‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 277 sur 280 · HOCHE · texte numérisé non relu

HOCHE

En remontant le Rhin à partir de Coblentz , le paysage devient de plus en plus magnifique; la route suit tous les détours du fleuve, resserré entre des collines. Au milieu des vignobles et des bois surgissent d'innombrables châteaux en ruines ; l'un d'eux qu'on appelle Hitlerstein vient d'être acheté par un frère du roi de Prusse et entièrement réparé. Nous mîmes pied à terre pour aller nous assurer par nos propres

yeux du bon goût que le prince avait déployé dans cette restauration. Après avoir gravi entre deux vieilles murailles un escarpement sinueux, nous arrivâmes à la porte, oii nous fûmes accueillis par les aboiements furieux d'un énorme mâtin , fait pour garder une basse-cour plutôt qu'une demeure princière. Une espèce de sénéchal qui était légèrement ivre vint « notre rencontre et nous offrit de nous faire les honneurs de la place. Il congédia préalablement le chien en lui adressant la parole dans un langage qui n'avait guère plus d'harmonie que les grognements de cet animal.

Les tours rondes de ce manoir datent de la construction primitive. Il a suffi d'en boucher les crevasses et d'en refaire les mâchicoulis. Il me se.-ait impossible de vous donner la moindre idée de cet édifice irrégiilier; la description en serait aussi incompréhensible pour un Américain que celle d'une église gothique, dont le genre architectural est inconnu aux Etats-Unis.

— Le château a pour assises des crêtes de rochers dont U suit les anfractuosités. La cour est étroite et incommode; mais partout oii l'on a trouvé la place, on a ménagé des terrasses d'où l'on jouit d'une vue magnifique. A l'intérieur, les anciennes dispositions ont été respectées avec soin. Les meubles sont du moyen âge, et proviennent des collections de Berlin , enrichies des dépouilles de tous les petits comtes et barons dont les minces possessions ont été réunies au royaume de Prusse.

— La grande salle, ou salle des chevaliers, est la partie la plus curieuse du bâtiment. La cheminée est énorme; le lustre est formé de cornes de cerf entrelacées auxquelles on suspend des lampes. Les murailles sont ornées d'armures et de panoplies. Les chaises, tables, bahuts, dressoirs, etc., sont en chêne, avec des garnitures brodées en or qui représentent des armoiries. Dans un coin de l'appartement est une fontaine de porcelaine. Je crois que, tout en essayant de se approcher du passé, le prince Frédéric a commis de légers anachronismes, et qu'il a tant soit peu modernisé les temps féodaux. Le même reproche pourrait d'ailleurs être adressé à sir Walter-Scolt.

Tous les escaliers sont remarquables par leur hardiesse et leur singularité. Il y en a d'extérieurs, qui serpentent le long des tours, placées elles-mêmes sur des rochers à pic, à une élévation vertigineuse de près de trois cents pieds. Me trouvant sur l'une de ces hélisses, je remarquai de la fumée qui sortait d'une échauguette. On me dit que c'était la mèche encore allumée d'une pièce de petit calibre qu'on venait de tirer pour avertir un bateau à vapeur sur lequel le prince et sa famille s'étaient embarqués une heure auparavant. Les fondateurs d'un pareil repaire ne se figuraient guère que leurs successeurs iraient en bateau à vapeur de Bingen à Coblentz.

Les appartements du Ritterstein sont petits, mais nombreux et assez commodes. Après avoir vu toutes les ruines informes qui bordent les berges du Rhin, c'est un grand plaisir que de parcourir un castel encore habitable. C'est comme si l'on caressait une girafe vivante après en avoir vu une douzaine d'empaillées. Nous ne savions où aller coucher : Bingen ne nous séduisait pas , et nous avions envie de traverser le Rhin pour entrer dans le duché de Nassau ; mais il n'y avait pas de pont, mais il pouvait y avoir un bac. Je pris des renseignements, et le maître de poste confirma mes prévisions. Je m'embarquai avec ma compagnie dans un petit bateau, qui déploya une voile de civadière, et dix minutes après nous mettions pied à terre au bas de la colline qui produit les vins de Rudesheim. « Charlemagne, dit une vieille légende, contemplant ce coteau d'une fenêtre de son palais d'Ingelheim, s'aperçut qu'au-dessus du village de Rudesheim la neige disparaissait plus vite que partout «lilleurs, et il y fit planter des vignes. »

Que sont devenus Charlemagne et ses descendants , nul ne le sait; mais les rejetons de ces vignes sont encore florissants. Le premier soin de l'aubergiste chez qui nous nous installâmes fut de nous offrir une bouteille rudesheimer hinter hausen, ou vin de derrière les maisons. Je le trouvai délicieux , et, comme il supporte parfaitement le voyage, je crois qu'on aurait quelque avantage à l'apporter en Amérique. Il est de beaucoup préférable à ces mélanges alcooliques que nous buvons sous le nom de madère et de xérès.

Je regardai mon hôte pour juger à sa physionomie s'il abusait des dons que la nature avait mis à sa portée. Mais rien dans sa personne n'annonçait un buveur très-déterminé. L'ivrognerie n'est guère commune que dans les pays où le vin est un objet de luxe ; quand il est abondant, on sait en apprécier les avantages sans en faire un usage immodéré. Ceux qui s'enivrent en France, en Alltni,.,;iie eu Italie sont surtout des buveurs d'tau-de-vie. 11 faut vivre dans un pays de vignoble pour connaître les effets salutaires du vin.

Je traversais un jour la baie de Naples à bord de la chaloupe la Divine Pro\iJeiice , la Drvina Providenza, conduite par un équipage de vingt et un hommes. Le patron, avec lequel je naviguais depuis plusieurs semaines , m'adressait diverses questions sur la manière de vivre des Américains, et en particulier des classes laborieuses. Mes réponses produisirent une vive impression parmi les rameurs, et, quand ils m'entendirent affirmer qu'un ouvrier gagnait ua ducat par jour, ils parurent tous disposes à émigrer.

EXCURSION

£ il vino, signore , quale è il prezzo del vino? demanda le

patron.

Je répondis que le vin était parmi nous un objet de Iutc et que les artisans ne pouvaient s'en procurer. A ces mots, un murmure désapprobateur jiarcourut les raiiffs de l'équipage, et personne n'eut plus l'air de vouloir quitter la Uivina Providcnza.

Le Rheinijau (c'est ainsi qu'on appelle la partie du duché de Nassau cil nous venions de débarquer) produit le meilleur vin du Hliin. Les principaux vignobles sont ceux de Jobanni-.berg , Hocliheim, Gcissenheim , Sleinberg et Hudesbeim. Joliannisbcrg appartient au prince de Metternich , et jouit de la plus grande réputation. L'n docteur de mes amis m'a assuré que ce vin soumis à l'analyse contenait moins d'acidité qu'aucun autre. Le vin de Geissenheim , dont les revenus enricliissent le comté d'Ingelheim, est également estimé. Le hocUlieinier des vignes qui avoisinent le village et le rudesheimer de derrière les maisons ont un bouquet esquis.

Rudesheim était une station romaine , et l'on y voit encore des ruines considérables, dont quelques parties ont été restaurées par le propriétaire, le comte d'Ingelheim. 11 est curieux de les étulicr en sortant d'un château gothique. L'avantage me paraît appartenir au Romain, dont les ouvrages inébranlables survivent à ceux du moyen âge.

Après déjeuner nous partîmes pour aller visiter Johannisberg. Si jamais il vous tombe une bouteille de ce vin entre les mains, vous trouverez sur rétiipictte une vignette qui représente assez exactement le château et les vignes. La réputation de ce cru est toute récente, tandis que celui de Hochheim est très - anciennement connu. Ce dernier, avant la révolution française , appartenait à une communauté religieuse qui savait le faire valoir. Je me souviens que , me promenant un jour avec La Fayette dans sa propriété de La Grange, en Brie, je vis des ouvriers en train de pressurer du raisin. Je lui exprimai vivement ma surprise.

— RIon cher ami, me répondit le général, nous faisons du vin ici, mais nous nous gardons bien de le boire.

Les moines de Johannisberg n'imitaient sans doute pas cette conduite, et ils goûtaient amplement le produit de leurs vignobles.

Johannisberg a changé plusieurs fois de propriétaire. (Juehpie temps après mon retour à Pans, le hasard me plaça à table entre le chargé d'affaires de IVassau et le duc de Valmy. Le représentant du petit prince allemand, sachant que j'avais visité sa patrie, me demanda si elle me plaisait. La politesse m'obligeait en tout cas à répondre affirmativement; mais, comme j'avais été réellement enchanté, j'exprimai mon enthousiasme avec chaleur. Je ra'étenJis principalement sur les riches vignobles du Johannisberg. Plus mes éloges redoublaient , plus le diplomate paraissait embarrassé. Sans y faire attention , je pour.^uivais ma harangue , à laquelle il mit un terme en me donnant un coup par-dessous la table.

Il m'apprit au dessert que le Johannisberg ne produisait que des raisins verts pour mon voisin , dont le père avait possédé ce domaine. En 1815 , les alliés avaient enlevé au duc de Walmy le présent fait par Napoléon à Kellermann.

Le prince de Metternich a fait de Johannisberg un séjour magnifique sans somptuosité. 11 ne reste plus de traces d'un ancien couvent. La montagne que le château couronne est escarpée d'un côté, et en forme de cône régulier sur les trois autres faces. Les vignes viennent jusqu'au pied du mur. Le meilleur vin est produit par celles qui sont près de rhabilation, à l'exposition du sud-est. La vue est belle et étendue. L'ombre seule manque à ce site pittoresque ; mais c'est un avantage malheureusement incompatible avec le bon vin.

La plupart des fermiers déclareraient le sol de cette côte impropre à l'agrieullure. Il est blanchâtre, mêlé de pierres et de coquilles. 11 produit en moyenne vingt-cinq foudres de treize cents bouteilles chacune, et le vin des bonnes années se vend cinq dollars la bouteille. J'en achetai une à un domestique moyennant la somme de deux florins. Mais il est probable que je fus attrapé , car ce vin était de qualité très-inférieure à celle de l'excellente boisson que m'avait donnée, pour le même prix, mon hôte du Rudesheim.

— Du Johannisberg j'allai à Bibcrich, petite ville où réside le duc de Nassau pendant l'été. Ce duché occupe le quatorzième rang parmi les Etats de la confédération germanique, ^a population est de deux cent soixante -dix mille habitants, et son contingent de trois mille hommes. La famille régnante descend d'une maison franconienne , dont la branche cadette est la souche des rois de Hollande. Ce petit Etat est une des souverainetés fabriquées en 1806 , et confirmées en 18li par les puissances alliées. On dirait qu'il n'a été institué que pour la surveillance et la bonne administration de quelques vignobles de première qualité.

Le duché de Nassau a été récemment agité par des troubles politiques, quoiqu'il jouisse déjà d'un gouvernement re;>résentatif. On pense généralement, de ce côté de r.\tlantique , que la forme démocratique convient mieux aux petits Etats qu'aux grands. C'est une théorie que je siùs loin de partager , et que les rois européens ont imaginée dans leur iuléiêt personnel.

Les dangers des gouvernements populaires sont les excès du peuple, les erreurs de l'opinion, les prétentions exagérées des masses, qù ne connaissent pas toujours leurs véritables intérêts, et qui ne jugent pas toujours sainement les hommes ni les choses.

Les inconvénients de l'absolutisme sont la prédominance de quelques courtisans et la confiscation des droits de tous au profit des amis du prince.

Or, dans un grand pays, les excès du peuple ne sont jamais universels. Ils ne s'étendent jamais simultanément sur une vaste surface. L'agitation d'une partie de la nation est contre-balancée par la puissance des autres parties, et les gens paisibles finissent toujours par l'emporter sur les perturbateurs.

Dans un petit Etat, des relations de voisinage s'établissent entre le prince et ses sujets, et la familiarité tempère l'absolutisme.

Ainsi, vivant sous un régime démocratique, je voudrais que la liberté formât autour de moi une immense atmosphère oii je la respirerais à pleins poumons.

Soumis au pouvoir dc."pol!que, je voudrais avoir pour maître un roi d'Yvetot. Bien entendu que je me suppose honnête homme; car celui qui voudrait s'élever à Ibrce de bassesse , en sacrifiant tous ses principes, devrait s'attacher à un puissant souverain.

Les petits Etats sont un mal , mais il me semble moindre quind l'autorité y est absolue. A mon sens, les habitants de Nassau feraient bien de conserver ce qu'ils ont, et les Français de chercher mieux.

Le palais de Biberich mérite d'être vu. Il l'emporte incontestablement, sous le rapport du goût et de l'élégance, sur l'hôtel du président des Etats-Unis. Les jardins sont vastes et bien dessinés i\ous avons eu nous-mêmes la preuve qu'ils n'étaient pas exclusivement réservés aux plaisirs du prince; les souverains d'Europe en général abandonnent à leurs sujets la jouissance de leurs domaines.

Au centre du palais de Biberich est une salle circulaire , surmontée d'un dôme et environnée d'une colonnade de marbre indigène. Au moment de notre visite , le duc allait se mettre à table. Sa maison parait tenue comme celle d'un gentilhomme aisé. Elle est calme, et la domesticité n'en est pas nombreuse.

La véritable capitale du duché est Wiesbaden, petite cité, propre , bien bâtie, qui .s'embellit tous les jours. La nature a peu fait pour elle; elle est au fond d'une vallée, ou plutôt d'un trou, où la chileur doit être accablante pendant la canicule. Ses eaux , qui ont quelque renommée, sont à un mille environ de la ville. De la colline où sont les sources descend un ruisseau à peine assez large pour faire tourner un moulin, mais que l'art a transformé. On a formé des cascades, jeté des ponts, amoncelé des rochers, planté des bouquets d'arbres, tracé des sentiers sinueux, et l'on est ainsi parvenu à créer un parc délicieux. Les jardins paysagers, qu'on qualifie de jardins anglais, sont plus communs en Allemagne que dans les Iles-Britanniques. En France, les particuliers seuls les connaissent; mais les promenades publiques ont un aspect froid, monotone et .stérile. Rien n'est moins pittoresque que les boulevards qui régnent autour des murs d'enceinte des villes françaises Les Champs - Elysées de Paris n'ont eux - mêmes aucun charme intrinsèque, et ne valent quelque chose que par leurs accessoires.

Après avoir pris les eaux de Wiesbaden, nous allâmes coucher à Francfort-sur-le-Mein, à l'hôtel du Cygne-Blanc. L'aubergiste nous accueillit avec une excessive politesse, nous donna de bon vin, et nous servit, en Ibonneur de l'Allemagne, un mets indiiyène en grande réputation. C'était une perdrix accommodée avec des choux , des carottes, des navets, etc. C'est la perdrix aux choux des Français, ou plutôt la perdrix à la jardinière,

Francfort-sur-Ic-Mein mériterait qu'on lui consacrât plusieurs jour!!. La cathédrale où l'on couronnait autrefois l'empereur romain ; les églises des réformes; l'hôlel-de-villc et fa collection de portraits des empereurs; le Saaihof, château moderne bâti sur l'emplacement de celui des Carlovingicns , sont des monuments dignes de l'attention du voyageur. Ceux qui cherchent moins à s'instruire <[u'à jouir des agréments de la belle saison , trouvent autour de la ville de riantes promenades.

Je profitai de mon séjour à Francfort pour me mettre au courant des all'aircs du monde , en pass.mt quelques heures dans un de ces salons de lecture qu'où nomme en Allemagne redoutes ou casinos; puis, après un rapide examen des rues de la ville et de ses riants boulevards, je partis pour Darmstadt avec ma caravane. En gravissant une côte, nous signalâmes de loin la ville de Hoinberg, capitale de la principauté de Ilcsse-IIomberg, dont elle compose presque seule le territoire. Le dernier souverain de ce chétif empire a eu l'honneur de s'unir à une princesse du sang royal d'.\nf,letcrro. L'antiquité de sa race a pu seule déterminer cette alliance, puisque la domination que le prince faisait partager à sa femme ne s'étendait que sur une vingtaine de mille sujets.

La ville de Darmstadt est une de celles qui sont conçues sur un plan si vaste, qu'elles paraissent mesquines On se demande pourquoi on y a donné tant de largeur à des avenues dont on atteint l'cxtréoiitë en cinq minutes. A la vérité, on y gagne de l'air et de l'espace.

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