‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 30 sur 280 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Les hommes habitués à une guerre comme celle que nous avons décrite subissent rarement en campagne l'inQuence des sentiments tendres. Néanmoins, pendant les incidents que nous allons rapporter, plus d'un cœur fut dans le fort avec Mabel, et plus d'un soldat aurait mangé de meilleur appétit si le sergent n'avait été si près de sa fin.

Chemin faisant , l'Eclaireur fut abordé par Muir, qui désirait avoir avec lui un entretien particulier. Le quartier-maître avait cet air d'extrême politesse qui dénote presque toujours la fourberie. En effet , si la phrénologie et la physiognomonie sont des sciences imparfaites, il n'en est pas moins certain qu'à défaut d'actions patentes, le signe le plus infaillible de l'hypocrisie est la multiplicité des sourires inutiles et la surabondance des paroles mielleuses. Muir était remarquable par un exPès de politesse, mais son accent écossais et ses idiotismes nationaux lui donnaient une apparence de franchise. Il avait dû son avancement à sa longue déférence pour Duncan de Lundie, qui, trop fin pour en être la dupe , faisait d'involontaires concessions aux flatteurs dont il suspectait cependant la sincérité.

— Mon très-cher ami, dit Muir , je vous aime cent fois davantage depuis ces derniers événements. Vous avez mis le sceau à votre réputation, et vous pouvez reposer le reste de vos jours. Mariez-vous sans délai, mon camarade. Vous aviez en moi un rival, vous le savez; mais j'abandonne la partie, et je souhaite que vous réussissiez auprès de Mabel Dunham.

— Voilà, quartier-maître, une générosité à laquelle je ne m'attendais pas.

— Oui , mon garçon , vous aviez en moi , je puis le dire , un rival formidable, qui n'a jamais fait la cour en vain, et qui a eu cependant cinq femmes. Lundie m'accuse d'en avoir eu quatre , et je lui oppose des dénégations ; mais il ne se doute pas qu'il est au-dessous de la vérité. Eh bien I je renonce à tous mes avantages; et si l'honnête sergent survit, je me charge de lui parler pour vous.

— Je vous remercie, quartier-maître , mais je n'en ai pas besoin. L'affaire est aussi certaine que peut l'être une affaire en temps de guerre, puisque j'ai le consentement de Mabel et de son père. Hélas ! le pauvre homme ne verra pas la réalisation de ce qu'il désire depuis si longtemps.

— Il aura du moins la consolation de savoir que ses vœux sont accomplis. C'est une grande douceur pour les mourants de savoir que les personnes aimées qu'ils laissent sur la terre seront convenablement établies. Toutes mes défuntes ont exprimé ce sentiment.

— Et leur attente n'a pas été trompée , quartier-maître.

— Vous me raillez, mon camarade, mais je ne vous en veux pas. Je ne vous chercherai point querelle pour une plaisanterie; mais vous comprenez aisément, mon cher guide, qu'un pauvre diable qui perd une semblable fiancée a besoin d'un dédommagement.

— C'est tout naturel, répondit l'Eclaireur. Je sens moi-même combien la perte de Mabel m'aurait été pénible.

— Elle l'est aussi pour moi, mais vous pouvez m'aider à la supporter, (u me rendant un service. Quoique investi d'une commission du roi ,

j'ai suivi l'expédition en qualité de volontaire , tandis qu'un simple sergent en avait le commandement. Je me suis résigné pour diverses raisons, quoique brûlant d'impatience, au moment oîi nous combattions pour les droits du pays et l'honneur de Sa Majesté...

— Quartier-maître , interrompit le guide , vous êtes tombé si vile entre les mains de l'ennemi, que votre conscience doit être apaisée làdessus. Le mieux est de n'en pas parler.

— Je suis de votre avis, mon brave ; maïs maintenant que le sergent est hors de combat, ne trouvez-vous pas pénible de laisser un caporal à la tête d'une troupe victorieuse. Les fleurs qui prospéreraient dans un jardin se fanent dans une terre en friche, et je songe à réclamer l'autorité qui appartient à mon grade. Les soldats ne feront aucune objection, et quant à vous, mon cher ami, maintenant que vous avez de la gloire, une jolie femme et la conscience d'avoir fait votre devoir , j'espère que vous ne vous opposerez pas à mes projets.

— Personne ne vous disputera le droit de commander les soldais du 55«, lieutenant , quoique certains hommes pussent être disposés à ne pas obéir à un prisonnier de guerre délivré par leurs mains. Je crois toutefois que vous ne rencontrerez aucune résistance.

— C'est ce que j'espère, et, quand je ferai mon rapport sur la défense du fort et les opérations générales, je n'oublierai pas d'y consigner vos exploits.

— Laissez de côl'' mes exploits, quartier-maître! Lundie sait ce que je suis dans les bois, .'i dans une citadelle, et notre général en chef le sait encore mieux que lui. Ne vous occupez pas de moi, et arrangez votre histoire à votre guise , en ayant soin seulement de rendre justice au père de Mabel.

Muir parut satisfait, et dès qu'il 'eut rejoint ses compagnons, il prit pour la première fois l'autorité qui lui était due. Il annonça au seul caporal qui eût survécu qu'il croyait devoir commander en vertu de sa commission , et ce changement de dynastie ne causa dans la troupe aucun mouvement insurrectionnel. L'état du sergent Dunham motivait suffisamment son remplacement.

Pendant ce temps, le capitaine Sanglier s'occupait de son déjeuner avec la résignation d'un philosophe , le sang-froid d'un vétéran , l'industrie d'un Français et la voracité d'une autruche. Ce personnage était depuis environ trente ans dans la colonie. Une constitution de fer, une insensibilité complète, une certaine adresse bien faite pour diriger des sauvages et un courage indomptable l'avaient fait remarquer du géncrnl eu chef, qui l'avait mis à la tête des opérations militaires de ses alliés indiens. Il avait dès lors pris le litre de capitaine , et s'était identifié avec ses nouveaux compagnons , grâce à cette flexibilité qui caractérise ses compatriotes. Dans les expéditions qu'il avait conduites, il avait tâché de réprimer les fureurs des Iroquois, et les avaient alimentés d'un autre côté , en mettant à leur service les ressources de la civilisation. Il concevait des entreprises, qui par leur importance et leurs résultats dépassaient de beaucoup la politique ordinaire des Indiens, et il s'efforçait ensuite de diminuer les maux dont il était l'auteur. Quoiqu'il ne fût pas homme à manquer un succès par les scrupules d'une délicatesse inopportune, jamais non plus on ne l'avait vu abuser des faveurs de la fortune, ou se la rendre contraire en se livrant à d'inutiles cruautés. Cependant, comme son nom était inévitablement mêlé à tous les excès commis par ses bandes , on le regardait, dans les provinces américaines , comme un misérable , avide de sang, dont le plus grand bonheur était de torturer les innocents et les faibles. Les sobriquets de Sanglier et de Cœur-de-Pierre attestaient l'épouvante qu'il inspirait généralement.

La rencontre de l'Eclaireur et de Sanglier eut quelque rapport avec la célèbre entrevue de Blucher et de Wellington. Les deux guerriers se regardèrent d'abord sans parler pendant plus d'une minute ; chacun d'eux sentait qu'il avait devant les yeux un formidable ennemi; et tout en s'imposant le devoir de le traiter avec égard, ils comprenaient qu'ils étaient divisés par les idées aussi bien que par les intérêts. L'un servait pour de l'argent et des grades ; l'autre parce que le hasard avait jeté sa vie dans le désert, et que sa terre natale avait besoin de ses bras et de son expérience. Le désir de s'élever au-dessus de sa position^ présente n'avait jamais trouDlé la tranquillité de l'Eclaireur. Il n'avait conçu d'idées ambitieuses qu'après avoir connu Mabel , et il avait un moment rêvé au moyen de la faire parvenir à un rang supérieur. Mais sa simplicité naturelle avait bientôt repris son empire, et il avait pensé avec raison que ce n'était pas l'humilité de sa fortune qui empêcherait la jeune fille de l'accepter pour mari. Il respectait le Sanglier comme un brave guerrier, et pour croire tous les propos qu'on tenait sur lui, il avait trop de celte impartialité qui résulte de la pratique, car les hommes les plus disposés à juger d'une chose en fanatiques, sont ceux qui ne la connaissent pas. Cependant le guide ne pouvait approuver les calculs égoïsles, les cruautés froidement préméditées du capitaine, et la manière dont il oubliait la nature de blanc, pour prendre exclusivement le caractère d'un homme rouge.

D'un autre côté , le capitaine Sanglier ne pouvait comprendre les motifs qui dirigeaient la conduite de l'Eclaireur, dont il connaissait le désintéressement , la droiture et la sincérité. U avait même été parfois induit en erreur par ces qualités , en vertu de l'axiome qu'un diplo-

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L'ONTARIO

mate garde mieux ses secrets en agissant avec franchise qu'en employant la ruse et la dissimulation.

Lorsque les deux héros se furent regardés de la manière ci -dessus mentionnée, le Sanglier porta la main à son chapeau; car l'existence grossière qu'il menait n'avait pas entièrement détruit la politesse qu'il devait à son éducation première et cette apparence de bonhomie qui semble innée chez un Français.

— Monsieur l'Eclaireur, dit-il dans un anglais entremêlé de mots de sa langue , un militaire honore le courage et la loyauté. Vous parlez iroquois ?

— Oui, répondit naïvement le guide; je comprends le langage des reptiles, mais il n'est pas de mon goût. Selon moi, monsieur Cœurde-Pierre, partout oii vous trouvez un Mingo vous êtes eu face d'un coquin. Sans vous o£fenser, vous fréquentez bien mauvaise compagnie.

— Vous êtes trop bon , monsieur, repondit le Français, qui, comprenant avec difficulté , était disposé à croire qu'on lui adressait un compliment ; vous êtes trop bon , mais un brave est toujours comme ça... Qu'est-ce que cela ? que fait ce jeune homme?

Le capitaine Sanglier indiqua du geste Jasper, qui, placé de l'autre côté du feu, venait d'être saisi brusquement par deux soldats d'après les ordres de Muir.

— Qu'est-ce que cela? cria le guide en s'avar^ant et en montrant aux deux satellites une puissance musculaire i. r /ntestable. Qui a le cœur de maltraiter Jasper Eau-Douce? qui a l'audace de lui lier les bras sous mes yeux ?

— C'est moi qui le commande , répliqua le quartier-maître , et je suis responsable de mes actes. Vous ne vous permettrez pas de contester la légalité des ordres donnés aux soldats du roi par un homme muni d'une commission royale.

.— Je contesterais les paroles du roi en personne s'il prétendait que Jasper mérite une pareille injure. N'est-ce pas lui qui a sauvé nos têtes ? n'a-t-il pas prévenu notre défaite et assuré notre victoire ? Lieutenant, si c'est là le premier usage que vous faites de votre autorité , je ne la respecterai pas.

— Cela sent l'insubordination, répondit Muir; mais on peut passer bien des choses à l'Eclaireur. 11 est vrai que Jasper a paru nous servir dans cette affaire, mais il ne faut pas oublier ce qui s'est passé. Le major Duncan n'a-t-il pas dénoncé ie jeune homme au sergent Dunham? n'avons-nous pas vu clairement que nous étions trahis ? n'est-il pas naturel de croire que Jasper était le traître ? Ah! cher guide , vous ne serez jamais ni un grand homme d'Etat, ni un grand capitaine, si vous vous laissez abuser par les apparences. Vous ignorez que l'hypocrisie est un vice encore plus commua que l'envie et que c'est le ilcau de la nature humaine.

Le capitaine Sanglier haussa les épaules, et regarda alternativement le quartier-maître et Jasper d'un air étonné.

— Je m'inquiète peu de vos grandes phrases, repartit l'Eclaireur. Jasper Eau-Douce est un brave garçon, un homme honnête et loyal, et aucun soldat du cinquante-cinquième ne mettra la main sur lui sans les ordres de Lundie tant que je pourrai l'empêcher. Vous pouvez avoir de l'autorité sur vos soldats, maître Muir, mais vous n'en avez aucune sur Jasper ni sur moi.

— Bon, dit le Sanglier d'une voix qui partait à la fois du nez et de la gorge.

— Vous ne voulez donc pas entendre la raison, l'Eclaireur? Vous n'avez pas oublié nos délibérations , et voici une circonstance aggravante. Voyez ce morceau d'étaminc, il a été trouvé par Mabel Dunham sur la branche d'un arbre de cette île, une heure avant l'attaque de l'ennemi, et si vous vous donnez la peine d'examiner le ballant du pavillon du Véloce , vous verrez que cette étoffe en a été coupée. Jamais preuve ne fut plus concluante.

— Ma foi, c'est un peu fort ceci, grommela le Sanglier entre ses dents.

— Ne me parlez pas de pavillon et de signaux lorsque je connais le cœur, poursuivit le guide. Jasper a de la probité, et c'est une qualité qui doit inspirer le respect. Eloignez-vous ou nous aurons recours aux armes. Nous verrons qui l'empoilera de vous avec vos gens du S.')"", ou de Jasper avec son équipage, le Serpent, et le tueur de daims. Vous évaluez trop haut vos forces, lieutenant Muir, et trop bas la sincérité de Jasper.

— Très-bon!

— Il faut donc que j'entre dans des explications, reprit le quartiermaître; le capitaine Sanglier que voici, et le brave Tuscarora Têtede-Flèche, m'ont appris que cet infortuné jeune homme était le traître. Après un pareil témoignage vous ne pouvez vous opposer à ce que je lui inflige un châtiment aussi légitime que nécessaire,

— Scélérat, murmura le Français.

— Le capitaine Sanglier est un brave soldat, interrompit .Tasper, et il ne voudra pas calomnier un honnête marin. Y a-til un traître parmi nous, capitaine Cceur-de-Pierre?

— Oui, ajouta Muir, qu'il parle, puisque vous le désirez, malheureux jeune homme ! Que la vérité soit connue, et puissiez vous échapper au dernier supplice, quand une cour se sera assemblée pour juger vos méfaits! Qu'en dites-vous, capitaine? Y a-t-U un traître parmi nous?

— Oui, oui, monsieur, bien sûr.

— C'est trop de mensonges, dit Téte-de-Fièche d'une voix de tonnerre : où sont mes guerriers? où sont les chevelures anglaises?

En disant ces mots par un mouvement dont il ne fut pas maître, il frappa Muir à la poitrine avec le revers de sa main. Le lieutenant ne manquait ni de courage ni d'un certain sentiment d'honneur. 11 regarda ce geste violent comme un coup, et recula d'un pas en étendant la main vers un fusil. Sa conscience s'était soudain réveillée ; il était livide de rage, et sa physionomie révélait les plus sinistres intentions. Mais Tête-de-Flèche le prévint; il lui lança un regard farouche, saisit dans sa ceinture un couteau qu'il y avait caché, et le plongea jusqu'au manche dans le corps du quartier-maître. Celui-ci tomba aux pieds du capitaine Sanglier, sur lequel il fixa les yeux hagards d'un homme surpris par la mort.

Le capitaine Sanglier prit une prise de tabac et dit d'une voix calme en haussant les épaules :

— Voilà l'affaire finie , mais ce n'est qu'un scélérat de moins.

Ce meurtre n'avait pu ni être prévu ni être empêché. Lorsque Tètede-Flèche s'élança dans les taillis en poussant un cri , les blanc» étaient trop stupéfaits pour ie suivre. Chingachgook avait plus de sangrfroid , et les buissons s'étaient à peine refermés derrière le Tuscarora qu'ils se rouvrirent pour livrer passage au Mohican.

Jasper Western parlait couramment français, et il avait compris les paroles du Sanglier.

— Parlez, monsieur, dit-il , suis-je le traître?

— Le rwilà, répondit l'impassible Français. C'est notre espion, notre agent, notre ami. Ma foi, c'était un grand scélérat : voilà!

Tout en parlant, le capitaine s'inclina ver» le cadavre et mit la main dans la poche du quartier-maître d'où il tira une bourse. Il en vida le contenu sur le sol , et plusieurs doubles louis roulèrent du côté des soldats qui s'empressèrent de les ramasser. L'aventurier jeta la bourse avec mépris, et pour goûter la soupe qu'il s'était préparée suivant les règles de l'art. La trouvant à son goût il se mit à déjeuner avec une indifférence qu'aurait enviée l'Indien le plus stoïque.

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