‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 31 sur 280 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Le lecteur doit s'imaginer aisément les circonstances qui suivirent la mort de Muir. Pendant que les soldats mettaient son corps à l'écart et le couvraient décemment d'une redingote, Chingachgook revint silencieusement prendre sa place auprès du feu , mais l'Eclaireur et le Sanglier remarquèrent qu'il avait une chevelure toute saignante à la ceinture. Ils ne lui adressèrent aucune question, et le Français, quoique parfaitement convaincu que Tête-de-Flèche avait succombé, ne manifesta ni curiosité ni émotion. Il continua à manger sa soupe comme s'il eût déjeuné dans des circonstances ordinaires. 11 y avait un peu de fanfaronnade dans cette indifférence imitée des Indiens; mais elle était plutôt le résultat de l'habitude, de l'endurcissement et de l'empire que le capitaine avait acquis sur lui-même.

Quoique aussi calme en apparence, l'Eclaireur fut vraiment ému. Il détestait Muir, dont la civilité doucereuse était en contradiction avec sa propre nature si franche et si naïve; mais tout accoutumé qu'il était à de pareilles scènes, il avait été troublé du spectacle de cette mort violente, et il avait été surpris d'appendre que Muir trahissait. 11 interrogea là-dessus le capitaine Sanglier, et comme celui-ci n'avait aucun motif pour garder le secret , maintenant que l'agent était mort, il lui révéla les détails suivants, qui serviront à éclaircir quelques particularités de notre récit.

Peu de temps après l'arrivée du 55" sur les frontières, Muir avait offert ses services aux Français en se vantant de son intiniilé avec Lundie, et des moyens qu'il avait de fournir des renseignements précis. Ses conditions avaient été acceptées , et le Sanglier avait eu plusieurs entrevues dans les environs du fort de l'Oswego, où il av.iit même passé une nuit entière. Tète-de-Flèche avait favorisé ces communications, et la lettre anonyme envoyée au major Duncan avait été écrite par Muir, transmise à Frontenac, recopiée et répétée par le Tuscarora qui revenait de remplir cette mission quand il fut arrêté par le Véloce.

Il est à peine nécessaire d'ajouter que le quartier-maître avait révélé la position de l'île, et qu'il voulait sacrifier Jasper pour s'assurer l'impunité. Il avait consenti, moyennant une forte somme, à accompngner le détachement conhé au sergent Dunham, afin de donner des signaux aux assaillants.

Le goût de Muir pour le beau sexe était une faiblesse naturelle , et il aurait épousé Mabel comme toute autre femmç disposée à accepter

L'ONTARIO

sa iiwin; ninia sa passion pour elle était exa-^érce à dessein, el lui serviiit (le préto\!e pour s'altacbei' à l'cxpé.lition, sans assumer la rcspons;!!)ilitc d'une défaite.

Le c:ip:taine Sanglier aoconiprign i ses expIîc:itions de rires sarcasliques, et termina eu tendant la miin au g'iide , auquel il dit :

— Touchez là ; vous êtes honné'e , et c'est •beaucoup Nous prenons des espions comme on prend médeiine, pour notre bien; mais je les déleste, loucluz là!

— Volontiers, répliqua le guii^e, cnr vous êtes un valeureux ennemi. Vous avez eu, il est vrai, des rapports avec des traîtres;, mais je suppose que cela tient essentiellement aux exigences du service militaire. Je vous dirai franchement, toutefois, que j'aime mieux que ce soit vous que moi qui ayez cette atfdire sur la r<':,bcience. Quelle infariîie! conspirer contre son pays, ses c?.niarades et le Seigneur! Le corps de ce pcrfiile ne déshonorera pas le sol anglais. Au lieu de le porter à Lundie. je l'inhumerai ici sur le ihràlre de ses complots, et sa trahison sera inscrite sur sa pierre lumulaire. Jasper, un mot, s'il vous plaît!

L'Eclaireur emmena le jeune homme à part, et lui serrant la main, il lui dit les larmes aux yeux :

— Vous me connaissez, Eau-Douce; je n'ai jamais cru un seul moment les calomnies qu'on dirigeait contre vous; mais j'avoue que j'étais loin de soupçonner le quartier-maître.

— Un homme qui tenait une commission de Sa iMajcsté ! s'écria Jasper.

— C'est peu de chose , mon ami , c'est peu de chose. Tl tenait de Dieu une commission pour agir avec équilé, pour se bien conduire avec sts semblables, et il a manqué terrildumcnt à son devoir.

— Et il feignait d'aimer Mabel !

— C'était certes une scélératesse : l'homme qui trompe une femme ne peut être qu'un métis ayant du sang iroquois dans les veines, car le Seigneur a créé les fdibles pour que nous gagnions leur amour à force de services et d'all'ections. C'est ainsi, je 1 espère, que j'ai obtenu celui de .Mabel ; elle m'accorde sa main, d'après le vau de son père mourant. Hélas, Jaiper, je suis peut-êlre indigne de cette charmante enfant.

Eau- Douce fut presque sulfoqué en apprenant cette nouvelle : ses joues devinrent d une pâleur mortelle ; ruais il parvint à réprimer tout autre symptôme d'émotion, et il eut la force de répondre d'un ton ferme :

— Ne parlez pas ainsi , mon cher guide , vous seriez digne d'une reine.

— Selon vous, mon garçon. Il est vrai que je sais tuer au besoin un daim ou un Iroquois; je s.iis avec assurance les sentiers de la forêt, et je sais lire dans les étoiles. Sans doute je fournirai à IMabel du gibier et du poisson en abondance; mais trouvera-t-elle en moi une instruction, des idées et une conversation sutli^ante? J'ai les manières un peu rudes, et je suis assez vieux po"r être son père. Je m'éloune quelle n'ait point songé à un homme plus jeune , à vous par exemple.

— A moi ! s'écria lasper d'une voix dont il dissimulait avec peine le tremblement. Qu'ai-je pour plaire à Alahel Dunbajji? J'ai tous les iléfauts que vous vous reprochez à vous-mèifie, sans aucune des qualités qui vous font respecter même des généraux.

— C'fst possible; mais avouez que c'est le hasard seul qui a tout fait. J'ai guidé des femmes dans les bois, j'en ai connu d'aulrts dans les forts, mais jamais je n'avais éprouvé une véritable inclination avant d'avoir vu Mabel Dunbam. Le pauvre sergent avait jeté les yeux sur moi pour sa fille; mais après l'avoir vue, je n'ai pas eu besoin d'encoursgemtnt pour penser à elle jour et nuit. J'ai de la vigueur et de la résolution, comme vous le saviz, et cependant je crois que je tomherais dans le marasme si je perdais iMabel Duubam.

— N'en parlons plus, dit Jasper, Vous êtes digne de Mabel, et Mabel est digne de vous; vous l'aimez et elle vous aime; son père vous a désigné. C'est une affdire qui ne regarde per:)Onue.

A ces mots. Jasper serra la main de son ami, et retourna lentenunt vers le feu, sans savoir pour ainsi dire oii il allait. En cet instant même. Cap. qui avait assisté son beau frère mourant, et qui ignorait ce qui s'était passé depuis la capitulation, s'approcha tristement du groupe. Il n'avait plus son air dogmatique et hautain , et son altitude exprimait une rêveuse mélancolie.

— Messieurs , dit-il , la mort de mon beau-frère est proche. Il est sur le point de filer son câble, et pourtant, il le tient par le bon bout, comme s'il était décidé à ne jamais le laisser sortir de l'écubier. C'est l'an;our de sa fille qui le retient ici-bas ; mais puisqu'il se trouve obligé de faire le grand voyage, il vaudrait mieux pour Itù qu'il fiit déjà parti.

— Vous ne voudriez pas le tuer avant son heure, répondit le guide d'un ton de reproche. La vie est douce , même pour les vieillards , et j'ai vu des gens y tenir d'autant plus qu'elle avait moiixs de valeur réelle.

Cap était loin de vouloir hâter h fin de son heau-frère ; tout ce qu'il «i^sirait, c'était que le sergent fût délivré promptement de son incer-

titude et de ses souffrances. I 'gèrement choqué de l'interprétation donnée à ses paroles, il répondit avec une certaine aigreur :

— Vous avez trop de bon sens, l'Eclnrenr, pour reprendre un homme dont l'affliclinn dérange les facultés. Le sergent Uunhain est mon l'cau-frère et mon ami , autant qu'un militaire peut être l'ami d'un marin. Je n'ai donc aucune mauvaise intention, en souhaitant qu'après une existence d'une longueur raisonnable il aille occuper une cabine dans les cieux. Mais oii est le quartier -maitrc? Il serait bon qu'il eût un entretien avec le pauvre sergent.

— Je partage votre opinion, maître Cap; malheureusenient , voyant que le sergent Ounham se préparait à un long voyage , le quartiermaître s est liàté de prendre les devants Je crois toutefois qu'ils suivent tous deux des routes si différentes , qu'ils ne se rencontreront jamais.

— Expliquez - vous p' us clairement, mon ami,di, le vieux marin étonné. Je ne vois pas le lieutenant Muir , et je le crois incapable de s'être enfui, maintenant que la bataille est gagnée.

— Tout ce qui reîle de lui est sons cette redingote, répondit le guide, et il raconta brièvement la mort du quartier-maître. Le Tuscarora, ajouta-til, a été aussi promptement meurtrier qu'un serpent à sonnette. J'ai vu plusieurs exemples de ces emportements des sauvages, mais je n'ai jamais vu un homme trépasser d'une manière plus inattendue, et dans un moment plus défivorable à son salut. Le souffle s'est arrête sur sf s lèvres en même temps que le mensonge , et son àine s'est envolée à rinstant même où elle déployait toute sa perversité.

Cap écouta la bouche bénite , et toussa à plusieurs reprises pour dégager sa poitrine oppressée.

— On n'e.st pas à l'aise, dit-il, au milieu de l'eau douce et des sauvages, et il me larde d'en être débarrassé. Je me rappelle maiulenant que j'ai élé surpris de voir un olûcier S2 s .uver à la première alerte dans une caverne des rochers. E-it-il po.^sible qu'il nous ait trahis, et qu'il ait vendu son pays à un grcuin de Français!

Le capitaine Sanglier ôta son chapeau avec une gravité ironique, et répondit au compliment par une expression de dédaigneuse politesse, que le vieux marin ne remarqua pas. Mais le guide avait trop de courtoisie naturelle pour ne pas relever les paroles de maître Cap.

— i\e dites pas de mal des Français, reprit-il ; ils ont une autre langue que la nôtre, ils vivent sous un aulre gouvernement, mais ce sont des hommes comme nous, et ils montrent à l'occasion des sentiments humains.

Le capitaine Sanglier salua de nouveau, mais avec un sourire amical. Néanmoins, trop philosophe pour faire attention a ce que pouvait dire un homme de l'espèce de Cap , il acheva son déjeuner sans prendre aucune part à la conversation.

— Je venais principalement pour m'embaucher avec le quartiermaître, poursuivit Cap après avoir observé q lelque temps la pantomime de l'oflieier français. J'aurais désiré savoir quel devait être le successeur de raou beau- frère?

— Ce sera sans doute, dit le guide, le caporal qui commandera les di'liris fatigués et découragés de notre détachement La tàclie n'est pas difficile. Enterrer nos morts, brûler le blockhaus et les cabanes et nous en aller , voilà tout ce que nous avons à faire , car rester dans l'île h présent qu'elle est connue des Français, ce serait mettre sciemment la main dans un piège à loups.

— Songeons donc à mon p.i:!vrc beau-frère , reprit Cap, ne le bissons pas partir sans prendre congé de lui. AiHons le à démarrer, maître Eclaireur. En définitive, la mort est une circonstance d'autant plus essentielle, que nous devons nous y soumettre tct ou tard.

— Vous dites vrai, Eau-Salée, vous dites vrai; et c'est pour cette raison que, selon moi , il faut se tenir toujours prêt. J'ai souvent pensé que le plus heureux était celui qui n'avait rien à regretter au moment suprême. iMoi qui ne suis q'i'un simple guide , un humble chasseur, moi qui v.c pnssè le pas un pouce de terrain , quand j'ai les cieux sur ma Icte et lés feuilles sèches sous mes pieds, je marche aussi fièrement que si j'étais maître du monde. Que me faut-il de plus? A l'exception de Mabel Dunh nu , je puis emporter avec moi tout ce que j'aime sur la terre. Rien ne m'empêche de faire tenir mon tueur de daims dans ma bière; nous sommes exactemcirt de la même taille. Qu'on place en outre sous ma tête un sac contenant la pipe que le Serpent m'a donnée, avec quelques souvenirs de peu de valeur,' que j'ai reçus des voy.igeurs; et je serai prêt à la minute, quand l'ordre viendra de se mettre en marche.

— C'est juste comme moi , répondit le marin pendant que tous deux s'avançaient vers le blockhaus. Que de fois , sur le point de faire naufrage , je me suis dit : Je per irai la vie , mais non ma forlime , et c'est une grande consolation. J'ai remarqué dans mes voyages que. lorsqu'un homme avait mis sous clef des dollars dans un coflre, il enfermait son cteur avec eux. Au>si, pour tenir toutes mes parties vitales à kur place , je porte dans ma ceinture tout ce que je possède.

— Ma foi , maître Cap , je ne m'inquiète pas pour ma part des monnaies d'or ou d'argent. Il ne m'est arrivé qu'une seule fois duraut la

L'ONTARIO

dernière paix de chasser deuï ^tësde suite et de ramasser tant de pellelerics que je commençais à sentir l'amour de la ))ropriété. Je ne l'ai plus aujourdbui, et ma'seule crainte , en «'pousant IMabel, c'est de le voir ranimé par l'envie de lui procuitr des douceurs.

— Vous êtes un vrai philosophe , l'Eclaircur, et je dirai même un peu chrétien.

— Je chercherais querelle à l'homme qui dirait le contraire, car je tiens au christianisme comme à toutes les qualités des blancs. A mes yeus , un blanc se déshonore en n'étant pas chrétien , de même qu'une peau rouge en ne croyant pas aux heureux territoires de chasse, le liens compte de la dil'terence des traditions, et je prétends qu'un bon Delaware est un bon chrétien , mcmi; quand il n':i pas été baptisé par les Moraves. Je raisonne souvent là-dessus avec le Serpent, qui pense à se convertir.

— Quoi! interrompit Cap, que diable veut-il aller faire dans les églises avec toutes les chevelures qu'il porte autour du corps?

— Ne vous faites pas de fausses iiiécs , ami Cap. Il obéit à son ëdution , à ses lois , à ses traditions ; mais il ne faut pas le condamner parce que vous ne le comprenez pas. Reifardez autour de vous et ditesuioi pourquoi vous voyez, ici des arméis blanches, là des guerriers rouges ou noirs ? Tout cela a été ordonné dans un but spécial que nous ignorons, et il ne nous appartient pas de juger les gens d'une autre couleur.

— Vous devez avoir beaucoup lu, répondit Cap, pour arriver à faire ces réflexions. A quelle secte appartenez-vous ?

— Que voulez-vous dire?

— Quelle église fréquentez-vous ?

— Regardez autour de vous et décidez vous-même. Je suis maintenant à l'église ; je mange, je bois , je dors à l'église. La terre est le temple du Seigneur et je ne cesse de l'y adorer. Je suis chrétien et je mourrai dans ma foi. Les Moraves ont essayé de m'attirer à eux ; un des chapelains du roi m'a poursuivi de ses prédications , et un missionnaire de Rome que je guidais dans la forêt a eu avec moi de longues conversations ; mais je leur ai rivé leur clou à tous. Je ne suis ni morave , ni anglican , ni papiste ; je suis chrétien.

— Eh bien ! maître Eclaireur, je crois qu'un mot de vous peut relever le sergent; nous voici au blockhaus, entrons et disons-lui un dernier adieu.

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