‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 40 sur 280 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le jour naissait lorsque le Tueur-de-Daims rouvrit les yeux, et les promena autour de lui avec un empressement bien facile à comprendre. Rien n'avait troublé son sommeil, aussi se leva-t-il avec une intelligence aussi nette que les circonstances l'exigeaient. Le soleil n'avait pas encore paru, mais la voûte des cieux était enrichie de ces teintes douces qui accompagnent la naissance ou la chute du jour ; et les tribus emplumées remplissaient l'air de leurs chants, qui rappelèrent tout d'abord à Nathaniel les dangers qu'il courait. En effet ces hymnes matinales indiquaient le voisinage de la terre. Les légères embarcations s'étaient rapprochées de la base de la montagne qui dominait la rive orientale, et le troisième canot, prenant la même direction, dérivait vers une pointe, où il devait inévitablement toucher, à moins d'une saute de vent ou d'une intervention hunuine. Au reste, c'était la l'unique sujet d'inquiétude. Le château reposait en paix sur son écueil , et l'Arche demeurait amarrée au pilotis. Le vent étantvenu à fraîchir assez mal à propos, le canot en dérive ne tarda pss à toucher le rivage. Le Tueur-de-Daims ne voulut pas le laisser esposé à tomber entre les mains des Indiens , et il gouverna vers la piage , après s'être assuré que sa carabine était en bon état. La plus grande circonspection lui était nécessaire, puisqu'il pouvait y avoir des sauvages aux aguets sur la côte, et c'était un moment difficile à passer pour un novice qui n'avait \ucun ami pour le seconder, et qui manquait de l'encouragement que donne au plus timide la certitude d'être observé. Néanmoins Nathaniel se comporta comme aurait pu le faire un vétéran des bois. Sans hésitation et sans témérité, il s'avança avec une espèce de prudence philosophique, et l'on peut dire qu'il débuta avec éclat dans la carrière a laquelle il doit sa célébrité.

Quand il fut à cent vergues du rivage , le Tueur-de-Daims donna trois ou quatre vigoureux coups de rame, qui suffisaient pour pousser la barque vers la grève, et quitta l'instrument du travail pour prendre celui de la guerre. Il levait sa carabine, quand une détonation perçante fut suivie du sifflement d'une balle qui en passant auprès de lui le fit involontairement tressaillir. Il chancela et s'étendit tout de son long au fond du canot. Presque aussitôt un In lien s'élança en poussant un cri du milieu des buissons sur le sable. C'était sur quoi comptait le jeune homme ; il visa son ennemi à découvert , mais il hésita à faire partir la détente sur un homme contre lequel il avait tant d'avantages. L'Indien , dont il épargnait ainsi la vie , rentra dans les broussailles aussi vite qu'il en était sorti.

Pendant ce temps, le Tueur-de-Daims débarqua sur une plage de sable et de gazon, surmontée d'épaisses broussailles. Cette végétation rabougrie faisait place, un peu plus loin, aux sombres voûtes de la forêt. Les arbris Lt:ncnt gros, élevés, et partaient d'un sol tellement nu qu'ils ressemblaient à d'immenses colonnes distribuées çà et là au hasard pour soutenir un dôme de feuilles. Quoiqu'ils fussent assez près les uns des autres, vu leur âge et leur dimension, l'œil pouvait pénétrer sous leur ombrage à une distance consiii^rable.

Prévoïaiit q'i'il lii serait imp '' •le 'e remettre à l'eau sans recevoir une no„\c.le b.^ie, N^!^ ■ ■ t audacieusem: i i '< la recherche de son adversaire. H apc ^.i uiuuiôt les bras de l'iuaien , dont le corps était caché derrière un chêne et qui s'occupait de bourrer son arme. Rien n'eût été plus facile que de le surprendre, mais le Tueur-de- Daims, peu h 'Mtii(5 aux expédients déloyaux des escarmouches, se révoltait à l'iif . .\.-:=aillir un ennemi désarmé. Ses joues se colorèrent, il fronça le sourcil , il recueillit toutes ses forces , mais au lieu de s'avancer pour tirer il demeura dans la position d'un chasseur qui se prépare à ajuster.

— Non , non , se dit-U à lui-même , une pareille conduite serait digne d'une peau rouge; mais elle n'est pas dans le caractère d'un chrétien. Que le mécréant recharge son arme , et nous en viendrons atu mains

OEIL-DE-FAUCON

comme des hommes ; car il ne doit pas s'emparer du canot , et il ne l'aura pas. Laissons-lui le temps de se mettre en mesure, et Dieu protégera le bon droit.

Cependant l'Indien était tellement absorbé dans ses occupations , qu'il ne s'était pas même aperçu de la présence de son ennemi. Après avoir rechargé sa carabine , il s'avança en évitant avec soin de se mettre sous le feu du canot , sans se douter qu'il s'eiposait en réalité. Alors INathaniel quitta son abri et apostropha l'Indien.

— Par ici, peau rouge, par ici, si vous me cherchez. Je suis novice dans la guerre, mais pas assez pour rester sur une grève ou je serais aussi facile à tuer qu'un hibou en plein jour. Il déficnd de vous que nous soyons en paix ou en guerre ; car j'ai les inclinations d'un homme blanc , et je ne suis pas de ceui qui regardent comme une belle action de tuer des créatures humaines dans les bois.

Le château du Uat musqué.

Le sauvage ne fut pas médiocrement interdit, mais il savait assez d'anglais pour comprendre le sens de ces paroles rassurantes. Loin de manifester de l'inquiétude , il laissa tomber à terre la crosse de sa carabine et fit un geste de confiance et d'amitié avec l'aisance d'un homme qui ne reconnaissait point de supérieur. Toutefois le volcan qui brûlait dans son cœur communiquait sa flamme à ses regards, et ses narines se dilataient comme celles d'une bêle féroce contrariée dans son élau fatal.

— Deux canots , dit-il avec l'accent guttural de sa race en levant deux doigts pour prévenir toute erreur, l'un pour vous, l'autre pour moi.

— Non, non, Mingo, c'est impossible ; ni l'un ni l'autre ne vous appartiennent , et vous ne les aurez pas tant que je pourrai vous en em])ècher. Je sais que la guerre est déclarée entre votre peuple cl le mien , mais ce n'est pas une raison pour que deux homnws se tuent au coin d'un bois comme des bêtes. Allez de votre côté , laissez-moi aller du mien. Le monde est assez grand pour nous deux, et si nous nous rencontrons en bataille rangée le Seigneur décidera de notre destin.

— Bon ; s'écria l'Indien ; mon frère est missionnaire... il parle beaucoup, toujours sur le Manitou.

— Vous vous trompez , guerrier ; je ne suis pas digne d'être Morave, et je vaux mieux que la plupart des vagabonds qui prêchent dans la forêt. Je suis tout simplement chasseur, quoique plus tard, si la paii vi'est point faite , je puisse avoir l'occasion de me mesurer avec vos compatriotes. Je voudrais pourtant que ce fût dans un combat régulier, et non pas à propos d'un misérable canot.

— Bon ! mon frère est très jeune , mais il est très-sage ; petit guerrier, grand parleur : c'est quelquefois un chef au conseil.

— Je n'ai pas celte prétention , Indien, repartit le Tueur-de-Daims en rougissant de l'ironie mal dissimulée de son interlocuteur , je ne demande qu'à vivre en paix dans les bois. Tous les jeunes gens doivent suivre le sentier de la guerre q'iand il le faut , mais la guerre n'est

pas un massacre inutile ; je vous invite donc à continuer votre roule i et j'espère que nous nous séparerons en amis.

— Bon ! mon frère a deux chevelures, une grise sous l'autre noire. Vieille sagesse, jeune langue.

Là-dessus le sauvage s'avança avec confiance ; sa figure était souriante, et tout son extérieur indiquait des dispositions pacifiques. Les deux adversaires se donnèrent cordialement une poignée de main.

— Chacun son bien , dit le sauvage ; mon canot est à moi , le vôtre est à vous. Allons voir : s'il est à vous , vous le garderez ; s'il est à moi, je le prendrai.

— C'est juste, peau rouge ; mais vous avez tort de supposer qu'un des canots vous appartienne. Au surplus , il faut voir pour croire ; rendons-nous donc au rivage , et puisque vous ne vous fiez pas à mes yeux vous pourrez vous en rapporter aux vôtres.

L'Indien proféra son exclamation favorite , et tous deux s'approchèrent de la grève sans aucune défiance apparente. Le sauvage prenait même quelquefois les devants, comme s'il eût voulu prouver qu'il ne craignait pas de tourner le dos à son compagnon. En arrivant sur les bords du lac il indiqua du doigt la barque du Tueur-de-Daims , et dit avec emphase : — Celui-ci est un canot de visage pâle , celui-là un canot d'homme rouge : je ne veux pas de l'un, l'autre est à moi.

— Vous avez tort, vous avez complètement tort. Ce canot m'a été confié par le vieux Tom Ilutter, et il est à lui d'après toutes les lois des blancs ou des rouges. Les bancs et les coutures en sont une preuve évidente.

— Bon ! mon frère n'est pas vieux , mais il a beaucoup de science. L'Indien n'a pas fait cela , c'est l'ouvrage d'im homme blanc.

— Je suis charmé de vous voir penser ainsi , car l'opinion contraire aurait été un sujet de querelle. Pour faire cesser toute discussion, je vais mettre hors de votre portée l'embarcation que vous aviez réclamée.

A ces mots le Tueur-de-Daims mit ses pieds sur le bout du frêle esquif, et l'envoya à cent pieds du rivage. Cet expédient brusque et décisif fit tressaillir le sauvage, qui prit d'abord un air farouche, el qui revenant promptement à son expression première feignit de sourire amicalement.

Naihaniel réunit ses forces pour lever le coffre mystérieux, et vit qu'd était d'uDO grande pesanteur.

— Bon! répéu-t-il avec plus d'emphase que jamais. Jeune tête, vieil côprit ; il sait comment vider une querelle. Adieu, frère ; va dans la maison sur l'eau, dans le château du Kal musqué. L'Indien retournera au camp , et dira au chef qu'il n'a pas trouvé de canot.

Le Tueur-de-Daims, qui avait h.ïte de rejoindre les deux femmes, saisit avec joie la main que l'Iroquois lui tendait. Après de nouvelles protestations d'amitié, celui-ci s'achemina tranquillement vers la forêt, sa carabine sous le bras, sans se retourner une seule fois par inquiétude ou par défiance. L'homme blanc , portant son arme d'une mamère non moins pacifique , s'approcha du canot qui restait , mais il ne put

Taris. Typographie Ploo frères, rue Garancière, 8.

OEIL-DE-FAUCOW.

s'empéchcr de suivre des yeui les mouvements de l'Indien. Cependant, honteux des soupçons qu'il avait conçus, il s'occupa exclusivement des préparatifs nécessaires à son départ. Il y travaillait depuis une minute à peine , quand ses yeux sûrs et perçants, se tournant par hasard du côté de la terre , lui révélèrent l'imminence du danger qui menaçait sa vie. Les noires prunelles du sauvage le contemplaient avec la férocité du tigre, et la gueule d'une carabine posée entre les broussailles se trouvait juste en face de la poitrine de Nalhaniel. Ce fut alors que sa longue expérience de chasseur lui fut profitable. Il se conduisit comme s'il eût eu devant lui un daim bondissant , dont il n'aurait pas connu la position exacte. Armer et ajuster sa carabine, ce fut l'affaire d'un instant; il n'apercevait qu'une figure sinistre, mais il tira au milieu des broussailles où devait être le corps qui en dépendait. Ses mouvements furent si rapides que les deux adversaires firent feu au même instant, et que les deux détonations se confondirent. Le sauvage poussa son terrible cri de guerre , bondit à travers les buissons, et se rua sur la rive en brandissant un tomahawk. Natha-

niel attendit, la crosse à terre, ^

la tête droite, ferme comme un pin dans une calme matinée d'été ; toutefois , par s'iite de ses habitudes de chasseur, il chercha machinalement son sac à plomb et sa poudrière. Arrivé à vingt pas de son ennemi, le sauvage lui lança sa hache acérée , mais d'un œil si incertain et d'une main si faible, que le Tueur-de-Daims put saisir par le manche le tomahaxvk qui passait près de lui. Au même instant l'Indien chancela et tomba tout de son long sur le sable.

— Je le savais ! je le savais !

s'écria Nathanicl tout en se préparant à glisser une nouvelle balle dans sa carabine; je savais quel serait le résultat lorsque j'ai vu cet indi vidii m'ajusler. Ou vise et l'on tire vite quand on est en danger de mort, etje n'ai prévenu ce maudit que de la centième partie d'une seconde. Sa balle m'a effleuré les côtes , mais qu'on dise ce qu'on voudra pour ou contre les Mingos, ils ne sont pas aussi bons tireurs que les blancs. Chingachgook luimême, si habile sous d'autres rapports , est inférieur , n'est qu'un tireur très-ordinaire.

Pendant ce monologue, le Tueur -de -Daims avait rechargé son arme. Il jeta le tomahavk , s'avança vers la victime et la regarda avec une attention mélancolique, appuyé sur sa carabine. C'était la première fois qu'il voyait tomber un homme dans le coml)at; c'était le premier homme qu'il atteignait. Ses sensations étaient nouvelles , et des regrets généreux se mêlaient à son triomphe.

L'Indien n'était pas mort, quoiqu'il eût le corps traversé par la luUe. Il gisait immobile sur le dos ; mais ses yeux expressifs suivaient tous les mouvements du vainqueur comme l'oiseau démoulé regarde le chasseur. Le malheureux s'attendait au coup fatal qui devait précéder la perte de sa chevelure, ou peut-être croyait-il qu'il serait mutilé avant sa mort.

Tneur-de-Daims devina ses pensées, et trouva une triste satisfaction a dissiper les alarmes du sauvage. Non, non, Peau-Rouge, dit-il, vous n'avez rien à craindre de moi. Je suis de race chrétienne , et scalper n est pas dans mes attributions; je vais m'emparer de votre carabine, etje reviens vous rendre tous les services que je pourrai. Pourtant je ne puis rester ici longtemps , car le bruit des coups de feu ne manquera pas d'y attirer vos infâmes camarades. La fin de ce discours fut un soliloque que le jeune homme prononça en allant ramasser la carabine. II la mit dans le canot, et retourna' auprès de l'Iroquois. Toute inimitié, lui dit-il, est finie entre vous et moi, Peau-Houge, et vous pouvez vous rassurer sur le compte de votre crâne. J'ai les inclinations d'un blanc, comme je vous l'ai dit, et j'espère me conduire comme un blanc. Si INatlianiel eût lu dans les yeui du sauvage mourant, il est

probable qu'il eût montré moins de vanité à l'endroit de sa couleur ; mais il y vit de la reconnaissance , sans remarquer l'ironie amère qui s'y mêlait.

— De l'eau, vociféra le malheureux ; donnez de l'eau au pauvre Indien !

— Oui, vous aurez de l'eau , dussiez-vous mettre le lac Ji sec. Je vais vous porter sur le bord pour que vous puissiez boire à votre aise. Tous les blessés sont comme ca , dit-on , c'est de l'eau qu'ils désirent pardessus tout. En parlant ainsi , le Tueur-de-Daims souleva l'Indien dans ses bras et le porta sur le bord du lac. Il s'assit ensuite sur une roche, et prit sur ses genoux la tête du moribond qu'il essaya de consoler.

— Guerrier, lui dit-il, j'aurais tort de prétendre que votre heure n'est pas venue. Vous avez déjà dépassé l'âge mûr, et vu le genre de vie que vous menez , vos jours ont été assez bien remplis. Ce qui vous importe maintenant, c'est de songer à l'autre existence. Ni lesPeaui- Rouges ni les visages pâles ne croient s'endormir pour toujours ; mais

ils s'attendent à vivre dans on monde meilleur. Chacun a ses inclinations selon lesquelles il sera jugé sans doute , et je suppose que vous avez assez réOéchi làdessus pour n'avoir pas besoin de mes serments. Si vous avez été un juste Iroquois, vous irez vers les heureux territoires de chasse , sinon vous serez puni. J'ai mes idées sur ce sujet, mais vous êtes trop vieux et trop expérimenté pour avoir besoin des explications d'un jeune homme comme moi.

— Bon ! s'écria l'Indien , dont la voix conservait toute sa force, quoique sa vie s'en allât: jeune tête, vieille sagesse !

C'est quelquefois une consolation , au moment de l'agonie, de recevoir le pardon (le ceux auxquels nous avons essayé de nuire. Ce n'est qu'à l'heure du jugement que nous savons si Dieu nous prend en pitié ; mais nous désirons en attendant obtenir de la miséricorde sur la terre. Dans ce monde ou dans l'autre on aime à savoir que quelqu'un nous pardonne. Pour moi, je ne vous en veux pas d'avoir médité ma perte : d'abord , parce que vous m'avez manqué ; ensuite, parce que c'était dans vos inclinations, dans votre nature, dans votre éducation , et que je n'aurais pas dû avoir la moindre confiance en vous ; enfin, parce que je ne peux en vouloir à un mourant, qu'il soit païen ou chrétien. Ayez donc Pcsprit en paix, en tant que cela me concerne.

L'Iroquois avait sur l'avenir inconnu de ces lueurs vagues et terribles que la miséricorde divine répartit dans toute la race humaine; mais ses idées étaient nécessairement conformes à ses habitudes et à ses préjugés. Comme la plupart de ses compatriotes, et comme un grand nombre des nôtres, il songeait plutôt à mourir de manière à mériter les applaudissements qu'à s'assurer la paix dans une existence extérieure. Malgré l'égarement de sou esprit , il comprit que le Tueurde-Daims avait de bonnes intentions, mais il regretta que personne de sa tribu ne fût témoin de la fermeté stoïque avec laquelle il supportait l'agonie. Il avait cette courtoisie innée qui distingue si souvent les guerriers indiens avant qu'ils soient corrompus par la fréquentation de la lie des hommes blancs : aussi s'efforça-t-il d'exprimer de la gratitude à son ennemi compatissant.

— Bon 1 répéta-t-il ; car c'était un mot très-usité parmi les sauvages : jeune tête et jeune cœur aussi. Les vieux cœurs sont rudes ; ils ne versent pas de larmes. Ecoutez l'Indien quand il meurt; il n'a pas besoin de mentir. Comment vous appelle-ton ?

— Nathaniel Bumppo, dit le Tueur-de-Daims; mais les Delaxvares m'ont promis de me donner un surnom plus digne , si je le méritais en marchant dans le sentier de la guerre.

Judith se revêtit de la robe de brocart, et rentra, pour exposer à l'aclmiratioa des jeunes gens la richesse de son costume et l'ôlégancc de sa ta:lle.

OEIL-DE-FADCON.

— C'est un nom d'enfant , un pauvre nom pour un guerrier. Vous en aurez bienlôt un autre.

Surexcité par ses émotions, l'Iroquois eut la force de lever la main et de toucher la poitrine du jeune bomme en ajoutant : — Pas de crainte, là : œil certain, main foudroyante, coup mortel...

Grand guerrier bientôt... non, pas Tueur-de-Uaims... OEil-de-Faucon, OEil-de-Faucon... Donnez-moi la main!

Le Tueur-de-Daims , ou OEil de-Faucon, comme on l'appela par la suite dans tout le pays, prit la main du sauvage, qui rendit le dernier soupir eu regardant avec admiration l'étranger qui avait montré dans une circonstance aussi critique tant de présence d'esprit, d'adresse et de fermeté. Si l'on songe à l'extrême plaisir qu'éprouve un Indien en voyant son ennemi montrer de la faiblesse, on appréciera mieux la conduite que méritait un pareil bommage.

— Son âme s'est envolée , s'écria OEil-de-Faucon d'une voix étouffée; hélas 1 voilà où nous arrivons tôt ou tard ; et le plus bcureux , quelle que soit sa couleur, est celui qui est le mieux préparé. Voici le corps d'un brave guerrier sans doute, et son âme est déjà dans le ciel ou l'enfer. Territoires de chasse, ou lieux dépourvus de gibier, d'après ses idées; séjour de lumière ou flammes dévorantes, suivant la doctrine des Moraves ! Je pourrais prendre sa chevelure et l'aller porter au magistrat des colonies, qui me donnerait la prime accordée en pareille occasion; mais jamais pareil argent ne souillera mes mains. Je suis ué blanc, et je mourrai blanc, quand même Sa Majesté, ses gouverneurs et tous ses conseils oublieraient leur origine pour obtenir un léger avantage à la guerre. Que votre âme repose en paix, guerrier! votre corps sera intact quand il la rejoindra dans la terre des esprits !

A ces mots , le Tueur-de-Daims appuya le cadavre contre un rocher avec toutes les précautions nécessaires , pour l'empêcher de tomber ou de prendre une attitude qui aurait pu sembler inconvenante à la délicatesse des Indiens, Quand il eut accompli ce devoir, il regarda d'un air rêveur la figure contractée de son ennemi, et recommença ses monologues suivant l'habitude qu'il avait acquise en vivant isolément dans les bois.

— Peau-Rouge , dit-il, je n'en voulais pas à vos jours ; mais il fallait tuer ou être tué : vous avez été traître, suivant voire usage. J'ai été trop confiant, suivant le mien , nous ne sommes pas à blâmer. J'avais combattu jusqu'ici des ours, des loups, des panthères cl des chats sauvages; vous m'avez forcé de débuter avec les Peaux- Rouges, et probablement je ne m'en tiendrai pas là.

Ces réfleiioDs furent interrompues par l'apparition d'un second Indien , qui , en apercevant le Tueur-de-Daims, poussa un cri perçant, auquel répondirent une douzaine de voix sur différentes parties de la montagne. Il n'y avait pas de temps à perdre, et une minute après le canot s'éloignait rapidement du rivage.

Dès que Nathaniel se crut en sûreté , il cessa de ramer et examina l'état des choses. Les Indiens s'étaient groupés autour du cadavre et remplissaient l'air de cris de rage. A ces cris succédèrent des exclamations de joie , lorsqu'on s'aperçut que la victime avait conservé sa chevelure; puis vinrent les lamentations et les gémissements qui accompagnent d'ordinaire les funérailles d'un guerrier. On ne songea point à poursuivre le vainqueur, car les sauvages d'Amérique, comme les panthères de leurs forêts, n'attaquent jamais un ennemi sans avoir la presque certitude de l'atteindre.

W'ayaut aucun motif pour rester près de la pointe, le jeune homme s'occupa de réunir les canots. L'un d'eux fut facile à rattraper: l'aulre se dirigeait vers la terre d'une façon si étrange qu'il fallait supposer qTie l'action d'un courant caché venait en aide à la brise. F.;i se rapprochant toutefois , le Tueur de-Daims découvrit la cause mystérieuse de ce mouvement qui l'étonnait. Un Iroquois, parvenu à la nage jusqu'à l'embarcation, était étendu au fond ; et, se suivant de son bras en guise d'aviron , il la poussait lentement mais sûrement vers le rivage. Persuadé qu'il ne pouvait avoir d'armes, le Tueur-de-Daims, sans même lever sa carabine , n'hésita pas à s'approcher du sauvage , qui se leva tout à coup en poussant un cri de surprise.

— Peau-Rouge, lui dit-il, vous avez assez joui de ce canot, vous ferez bien de me le laisser; je suis raisonnable, et n'ai pas envie d'imiter les gens qui regardent un sauvage comme un bon de prime plutôt que comme un être humain. Jetez- vous dans le lac avant que nous en venions aux gros mois.

L'Indien ne savait pas un mot d'anglais , mais il vit aux gestes et aux yeux expressifs du Tueur-de-Daims qu'il n'y avait pas à hésiter; il sauta dans le lac, et son corps nu disparut sous l'eau. Quand il revint à la surface pour respirer, il était déjà loin, et les regards inquiets qu'il jetait derrière lui annonçaient qu'il redoutait un coup de carabine; mais le jeune blanc n'avait point d'intention hostile. Au moment où l'Indien atteignait la terre et se secouait comme un épagneul qui sort de l'eau, Nalhaiiiel , en route pour le château, se livrait à ses monologues habituels.

— Ma foi , dit-il , j'aurais eu tort de tuer un bomme sans nécessité. Ce Miiigo est sans doute une canaille; mais ce n'est pas une raison pour que j'oublie ma qualité de blanc... Oi''il-dc-Faucon ! ce ne serait pas un mauvais nom pour un guerrier : cela sonne mieux que Tueurde-Daims ; mais , pour que l'on m'accorde ce titre , il faut que je parle de Vaventure, et ces fanfaronnades ne couvieuueut guère qu'à un

sauvage. A ma place, Chlngaehgook irait se vanter de ses exploits, et les chefs le nommeraient OEil-de-Faucon en moins d'une minute...

Ma foi, cette affaire est, comme toutes les autres, entre les mains de la Providence, et je compte sur elle pour me faire obtenir ce que j'ai mérité.

Après cette manifestation de sentiments intimes, le jeune homme continua à ramer vers l'édifice, dont les murailles d'écorce et le toit en saillie se dessinaient d'une manière pittoresque , éclairés par les splendeurs du soleil levant. Judith Hetty, debout devant la porte, attendait avec anxiété l'arrivée des canots, que sa sœur aînée recardait de temps en temps à l'aide d'une vieille lunette de bord. Jamai's celte jeune fille n'avait eu plus d'éclat qu'en ce moment; l'animation de l'inquiétude lui avait donné les plus riches couleurs et augmentait le charme de ses yeux.

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