‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 45 sur 280 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Nous avons laissé les habitants du château plonges dans le sommeil. A plusieurs intervalles Nathaniel et le Delaware se levèrent pour observer les alentours, et trouvant chaque fois que tout était paisible, ils retournèrent sur leur grabat et dormirent d'un profond sommeil jusqu'à l'aube. Nathaniel se leva le premier, et revint quelques instants après apporter à Chingachgook quelques vêtements d'été , grossiers et légers , qui appartenaient à Hutter.

— Couvrez- vous de cette veste et de ce pantalon, dit-il au jeune Indien, car il serait imprudent de vous montrer avec vos peintures de guerre. Enlevez de vos joues ces larges raies belliqueuses, habillezvous et portez ce chapeau, qui avec le reste vous donnera une tournure d'un homme à peu près civilisé parmi les civilisés, comme disent les missionnaires. Souvenez-vous que Wah-tah-Wah est prisonnière, et que nous devons ruser pour la retirer des mains de ses bourreaux.

Chingachgook contempla d'un air de dégoût ces liens gênants des visages pâles; mais il comprit la nécessité de cacher aux Iroquois qu'un Delaware se trouvait dans le chàte.iu, et se revêtit des objets placés devnnt lui , mais non sans y déployer une maladresse moitié réelle, moitié affectée, laissant errersur ses lèvres un sourire grave de dédain. Le déguisement était assez complet, et la couleur cuivrée de son visage différait peu de la peau brûlée par le soleil de son compagnon le Tueur-de-Daims, Ce dernier eut plus d'une fois l'occasion de sourire de l'air gauche et emprunté de l'Indien dans son costume européen ; mais il se garda bien d'en rien laisser paraître au jeune chef, dont la gravité et la dignité de guerrier eussent été compromises.

La réunion des trois occupants du château pour le repas du matin fut silencieuse et pensive. Judith se ressentait des effets d'une nuit agitée et passée sans sommeil , et les deux jeunes gens réfléchissaient à la gravité de leur situation : tant que dura le déjeuner Nathaniel et Judith échangèrent quelques mots de simple politesse sans faire d'allusion aux événements passés ou futurs. Enfin Judith, ne pouvant plus longtemps renfermer les inquiétudes qui l'agitaient, ramena la conversation sur l'objet principal de leur réunion.

— Ce serait affreux, Nathaniel, s'écria-t-elle brusquement, s'il arrivait malheur à mon père et à Hetty ! Nous ne pouvons pas rester ainsi tranquilles et les laisser entre les mains des Iroquois sans aviser à quelque moyen d'aller à leur secours.

— Je suis prêt, Judith, à les secourir, comme tous les antres humains dans le danger, si seulement un moyen était indiqué. Ce n'est pas une plaisanterie que de tomber entre les mains des Peaux-Rouges, surtout avec les intentions qui ont conduit Hutter et Hurry dans la forêt; et je ne voudrais pas savoir mon plus mortel ennemi dans pareille situation, à plus forte raison des hommes avec qui j'ai voyagé, mangé et dormi. Avez-vous imaginé quelque stratagème que moi et le Serpent pussions mettre à exécution?

— Je ne connais d'autre moyen de sauver les prisonniers qu'en les rachetant. Ils ne résisteront pas à des présents, surtout si nous leur en portons une grande quantité , et ils préféreront les emporter à emmener avec eux de pauvres prisonniers inutiles.

— Ceci est assez bien imaginé , Judith , surtout s'il est possible de gagner l'ennemi par des présents et si les présents sont assez riches pour les séduire. Votre père possède une assez belle propriété , bien située pour la défense , quoiqu'elle ne soit pas surchargée d'objets capables de former une rançon. Il a en outre la carabine appelée comme moi Tueui--de-DaiDis, qui peut compter pour quelque chose ; il y a, je crois, encore, caché en un certain endroit, un baril de poudre qui produirait un assez bon effet; mais on ne rachète pas deux hommes vigoureux avec si peu.... puis...

— Puis quoi ? demanda Judith avec impatience, voyant que Nathaniel hésitait à continuer dans la crainte d'augmenter sa détresse...

— Je voulais dire, Judith, que les Français offrent aussi des primes, de celles qui éblouissent la vue des Peaux-Rouges, quoiqu'elles ne vaillent pas sans doute le fusil et le baril de poudre.

— Que faire alors ? murmura Judith frappée par l'évidence de ces faibles ressources. Mais vous avez vu mes bardes, à moi, Nathaniel, elles plairont sans doute aux femmes des Iroquois.

— Je le crois, je le crois, Judith, répliqua celui-ci finement, cherchant à s'assurer si elle aurait le courage d'en faire le sacrifice ; mais vous décideriez-vous à vous en séparer ? Bien des hommes se sont crus coun|;eux avant d'affronter le danger. Vous êtes belle, Judith, remarquablement belle, et vous devez aimer ce qui sert à rehausser votre beauté.

— Gardez pour les filles delawares vos opinions favorables, Nathaniel , si vous croyez sérieusement que tel est le caractère des femmes de votrç couleur, répondit Judith moitié sérieuse, moitié souriant; mais mettez-moi à l'épreuve, et si vous me voyez regretter un seul ruban ou une plume, vcus pourrez alors dire et penser de moi tout ce que vous voudrez.

— C'est justice, et vous savez combien j'aime tout ce qui est juste.

JT

— C'est vrai , Tueup-de-Daims, et c'est ainsi que je veux vous voir m apprécier en toute chose par vous-même , et ne pas croire tous les bavardages d'Hurry sur la réputation d'une jeune fille qui n'a peut-être pas une si haute opinion que lui de la belle tournure de son visage.

— Les idées d'Hurry Harry ne sont pas de l'Evangile pour moi, Judith ; mais de moins dignes que lui ont aussi des yeux et des oreilles répondit gravement Nathaniel.

—Assez sur ce sujet, s'écria Judith l'œil brillant et le rouge colorant son visage ; parlons de mon père et de sa rançon. Je crois que vous avez raison et que les Indiens ne lâcheront pas leurs prisonniers pour une aussi faible rançon que mes vêtements, le fusil et la poudre de mon père. Mais il nous reste la caisse.

— Comme vous dites, Judith, il y a la caisse , et la question reste actuellement entre un secret et la chevelure de nos amis. Votre père vous a-t-il jamais intimé sa volonlé au sujet de celte caisse?

— Jamais ! il a sans doute pensé que ses ferrures et sa serrure étaient sa meilleure protection.

— C'est une pièce curieuse et solidement construite , reprit le chasseur se levant et examinant attentivement l'objet sur lequel il était assis. Le bois dont il est fait n'existe dans aucune des forêts que nous avons parcourues ; ce n'est pas le noir noyer et pourtant il lui ressemble , mais il est bien plus beau. Je pense, Judith, que la caisse seule suffirait pour racheter votre père , ou je ne connais pas la curiosité des Indiens.

— Le rachat pourrait se faire plus avantageusement peut-être . Nathaniel ; la caisse est pleine , et la moitié de son contenu pourrait suffire. En outre, mon père, j'ignore pourquoi, paraît tenir grandement à la conserver.

— C'est ce que je pense , car il y a trois serrures!... n'y a-t-il pas aussi trois clefs ?

— Je n'en ai jamais vu , et cependant il doit y en avoir, puisque Hetty m'a souvent dit avoir trouvé la caisse ouverte.

— Les clefs ne voltignent pas dans l'air et ne flottent pas sur l'eau plus que les créatures humaines ; s'il y a une ou plusieurs clefs , elles sont quelque part.

— C'est vrai, et il serait possible de les trouver si nous cherchions bien.

— Ceci vous regarde, Judith. C'est votre propriété ou celle de votre père. La curiosité est une faiblesse de femme. Si la caisse contient des objets de rançon , il me semble qu'on ne saurait en faire un meilleur usage que de préserver la chevelure de votre père. Quand le propriétaire d'une trappe , d'un daim ou d'un canot est absent, son plus proche parent le représente, selon les lois de tous les habitants des forêts. Donc nous vous laissons libre de décider si la caisse doit ou non être ouverte.

— J'espère que vous ne me croyez pas capable d'hésiter lorsque la vie de mon père est en danger.

— Non ! mais il n'est pas déraisonnable de prévoir que le vieux Tom blâmera ce que vous aurez fait , lorsqu'il se retrouvera libre et dans sa maison ; mais c'est assez l'ordinaire des hommes de se fâcher de ce que l'on a fait pour leur bien.

■ — Tueur-de-Daims, si nous trouvons la clef, je vous autorise à ouvrir la caisse et à en retirer les objets que vous jugerez propres à rendre la liberté à mon père.

— Trouvez d'abord la clef, jeune fille; nous verrons ensuite. Vous, Serpent, qui avez des yeux de renard et dont le jugement n'est jamais en défaut, aidez-nous à deviner où Tom Flottant pourrait avoir caché la clef d'un meuble auquel il paraît attacher tant de valeur.

Le Delaware, qui n'avait pris aucune part à ce court dialogue, se leva dès qu'il fut directement interpellé, et se joignit aux jeunes gens pour commencer les recherches. Ils pénétrèrent au premier, dans la chambre à coucher d'Ilutter. L'ameublement en était plus complet que dans les autres pièces , et contenait divers meubles et autres objets féminins qui avaient appartenu à sa défunte femme ; mais, comme Judith avait toutes les clefs de cette pièce, elle fut bientôt visitée et n'amena aucune découverte.

Ils passèrent ensuite dans les chambres des deux sœurs. Chiugachgook fut frappé du contraste qui existait dans l'ameublement de ces deux pièces.

— Cela vous étonne , ami ? dit Nathaniel répondant aux gestes d'étonnement de son compagnon; mais celte différence existe dans le caractère des deux filles du vieux Tom : l'une aime les belles choses et les colifichets, tandis que l'autre, simple et humble dans ses goûts, ne cherche rien à ajouter aux dons de Dieu et des hommes. Après tout, il se peut que Judith ait ses vertus particulières et Hetty ses défauts.

— Et l'esprit faible a vu la caisse ouverte ! demanda Chingachgook avec une expression de curiosité.

— Elle me l'a dit elle-même et vous avez pu l'entendre aussi. Il semblerait donc que le père a plus de confiance dans la discrétion de la plus jeune fille que dans celle de l'aînée.

— Alors la clef n'est cachée que pour l'Eglantine-des-Bois ; tel était le nom que dans sa galante appréciation des charmes de Judith, le guerrier indien lui avait donné.

— C'est cela ! c'est bien cela ! à l'une il se fie , et de l'autre il se cache.

OEIL-DE-FADCON.

— Une clef ne peut donc être mieux cachée de l'Eglantine-des-Bois que parmi de grossiers vêtements.

LeTueur-de-Daims fut frappé d'admiration delà perspicacité de son ami, et, se tournant vers lui, il sourit, et d'un geste approbateur la félicita de sa conjecture ingénieuse.

— On vous a judicieusement appelé le Serpent.... Judith, en effet, ne voudrait pas toucher de ses doigts délicats un jupon grossier comme ceui que porte sa sœur Hetty, comme celui-ci , par exemple ; descendez-le , Chingachgook , et voyons si vous êtes prophète.

Chingachgook fit ce qu'on lui demandait, mais il n'y avait pas de clef. Une poche grossière pendue au clou voisin attira leur attention. En ce moment Judith, qui avait été occupée à chercher ailleurs, se rapprocha d'eux et leur dit :

— Ce sont les vêtements de la pauvre Hetty ; rien de ce que vous cherchez ne saurait être là.

Ces mots étaient à peine sortis de ses lèvres que l'Indien triomphant élevait dans sa main la clef qu'il avait retirée de la poche. Judith avait l'esprit trop prompt pour ne pas comprendre la raison d'une telle cachette. Elle rougit de dépit autant que de honte , se mordit les lèvres et demeura silencieuse. Nathaniel et son compagnon montrèrent dans cette circonstance la délicatesse instinctive de leur âme, ne trahissant ni l'un ni l'autre le moindre regard, le plus léger sourire qui indiquât qu'ils avaient compris les motifs de cet adroit artifice. Le premier, prenant la clef des mains de l'Indien, se dirigea vers la pièce où était placée la caisse ; il s'assura qu'elle s'appliquait indistinctement aux trois serrures, les ouvrit, déplaça les barres de fer qui l'entouraient, leva le couvercle et se retira aussitôt à quelques pas de distance , faisant signe à son ami de l'imiter.

— Ceci est un coffre de famille , Judith , dit-il , et pourrait contenir des secrets de famille. Le Serpent et moi nous allons nous retirer dans l'Arche pour veiller aux canots, aux avirons, pendant que vous examinerez tout ceci par vous-même pour voir s'il y a des objets suffisants de valeur pour sauver votre père. Lorsque votre examen sera terminé, appelez -nous, et nous tiendrons conseil sur ce qu'il reste à faire.

— Arrêtez, Nathaniel, s'écria Judith au moment où il se disposait i sortir; je ne toucherai pas à un seul des objets ici renfermés que vous ne soyez présent. Mon père et Hetty ont jugé convenable de se méfier de moi, et j'ai trop de fierté pour plonger dans leurs trésors cachés autrement que pour sauver leurs jours. Restez donc avec moi, et soyez témoin de ce que je ferai.

— Je crois, Serpent, que Judith a raison de réclamer notre présence , et s'il y a là-dedans des secrets , ils seront confiés à la discrétion de deux jeunes gens dont la bouche sait rester fermée. Nous resterons, Judith.... mais d'abord allons voir au dehors si tout est paisible, car il nous faudra du temps pour examiner tout ce qu'il y a là-dedans.

Les deux hommes sortirent sur la plate-forme , et Nathaniel interrogea les alentours avec sa longue-vue tandis que l'Indien parcourait gravement des yeux l'étendue du lac et des bois environnants , épiant le moindre son qui pût trahir les projets de leurs ennemis. Tout parais- «ait calme et silencieux, et quelques minutes plus tard les trois jeunes gens étaient de nouveau rassemblés autour du vieux coffre.

— Il y a là une pleine cargaison , dit Nathaniel soulevant le lourd couvercle qu'il assujettit au moyen d'un morceau de bois. Serpent, apportez quelques sièges pendant que j'étalerai cette couverture à terre pour y déposer les objets.

Le Delaware accomplit l'ordre qui lui était donné; Nathaniel plaça un siège près du coffre pour Judith, il en prit un pour lui et enleva la toile épaisse qui recouvrait l'intérieur de la caisse. Les premiers objets qui s'offrirent à leur vue composaient un costume complet et riche à l'usage d'un homme à la mode du siècle. Un habit écarlale avec des galons d'or sur les boutonnières frappa surtout l'imagination de Chingachgook, dont les yeux brillèrent de convoitise et qui"" sembla perdre à celte vue tout son stoïcisme et sa philosophie indienne. Deerslayer se retourna et parut mécontent de cette marque de faiblesse humaine chez son ami; puis, comme il en avait l'habitude, il murmura en lui-même quelques réflexions sur le sujet.

— C'est un de ses dons... Oui, il est donné à un Peau-Roufe d'aimer le clinquant, et je ne puis l'en blâmer. C'est en effet un singulier costume, et sa couleur ne peut manquer d'exciter les désirs des'^Iroquois. Si ce vêtement a jamais été confectionné pour votre père, je ne m'étonne plus que vous ayez conservé le goût des beaux atours.

— Cet habit n'a jamais été fait pour mon père, il est beaucoup trop long pour lui.

. — L'étoffe n'a pas été épargnée, ni l'or, répliqua le Tueur-de-Daims, riant en lui-même... Serpent, ce costume paraît aller à votre taille, et je serais curieux de le voir sur vos épaules.

Chingachgook ne se fit pas prier ; jeUnt de côté la veste usée et grossière d'ilutter, il s'empressa d'endosser l'habit écarlate , et courut i un miroir qui servait au vieux Tom pour faire sa barbe , il s'y arrêta stupéfait d'admiration à la vue de sa grotesque transformation.

— Otez-le, Serpent... quittez cet habit, reprit rinllciible chasseur, de tels vêtements ne vous vont pas plus qu'à moi. Votre costume est la peinture, le tatouage, les plumes de héron et le wangnun, comme le mien se compose de vêtements de peau et de moccassins.

— Je ne vois pas pourquoi, Tueur-de-Daims, un homme ne porterait pas

un habit écarlate aussi bien qu'un autre Je voudrais vous voir ainsi

costumé.

— Me voir dans un costume de seigneur ! Si vous attendez ce

jour, Judith, vous attendrez donc que j'aie perdu la raison Non!

non! jeune fille, mes dons sont mes dons, et je mourrai avec eux quand même je ne devrais plus abattre un seul chevreuil ou piquer un saumon. Mettez l'habit sur la couverture. Serpent, et voyons plus loin.

Aux vêtements d'homme sjccéda une riche toilette de femme, qui attira des exclamations de plaisir des lèvres de Judith. Jamais dans ses rêves de grandeur où elle avait désiré briller parmi les dames de la garnison, la jeune fille n'eût imaginé un costume plus approprié à ses goûts. Son ravissement fut presque enfantin, et il fallut interrompre l'examen des autres objets renfermés dans le coffre pour la laisser passer dans une autre pièce, où elle se revêtit aussitôt de la robe de brocart et de ses accessoires, et rentra au bout de quelques minutes pour exposer à l'admiration des deux jeunes gens la richesse de son costume et l'élégance de sa taille, pour laquelle la robe semblait avoir été confectionnée.

— Je ne connais pas de meilleur moyen de traiter avec les Mingos, s'écria leTueur-de-Daims, que de vous envoyer vers eux comme vous voilà, et de leur dire qu'une reine est arrivée au milieu d'eux! Ils abandonneront Hutter, Hurry et Hetty pour un si beau spectacle.

— Je vous croyais trop franc pour flatter, Nathaniel, répondit la coquette flattée intérieurement de l'admiration qu'elle inspirait.

— Je le suis en effet, Judith , et c'est pour cela que j'affirme que jamais mes yeux n'ont contemplé une beauté plus admirable que vous, et qui , blanche ou rouge , eût pu supporter la plus légère comparaison avec l'éclat dont vous brillez en ce moment à mes yeux ; Judith , jamais, je le jure.

Le regard de satisfaction que la jeune fille laissa tomber sur le chasseur parut ébranler un moment son indifférence stoïque. Il baissa les yeux fixement sur le couvercle du coffre, puis, secouant la tête, il poursuivit ses investigations.

Divers autres articles destinés à compléter les deux costumes , tels que ceintures , plumes et gants, furent étalés sur la couverture. Puis une seconde enveloppe de toile, recouvrant les objets que renfermai! encore le coffre, arrêta subitement Deerslayer dans ses recherches.

— Tout homme a ses secrets, dit-il, et c'est son droit de les garder pour lui. Nous avons retiré une quantité d'objets suffisants pour remplir notre but, et nous agirons sagement en laissant à maître Hutter la disposition et le secret de ce qui reste au fond du coffre.

— Pensez-vous sérieusement à offrir ces vêtements aux Iroquois , i titre de rançon ? demanda vivement Judith.

— Il me semble que c'est pour cela que nous avons ouvert cette caisse. Cet habit seul l'emportera aux yeux du chef Indieu sur tout autre présent, et s'il possède une femme ou une fille, la robe que vous avez là suffirait pour attendrir le cœur de toute femme que nous pourrions rencontrer entre Albany et Montréal. Je ne vois pas ce qu'il nous faudrait encore après ces deux articles.

— Cela peut vous sembler ainsi, Nathaniel, répondit Judith désappointée, mais quel usage une femme indienne pourra-t-elle faire d'un tel costume. Les branches d'arbre , la fumée et la boue du wigwam l'auraient bientôt souillé.

— Sans doute... mais que nous importe l'usage qu'ils feront de notre présent, pourvu que notre but soit rempli. Je ne vois pas en quoi ces objets pouvaient être utiles à votre père, si ce n'est qu'aujourd'hui ils peuveut servir à racheter sa vie ; en y ajoutant les autres babioles, nous rachèterons Hurry par-dessus le marché.

— Alors vous pensez que Thomas Hutter n'a personne dans sa famille... ni enfant, ni fille, à qui ce costume puisse convenir et que vous désiriez voir porter de temps en temps , ne fût-ce qu'à litre de distraction.

— Je vous comprends, Judith... Oui , je devine votre secret désir. Mais vous êtes la fille de Thomas Hutter et cette robe a été faite pour la fille de quelque gouverneur ou pour toute autre grande dame, pour être portée dans de riches salons et en compagnie de seigneurs et d'officiers de la couronne. A mes yeux, Judith, une fille ne me paraît jamais plus belle que lorsqu'elle est vêtue suivant sa condition dans le monde. Et puis s'il existe dans toute la colonie une fille qui peut se passer de tous ces ornements artificiels et se reposer sur sa beauté naturelle, je crois que c'est vous, Judith.

— Je cours enlever ces chiffons, Nathaniel, s'écria Judith, qui s'élança hors de la chambre, et je ne les reporterai jamais.

— Voilà comme elles sont toutes , Serpent; aimant les colifichets, mais leur préférant les dons naturels de la beauté. Je suis bien aise qu'elle ait consenti à quitter ces habits , qui ne lui vont pas et dont elle n'a réellement pas besoin pour paraître belle. Wah-tah-Wah vous semblerait bien belle , croyez -vous, dans cette robe, Delaware?

— Wah-tah-Wah, fille peau rouge... comme le jeune pigeon... on le connaît à son plumage. Je passerais près d'elle sans la reconnaître si elle portait cette peau étrangère. Il est plus sage de rester vêtu de telle sorte que nos amis ne demandent pas notre nom. L'Eglantine trèsagréable... mais pas plus douce pour tant de couleurs.

OEIL-DE-FAUCON

Judith reparut bientôt revêtue de sa simple robe de toile et déposa la robe et les accessoires sur le tapis.

— La question est de savoir actuellement si nous chercherons au fond du coffre d'autres articles pour assurer la rançon d'Hutter ?

— Si nous connaissions tout ce qu'il contient , reprit Judith lorsqu'elle fut un peu remise de l'efTet qu'avaient produit sur elle les compliments sincères du chasseur, nous pourrions mieux décider ce qu'il faut laisser ou ce qu'il vaut mieux emporter.

— Votre réflexion me paraît raisonnable... mais il est fâcheux d'être obligés de forcer les secrets de votre père.

— La curiosité est bien naturelle et justifiée ici par la nécessité. Judith n'était pas aussi désintéressée qu'elle affectait de le paraître.

Elle se souvenait que la curiosité d'Hetty avait été satisfaite , et elle n'était pas fâchée de saisir l'occasion d'en savoir autant sur ce sujet que sa plus jeune sœur. Dès qu'il fut bien décidé entre tous que la perquisition serait poussée plus loin, Nathaniel enleva la seconde toile et découvrit des armes de toutes sortes. Une paire de pistolets richement incrustés d'argent attira surtout son attention et il s'arrêta à en examiner les desseins. Ce qui s'ensuivit de cette découverte sera expliqué dans le chapitre suivant.

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