CHAPITRE PREMIER
Les événements produisent l'effet du temps sur l'imagination humaine. Aussi celui qui a fait de longs voyages, et qui a beaucoup vu, s'imagine qu'il a vécu longtemps; et quand une histoire abonde en incidents remarquables, elle prend bien vite un caractère antique. C'est ce qui explique l'air vénérable qu'ont déjà les annales américaines; lorsque l'esprit se reporte aux premiers jours de la colonie, ils semblent obscurs et éloignés. Les mille transformations accumulées le long de la chaîne de nos souvenirs rejettent si loin l'origine de la nation, qu'on dirait qu'elle 'e jj«rd dans la nuit des temps; et pourtant quatre existences d'une durée ordinaire suffiraient pour transmettre de bouche en bouche, sous forme de tradition, tout ce que la civilisation a accompli dans la limite des Etats-Unis. Quoique New- York possède seul une population supérieure à celle de la Confédération suisse, il n'y a guère plus de deux siècles que les Hollandais, arrachant le pays à l'état sauvage, y commencèrent des établissements. L'histoire à laquelle une succession rapide d'incidents imprime un cachet
Halte de Henry [luriy el ilii Tiieur-ae-D.iiras fur les lords du la
de vétusté nom paraît presque contemporaine, si nor-3 l'envisageons uniquetneul au point de vue du temps.
Ce regard jeté sur le passé diminuera la surprise que pourraient faire éprouver à nos lecteurs les tableaux dont nous allons tracer l'esquisse.
Quelques explications achèverontde leur représenter l'état de société que nous nous proposons de peindre.
On sait qu'il y a un siècle les établissements situés sur les rives orientales de l'Hudson, tels que Claverack, Kinderook, et même Pougheepsie, n'étaient pas h l'abri des incursions des Indiens; el l'on voit encore sur les bords du même fleuve, à uut portée de fusil des quais d'AIbany , la résidence d'une branche cadette des van Reusselaers , résidence qui remonte à peine à une époque aussi reculée, et qui a pourtant des meurtrières pour se défendre d'un astucieux adversaire. D'autres indices de l'enfance de notre pays , épars au centre même de la civilisation actuelle, prouvent surabondamment que nous ne sommes à l'abri des invasions et de la violence, que depuis un espace de temps égal à la vie moyenne d'un hamme.
Lea incidents de ce récit
OEIL-DE-FAUCON
se passent entre !« années 17 40 et 1745. A celte époque la colonie de New-York se bornait à quatre comli-s baignes par 1 Atlantique, a une étroite lisière Je chaque côté de l'IIuilson, depuis les cataractes •voisines de la source jusqu'à son eraboucliure, et à quelques postes avancés sur la Mobawk et sur la Soharie.
De larges ceintures de forêts vierges, s'étendant jusque dans laWouvelle-Angletcrre, offraient un abri aui guerriers iiuligènes, dont le moccassiiî silencieux foulait \i'. sentier de la guerre.
En examinant à vol d'oiseau toute la contrée à l'est du Mississipi, on apercevait l'immense étendue de bois bordée le long de la mer par d'étroites cultures, diaprée de lacs étincelanls et entrecoupée par les lignes onduleuses des rivières.
Par un beau jour de juin, des voix d'hommes s'appelaient dans les profondeurs d'une forêt séculaire, dont la superficie de feuillage était baipnéc d'une éblouissante clarté, tandis que les troncs des arbres restaient ensevelis dans une ombre éternelle. Ces voix étaient évidemment celles de deux hommes qui avaient perdu leur chemin et qui cherchaient à le retrouver. Enfin l'un d'eux poussa un cri de triomphe, et sortant d'un labyrinthe de taillis, il entra d^ns une éclaircie qiu semblait avoir été formée à la fois par le feu et par les ravages de l'ouraran. Cette clairière, quoique encombrée d'arbres morts, laissait voir le ciel; elle était située sur le flanc d'une des collines qui couvraient la presque totalité du pays d'alentour.
On peut respirer ici! s'écria le chasseur délivré en secouant ses
membres solides, comme un mâtin qui sort d'un monceau de neige : hurrah! Tucur-de-Daims, enfin voici le jour et voilà le lac.
A peine avait-il prononcé ces mots que les buissons s'écartèrent et qu'un second individu parut en rajustant ses habits en désordre.
— Connaissez-vous ce lieu? demanda celui qu'on avait appelé Tueurde-Daims, ou vous réjouissez-vous seulement de la vue du soleil?
Je me réjouis doublement, mon camarade ; je reconnais la place,
et je ne suis pas fâché de revoir un ami aussi utile que le soleil. Maintenant, nous avons retrouvé notre boussole, et ce ne sera pas ma faute si nous la perdons encore. Mon nom n'est pas Hurry-llarry, ou c'est précisément à cette place que les chercheurs de terre ont campe 1 été dernier et qu'ils ont passé une semaine. Voila la source oii ils ont bu et les buissons morts sous lesquels ils se sont abrites. Oiioique j'aime le soleil, je n'ai pas besoin de lui pour m'avcrtir qu'il est muli. Mou estomac marque l'heure aussi bien que la première horloge de la colonie. Ouvrons donc la gibecière et remontons-nous pour six heures.
Sur cette insinuation tous deux se mirent a faire les préparatifs de leur repas ordinaire, frugal, mais pris avec appétit. Kous profilerons de ce temps d'arrêt pour donner au lecteur une idée de ces hommes destinés à jouer un rôle assez important dans notre légende.
Il' eût été diflicile de trouver un plus beau type de force virile que la personne de Ilurry-Harry : son véiitable nom était Henri March, mais les hommes des frontières avaient emprunté aux Indiens l'usage de donner des sobriquets, et on l'appelait llurry, qui signihe empressé à cause de sa pétulance, de sa hardiesse et de celle inquiétude qui le tenait toujours en mouvement et grâce à laquelle il était connu dans toutes les habitations éparscs entre la province et les Caiiades. 11 avait six pieds de haut, et cette taille gigantesque était jointe a des proportions irréprochables, de sorte (|ue sa force réalisait complètement les promesses de son extérieur. Su figure ne déparait point le reste de sa iieisonne ; il avait un air >le bonne humeur et de Iranchise, et quoique ses manières se ressentissent nécessairement da la rudesse de son existence, la noblesse imposante de son pliysiipie l'empêchait de devenir commun.
Tueur-de-Daims différait de Hurry autant par l'aspect que par le caractère. Il avait quelques pouces seiilemenl de moins que son compapnon • mais il était frêle et maigre , et ses muscle., a défaut de force extraordinaire, annonçaient une rare agilité. Son visage n'eftt été remarquable que par la fraîcheur de la jeunesse, sans une expression qui captivait presque toujours ceux qui avaient le temps de l'examiner : c'était celle d'une grande sincérité et d'une fermeté inébranlable. L'air de simplicité répandu sur ses traits pouvait faire croire d'abord qu'il manquait de ressources intellectuelles pour distinguer la vérité du mensonge ; mais on changeait bienlôtd'avis pour peu qu'on le fréquentât. Ces deux personnages étaient encore jeunes, llurry avait vingt six ou vingt-huit ans, etTueur-de Daims quelques années de moins. Leur costume n'avait rien de particulier. Il portait les traces d'une vie aventureuse, et se composait principalement de cuir de daim. 11 y avait toutetois dans l'habillement du plus jeune quelque recherche et quelque tendance au pittoresipie. Sa carabine était en excellent état; des ciselures ornaient la poignée de sou couteau de chasse et les faces de sa poire à poudre ; son sac à plomb était décoré de ces petits coquillages appelés wampums. guant à l'autre chasseur, soit par insouciance, soit par l'idée secrète ipi'il n'avait pas besoin de parure, il né-
gligeait ses ajustements ; et l'effet de ses belles formes et de sa haute stature était peut-être augmenté plutôt que diminué par Cette dédaigneuse indifférence.
Hurry donna le signal du festin en ouvrant la bouche pour recevoir une tranche de venaison qui aurait fait le repas complet d'un paysan d'Europe.
Allons, dit-il> mettez-vous à l'œuvre, et prouvez que vous etes
un Delaware par l'appétit, comme vous prétendez l'être par l'éducation. Montrez autant de courage à exercer vos dents sur ce pauvre diable de daim que vous en avez eu à le tuer.
— 11 ne faut pas grand courage pour tuer un daim ; à la bonne heure si c'était une panthère ou un chat sauvage! Les Delawares m'ont donné mon surnom, moins à cause de ma hardiesse qu'a cause de l'activité de mes jambes et de la justesse de mon coup d'œil.
— Les Delawares eux-mêmes ne sont pas des héros, murmura Hurry entre ses dents, autrement ils ne se seraient pas laissé dompter par les Iroquois.
— C'est une affaire qui n'a jamais été éclaircie , dit le Tueur-de- Daims avec ardeur, car c'était un ami aussi zélé que son compagnon était un dangereux ennemi. Les Mingos remplissent les bois de mensonges et n'observent aucun traité. J'ai vécu du ans avec les Delawares et je sais qu'ils sont aussi résolus que d'autres quand vient le moment de frapper.
— Puisque nous abordons ce sujet, maître Tueur-de-Daims, vcuillei répondre à une question. Vous avez assez maltraité le gibier pour acquérir un titre ; mais avez-vous eu affaire à un être humain ? Avei-vous jamais envoyé un coup de fusil à un ennemi capable de riposter?
Cette question produisit dans l'esprit du jeune homme une lutte singulière entre le chagrin d'être humilié et le désir d'être exact; toutefois cette collision fut courte , et sa droiture l'emporta sur un faux orgueil.
— A vrai dire, répliqua-t-il , jamais une occasion favorable ne s'est offerte à moi. Les Delawares ont été en paix depuis que j'habite avec eux, et je regarde comme illégitime d'ôter la vie à un homme en dehors des combats réguliers.
— ijuoi'. n'avez-vous jamais surpris quelqu'un à vo'er vos peaux ou vos trappes? Ne vous êtes-vous jamais fait justice vous-même, pour épargner de l'embarras au juge et des frais au défendeur?
— Je ne suis point trappeur, repartit fièrement le Tueurde Daims. Je vis de ma carabine, avec laquelle je me flatte d'égaler tout individu de mon âge entre l'Hudson et le Saint- Laurent. Toutes les peaux que je mets en vente ont un trou à la tête, indépendamment de ceux que la nature a fait pour voir et pour respirer.
— Oui, oui, c'est très-bien par rapport aux animaux; mais qu'est-ce que cela, comparativement a des têtes scalpées et à des embuscades! Tirer un Indien du fond d un taillis, c'est suivre son exemple et se conformer aux lois équitables de la guerre. Défaites-vous de vos préjugés et vous eu dormirez mieux, ne fût-ce que par la certitude d'avoir un ennemi de moins dans les bois. Je ne resterai pas longtemps avec vous, mon cher Nalhaniel, si vous n'exercez votre adresse que sur des bêtes à quatre pattes.
— Notre voyage touche à sa fin , maître Marcb , et nous pouvons nous séparer ce soir si vous le jugez convenable. Je suis attendu par un ami qui ne regardera pas ma société comme déshonorante, parce que je n'ai jamais tué mon semblable.
— Je voudrais bien savoir, grommela Hurry, qui a pu attirer de ce côté le jeune chef delaware dans une saison aussi peu avancée. Où vous a-t-il donné rendez- vous?
— Sur un rocher rond, où les tribus viennent faire leurs traités et enterrer leurs haches de guerre. Je ne connais pas plus ce rocher que le lac auprès duquel il esi situé, mais j'en ai entendu parler très-souvent par les sauvages. Ce pays est réclamé à la fois par les Mingos et par les Mohicans; ils y chassent et y pèchent ensemble, et c'est une espèce de territoire neutre.
— De territoire neutre! s'écria Hurry en éclatant de rire. Je voudrais bien savoir ce que dirait i Cela Tom Huiler ou Tom Flottant, qui regarde le lac comme sa propriété, en vertu de quinze ans de sa ]iossession , et qui ne le céderait sans combat ni aux Iroquois ni aux Delawares.
— Quel est l'homme dont vous faites mention ? demanda Tueur-de- Daims : d'après les récits que l'on m'a faits, ce doit être un personnage extraordinaire.
— Je ne saurais trop vous le définir, répondit Hurry ; il tient moins par ses habitudes À la nature de l'homme qu'à celle du rat musqué, dont on lui a donné le surnom. On prétend que dans sa jeunesse il écumait les mers en compagnie d'un certain Kidd, qui fut pendu pour piraterie longtemps avant notre naissance. On ajoute qu'il vint ici dans l'espoir que les croiseurs du roi ne franchiraient jamais les montagnes et qu'il jouirait en paix dans les bois du fruit de ses rapines.
— Il avait tort, Hurry; un criminel ne peut jamais vivre en paix.: — Cela dépend de la tournure de son esprit. J'ai connu des gensquil
se plaisaient dans la société, et d'autres dans la solitude. Les uns vivent en paix quand ils trouvent à voler, et d'autres quand ils ne volent pas. Quoi qu'il en soit, le vieux Tom Flottant, flibustier ou non, mène une vie tranquille avec ses filles et ne désire rien de plus.
— En effet , les Delawares qui ont chassé dans ces contrées m'ont débité diverses histoires sur ces jeunes femmes. N'ont-elles point de mère t
— Elles en ont eu autrefois, comme de juste ; mais il y a deux an* qu'elle est morte et coulée bas.
— Que voulez-vous dire 7 demanda Tueur-de-Daims avec surprise.
OEIL-DE-FADCON.
— IMorte et coulëe bas. Le vieui Tom a inbumé sa femme dans le lac, comme je puis le certifier, ayant été témoin oculaire de la cérémonie.
— !\I.iis le fit-il pour s'épargner la peine de creuser une fosse, besogne toujours difficile au milieu des souches, ou bien eut-il l'idée que l'eau l.ivail plus vile les fautes que la terre ?
— C'est ce qu'il m'est impossible de décider.
— I.a pauvre femme étaii-elle une grande pécheresse?
— IMiis non, quoiqu'elle eût ses défauts, et je crois qu'elle est morte aussi chrétiennement que pouvait le faire une femme qui avait si peu entenilu le son des cloches. Elle avait un caractère d'acier, et comme le vieux Ilutter ressemble aux cailloux, ils s'entre-choquaient parfois et lançaient des étincflles.
C'était alors que les auditeurs pénétraient dans leur vie passée, comme on pénètre dans les plus sombres parties du bois de la forêt, qnand un rayon de soleil s'ég.ire jusqu'aux racines des arbres.
— En tout cas, j'estimerai toujours la défunte, eu égard à sa fille Judith liuttcr.
— C'est un nom que j'ai souvent entendu prononcer aux Delawares; mais, d'après ce qu'ils rapportent, je crois que la fille ne serait pas de mon goût.
— De votre goût ! s'écria March en prenant feu comme le vieux Tom. Que d'indifférence et de présomption! vous n'êtes qu'un enfant, un plantard qui n'a pas encore pris racine. Judith, qui est maintenant dans sa vingtième année, a été courtisée par des hommes, même quand elle avait à peine quinze ans, et elle ne daignerait pas jeter les regards sur un avorton comme vous.
— Kous sommes au mois de juin, répondit Tueur-de-Daims avec calme, cl il n'y a pas de nuages entre nous et le soleil ; jiar conséquent il est inutile de nous échauffer : il est permis a un écureuil d'avoir son opinion sur un chat sauvage.
— Oui , murmura March , mais il n'est pas toujours prudent que le chat sauvage en soit instruit ; mais vous ctes jeune et je pardonne à votre inexpérience. Allons, Tueur-dc-Daims, ajouta-t-il en riant après un moment de réflexions , nous sommes amis jurés, et je ne vous chercherai point querelle à propos d'une jolie fille surtout, puisque vous ne lavez jamais vue. Juililh ne convient qu'a un homme dont les dents ont lo'ites leurs marques, cl ce ser.iit folie que d'être jaloux d'un enfant... Que disaient d'elle les Dilawares ? car, après tout, 1rs Indiens comme les blancs peuvent avoir des idées sur l'espèce féminine.
— Us disaient qu'elle était agréable à regarder et à entendre, mais légère et coquette.
— Ce sont des diables incarnes ! ils sont plus forts que tous les maîtres du monde dans les connaissances de la nature ! Ou prétend parfois qu'ils ne sont propres qu'à la chasse ou k la guerre, mais je soutiens que ce sont des philosophi s et qu'ils comprennent l'homme et la femme de même que le castor. Pour vous parler franchement, Tueur-de- Daims , ils vous ont dépeint Judith trait pour trait, et il y a deux ans que je l'aurais épousée sans des raisons particulières, dont la première est sa légèreté.
— Et quelle est la seconde? demanda Tueur-de-Daims, qui continuait à manger et semblait prendre peu d'intérêt à la conversation.
— La seconde était la crainte de ne pas lui plaire. La diôlesse est jolie , et elle le sait. Il n'y a pas sur ces collines de daines cpii bondisstnt avec plus de grâce, pas d'arbres qui soient plus élancés et <|ui se courbent au vent avec plus de souplesse; mais elle a des défauts que je ne puis lui passer, et je jure quelquefois de ne jamais retourner au lac.
— Et par quelle raison y retournez-vous toujours? tous vos serments sont inutiles, — Ah ! Tueur-de-Daims, vous êtes un homme à part ! vous êtes aussi fidèle à votre éducation que si vous n'aviez jamais quitté les établissements. Pour moi, toutes les fois que je songe à exécuter une chose, je ne manque pas d'en faire serment. Je lâche aussi de temps en temps des jurons qui vous sembleraient excusables si vous saviez ce qui concerne Judith. Les officiers des forts qui longent la Mohawk s'égarent quelquefois jusqu'au lac pour pêcher et pour chasser ; alors il faut voir comme elle se rengorge, comme elle s'attife , comme elle se donne des airs avec les galants)
— Cela ne sied pas à la fille d'un pauvre homme , repartit Tueurde-Daims d'un ton grave ; les officiers sont tous gentilshommes, et ne peuvent avoir à son égard que de mauvaises intentions.
— Voilà ce qui me fait hésiter : j'ai surtout des soupçons sur certains capitaines , et la conduite de Judith en est la cause. Je voudrais la regarder comme modeste et convenable, mais les nuages qui passent sur nos têtes ne sont pas plus inconstants.
— A votre place, je n'y songerais plus, et je ne m'occuperais que des forêts.
— Si vous connaissiez Judilh, vous verriez que c'est plus facile à dire qu'à faire. Sans l'inquiétude que me causent les officiers , je l'épouserais malgré ses imperfections, et je laisserais le vieux Tom avec Hetty, son autre fille.
-— Il y a donc deux oiseaux dans le même nid? demanda Tueur-de- Daims , dont la curiosité s'éveillait : les Delawares ne m'avaimt parlé que d'un seul.
— C'est assez naturel, car Judith seule attire l'atJenlion par son
esprit et sa beauté. La pauvre Hetty est pour ainsi dire sur la limite de l'ignorance, et il lui arrive souvent de la franchir. Le vieux Tom veille sur elle avec tendresse, autrement je n'affirmerais pas qu'elle fût en sûreté au milieu des gens qui hantent parfois les bords du lac.
— Je croyais que ces eaux étaient inconnues et peu fréquentées, dit le Tueur-de-Daims, qui semblait craindre de se^rapprocher du monde Civilisé.
— Il est vrai qu'on y a vu à peine une vingtaine de blancs rassemblés; mais ces gens des frontières, chasseurs, trappeurs, éclaireurs, sont capables de tout. Ce serait une chose affreuse pour moi de retrouver Judith mariée après une absence de six mois.
— Avez-vous reçu ses serments, pour vous faire concevoir de meilleures espérances?
— Pas du tout , et je ne sais pourquoi. J'ai assez bonne mine , comme je puis le voir dans toutes les sources qu'éclaire le soleil, et pourtant je n'ai pu obtenir d'elle une promesses, je dirai même un sourire d'amitié. Si elle a osé se marier en mon absence , elle ne tardera pas à connaître les plaisirs du veuvage.
— Vous ne voudriez pas nuire à l'homme qu'elle aurait choisi, uniquement parce qu'il l'aurait emporté sur vous ?
— Pourquoi pas ? quand un ennemi se place sur mon passage , n'ai-je pas le droit de le repousser? Suis-je homme à me laisser vaincre par un vil marchand de pelleteries, dans une affaire qui m'intéresse autant que l'amour de Judith? Vivant en dehors des lois, nous devons rendre des sentences et les exécuter nous-mêmes; et si l'on trouvait ua homme mort dans les bois, en supposant que la colonie t'en inquiétât, qui oserait dénoncer le meurtrier?
— Moi I dit le Tueur-de-Daims , si cet homme était le mari de JuditWHutter , j'en sais assez pour éclairer la justice coloniale,
— Vous , extrait d'homme ! vous oseriez dénoncer Hen,i March 1
— J'oserais dire la vérité sur vous comme sur tout autre.
March regarda son compagnon avec un étonnemenl silencieux ; puis, le saisissant à la gorge, il le secoua avec une violence qui menaçait de lui disloquer les os. Ce n'était pas un jeu, car, malgré la futilité de l'offense , la colère élincelait dans les yeux du géant. Tout autre adversaire aurait été intimidé ; mais le Tueur-de-Daims resta impassible, et il répondit d'une voix qu'il ne daigna pas élever pour faire parade de sa résolution :
— Vous pouvez m'abattre , Hurry , mais vous ne m'arracherez point un mensonge. Il est probable que Judilh n'a point de mari que vous puissiez tuer, et quand elle en aurait un , vous ne seriez pas à même de lui tendre des pièges, car je l'avertirais de vos menaces.
March lâcha prise et regarda son interlocuteur avec un surcroît d'étonnement. — Je croyais que nous étions amis, dit-il enfin, mais voilà le dernier de mes secrets que je vous révèle.
— Je n'ai pas besoin de les connaître s'ils sont pareils Si celui-ci. Je sais que nous vivons dans les bois , et que nous sommes de fait à l'abri des lois humaines; mais il y a une loi et un législateur qui régnent sur toute l'Amérique , et quiconque les brave n'a pas besoin de m'appeler son ami.
— Le diable m'emporte, Tueur-de-Daims, si vous n'êtes pas un frère morave plutôt qu'un intelligent et franc chasseur, comme vous prétendez l'être.
— Imelligent ou non , Hurry, vous me t^'ouverez aussi franc dans mes actions que dans mes paroles. La facilité avec laquelle vous vous emportez prouve que vous n'avez pas assez vécu parmi les peaux rouges. Judith Hulter est sans doute encore célibataire, et vous avez laissé courir voire langue au hasard, sans écouter voire coeur... Voici ma main , et brisons là.
Hurry parut plus surpris que jamais, et partit d'un éclat de rire qui lui fit venir les larmes aux yeux ; puis il accepta la main qu'on lui présentait, et tous deux redevinrent amis.
— Il eût été insensé de nous quereller à propos d'une idée ! s'écria March, c'eût été une conduite moins digne d'un homme des bois que d'un avocat des villes. On m'a assuré, Tueur-de-Daims, que dans les bas comtés les hommes se tuent parfois pour des idées.
— C'est possible ; j'ai entendu même dire aux Moraves qu'il y avait des pays où l'on se querellait au sujet de la religion , et que le Seigneur ait pitié d'eux! En tout cas, il est inutile de suivre leur exemple, surtout au sujet d'un mari à laquelle cette Judith Hutter ne songe probablement pis. Pour ma part , je suis plus curieux de voir la sœur qui a l'esprit faible que votre belle et spirituelle coquette. Il y a quehiue chose de touchant dans une créature humaine qui a tout l'extérieur d'un être raisonnable, et qui pourtant manque de raison. C'est déjà assez triste dans un homme, mais l'absence d'intelligence dans une femme jeune et peut-être attrayante m'inspire une compassion profonde. Dieu sait que les personnes du sexe ont de la peine à se défendre quand elles sont douées de toutes leurs facultés ; qu'est-ce donc quand elles n'ont point dans l'esprit de guide et de protecteur!
— Ecoutez, Tueur-de-Daims, vous connaissez les chasseurs, les trappeurs, les marchands de pelleteries ; on ne peut nier, même quand on leur porte intérêt, qu'ils se livrent à leurs caprices sans égard pour les droits d'autrui ; mais je crois qu'il n'y a pas dans tout le pays un individu capable de nuire à la pauvre Hulty, pas même une peau rouge.
OEIL-DE-FAUCON
— Vous appréciez bien les Indiens, ou du moins les Delawares et les tribus qui leur sont alliées, car les peaux rouges regardent comme placé immédiatement sous la protection divine celui auquel sa puissance a refusé les dons de l'esprit. Je suis beureux d'apprendre que Helly Huiler est respectée de tous ; mais comme le soleil descend à l'horizon , nous ferons hu ji île re])rendre notre roule pour avoir occaïion de juger p^r nous mêmes des deui^œurs.
Henri March y consentit : les voyageurs rassemblèrent les débris de leur festin, mirent leur bagage sur leurs épaules, reprirent leurs armes; et quittant la petite clairière, ils se plongèrent de nouveau dans les profondeurs de la forêt.
CHATITRE II.
Nos deux aventuriers n'avaient pas un long voyage à faire. Henri Marcb avait recounu son chemin en trouvant l'éclaircie et la source, et il conduisait son camarade avec la confiance d'un bomme sûr de son fait. La forêt était sombre, mais elle n'était plus encombrée de broussailles, et le sol était ferme et sec. Après avoir fait près d'un mille, March s'arrêla et se mit à examiner les objets circonvoisins , même les arbres tombés dont la terre était jonchée.
— IVous sommes dans la bonne voie , dit-il après après avoir terminé ses observations. Voici les arbres que je m'attendais à trouver, un bèlre à côté d'un chêne vert , trois pins à droite, et plus loin un bouleau blanc dont la cime est brisée. Pourtant je ne vois ni le rocher, ni les branches inclinées dont je vous avais parlé.
— Les branches ne sont pas un bon signe de reconnaissance, répondit le Tucur-de Daims, car les mains expérimentées savent qu'elles ne se cassent pas elles-mêmes : les Delawares ne s'y fient qu'en temps de pais. Quant aux bouleaux, aux pins et aux chênes verts, nous en voyons de tous côtés, non-seulement par groupes de deux ou trois, mais par quarantaines ou cinquantaines.
— C'est vrai, Tueur-de-Daims, mais vous n'établissez pas bien vos calculs. Le bouleau et le chêne vert que j'indique. ,.
— Se rapprochent avec une amitié tuute fraternelle, je le vois; mais il en est d'autres absolument semblables. Je crains, Hurry, que\ousne vous entendit z pas mieux à prendre des castors ou à tuer des ours qu'a découvrir une piste cachée... Ah! voici pourtant ce que vous cherchez 1 regardez là-bas , voyez-vous ce jeune hêtre , dont la cime est accrochée dans les branches d'un tilleul? Il a été autrefois courbé par les neiges, mais ce n'est pas lui qui s'est redressé et qui a pris pour soutien les rameaux du tilleul: c'est la main d'un homme qui lui a rendu ce service.
— C'est la mienne ! s'écria Hurry. J'ai trouvé ce frêle pluiitard penché vers la terre comme un être accablé par le malheur, et je l'ai relevé. IMa foi, Tueur-de-Daims, je conviens que vous acquérez un excellent coup d'oeil pour les bois.
— Je fais des progrès, Iluri-y, mais je ne suis qu'un enfant auprès de certaines gens de ma connaissance. Ainsi , Tamenund , quoiqu'il soit si vieux que peu d'Indiens se souviennent de l'avoir vu jeune, a des regards qui tiennent plutôt de l'odorat d'un chien que de la vue d'un bomme. Dncas, père de Chii.gacligook, et chef légitime des Mobicans, aperçoit tout dans les bois les plus sombres.
— Quel est ce Chiugachgook dont vous parlez tant? demanda March en se dirigeant vers le hêtre redressé.
— C'est le meilleur des peaux rouges. Si on reconnaissait ses droits, ce serait un grand chef ; mais sa race est déchue et sa tribu dispersée. Ce n'est plus qu'un juste et brave Delaware, respecté et souvent même obéi. -Aih! Henri March ! vous sentiriez palpiter votre cœur si vous étiez assis par une soirée d'hiver dans une cabane indienne , écoutant le récit de l'ancienne grandeur des Mohicans !
— ^lon ami INalhanicl , dit March en regardant en face son compagnon , afin de donner plus de poids à ses paroles , si l'on croyait tout ce que les autres avancent en leur faveur, on aurait trop bonne opinion d'eux et trop mauvaise opinion de soi-même. Les peaux rouges sont connus par leurs fanfaronnades, et la moitié de leurs traditions sont des contes.
— Je l'avoue , Hurry , je ne chercherai pas à le nier. Ils se vantent , mais c'est chez eux un don de la nature. Il ne faut jamais aller à rencontre des dons naturels : voilà l'endroit que vous cherchez !
A ces mois, le Tueur-de-Daims montra a son compagnon un énorme tilleul qiii avait fait son temps et qui était tombé par son propre poids.
Cet arbre , comme des millions de ses frères , gisait à la place ou il s'était abattu, moisissant sous l'influence lente mais certaine des saisons. Pendant qu'il était encore debout, la pourriture l'avait attaqué au centre, dans tout l'orgueil de sa végétation, et l'avait creusé entièrement comme ces maladies qui détruisent les organes essculicls tout en respectant l'extérieur. Le chasseur s'était promptement aperçu de celte particularité, et il avait deviné que c'était l'arbre que March désirait retrouver.
— Oui, voilà notre affaire, s'écria Hurry en regardant l'extrémité la plus large du tilleul ; ce que j'ai caché là est en aussi bon état que si je l'avais laisse dans l'armoire d'une vieille femme. Allons, un coup de main, Tueur-de-Daims, et nous nous embarquerons dans une demi- Leure.
A cet appel , le chasseur et son compagnon se mirent à l'oeuvre avec
la méthode que donne l'expérience. Hurry commença par enlever des morceaux d'écorce placés devant l'énorme ouverture de l'arbre, et, tout en l'aidant, le Tueur-de-Daims déclara qu'ils étaient disposés de manière à attirer l'attention plutôt qu'à dissimuler la cachette. On tira bientôt des flancs du tilleul un léger canot d'écorce garni de bancs , d'avirons et même de ligues de pêche. Quoiqu'il fût de dimension asseï grande , le robuste March l'enleva sans assistance, et le plaça aisément sur ses épaules.
— Marchez devant, dit-il au Tueur-de-Daims, et écartez les buissons, le reste me regarde.
Le jeune homme obéit en inclinant à droite ou à gauche, selon les indications de son guide. Au bout de dix minutes, ils se trouvèrent brusquement en plein soleil sur une grève que baignaient les eaux.
Une exclamation de surprise échappa des lèvres du Tueur-de-Daims, quoiqu'il évitât d'élever la voix , car il avait déjà contracté des habitudes de prudence et de réflexion. Son enthousiasme était justifié par le spectacle qui s'offrait à lui. Un lac d'environ trois lieues de long sur une demi-lieue de large présentait une nappe d'eau si calme et si limpide , qu'on eiit dit une couche de l'air pur des montagnes resserrée entre les rochers et les bois. Ses bords étaient dentelés de bois et de promontoires. Au nord , il était borné par une éminence isolée dont les pentes s'abaissaient gracieusement pour rejoindre la plaine. En général la contrée environnante était accidentée , et sur les neuf dixièmes du circuit , des coteaux s'élevaient perpendiculairement au-dessus des eaux. Les parties basses du rivage elles-mêmes aboutissaient à des monticules plus éloignés.
Mais ce qui impressionnait le plus dans ce paysage , c'était sa solitude et sa tranquillité solennelle. De quelque côté que l'œil se tournât, on ne voyait que le ciel paisible, le lac uni comme un miroir, et le vert encadrement des forêts. La végétation était si riche et si puissante, que, depuis le sommet arrondi de la montagne jusqu'au niveau de l'eau, le sol avait invariablement les mêmes teintes verdoyantes , et comme si la nature n'eût pas été satisfaite d'un triomphe aussi complet, les arbres se peuchaient vers le lac pour chercher le grand jour. Le long de la côte orientale, une barque aurait pu faire plusieurs milles sous les branches des trembles frémissants, des lugubres sapins et des chênes nuancés des couleurs bitumineuses de la palette de Rembrandt. En un mot , la main de l'homme n'avait jamais altéré les traits de ce tableau inondé de lumière, diversifié par un mélange d'eau et de verdure, et embaumé des doux parfums du mois de juin. Le Tueur-de Daims , appuyé sur sa carabine, promena les yeux de tous côtés et s'écria : — C'est grand ! c'est magnifique ! c'est un spectacle qui vaut une éducation tout entière ! les sauvages eux-mêmes n'ont pas touché un seul arbre de ces lieux ! tout y est conforme à l'ordre établi par le Seigneur ! Hurry , si votre Judith a de bonnes dispositions , elle doit être parfaite, ayant passé la moitié de sa vie dans un séjour aussi favorable.
— Assurément, et pourtant la fillette a ses caprices : cela vient de ce qu'au lieu de la garder ici , le vieux Toin avait l'habitude de visiter pendant l'hiver les établissements voisins situés sous le canon des forts. C'est là queJudith a trop écoulé les colons et sur tout les galants officiers
— S'il en est ainsi, soyez-en persuadé, elle s'amendera dans ce lieu solitaire. Mais que voyons-nous au milieu de l'eau? c'est trop petit pour une île , et trop grand pour un bateau.
— C'est ce que les militaires des forts appellent le château du Rat- IMusqué ; et, quoique cette qualification soit injurieuse pour le vieux Tom , il en rit tout le premier. C'est son habitation stationnaire , car il eu a une autre qui flotte , et qu'on a surnommée I'Arcuk , mot dont je ne comprends pas bien le sens.
— Il doit venir des missionnaires, Hurry; ils racontent que la terre a été autrefois couverte d'eau, et que Noé et ses enfants se sont sauvés en construisant un vaisseau appelé Arche, sur lequel ils se sont embarqués à propos. Parmi les Delawares, les uns croient à cette tradition, et les autres la rejettent; mais il convient à vous et à moi, en notre qualité d'hommes blancs, d'ajouter foi à un tel récit Voyezvous cette Arche quelque part?
— Elle doit être à l'ancre dans une baie du côté du sud; mais le canot est prêt, et dans un quart d'heure nous arriverons au château.
Aussitôt les deux voyageurs s'embarquèrent après avoir arrimé leurs bagages dans le canot, qu'ils eiivoyèrent dès leurs premiers efforts à huit ou dix vergues du rivage. Henri i\Iarch se plaça à l'arrière, et le Tueur-de-Daims prit les rames. De temps en temps ils s'arrêtaient pour examiner sous un nouvel aspect la courbure des baies , les ondulations des collines et la pirure de feuillage dont la terre était revêtue.
— C'est une vue qui réjouit le cœur, s'écria le Tueur-de-Daims après trois ou quatre poses : ce lac semble fait tout exprès pour nous permettre de juger toute la grandeur des forêts. La terre et les eaux attestent également les bienfaits de la providence divine ! N'avez-vous pas dit , Hurry , que personne ne réclamait un droit de propriété sur ces magnificences?
— Personne, excepté le roi, mon garçon; encore il est si loin, qu'il n'importunera jamais le vieux Tom Huiler , qui en jouit paisiblement. Ce n'est pas un propriétaire foncier, puisqu'il n'habite pas la terre, mais c'est un propriétaire aquatique.
— Eh bien , je lui porte envie ! je sais que c'est mal ; mais j'ai beau m'en défendre, je porte envie à cet homme ! Ne croyez pas toutefois
OEIL-DE-FAUCON
que je songe à m'emparer de ses moccassins , mais je ne puis m'empêcher d'avoir à son égard un peu de jalousie. Après tout , c'est un sentiment naturel , et nous n'en valons que mieux quand nous écoutons la nature.'
— Vous n'avez qu'à épouser Hetty pour hériter de la moitié du domaine, dit Henri March en riant. La jeune fille a des charmes, elle passerait même pour jolie si elle n'était pas à côté de sa sœur ; en outre elle a l'esprit si borné, que vous la dirigerez à votre guise. Débarrassez le vieux Tom de sa fille Hetty , et je vous garantis qu'il vous donnera une part de tous les daims que vous pourrez tuer à plusieurs milles à la ronde.
— Le gibier est-il abondant ici ? demanda brusquement Nathaniel , qui faisait peu d'attention aux railleries de son camarade.
— H est maître du pays ; on ne lui tire jamais un coup de fusil, et les trappeurs viennent rarement lui tendre des pièges. Je ne devrais pas moi-même me montrer si souvent dans ces parages , mais Judith m'entraîne d'un côté, tandis que les castors m'attirent d'un autre. Elle m'a coûté plus de cent dollars d'Espagne pendant les deux dernières saisons , et pourtant je ne puis résister au désir de la revoir encorp.
— Les hommes rouges visitent-ils souvent ce lac ? demanda le Tut urde-Daims suivant le cours de ses propres pensées.
— Ils vont et viennent, tantôt par bandes, tantôt isolément. Le pays semble n'appartenir à aucune tribu indigène. Ainsi il est tombé entre les mains de la tribu des Hutters. A la vérité quelques enjôleurs ont essayé de passer un contrat avec les Mohawks, pour se faire ensuite donner un titre par la colonie: mais ces démarches sont jusqu'à ce jour sans résultat, et longtemps encore les chasseurs peuvent prendre leurs ébats dans le désert.
— Tant mieux, Hurry, tant mieux! Si j'étais roi d'Angleterre, je bannirais dans une région lointaine l'homme qui abattrait un de ces arbres sans nécessité. Je suis charmé d'avoir donné rendez-vous à CUingachgook sur ce lac, qui me paraît une des merveilles de la nature.
— C'est que vous avez séjourné longtemps parmi les Delawares, dans le pays desquels il n'y a point de lacs. Au nord et à l'ouest, au contraire, ces nappes d'eau se multiplient; et, comme vous êtes jeune, vous aurez occasion de les contempler. Mais quoiqu'il y ait d'autres lacs, Tueur-de-Daims, il n'y a pas d'autre Judith Hutter.
Le rameur sourit de cette observation , et , par regard pour un amant empressé, il fit mouvoir ses avirons avec énergie. H s'arrêta à une centaine de vergues de l'habitation, pour contempler ce singulier édifice ; et l'admirateur de Judith réprima d'autant plus facilement son impatience, qu'il remarqua qu'il n'y avait personne au logis.
Le château du Rat-Musqué, ainsi nommé par quelques officiers facétieux, s'élevait au centre du lac, à un quart de mille de la rive la plus £ roche. Il était bâti sur pilotis, ce qui étonna d'abord le Tueur-delaims, qui avait été frappé de la grande profondeur du lac : mais Henri March lui apprit qu'il existait un bas -fond assez étendu sur lequel Hutter avait bâti sa maison.
— Le vieux Tom avait été brûlé trois fois, ajouta-t-il, tant par les Indiens que par les chasseurs, et il avait perdu son seul enfant mâle dans une escarmouche avec les Peaui-Rouges. Ce fut alors qu'il se réfugia sur l'eau. On ne peut l'y attaquer sans venir en bateau et le butin qu'on pourrait faire ne dédommagerait pas de la peine de creuser des canots. Il n'est pas sûr, d'ailleurs, qu'on réussît, car le vieux Tom a des armes et des munitions, et vous voyez que sa forteresse est à l'épreuve de la balle.
Le Tueur-de-Daims avait une connaissance théorique de la manière de combattre sur les frontières, quoiqu'il n'eût pas encore trouvé l'occasion de lever la main contre un de ses semblables. II reconnut que Hurry, au point de vue militaire, n'exagérait pas la force de la position, puisqu'il était impossible de l'attaquer, sans s'exposer de toutes parts au feu des assiégés. L'art qui avait été déployé dans la disposition des madriers rendait cette cabane de bois plus sûre que les huttes ordinaires. Les murailles en étaient composées de troncs de gros pins, d'environ neuf pieds de long, et plantés droit, au lieu d'être posés horizontalement, suivant l'usage du pays. Ces poteaux étaient équarris de trois côtés, et avaient à chaque bout de larges tenons. Des racinaux massifs avaient été assujettis à l'extrémité des pilotis, et sur leurs surfaces ëquarries avaient été creusées des mortaises, pour recevoir les tenons inférieurs. Sur le haut de la muraille étaient posées des planches, solidifiées par des moyens analogues ; tous les angles de l'édifice avaient été chevillés et assemblés à queue d'aronde.
Les planchers étaient faits débuches, et le toit composé de perches légères, hermétiquement unies et couvertes d'écorce. Cette construction avait partout au moins deux pieds d'épaisseur, et ne pouvait être détruite que par les efforts réitérés de l'homme, ou par l'action lente du temps.
Comme les troncs d'arbres étaient de grandeur inégale, l'extérieur de la maison présentait une surface rude et anfractueuse ; mais à l'in • térieur, les parois et le planchée étaient aussi unis qu'on pouvait le désirer.
La cheminée n'était pas la partie la moins singulière du château, surtout quand on savait la manière dont elle avait été bâtie. Elle était de blocs d'argile, qu'on avait mis successivement en place entre des moules de bois et qu'on avait laissés sécher, en les unissant au dehors
par des crampons. On avait ensuite allumé un grand feu, qui avait rougi le tuyau ; et, à force de remplir les crevasses avec de l'argile fraîche, on avait fini par obtenir un âtre et une cheminée solides.
— Le vieux Tom a mis là tous ses talents, dit Hurry après avoir donné ces explications ; il avait craint d'abord d'établir dans son domicile un foyer d'incendie, mais il arrivera à triompher même de la fumée.
— Vous semblez posséder à fond l'histoire du château, repartit le Tueur-de-Daims en riant. L'amour occupe-t-il l'homme au point de lui faire étudier jusqu'à l'habitation de sa maîtresse?
— C'est possible, reprit le géant avec gaieté ; mais je connais le local pour y avoir travaillé moi-même. Nous étions en bande sur le lac, quand le vieux Tom a bâti sa maison, et nous lui avons prêté main-forte. J'ai porté moi-même la plupart de ces madriers sur mes épaules, et je puis vous assurer, maître Nathaniel, que les haches ne restaient pas oisives parmi les arbres du rivage. Le vieux diable uous régalait à gogo, et, par reconnaissance, nous avions résolu de finir sa hutle avant de retourner vendre nos peaux à Albany. Oui, j'ai fait plus d'un bon dîner chez Tom Hutter, car sa fille Hetty, quoique dénuée d'intelligence, est une admirable cuisinière.
Pendant ce dialogue, le canot atteignit le débarcadère. C'était une plate-forme, d'une vingtaine de pieds carrés, planchéiée et située en face de l'entrée.
— Voilà ce que les officiers appellent la cour du château, dit Hurry en amarrant le canot ; mais comme il n'y a pas de justice ici, je ne vois pas trop ce qu'y vient faire une cour... Comme je l'avais supposé, il n'y a pas une âme ici, et toute la famille est partie pour un voyage de découvertes.
Pendant que Hurry examinait les filets, les lignes et autres agrès de pêche épars dans !a cour, le Tueur-de-Daims entrait, montrant une curiosité qui n'était pas ordinaire chez un homme si familiarisé avec les habitudes .ftidiennes. La première pièce du château servait de cuisine et de salon. Le reste de l'espace, renfermant une superficie de vingt pieds sur quarante, était divisé en petites chambres à coucher. Le mobilier était un étrange amalgame ; il se composait, en général, d'objets rustiques et d'un travail grossier. Mais on y remarquait un beau coffre de bois d'ébène, un bureau et deux fauteuils, qui provenaient évidemment d'une habitation plus somptueuse. On y entendait encore les tintements d'une horloge dont la marche semblait répondre à sou triste aspect, car ses aiguilles de plomb marquaient onze heures, quoique le soleil déclinât déjà. Les ustensiles de cuisine étaient simples et peu nombreux, mais d'une excessive propreté.
Lorsque Nathaniel eut jeté un coup d'œil sur la première pièce, il leva un loquet de bois et pénétra dans un étroit corridor qui séparait la maison en deux parties égales. Poussé par la curiosité, il ouvrit sans scrupule une porte, ef se trouva dans l'appartement des femmes. Le lit était composé de matelas énormes rembourrés de plumes d'oies sauvages, et reposant sur un bois grossier. D'un côté de la chambre étaient suspendues à des chevilles des robes d'une qualité très-supérieure à celle des costumes qu'on se serait attendu à trouver dans un pareil lieu. Çà et là étaient dispersés des rubans , de jolis souliers à boucles d'argent, et six éventails entr'ouverts, afin d'attirer l'œil par leurs devises et leurs couleurs. De ce même côté du lit, l'oreiller était orné d'une dentelle, et l'on y avait attaché avec une épingle une paire de gants longs et un chapeau coquettement enjolivé de rubans. Le Tueur-de- Daims remarqua ces ajustements, qui létaient étalés avec ostentation. Doué d'un esprit d'observation qui eût fait honneur à un Delaware, il ne manqua pas de reconnaître un contraste frappant entre la place qu'occupait Judith et celle que se réservait sa sœur. Du côté de celleci , tout était propre, mais simple, les vêtements étaient taillés sans goût, de l'étoffe la plus grossière, et totalement dénués de rubans.
Il y avait plusieurs années que Nathaniel n'avait visité un séjour exclusivement destiné à des femmes de sa couleur. Ce spectacle réveilla en lui des souvenirs d'enfance, et il parcourut la chambre avec un attendrissement auquel il avait été longtemps étranger. Il pensa à sa mère, dont il se rappelait avoir va les habits d'une étoffe commune suspendus à des patères, comme ceux qu'il croyait devoir appartenir à Hetty. Il songea à sa sœur, dont il avait vu le goût pour la toilette se développer comme celui de Judith. Ces légères analogies ouvrirent en lui une source nouvelle de sensations , et quand il quitta la chambre, il avait un air rêveur.
— Le vieux Tom a embrassé une profession que je ne connaissais pas, lui cria Hurry, qui examinait les bagages du propriétaire ; il tend maintenant des pièges aux castors, et si vous êtes disposé à rester quelque temps dans ces parages, nous pourrons y faire de bonnes affaires, nous. Vous pécherez et vous tuerez des daims pour notre consommation, tandis que nous recueillerons des fourrures.
— Volontiers, Hurry ; et quoique mes coups soient funestes au gibier, comme mon surnom l'indique, je pourrai vous aider de temps en temps à chasser le castor... Mais que ce lac est magnifique I Quel nom lui a-ton donné?...
— A vrai dire, répondit Henri March, je crois que les gens du roi ne se sont pas encore occupés de le baptiser. Entre nous, nous l'appelons Glimmerglass.
OEIL-DE-FAUCON
— H en sort nne rivière, n'est-ce pas?... C'est près de ses bords, sur un rocher, que j'ai donné rendez-vous à Cliingachgook.
Qul c'est la Susquehannah, que vous avez dû voir couler dans le
pays lies Delawares. , , .
Le Tueur-de-Daims ne fit point de rf^ponse. Il était tout occupé à admirer la nflexion des montignes dans le lac, la surface polie des eaui, et les baies ilincelantts ses des voûtes de feuillage La voix des solitudes parlait à son cœur ; il prenait plaisir à étudier les contours des bois qu'il avait souvent parcourus sans en voir la fin, et le calme saint de la nature lui faisait éprouver à son insu un enthousiasme poétique.