CHAPITRE
Henry Hurry pensait plus aui charmes de Judith Hutterqu'k ceui du Glimmerglasset dupaysage qui l'environnait. Après s'êtreconvaincu que rien ne manquaitdanslecanot, il appela son compagnon pourse mettre en roule à la recherche de la famille. Préalablement au départ, il parcourut à l'aide d'une mauvaise longue-vue la ligue nord de la rivière et tous les recoins, les criques, les caps, de préiéreuce aux lisières des bois.
C'est comme je le pensais, dit-il, déposant sa lunette;^ le vieux
bonhomme a pris sa course vers le sud, abandonnant le château à sa propre défense. Nous sommes certains qu'il n'est pas de ce côté, nous n'aurons donc pas de peine à descendre le fleuve et à le dépister dans
son antre. , , , , , ,
Que peut faire maître Hutter sur ce lac? demanda le chasseur qui
suivit son compagnon dans le canot ; c'est à mes yeui une solitude oii tout chrétien doit ouvrir son âme, et livrer ses pensées à l'adoration du Créateur.
\ou5 oubliez vos amis les Mingos et tous les sauvages des possessions françaises. 11 n'y a pas un point sur ces terres oii ces coquins remuants ne viennent fureter. Oiiest le lac, le nusseau, qu'ils n'aient découverts et bientôt ensanglantés ? . ,, • Us ont une bien mauvaise réputation, c'est vrai, ami Hurry, quoique je ne les aie pas encore rencontrés sur le sentier de la guerre. M.iis je ne dois pas que ce délicieux endroit soit connu de ces pillards. Les Delawares m'en ont fait une telle peinture que je les crois de vrais mécréants.
Et vous pouvez le croire en toute confiance , ainsi que de toute
autre tribu sauvage que vous rencontrerez.
Le chasseur protesta en faveur des Delawares, et leur dispute continua sur les distinctions à faire entre les visages pâles et les Peaux- Roupes, tout en dirigeant le canot dans la descente. Hurry conservait les préjugés et les antipathies des chasseurs blancs, qui trouvaient dans les Indiens des concurrents redoutables, et de plus des ennemis à combattre. 11 parlait haut, déversait des injures, et argumentait peu. Le chasseur, d'un autre côté, montrait un caractère tout diflérent. La modération de ses expressions, la netteté de ses aperçus, prouvaient chez lui un vif désir de rendre justice, et d'éviter les sophismes pour soutenir un argument ou combattre un préjugé.
Yous conviendrez, Nathaniel , qu'un Mingo est plus qu'à moitié
diable s'écria Hurry reprenant la discussion avec une ardeur qui approchait de la férocité ; et vous aurez de la peine à me faire croire que la tribu des Delawarr^ n'est composée que d'anges. 11 est certain que les blancs ne sont pas sans défauts , mais ils valent cent fois mieux que tous les Indiens du monde; ainsi tombe votre argument. Mais voici ce que j'appelle raisonner. Il y a sur la terre trois couleurs d'hommes, la blanche, la noire et la rouge. Le blanc est la première couleur, donc l'homme blanc est le meilleur; le noir vient ensuite et semble avoir été créé pour servir le blanc ; puis le rouge vient en dernier pour prouver que les hommes de cette race n'ont jamais été compris que comme une imperfection des deux premières espèces.
Dieu les a faits tous les trois semblables, Hurry.
Semblables? Est- ce qu'un nègre ressemble à un blanc : qu'ai-je
de commun avec une peau rouge?
— Vous vous emportez sans me laisser achever. Dieu nous a tous créés blancs, noirs et rouges, et il avait sans doute ses intenlious en nous donnant ainsi des couleursdilTérentes ; toutefois il nous a donné à peu près à tous les mèmessensations. Jene nierai pas que chaque race possède ses dons particuliers. Un homme blanc est chrétien, il vit en société, taudis que le peau-rouge habite les déserts. Ce qui est un crime pour le blanc, scalper les morts, est une vertu cliiz un Indien. Puis les blancs n'entraînent pas leurs femmes et leurs enfants ii la guerre. C'est cruel, j'en conviens; mais chez les Peaux Uouges, c'est l'usage.
Cela dépend de l'ennemi a qui l'on a affaire. Quau'. a scalper ou
écorcher un sauvage, je n'en fais pas plus de cas que de couper les oreilles des loups pour la prime , ou de dépouiller uu ours de sa fourrure. Et d'ailleurs n'est-ce pas patf..ilement légal, puisque le gouverneur a établi une prime pour chaque chevelure de sauvage comme pour les oreilles de loup ou les tètes de corbeau ?
— Et c'est une honte, Hurry. Les Indiens eux-mêmes en déduisent que nous ne valons pas mieux qu'eux. Tout ce que fout les blancs est loin d'être chrétien; et s'il y a parmi les Indiens des tribus naturellement perverses et méchantes, on trouve parmi l«'S blancs des nations qui ne valent pas mieux. En état de guerre loyale, comme nous y sommes depuis quelque temps, nous devons comprimer nos s^ùments
de compassion , quant & la vie; mais, dès qu'il s'agit de scalper, c'est bien différent.
— Ecoutez un peu la raison, Tueur-de-Daims, et dites moi s'il est possible que la colonie fasse une mauvaise loi. Cne loi ne peut pas être illégale pas plus que la vérité ne saurait être le mensonge.
— Ceci sonne raisonnablement à l'oreille, et iiourlant il n'est rien de plus dér.iisonnable. Les lois ne viennent pus toutes de la même source. Dieu nous a donné les siennes; il y en a qui viennent de la colonie, et d'autres nous sont transmises par le roi et le parlement. Lor~que les lois de la colonie ou même celles du roi sont contraires à celles de Dieu, elles sont injustes et ne devraient pas être obéies. Mais à quoi bon discuter? chacun a sa manière de voir et de penser. Soyons plutôt attentifs à chercher votre ami Tom Flottant et à ne pas passer l'endroit oii il est caché le long de ces bords fertiles.
Le chasseur définissait bien les rives du lac. Dans toute leur étendue, les plus jeunes arbres qui les couvraient ombrageaient les bords et baignaient souvent leur feuillage dans les eaux tran>pareutes. Les bancs étaient en pente, et comme la végétation recherche invariablement la lumière, les bnnches se croisaient en faisceaux et donnaient a'i paysage une physionomie pittoresque et accidentée. Le canot serrait de près la rive ouest du lac, afin de pouvoir reconnaître les ennemis, s'il devait s'en rencontrer, avant que de se risquer trop ouvertement à la lumière du jour. L'attention des deux aventuriers était constamment tenue en haleine par la quantité innombrable de tournants et de langues de terre dont les recoins pouvaient receler un ennemi. Leur marche était rapide, grâce à la force athlétique d'IIurry, qui maniait les avirons comme il eût fait d'une plume, tandis que le talent de soo compagnon se déployait au gouvernail.
A chique couile du fleuve , Hurry regardait derrière lui, s'attendant à découvrir l'arche ancrée ou abritée dans la baie, et chaque fois son regard revenait désappointé. Ils parcoururent ainsi la distance de deux lieues depuis le château, qui était alors caché à leur vue par les inégalités du terrain, quand tout à coup Hurry cessa de rainer, paraissant incertain de la route qu'il conviendrait de suivre.
— Il se pourrait bien que le vieux gaillard eût descendu la rivière, dit-il après avoir interrogé les touffes des taillis. Il s'occupe beaucoup depuis quelque temps à tendre des trappes et à ramener le bois flottant, de sorte q l'il est peut-être à un mille ou deux d'ici. En tout cas il aura une rude lâche pour remonter.
— Où est situé ce bras? demanda le Tueur-de-Daims, je ne vois pas de courbe ou d'issue par oii la Siisquehauuah puisse pénétrer de ce côté.
— Ah 1 Nathaniel , les rivières sont comme le genre humain : petites sources en commençant, elles finissent par de larges épaules et de grandes bouches. Vous ne voyez pas le second bras parce qu'il passe entre des bords élevés et garnis de pins, de chênes et de taillis, qui sont suspendus au-dessus comme les toits d'une maison. Si le vieux Tom n'est pas dans le Trou du-Ilat, il aura descendu la rivière; nous le chercherons dans le prochain couvert, puis nous traverserons du côté du passage.
En avançant, Hurry expliq'ia k son compagnon qu'il y avait une baie profonde formée par un creux allongé, et auquel on avait donné le nom de Trou-du-Rat, parce que c'était le refuge ordinaire du rat musqué, et où le propriétaire de l'arche aimait à s'abriter sous le ciel de verdure qui le fermait.
Comme on ne sait jamais quelle sorte de visiteurs on peut rencontrer dans ces parages, il est bon d'avoir l'œil attentif, afin de ne pas les laisser approcher de trop près. Nous sommes en guerre, et un Canadien ou un Mingo pourrait s'introduire dans la hutte sans y être invité. Mais Hutter est un dépisteur de premier ordre, et il flaire le danger comme le limier sent le chevreuil.
— Le château est tellement à découvert qu'il attirera les ennemis s'ils pénètrent dans ces eaux, ce qui du reste est assez peu probable, vu son éloignement des autres forts et des éinigrants.
— Pourquoi, Niithaniel? on rencontre les ennemis plus aisément que les amis. C'est effrayant de penser combien il y a de raisons pour avoir des ennemis, lorsqu'on en trouve si peu pour se faire des amis. Les uns déterrent la hache parce que l'on diffère d'avis avec eux; d'autres parce que l'on pense de même, et j'ai connu une fois un vagabond qui s'est pris de querelle avec uu ami parce qu'il le trouvait laid. iMaiiitcnant vous n'êtes pas un phénix en fait de beauté, et pourtant vous ne seriez pas assez déraisonnable pour devenir mon ennemi parce que je vous trouverais laid.
— Je suis ce que le Seigneur m'a fait, et je ne désire être ni mieux ni pire. Je ne suis pas beau, c'est vrai, surtout dans le sens que les hommes le disent; mais j'espère n'avoir rien à me reprocher dans ma conduite. Il y a peu d'hommes d'aussi noble prestance que vous, Hurry, et je ne m'attends pas à ce que l'on daigne me regarder quand vous êtes présent; mais je ne crois pas qu'un chasseur soit moins habile 3 manier le fusil parce qu'il ne s'arrête pas au-dessus de chaque cours d'eau pour mirer son visigc.
Hurry partit d'un éclat de rire.
Non, non, Tueur-de-Daims, vous n'êtes pas beau, comme vous
pouvez vous eu convaincre en regardant par-dessus le canot: Judith vous le dira en face si vous la regardez, car il n'y a pas de langue plus libre parmi lesfiUesdes colonies lorsqu'elle est excitée. Je vous conseille dene
OTIL-DE-FADCON.
pas la mettre à l'épreuve. Quant à Itetty, vous pouvez lui dire tout ce que vous voudrez; elle est douce conmme un agneau.
— Je ne cacherai pas que j'ai souvent désiré paraître moins laid que je ne le suis; mais je me consolais en pensant que j'aurais pu être boiteux, aveugle ou sourd, ce qui m'aurait mis à la merci des hommes et rendu incapable de servir de guide ou de chasser
— Je n'ai pas voulu vous humilier, mon ami, répondit Hurry avec douceur — pardonnez moi et oubliez ce que je vous ai dit : si vous n'êtes pas régulièrement beau, vous avez une physionomie fraîche et franche qui plaît à première vue. Je ne dirai pas que Judith vous admirera , ce serait vous donner des espérances qui ne produiraient que des regrets; mais il y a Hetty qui vous trouvera aussi agréable à la vue qu'aucun autre homme. Et puis vous êtes trop grave et trop sérieui pour Judith, qui aime beaucoup qu'on s'occupe d'elle ; je crois même quelquefois que la petite coquette aime sa propre personne plus que toute autre au monde.
— Elle ressemble en cela, je le crains, mon cher Hurry, à toutes les reines sur leu- trône ou à toutes les femmes de la ville, répondit Nathaniel en souriant et sans conserver la moindre trace de ressentiment.
— Je ne connais pas même parmi les Delawares un être féminin qui soit exempt de cette faiblesse... Mais nous voici au bout de celtt longue pointe que vous avez indiquée, et le Trou-du-Rat ne doit pas être loin.
Celte pointe, au lieu de se projeter en avant comme les autres, courait dans la même direction que le lac qui la creusait à cet endroit et formait une baie profonde, contournant vers le sud pendant un quart de mille, et formant la limite du lac au milieu de la vallée qu'il coupait par la moitié. Hurry avait la certitude de trouver l'arclie à l'ancre dans cette petite crique, qu'abritait une bordure touffue d'arbres et de plantes aquatiques , oii elle aurait pu demeurer cachée à tous les yeux pendant toute une saison d'été.
— Nous apercevrons bientôt l'arche, dit Hurry comme le canot glissait vers l'extrémité du cap, oîi l'eau paraissait noire, tant le lac était profond : il aime s'enterrer parmi les roseaux, et dans cinq minutes nous découvrirons son nid.
Cependant le canot doubla la pointe et découvrit aux yeux des voyageurs toute l'étendue de la baie sans que nul vestige humain réalisât les prévisions d'Hurry. L'eau paisible s'arrondissait en courbe gracieuse, les roseaux se balançaient mollement sur la surface, et les arbres s'y reflétaient comme dans toute la longueur du lac ; mais le tout était plongé dans la sublime solitude du désert. La scène était telle qu'un poète ou un artiste l'eût désirée ; mais sans aucun charme pour Hurry , qui brûlait d'impatience de rejoindre la belle écervelée.
Le canot effleurait en silence la surface de l'eau, tant les hommes des frontières avaient pris l'habitude de la prudence et de comprimer leurs mouvements. A ce moment le bruit sec d'une branche qui craque se fit entendre sur l'étroite langue de terre qui séparait la baie du lac. Les deux aventuriers s'arrêtèrent étonnés, et tous deux mirent la main sur leur fusil.
• — Le craquement était fort, dit tout bas Hurry, et semblait produit par le pied d'un homme.
— INon pas, non pas — ce n'est pas un homme. En tout cas, dirigez le canot de ce côié... J'aborderai et couperai la retraite vers la pointe, que ce soit un Mingo ou un rat musqué.
Hurry obéit, et son compagnon fut bientôt sur le bord, s'avançant d'un pied léger vers le fourré. 11 arriva au centre, et s'avançant lentement, l'oeil en arrêt, les branches sèches craquèrent de nouveau, le bruit se répercutant à de courts intervalles, indiquant qu'une créature quelconque se dirigeait vers la pointe. Hurry entendit le bruit, et rapprochant le canot du bord, il saisit son fusil, prêt à tout événement. Une minute d'angoisses suivit, après laquelle un beau chevreuil sortit du fourré, se dirigeant lentement vers l'extrémité sablonneuse du cap. Il vint étancher sa soif dans l'eau iimpide du lac. Hurry hésita un instant ; puis épaulant son fusil, il visa et fit feu. L'effet de cette interruption soudaine du silence solennel qui régnait dans ces parages fut prodigieux; le bruit d'abord sec, bref comme celui que produit une arme à feu, traversa l'espace de l'autre côté de la rive, se heurta contre le granit des montagnes, oii les vibrations se répercutèrent, de cavité en cavité, à une grande distance, réveillant les échos des bois et des rochers; le chevreuil secoua la tête lorsque la balle passa en sifllant près de ses oreilles. Il semblait ignorer le danger qu'il avait couru ; mais les échos des montagnes éveillèrent ses craintes; ramassant ses jambes sous son ventre, il plongea en pleine eau et se dirigea en nageant de l'autre côté du lac ; Hurry poussa un cri et lança le canot dans la même direction. Il avait déjà tourné la pointe lorsque le Tueur-de- Daims parut sur la rive et lui it signe de revenir.
— - Quelle imprudence d'armer vn fusil avant de savoir s'il n'y a pas ici près quelque ennemi caché! dit-il lorsque son compagnon se fut à regret rapproché de lui. Les Delà wares m'ont appris à être prudent, et, quoique je n'aie pas encore pénétré dans le sentier de la guerre, je m'attache à suivr:: leurs conseils. La saison du gibier n'est pas encore venue, et nous n^ manquons -las de vivres. On m'appelle tueur de daims , j'en conviens . et peut-être méritai- je ce nom pour ce qui est de connaître les habitudes de cet animal et pour la sûreté de mon
coup d'œil ; mais on ne peut pas m'accuser de tuer lorsque cela n'est pas nécessaire : je suis chasseur, et non pas un boucher,
— C'est une fière maladresse d'avoir man(|ué ce chevreuil ! s'écria Hurry ôtant son bonnet et plongeant ses doigts dans sa riche et noire chevelure; je n'ai pas manqué un si beau coup depuis que je manie un fusil.
— Il ne faut pas le regretter, la mort de cet animal ne nous eût rien rapporté de bon; elle aurait pu au contraire nous faire beaucoup de tort. Les échos résonnent dans mes oreilles, comme la voix de la nature qui semble s'élever jiour blâmer une action inutile et irréfléchie.
— Vous en entendrez bien d'autres si vous restez longtemps dans ces parages, mon garçon, répondit l'autre en riant; ces échos répètent à peu près tout ce qui se dit ou se fait sur le lac brillant, surtout dans cette calme saison d'été. Qu'un aviron tombe, vous entendez sa chute au loin encore et encore , comme si les montagnes se riaient de votre maladresse ; et un éclat de rire ou un sifflet se multiplie parmi ces pins, comme si un signal provoquait entre eux une conversation.
— Raison de plus pour être prudents et silencieux. Je ne crois pas que l'ennemi ait encore frayé sa route parmi ces montagnes; car je ne sais pas ce qu'il y gagnerait : mais les Delawares m'ont appris que , si le courage est la première vertu d'un guerrier , la prudence en est la seconde. Un tel signal des montagnes suffit à mettre dans le secret de notre arrivée une tribu tout entière.
— Enfin cela pourrait servir à informer le vieux Tom que ses visiteurs approchent. Allons, mon garçon, entrez dans le canot et allons à la recherche de l'arche pendant quil fait encore jour.
Les deux voyageurs reprirent leur route : on ;ipercevait déjà l'extrémité du lac, dont la rapidité des rameurs diminuait la distance , et de l'autre côté de la rive le chevreuil ayant atteint le bord secoua ses flancs et disparut bientôt à leurs yeux dans les profondeurs de la forêt.
— Cet animal semble joyeux d'avoir échappé au danger ; vous devriez éprouver le même sentiment, Hurry, en pensant que votre coup d'œil a manqué et que votre main a tremblé.
— L'œil et la main ne signifient rien, répliqua Hurry avec aigreur; vous avez une certaine réputation parmi les Delawares pour votre adresse à chasser le chevreuil; mais je voudrais vous voir derrière l'un de ces arbres et un Mingo bien affreusement tatoué de l'autre, chacun avec un fusil armé et le doigt sur la détente. Voilà la vraie situation, Nalhaniel, pour éprouver le coup d'œil et la main; car elle repose alors sur la solidité des nerfs. Je ne considère pascommeun exploit de tuer une créature humaine ; mais c'en est un de tuer un sauvage. Nous aurons bientôt l'occasion de vous mettre à l'épreuve, car nous sommes près d'en venir aux coups, et nous verrons alors ce que devient sur le champ de bataille une réputation de chasseur. Je soutiens que ni ma main , ni mon œil n'ont dévié , mais que c'est au contraire le chevreuil qui s'est arrêté tout à coup , et qu'alors ma balle a passé par-dessus sa tête.
— Comme vous voudrez, Hurry; tout ce que je puis dire, c'est que je ne crois pas jamais tirer sur un homme avec autant d'impassibilité que si je tue i>n chevreuil.
— Qui vous >arle d'homme ou de créature humaine, Nathaniel ! il ne s'agit ici que d'un Indien.
— je liens les pcaui-rouges pour des créatures humaines comme nous, Hurry : ils ont leur propre dieu et leur religion; mais, en définitive, la différence disparaîtra lorsque chacun sera jugé selon ses actes et non pas d'après ia couleur de sa peau.
— Voilà ce que j'appelle un sermon de missionnaire qui trouvera peu de faveur dans cette partie de nos contrées , oii les frères Moraves n'ont pas encore pénétré. Ici la peau fait l'homme; autrement comment les peuplades pourraient-elles se reconnaître? C'est par la peau que nous distinguons un ours d'un cochon , et un écureuil gris d'tin écureuil noir.
C'est vrai , Hurry ; mais ce ne sont pas moins deux écureuils.
— Qui en doute ! Mais vous ne direz pas qu'un Peau-Rouge et un homme blanc sont tous deux Indiens?
Non, mais je dirai qu'ils sont hommes tous les deux; hommes de
différentes races, hommes de différentes couleurs, mais de même nature, possédant tous deux une âme, ayant un compte égal à rendre de leurs actions sur terre.
Hurry était un de ces théoriciens qui croient h l'infériorité de toute race humaine qui n'est pas blanche ; ses notions sur ce sujet étaient très-obscures, mais son opinion n'en était que plus absolue et plus dogmatique. Sa conscience l'accusait d'actes illégaux et sanguinaires commis sur les Indiens , et il trouvait un moyen excessivement facile d'en apaiser les remords en classant leur famille en dehors de la catégorie des droits de la famille humaine. Rien ne l'irritait tant que d'attaquer ses sojihismes par des arguments plausibles. Aussi les observations de son compagnon éveillèrent-elles sa colère.
Vous n'êtes qu'un enfant égaré et mal conseillé par les artifices
des Delawares et l'ignorance des missionnaires. Libre à vous d'appeler frère ur Peau-Rouge: mais je soutiens que ce sont tous des animaux qui n'ont rien d'humain que la ruse et la fourberie, ce que possèdent également lerenara et l'ours. Je suis plus vieux que vous, et j'ai vécu trop longtemps dans les bois pour que vous m'appreniez ce qu'est un Indien et ce qu'il n'es» pas. Si vous voulez passer pour sauvage, vous n'avez
OEIL-DE-FAUCON
qu'à le dire, et je vous prëseiiterai comme tel à Judith et au vieillard. Koiis verrons alors comment vous trouverez l'accueil qui vous sera fait. Ce trait de l'imagination d'Ilurry lui représentant la réception que ferait sa connaissince aquatique au jeune liomme qu'il introduirait ainsi transforma sa colère en un joyeux et grand éclat de rire. Ps'athaniel connaissait trop bien l'inutilité de chercher à convaincre son compagnon, et il ne fut pas fâché que l'approche du terme de leur course vînt donner une nouvelle direction à ses idées ; ils étaient en effet tout près de l'endroit que March avait indiqué comme l'entrée du passage, et tous deux interrogeaient les taillis et les bosquets dans l'espoir de découvrir l'arche.
3 II pourrait paraître étrange à nos lecteurs que l'endroit où un courant, quel que fût son peu de largeur, coulait entre des bords élevés t'n quelques endroits de près de vingt pieds, ne pût pas être découvert par nos voyageurs, qui en étaient au plus à deux cents pas ; mais ils se souviendront que les arbres et les plantes couvraient le lac dans une proportion assez large pour cacher les irrégularités de ses bords.
Tom Butter le Rat musqué.
n y a deux saisons d'été que je ne suis venu par ici , dit Hurry se dressant dans le canot pour mieux voir autour de lui. Ah! voici le rocher qui montre sa tête au-dessus de l'eau , et je sais que le passage commence tout prèi? de là.
Les hommes rep.'irent l'aviron et se rapprochèrent du rocher, qui ne s'élevait qu'à deux ou trois pieds au-dessus de l'eau, et dont le roulement incessant du fleuve avait arrondi les aspérités au point de le faire ressembler à une énorme ruche. Hurry observa à son compagnon que c'était un endroit bien connu des Indiens , et comme un point de ralliement dans leurs chasses ou dans leurs marches guerrières.
— Et voici le passage , Nathaniel , continua-t-il , il est tellement obstrué par les arbres et les buissons qu'on dirait plutôt un hangar qu'un bras du Glimmerglass.
En effet, la description d'Hurry était juste; car la rampe du bord était couverte d'épais buissons à sa base et dominée par des pins ondoyants comme les arceaux d'une église , entrelaçant leurs branches de manière à former une voûte épaisse de verdure. La forêt, située en amont, ne laissait apercevoir non plus aucune trace de ce passage, toute la partie basse présentant un interminable tapis de verdure et de feuilles. Le canot pénétra sous ce berceau d'arbres à travers lequel de faibles rayons du jour pénétraient par intervalles, éclairant à peine l'obscurité du courant.
— Voilà ce qui l'appelle un berceau naturel ! murmura Hurry ; c'est là bien sûr que le vieux Tom a caché l'arche, nous le découvrirons bientôt.
— Ce ne me semble pas un endroit capable de receler un bâtiment d'une dimension quelconque , et il me semble que nous pourrons à peine y diriger le canot.
Cette remarque &t rire Hurry; et, en effet, ils eurent à peine pé-
nétré sous l'arcade que leur vue s'ouvrit sur une petite rivière étroite, assez profonde et d'un courant rapide. Des touffes de plantes se projetaient en avant, laissant un espace d'environ vingt pieds de large pour la navigation. Hurry cessa de ramer, se bornant à maintenir le canot au milieu du courant, et tous deux interrogeant les coudes que formait le passage ou fouillant de leurs regards vigilants les profondeurs des buissons. En passant sous un couvert de pins, Hurry attrapa une branche, et arrêta subitement et silencieusement le canot. Le Tueurde-Daims mit machinalement le doigt sur la détente de son fusil.
— Le vieux doit être là, dit tout bas Hurry, et pourtant je ne vois pas signe de son habitation flottante. Judith ne se hasarderait pas à baigner ses jolis petits pieds dans cette eau bourbeuse; mais je parierais toutes les peaux que je peux prendre cette saison qu'elle tresse ses cheveux non loin d'ici, dans une source limpide où elle peut contempler son gracieux visage et amasser des sentiments de coquetterie envers les hommes.
— Vous jugez mal les jeunes filles, Hurry, et vous parlez de leurs imperfections sans tenir compte de leurs qualités. Je suis sûr que cette Judith ne s'admire pas autant que vous le dites , et qu'elle ne se joue pas de notre sexe comme vous paraissez le croire ; elle est plutôt occupée aux soins du ménage ou à aider son père au milieu de ses trappes.
— Il est au moins agréable d'entendre une fois dans sa vie de jeune fille la vérité sortir de la bouche d'un homme, s'écria une voix féminine douce et claire parlant si près du canot que les deux voyageurs reculèrent. Quant à vous, maître Hurry, un sentiment favorable à notre égard est si loin de votre esprit qu'il n'y a pas d'espoir de jamais vous entendre l'exprimer. Cependant je suis bien aise de voir que vous tenez meilleure compagnie qu'autrefois, et qu'un homme qui sait comment estimer et apprécier les femmes n'a pas honte de voyager dans votre compagnie.
Aussitôt un gai et frais visage apparut entre les feuilles d'un bouquet d'arbustes à la portée de la rame de Nathaniel . qui fut récompensé de sa bonne opinion par un doux sourire; tandis qu'un regard boudeur dirigé aussitôt sur Hurry indiquait combien cette physionomie expressive savait changer rapidement du gai au sévère, de la douceur à la colère.
Un second coup d'oeil donna bientôt l'explication de la surprise. Sans s'en douter, les deux voyageurs avaient abordé les flancs de l'arche, cachée à leur vue par des ajoncs taillés et dressés à cet effet, Judith Hutter n'avait eu qu'à en écarter quelques -uns qui cachaient une fenêtre d'où elle montrait alors son joli visage pour leur parler.