‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 46 sur 280 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le Tueur de-Daims , se retournant vers la Delaware, lui montra la précieuse découverte dont il ne se lassait pas d'admirer le travail.

— Fusil d'enfant ! dit le Serpent maniant l'un des pistolets comme un jouet.

— Non , Serpent, non! C'est fait pour un homme, et remplirait le but, s'il était bien employé. Mais arrêtez, les blancs sont remarquables pour leur négligence. Laissez-moi voir si ces pistolets sont chargés.

Le pressentiment du chasseur fut justifié par l'épreuve; il passa alternativement la baguette dans le canon des deux pistolets, et reconnut qu'ils étaient chargés: circonstance qui frappa d'étonnement l'Indien, habitué à prendre le |(lus grand soin de ses armes et à les décharger tous les jours pour en entretenir la propreté.

— C'est ainsi que les accidents arrivent fréquemment, dit Natlianiel secouant la tète. I\Iais nous allons jouer un tour au propriétaire de ces armes en les déchargeant pour lui. Il suffira de changer l'amorce et nous essaierons notre adresse pour voir quel est le plus hibile de nous au pistolet, car quant au fusil, c'est une affaire jugée entre nous.

Quelques instants plus tard, ils étaient tous deux debout sur la plateforme, choisissant un objet particulier de point de mire. Judith, attirée par la curiosité, était auprès d'eux.

— Retirez-vous en arrière, Judith , il y a longtemps que ces armes sont chargées, et un accident pourrait arriver.

— Alors ne les tirez pas ! donnez-les tous deux au Delaware. Peutêtre vaudrait-il mieux ne pas les tirer et les décharger avec le tirebourre.

— C'est contre l'usage. Nous les tirerons, Judith ; mais je crois que nous n'aurons, ni l'un ni l'autre, à nous vanter de notre adresse.

Judith, que ses habitudes de jeunesse avaient familiarisé, avec les armes à feu, n'insista pas davantage et se retira derrière Nathaniel, laissant l'Indien sur le devant de la plate-forme. Chingachgook éleva l'arme à plusieurs reprises, cherchant â l'affermir avec ses deux mains, changeant une position maladroite pour en prendre une plus maladroite encore , et enfin lâcha la détente sans viser et avec une indifférence produite par les efforts inutiles qu'il avait faits au premier abord. Il en résulta qu'au lieu d'atteindre le but indiqué sur l'Arche, la balle n'atteignit pas même le bateau , mais tomba dans l'eau comme une pierre que l'on y eût jetée.

— Bien visé , Serpent, bien visé! s'écria Nathaniel riant des lèvres sans proférer aucun son, vous avez frappé le but, et pour de certains hommes ce serait un exploit. Vous autres. Peaux rouges, n'êtes pas habitués à ces sortes d'armes. Maintenant reculez-vous et voyous ce qu'un blanc peut faire avec des armes fabriquées par les blancs. Un pistolet n'est pas aussi commode qu'un fusil, mais nous allons voir.

Le Tueur-de-Daims visa rapidement et ferme et le coup suivit immédiatement le mouvement. Mais le pistolet éclata et les fragments volèrent autour de lui. Judith poussa un cri , et lorsque les deux hommes inquiets se retournèrent, elle était pâle et tremblait.

— Elle est blessée... la pauvre fille est blessée , Serpent, qui eîit pu le prévoir, à cette distance... Asseyons-la et voyons ce que nos efforts et notre science réunis pourront lui procurer de soulagement.

Judith se laissa perler sur un siège, avala quelques gouttes d'eau que le Delaware lui offrit de sa gourde et fondit en larmes.

— Courage! pauvre Judith, courage! dit Nathaniel avec douceur... Où avez-vous mal? Je ne vois pas de sang ni de déchirure.

— Je ne suis pas blessée, Nathaniel, balbutia Judith à travers ses larmes... c'est la frayeur, rien de plus, je vous assure... Et, Dieu soit loué, personne n'a été blessé par cet accident.

— C'est extraordinaire! je vous croyais plus courageuse , Judith, et moins capable de vous laisser effrayer par le bruit d'une arme à feu.

La honte tenait Judith silencieuse ; car elle ne se rendait pas compte elle-même d'une frayeur qu'elle n'avait jamais éprouvée auparavant.

Elle se remit bientôt et, essuyant les traces de ses larmes, elle sourit de nouveau.

— Puisque vous n'êtes pas blessée, Judith , voyons ce que contient encore le vieux coffre. L'objet suivant qui frappa leur vue était un instrument de mathématiques avec garnitures de cuivre que le Tueurde-Daims et son compagnon admirèrent sans en comprendre l'usage.

— Voici quelque chose de bien plus curieux encore, s'écria le chasseur retirant d'un petit sac les pièces d'ivoire d'un échiquier , chaque pièce artistement travaillée et conforme au nom qui la distinguait ; les cavaliers montés sur des chevaux, les tours supportées par des éléphants et les pions surmontés de tètes de guerrier. La vue de ces jouets dont ils ne connaissaient pas l'usage amusa beaucoup Judith et l'Indien. Le Tueur-de-Daims restait silencieux et un nuage obscurcissait son front. A la fin ses compagnons, frappés de son silence, se turent aussi.

— Judith, demanda-t-il tout à coup s'adressant à la jeune fille d'un air de tendre compassion , vos parents vous ont-il jamais parlé de religion ?

Le front de la jeune fille se colora d'un riche pourpre comme un ciel napolitain par une soirée de novembre. Mais le Tueur-de-Daims lui avait inspiré un goût si puissant pour la vérité , qu'elle répondit avec franchise :

— Ma mère m'en a souvent parlé; mon père, jamais

— Je le vois, c'est cela. Il n'a pas de Dieu comme il convient à un blanc d'en avoir, ou même à un Peau Rouge. Il adore des idoles.

Judith parut d'abord profondément blessée ; puis , après réflexion , elle éclata de rire.

— Vous croyez , Tueur-de-Daims, que ces jouets d'ivoire sont les dieux de mou père? Détrompez-vous, j'ai entendu parler des idoles et je sais ce que c'est.

— Ce sont des idoles, repartit Nathaniel d'un ton doctoral. Pourquoi votre père les garderait-il s'il ne les adorait pas ?

— Garderait-il ses dieux enfermés dans un sac au fond d'un coffre ?... Non, non, Deerslayer... Mou père porte son Dieu avec lui partout où il porte ses pas. Ces hochets pourraient bien être des idoles , d'après ce que j'ai moi-même entendu dire au sujet de l'idolâtrie; mais ils viennent de loin comme le reste et sont tombés eu la possession de mon père lorsqu'il était marin.

— Je suis content de votre réponse , Judith , très-content. Le vieillard est de ma couleur et je désire lui rendre service ; mais il m'eût répugné d'obliger un homme qui eût adoré plusieurs dieux.

— Maintenant je crois me rappeler, Naihaniel , que ces pièces composent un jeu connu des officiers de la garnison , et voici une planche bien enveloppée qui pourrait bien faire partie de vos idoles.

Nathaniel, enlevant l'enveloppe , découvrit en effet un échiquier dont les cases, comme les pièces elles-mêmes , étaient d'ébène et d'ivoire , et arrangeant les pièces à peu près dans l'ordre usité , il commença à croire que Judith avait raison et que ces pièces formaient simplement un jeu destiné à occuper les heures d'oisiveté des officiers et des gens de haute condition.

Cette découverte détermina néanmoins la somme des objets à offrir aux sauvages pour la rançon des prisonniers. Il fut reconnu que rien n'était plus apte à tenter leur cupidité que ces objets , surtout les éléphants que Chingachgook ne pouvait se lasser d'admirer. Aussi commencerait-on par les offrir eu premier, les autres ne devant servir que comme dernières ressources. Les vêtements d'homme et de femme , les pistolets furent replacés avec soin dans l'ordre où ils avaient été trouvés, le couvercle abaissé et les trois serrures refermées avec la clef que le Tueur-de-Daims alla reporter dans la poche où son ami le Serpent l'avait trouvée.

Une heure se passa à régler les préliminaires de leur démarche et à remettre tout en ordre. Judith, qui avait trouvé un plaisir nouveau dans la franche admiration qu'elle avait inspirée au chasseur, cherchait toutes les occjsions de prolonger l'entretien. Nathaniel s'aperçut le premier que le temps s'écoulait et qu'il importait de mettre au plus tôt leur projet à exécution.

— Il y a du plaisir , Judith , dit-U en se levant, à causer avec vous, mais le devoir nous appelle ailleurs. Pendant ce temps , Hurry, votre père et peut-être Hetty...

Un événement inattendu arrêta la parole sur ses lèvres. Un pas léger se fit entendre sur la plate-forme, une forme humaine obscurcit la porte d'entrée et presque aussitôt Hetty , dont il venait de prononcer le nom , s'arrêtait devant lui. A peine sa présence avait-elle arraché un cri à Judith et provoqué un geste de surprise chez Nathaniel et le Delaware qu'un jeune Indien d'environ quinze à seize ans parut à ses côtés. Le chasseur conserva son sang-froid, il dit quelques mots au Delawarre, lui recommandant de ne pas se montrer, puis il s'avança vers la porte pour reconnaître l'étendue du danger qui les menaçait. Il n'y avait personne autre que les deux arrivants et rien de changé sur le bord, excepté un petit radeau amarré à l'Arche , paraissant avoir été construit à la hâte pour amener Hetty au château. Le chasseur secoua la tête et rentra dans la pièce où étaient Hetty et le jeune Indien.

— Voilà ce que c'est que d'avoir fouillé si longtemps dans le coffre du vieillard. Si nous eussions fait plus d'attention à ce qui se passait autour de nous , nous n'aurions pas reçu une telle leçon de prudence de la part d'un enfant. Néanmoins ceci nous ouvïe la voie des négo-

OEIL-DE-FAUCON

dations et j'écouterai ce qu'lletty est sans doute chargée de nous proposer.

Juditb, dès qu'elle fut remise de sa frayeur , témoigna toute la joie de revoir sa sœur ; elle la pressa dans ses bras et l'embrassa avec toute la ferveur des jours d'innocence; Iletty prit le siëge qui lui fut offert et raconta les aventures qu'elle avait traversées depuis son départ de l'Arche. Le jeune Iroquois restait debout près de la porte d'entrée, indifférent en apparence à tout ce qui se passait devant lui et aussi immobile que les morceaux de bois contre lesquels il était adossé.

— FvOrsque je lus aux chefs les textes de l'Ecriture sainte, continua Hetty^ ils ne parurent pas produire sur leur esprit l'effet que j'en attendais... Mais le grain semé croîtra. Dieu a planté les semences des arbres...

— Oui, c'est vrai , murmura Nathaniel , et le produit en est riche.

— Dieu a planté les graines de tous les arbres et vous voyei à quelle hauteur ils se sont élevés et les ombres qu'ils projettent. Il en est ainsi de la Bible. Lisez un verset celle .innée , vous l'oublierez , puis il reviendra tout à coup k votre mémoire l'année suivante.

— Et avez-vous trouvé qu'il en fût ainsi avec les sauvages, ma pauvre Hetty?

— Oui, Judith, et plutôt que je ne l'aurais espéré. Aussitôt que je me fus restauré avec Wah-tah-Wah , les chefs revinrent et me dirent que ce que j'avais lu dans le bon livre était juste... devait être juste... et sonnait doua: aux oreilles comme le chant pur d'un oiseau. Ils me prièrent de venir ici en dire autant au guerrier qui avait tué l'un des leurs , et qu'ils seraient heureux de faire la paix, de venir ici dans le château entendre de nouveau les paroles du Manitou des visages pâles; que je devais vous prier de leur prêter vos canots pour ramener mon père et Hurry. Avez-vous jamais vu un meilleur effet produit par la puissance de la Bible, Judith?

— Si cela était , ce serait un miracle , en vérité. Mais je doute fort qu'un Indien ou qu'un Iroquois... Que dites-vous de cela, Nathaniel?

— Laissez-moi causer un peu avec Hetty... Ce radeau a-t-il été construit après votre déjeuner , ma chère enfant , et êtes-vous venue du camp par le bord opposé à celui-ci?

— Oh! non, Tueur de-Daims, le radeau était déjà prêt et mis à l'eau.

— Oui, oui, c'est là un miracle indien, répliqua le chasseur. Ils sont experts dans ces sortes de miracles. Ainsi le radeau vous attendait?

— C'est comme vous le dites. Les Indiens m'y firent entrer et, au moyen de cordes faites avec l'écorce des arbres, ils m'ont conduite le long de la rive jusqu'au point qui fait face au château , et alors ils ont ordonné à ce jeune homme de m'amener ici au moyen des avirons.

— Et les bois sont actuellement remplis de ces vagabonds, attendant les résultats de leur miracle. INous comprenons tout maintenant, Judith, et je vais d'abord me débarrasser de ce jeune Canadien, buveur de sang, et puis nous nous mettrons en route. Laissez-nous seuls, apportez-moi seulement les éléphants d'ivoire, il ne faut pas laisser ce jeune cerf un moment seul; car il nous emprunterait un canot sans notre permission.

Judith fit ce qu'il désirait et se retira avec sa sœur dans une pièce voLsine. Connaissant la plupart des idiomes indiens, Deerslayer fit signe au jeune Iroquois de s'asseoir à côté de lui et plaça tout à coup devant lui les deux pièces de l'échiquier. Jusqu'à ce moment le jeune Indien n'avait trahi aucune émotion d'étonnemeut ou de curiosité. Le Tueurde-Daims avait bien vu de temps à autre un éclair jaillir de ses yeux et mesurer les moyens de défense du château, mais il fallait l'œil exercé du chasseur pour en deviner l'objet. La vue des jouets d'ivoire produisit l'effet qu'il en avait attendu. Le jeune Huron poussa une exclamation déplaisir, qu'il comprima aussitôt, semblant honteux de celle infraction involontaire au décorum d'un messager. Néanmoins ses yeux restèrent ardemment fixés sur les deux tours , et bientôt, cédant à un mouvement irrésistible, il s'empara de Tune d'elles. Le Tueur-deDaims le laissa examiner attentivement l'objet, sachant d'avance qu'il en donnerait une fidèle description aux chefs à son retour. Lorsqu'il crut que l'objet désiré avait produit son effet, il posa un doigt sur le cou nu du jeune homme pour attirer son atlenlion.

— Ecoutez , dit-il , je veux parler avec mon jeune ami du Canada. Qu'il oublie un instant sa surprise.

— Oii est l'autre frère pâle ? demanda le garçon regardant autour de lui et laissant échapper la première idée qui avait frappé son esprit avant d'avoir aperçu les échecs.

— Il dort... ou, s'il ne dort pas, il s'est retiré dans la chambre destinée pour dormir... Comment mon jeune ami sait-il qu'il y a un autre homme ?

— Vus de l'autre bord les Iroquois ont de longs yeux... voient au delà des nuages... voient le fond du grand lac.

— Eh bien I les Iroquois sont les bienvenus. Deux visages pâles sont prisonniers dans le camp de vos pères, jeune homme.

L'enfant fit un signe de tête et eut l'air de traiter cette circonstance avec une indifférence complète , quoiqu'un moment après il se mît à rire en pensant à la supériorité de sa tribu.

— Pouvez-vous me dire, enfant, ce que vos chefs veulent faire de leurs captifs?

L'adolescent regarda le chasseur avec surprise ; pois il fit le tour de

sa tète avec son index, à partir de l'oreille gauche, avec une exactitude d'imitation qui faisait honneur à ses talents naissants.

— Quand ? demanda Nathaniel irrité de celle pantomime inhumaine; pourquoi ne les conduisez-vous pas dans vos wigwams?

— La route est trop longue et remplie de faces paies. Le wigwam est loin et les chevelures se vendent cher. Pour une petite chevelure, beaucoup d'or!

— Eh bien, cela s'explique : il est inutile d'en parler plus longuement. Maintenant vous savez, mon jeune ami, que le plus vieux des r.iplifs est le jière de ces jeunes femmes, et l'autre le prétendu de l'dînée; elles désirent naturellement sauver le cuir chevelu de leurs protecteurs , et elles donneront pour rançon ces deux créatures d'ivoire. Allez dire cela à vos chefs , et rapportez-moi la réponse avant le coucher du soleil.

L'enfant entra avec zèle dans ce projet. Le désir de posséder un pareil trésor lui fit oublier un moment son antipathie pour les Angliis et leurs alliés indiens, et Nathaniel fut satisfait de l'impression qu'il avait produite. A la vérité l'enfant proposa d'emporter l'un des ééphants comme échantillon ; mais l'autre négociateur avait trop de finesse pour y consentir, sachant qu'en de pareilles mains l'animai pourrait bien jamais n'atteindre sa destination. Quoique déçu dans son espoir , l'enfant se prépara à partir. Au moment de mettre le pied sur son radeau, il hésita et fit quelques pas en arrière pour demander à emprunter un canot, afin d'abréger sa mission. Nathaniel refusa nettement, et l'Iroquois prit le parti de s'éloigner. Le Tueur-de-Dûms , assis sur un tabouret, suivit longtemps des yeux la marche du jeune ambassadeur; et plaçant le coude sur ses genoux, il demeura longteuips , le manteau dans la main , occupé à examiner les bords du lac.

Pendant ce temps, une scène différente se passait dans la chambre voisine. Helty s'était informée du Delaware, et elle était allée le rejoindre dans sa cachette. Il la reçut avec respect et bienveillance, et ces dispositions amicales furent augmentées par l'espoir d'apprendre <les nouvelles de sa fiancée. Voyant qu'il ne se décidait pas à prendre la parole, Hetty débuta en ces termes :

— Vous êtes, Chingachgook, le Grand-Serpent des Delawares?

— Oui , Lis penché ; c'était le nom que le chef avait donné à la pauvre Hetly : mon nom a-t-il été prononcé parmi les Iroquois? un petit oiseau ï'a-t il chanté à vos oreilles?

Hetty ne répondit pas d'abord ; avec ce sentiment indescrijitilile qui éveille l'intelligence des jeunes filles, elle baissa la tête, et ses joues se couvrirent de rougeur; il lui eût été diflicile d'expliquer cet embarras; mais, si elle ne pouvait pas toujours raisonner, elle pouvait toujours sentir. Elle regarda l'Indien d'un air malin et lui sourit avec l'innocence d'un enfant, mêlée de l'affection d'une femme.

— Ma sœur le Lis penché a-t-elle entendu l'oiseau dont je parie? reprit le Delaware d'une voix douce et mélodieuse qui contrastait avec les sons gutturaux de son langage ordinaire.

— Oui, j'ai entendu l'oiseau dont vous parlez, Grand-Serpent; vous êtes bien Chingachgook, car il n'y a pas d'autre homme rouge ici, et elle m'a dit qu'elle attendait votre arrivée.

— Chin-gacli-gook, dit l'Indien en prononçant son nom lentement et en s'arrêtant sur chque syllabe.

— Chin-gach-gook, répéta Hetty avec la même accentuation ; oui , c'est ainsi que Wah-tah-Wah vous a nommé. Je vous comprends et je l'ai comprise : il y a des moments où il me semble que je ne suis pas aussi faible d'esprit qu'on le prétend; jetez les yeux au plafond, et je vous raconterai tout : vous avez dans les regards une flamme qui m'épouvante depuis que je vous parle de Wah-ta-Wah !

L'Indien accéda à cette requête, et Hetly lui rendit compte de ses relations avec l'Indienne en répétant diverses expressions qtd comblèrent de joie le fiancé.

Wah m'a accompagnée jusqu'au radeau, ajouta-t-elle, et doit se trouver encore dans les bois ; elle vous engage à vous défier des Iroquois , les plus perfides Indiens qu'elle ait jamais vus. Elle dit qu'il y a une grande étoile brillante qui paraît au-dessus de la colline , environ une heure après la brume; dès que celte étoile se montrera, notre amie viendra à la pointe oii j'ai débarqué hier au soir, et vous Tirez chercher dans un canot.

— Bon ! Chingachgook comprend.

— Les Iroquois ne soupçonnent pas votre présence, quoique quelques-uns prétendent vous avoir vu autour du château, sous le costume d'un visage |)âle. Ils craignent aussi que la garnison ait reçu un renfort d'hommes blancs; car voici la saison oii les détachements se mettent en campagne. Wah ta-Wah m'a communiqué tout cela pendant que les Indiens nous balaient le long du rivage ; et maintenant que je vous ai parlé pour elle, laissez moi vous dire quelque chose pour moi. — Hetty prit machinalement les mains de l'Indien et joua avec ses doigts, comme un entant joue avec ceux de son père. — Quand vous épouserez Wah , soyez bon "i)our elle et souriei-lui comme à présent ; ne la regardez pas de travers, comme certains chefs regardent leurs squaws. Me le promettez-vous ?

— Toujours bon pour Wah I c'est une branche trop tendre pour la faire plier, on la briserait.

— Oui, et souriez-lui aussi. Vous ne savez pas combien une *smme désire un sourire de celui qu'elle aime. Mon père m'a w juri à pe°b.i une

OEIL-DE-FAUCON

seule fois pendant que j'étais avec lui. Quant à Hurry, il parlait haut et riait ; mais il ne souriait pas. Vous savez la différence qui existe entre un rire et un sourire ?

— Le rire vaut mieux; écoutez, Wah! le sien ressemble à un chant d'oiseau.

— Je le sais, mais, vous, vous devez lui sourire ; et puis , Serpent , vous ne lui faites pas porter de fardeaux et cultiver la terre comme font les Indiens. Tâchez de la traiter à la manière des visages pâles.

— Wah-tah-Wah n'est point visage pâle; elle a peau rouge, cœur rouge, sentiment rouge ; elle doit porter des papous.

— Toute femme est disposée à porter ses entants, dit Hetty en souriant, et il n'y a pas de mal à cela; mais vous devez aimer Wah-tah- Wah, être doux et bon pour elle , car elle est bonne et douce ellemême.

Chingachgook s'inclina gravement et parut juger convenable de ne pas insister. Avant qu'Hetty eût le temps de reprendre ses communications, le Tueur-de-Daims appela son ami dans l'autre chambre. Le Serpent se leva pour lui obéir, et Hetty rejoignit sa sœur.

Page 1