Au sommet de la montagne , nous trouvâmes la frontière du duché de Bade. De là on apercevait un horizon immense , et le paysage avait le caractère mystérieux des sites germaniques. Les ruisseaux qui coulaient auprès de nous allaient tomber dans le Rhin , et, après avoir traversé la moitié de l'Europe , ils mêlaient leurs eaux à la mer du Nord. De l'autre côté, la petite rivière, dont le cours était presque caché par l'herbe des prés , se dirigeait vers le sud-est , recevait dans sa marche rapide d'innombrables affluents, et avait son embouchure dans la mer Noire, près des confins de l'Asie. L'aspect simultané du Danube et du Rhin éveillait en nous une foule de souvenirs grandioses , et nous inspirait une poétique rêverie.
A partir de ce point, nous commençâmes à descendre ; mais, loin de conserver nos six chevaux , nous eûmes beaucoup de peine à en trouver trois à la poste voisine. Telle est la vie , où le dénûment succède si brusquement à l'abondance! Après avoir suivi une route accidentée , nous nous trouvâmes tout à coup sur les bords du Rhin , et nous dîmes adieu à l'Allemagne pour entrer en Suisse.