‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 49 sur 280 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Le Delaxvare ne songeait plus à orner sa ceinture de chevelures, ses pensées étaient concentrées sur le moment solennel qui devait le r.ipprochcr de sa fiancée. Il en était arrivé à redouter que les deux visages pâles se réveillassent et ne vinsssent engager un conflit fatal pour SCS amours. Les Indiens avaient établi leur feu vers la partie sud de la baie, afin d'en cacher la lumière à ceux qu'ils croyaient encore dans le château.

— Il y a un avantage, Judith , de ce qu'ils aient placé leur feu au bord de l'eau, cela nous prouve qu'ils nous croient encore chez votre père, et nous avons moins à craindre leur vigilance de ce côté. Mais il est heureux pour nous que Hurry March et votre père soient endormis, car ils nous livreraient par leur soif inconsidérée d'or et de rapine. Ah ! voici les ajoncs qui nous cachent la lueur du feu, c'est le moment d'aborder.

Deerslayer s'arrêta quelques instants pour s'assurer qu'il était bien à l'endroit convenu, puis il donna le signal, et Chingachgook jeta le grappin et cargua la voile.

Oeersiayer donna à Judith les intructions nécessaires et lui indiqua la route à suivre dans le cas oii une alarme la forcerait à fuir, lui recommandant de n'éveiller les dormeurs qu'à la dernière extrémité. Et maintenant, Judith , conlinua-t il , le Serpent et moi nous allons descendre dans le canot. L'étoile n'est pas encore levée, mais elle ne peut tarder, et il serait possible que les nuages ne nous permissent pas de la voir. Or, Wah-tah-Wah ne l'attendra pas, et elle ne manquera pas au rendez-vous si les Mingos ne lui ont pas lié les pieds et les mains, afin de préparer son esprit pour prendre un mari huron au lieu d'un Mohican.

— Deerslayer, interrompit la jeune fille, c'est un dangereux service que vous allez rendre... pourquoi vous y hasarder ?

— Pourquoi? pour ramener la fiancée du Serpent, la fille qu'il veut épouser dès qu'il sera de retour dans la tribu.

C'est très-bien pour l'Indien... mais vous n'avez pas l'intention d'épouser Wah-tah-Wah ; vous n'êtes pas son fiancé , et pourquoi risquer deux existences et deux libertés lorsqu'un seul suffit pour ramener l'Indienne ?

— Ha ! je vous comprends , Judith, vous penseî que c'est l'affaire du Serpent et qu'il peut y aller seul ; mais vous oubliez que nous nous sommes promis de marcher ensemble, et que si l'amour compte pour beaucoup chez de certains, surtout chez les filles, l'amitié a quelque valeur pour d'autres. Le Delaware peut pirlaitemeut seul diriger un canot, etpeut-être préfcrerail-il aller seul au rendez-vous, mais il y aune foule de circonvolutions qu'il ne saurait faire, des embûches à éviter: peut-être combattre des ennemis, sans un bras ami pour le défendre. Non , non ! Judith, vous n'abandonneriez ])as ainsi dans un tel moment une personne qui compterait sur vous, et vous ne me croyez pas capable de le faire.

— Je crois que vous avez raison, et pourtant j'aimerais mieux vous voir rester. Promettez-moi au moins de ue pas vous aventurer parmi les sauvages et de vous borner à conduire ici l'Indienne : ce sera bien assez pour une fois , et vous devrez être satisfait,

— Ou croirait entendre parler la prudente Ilclty et non l'esprit merveilleux et prompt de Judith Hutter. Je soutiendrai toujours que vous êtes bonne, Judith, et que vous avez d'excellents sentiments, quelles que soient les histoires que disent sur votre compte ceux qui envient votre bonne mine.

— Nathaniel ! s'écria vivement la fille du vieux Tom d'une voix émue, croiriez-vous tout ce que l'on peut dire sur une pauvre orpheline sans protection ?.... La langue menteuse de Hurry empoisonnerat-elle toute ma vie?

— Non, Judith ! non! je dis à Hurry qu'il était indigne d'un homme de dire du mal d'une femme qu'on ne pouvait gagner par de belles parolis, et qu'un Indien même sait respecter la réputation d'une jeune femme.

— Si j'avais un frère, il n'aurait pas parlé de la sorte, répliqua Judith , dont les yeux brillaient de colère ; mais comme il me voit sans autre protection que celle d'un vieillard dont les oreilles deviennent aussi sourdes que la conscience , il dit ce qu'il lui plail.

— Pas tout à fait, Judith, pas tout à fait ; nul homme, frère ou étranger ne saurait entendre dénigrer une belle fille sans prendre sa délense. Hurry a sérieusement l'intention devons prendre pour femme, et s'il laisse échapper de sa bouche quelques paroles contre vous, c'est plutôt la jalousie qui l'excite que tout autre sentiment. Sourie^^lui lorsqu'il s'éveillera , et serrez-lui seulement la main comme vous me l'avez serrée il n'y a pas longtemps, et je vous garantis que le pauvre garçon ne pensera plus qu'à votre amabilité; essayez, Judith, lorsqu'il s'éveillera la vertu d'un de vos souiires.

Nathaniel rit silencieusement , selon son habitude, et indiqua d'un geste à sou impatient compagnon qu'il était prêt à le suivre. Lorsqu'il

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fut entré dans le canot, il leva la tête et aperçut la jeune fille immobile et comme pétrifiée de l'entretien qu'ils avaient eu ensemble. La droiture d'esprit du chasseur l'avait complètement mise en défaut; car dans sa sphère étroite elle croyait toujours par sa coquetterie exercer une attraction infaillible sur l'autre sexe , et dans la circonstance présente, pour la première fois qu'elle avait pris son rôle au sérieux , elle échouait. Ses réflexions lurent amèrcs, et la suite de notre histoire démontrera si ses soufl'rances morales étaient méritées.

Chingachgook et son ami le visage pâle partirent pour leur entreprise hasardeuse avec la précision et le sang froid qui eussent fait honneur à des guerriers consommes. L'Indien prit place à l'avant du canot , tandis que Nathaniel tenait le gouvernail. Le lieu où Wah-tah-Wah avait promis de se rendre était sur la partie culminante du promontoire au pied duquel les sauvages avaient établi leur campement.

L'obscurité s'épaississait au lieu de diminuer , les nuages s'amoncelaient et roulaient vers l'occident , permettant à peine de distinguer la chaîne des montagnes qui se déroulait au-dessus de leur tête. Le Delaware cherchait en vain à découvrir l'étoile du rendez-vous, le rideau épais la cachait à ses yeux ; dans son impatience il s'imaginait que l'heure du rendez-vous était passée, et le chasseur eut de la peine à le convaincre qu'il manquait au contraire quelques minutes. A cent pas environ de la rive, Chingachgook quitta l'aviron pour prendre son fusil, et lorsqu'ils furent près du bord, il entra dans l'eau à mi-jambe pour explorer les environs de la baie , puis enfin il aborda ; mais Wahtah-Wah n'y était pas. Il craignit un moment de s'être trompé sur le lieu du rendez-vous et revint consulter le chasseur. Celui-ci lui montra les nuages qui commençaient à s'éclaircir au sommet des montagnes situées à l'est, et l'étoile du soir que l'on apercevait briller à travers les branches d'un pin. C'était d'un favorable augure , et les deux jeunes gens s'appuyèrent sur le canon de leur fusil, écoutant attentivement pour saisir le bruit des pas. Ils entendaient des murmures de voix étouffées, ou quelques faibles plaintes d'enfant comprimées aussitôt. Comme les naturels de l'Amérique sont habituellement prudents et silencieux la nuit, et ne conversent qu'à voix basse , nos deux aventuriers jugèrent qu'ils étaient près du camp. A plusieurs reprises il leur sembla que des rôdeurs quittaient le feu pour s'approcher du lieu où ils étaient, mais le bruit cessait tout à coup et semblait n'être que le résultat de leur imagination. Un quart d'heure se passa ainsi dans l'attente et l'anxiété.

Enfin Nathaniel proposa de faire le tour du camp dans le canot, afin de reconnaître la position exacte des Indiens, et tâcher de découvrir la cause qui empêchait Wah-tah-Wah de se trouver au rendezvous. Le Delaware refusa de quitter le point convenu , dans la crainte que la jeune fille ne le trouvant point ne se dirigeât du côté opposé à celui où il la chercherait. Deerslayer reconnut qu'il y avait quelque raison dans la persistance de son ami , et il résolut d'aller seul à la découverte.

Il quitta le bord avec les mêmes précautions , laissant le Serpent à son poste caché derrière les buissons, et se dirigea vers l'endroit. de la rive où le lac, formant une sorte d'anse, lui permettait d'approcher sans bruit à quelques pas du centre du foyer, et entièrement caché par les ombres que les arbres projetaient autour de lui.

Nous avons cherché à faire connaître à nos lecteurs le caractère de cet être extraordinaire, et nous aurions manqué notre but s'il nous fallait actuellement lui dire combien sa nature simple et inexpérimentée pour toutes les questions subtiles du goût conventionnel de la société était néanmoins forte et poétique. Il aimait les bois pour leur fraîcheur, leur sublime solitude, et l'empreinte qu'il rencontrait partout de la main divine du Créateur. Il s'arrêtait parfois devant un site pour en admirer les beautés sans pouvoir se rendre compte de l'attrait qui retenait ses pas. Ainsi constitué au moral et d'une fermeté d'âme que nul danger ne pouvait ébranler , on ne s'étonnera pas que dans ce moment critique il prît plaisir à contempler le tableau qu'il avait devant lui, oubliant dans son admiration l'objet de sa visite.

Le canot dominait une sorte de claire-voie fermée au fond par un cercle de pins majestueux et bordée de chaque côté par les lianes et les ajoncs qui inclinaient leur tige dans la glace transparente du lac. Par suite de leur changement de position , les Indiens veillaient encore et achevaient leur repas du soir. Le feu qui flambait encore avec intensité illuminait les arceaux verts de la voûte boisée. Les travaux avaient cessé , et la plupart ayant achevé leur repas demeuraient dans cet état d'indolence voisin du sommeil qui précède la digestion.

Nathaniel découvrit au premier coup d'oeil que bon nombre des guerriers étaient absents. Sa connaissance le Chêne-Fendu était assis sur le premier plan de ce tableau qui eût fait honneur au pinceau de Salvator Rosa ; ses traits bronzés , éclairés par la lueur du feu, décelaient le plaisir que lui causait la vue des éléphants qu'il montrait à l'un de ses guerriers. Tn petit garçon penché sur son épaule , les yeux brillants d'une curiosité naïve , complétait le groupe. Au fond du tableau huit ou dix guerriers à moitié couchés ou adossés contre les arbres, leurs armes i côté d'eux, appuyées contre les abres ou posées nonchalamment sur leurs genoux. Le groupe qui attira davantage l'attention de Nathaniel était celui des femmes et des enfants tous rassemblés dans un même cercle. Les femmes causaient à voix basse et riaient doucement ; on devinait néanmoins que quelque cause extraor-

dinaire tempérait l'élan de leur gaieté. Les jeunes femmes paraissaient gaies; mais une sorte de vieille sorcière, aux traits ridés, à l'air revêche, au regard inquiet et soupçonneux, faisait ombre au tableau et semblait accomplir une tâche assignée par les chefs. Il cherchait en vain à découvrir Wah-tah-Wah, et plusieurs fois il avait cru entendre le son mélodieux de sa voix , lorsqu'une interpellation aigre et criarde de la vieille fit éloigner deux figures sombres postées comme des statues dans le fond du tableau, qui firent place à un jeune guerrier et à deux jeunes filles dont l'une était la fille delaware. Nathaniel comprit alors que Wah-tah-Wah était surveillée de près par le jeune homme, sans doute, qui paraissait être un amoureux , et bien certainement par la vieille. Le voisinage de ceux que l'on supposait ses amis, et l'arrivée d'un Peau-Rouge inconnu sur le lac avaient redoublé leur vigilance , et la pauvre fiancée avait été ainsi mise dans l'impossibilité dè'se rendre au rendez-vous. Son inquiétude se trahissait par quelques regards jetés à la dérobée à travers le feuillage, comme pour apercevoir l'étoile qui devait l'avertir que l'heure était sonnée. Elle fit le tour du cercle avec ses deux compagnes , cachant sous un air d'indifférence l'inquiétude qui l'agitait, puis revint s'asseoir au milieu des autres femmes. Alors la vieille sentinelle sembla se départir un peu de sa vigilance, et alla s'asseoir un peu à l'écart.

Cette situation rendait difficile de prendre un parti. Chingachgook ne consentirait jamais à retourner dans l'Arche sans tenter un effort désespéré pour sauver sa maîtresse, et les sentiments de générosité du chasseur le portaient à l'aider dans son entreprise quelle qu'elle fût. Les femmes paraissaient se disposer à se retirer pour la nuit, et en restant il pouvait découvrir la hutte où Wah-tah-Wah reposait, ce qui pourrait servir leurs desseins. D'un autre côté , en restant plus longtemps il avait à craindre que l'impatience du Delaware ne le poussât à commettre quelque imprudence. Il s'attendait à chaque instant à voir la forme sombre du Delaware apparaître dans l'ombre comme le tigre rôdant autour de sa proie. Cette considération le détermina à rejoindre son ami et à contre-balancer son impétuosité par son propre sang-froid et sa prudence : ce qu'il exécuta en moins de dix minutes dans le plus profond silence.

Contrairement à son attente, il trouva l'Indien à son poste, d'où il n'avait pas bougé, dans la crainte que sa fiancée n'arrivât pendant son absence. Le Delaware apprit ce qui se passait dans le camp, et qu'une surveillance incessante retenait Wah-tah-Wah parmi ses ennemis. Leur résolution fut bientôt prise. Disposant le canot de manière que Wahtah-Wah , si elle se dirigeait de ce côté , pût l'apercevoir , ils saisirent leurs armes et s'engagèrent dans le bois. L'élévation de terre qui encaissait le lieu du camp favorisait la marche secrète des deux aventuriers en empêchant la lumière du feu de se répandre de leur côté. Ils s'avancèrent ainsi lentement vers l'enceinte, le chasseur marchant en avant pour prévenir tout mouvement impétueux de la part de son compagnon. Ils parvinrent ainsi derrière la bordure de hauts pins qui formait le fond du tableau que nous avons essayé de décrire précédemment, et, s'adossant aux arbres afin de dissimuler autant que possible l'épaisseur de leur corps, ils déposèrent leurs fusils à leurs pieds, prêts à les saisir à la première alerte. La vue que présentait le camp était exactement le contraire de ce qu'il avait aperçu du côté de la rivière. Le feu brillait toujours, et treize guerriers étaient encore assis autour, conversant à voix basse et occupés encore à admirer les pièces du jeu d'échecs et se les passant de main en main.

Le premier élan de surprise était passé , mais ils discutaient actuellement de l'existence supposée de l'histoire d'un aussi curieux animal. Les femmes étaient encore groupées, telles à peu près que le chasseur les avait déjà vues, et tellement rapprochées du lieu où tous deux se tenaient cachés , que le moindre bruit de leur part eût infailliblement donné l'alarme. Le chasseur sentit son ami trembler lorsque les sons doux et cadencés de la voix de Wah- tah-Wah parvinrent à ses oreilles. Il crut prudent de poser une main sur son épaule pour l'avertir par un geste muet de maîtriser ses impressions. La conversation engagée entre les femmes paraissait les intéresser beaucoup , et roulait sur le même sujet qui occupait les hommes.

— Les Hurons possèdent des animaux plus curieux que cela, dit l'une des filles avec mépris ; les Delawares trouveront cette créature merveilleuse , mais demain nulle langue huronne n'en parlera. Nos jeunes gens sauront prendre ces sortes de bêtes, si elles s'aventurent autour de nos wigwams.

Ceci paraissait adressé à Wah-tah-Wah , quoique celle qui parlait s'exprimât à demi-voix et sans regarder la jeune Delaware.

— Les Delawares ne permettent pas à de telles créatures de pénétrer dans leurs contrées, les jeunes gens en effrayeraient les images autant que les bêtes elles-mêmes.

— Les jeunes gens delawares ? La nation est toute de femmes. Les chevreuils ne se dérangent pas quand leurs chasseurs viennent les courre ! Qui a jamais entendu le nom d'un jeune guerrier delaware?

Quoique prononcées d'un ton de bonne humeur, ces paroles étaient empreintes d'amertume. La réponse de Wah-tah-Wah prouva qu'elle s'en était aperçue.

— Qui a jamais entendu le nom d'un jeune Delaware? répéla-t-elle vivement. ï'amenund lui-même, qui aujourd'hui est vieux comme les pins sur la montagne, ou comme les aigles dans l'air, fut jeune une

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fois: son nom éuit connu depuis le grand lac Salé, jusquaux eaui douces de l'Ouest. Qu'est-ce que la famille d'Uncas , ou y en a-t-il une aussi srande , quoique les visages pales aient labouré leurs tombes et foulés aux pieds leurs ossements? Les aigles volent-ils de plus haut , le chevreuil a-t-il le pied plus léger, ou la panthère est-elle plus hardie? K'ï a-t-il pas dans toute la race un jeune {fuerrier? Que les filles huronnes ouvrent leurs yeui plus grands, elles enverront un qu'on appelle Chingachgook , qui est aussi droit qu'un jeune peuplier et aussi ferme que l'ivoire. . . , t

Pendant que l'Indienne développait ces images vives de son langage poétique et disait à ses compagnes d'ouvrir les yeui pour voir le Delaware , Wathaniel pouss»it son ami du coude et riait de son rire silencieux. L'autre sourit et parut flatté de la bonne opinion qu'avait de lui sa fiancée. Le discours de Wah-tah-Wah provoqua une riposte et la dispute s'échauffa peu à peu et devint plus vive et plus bruyante. Au milieu de cette scène , le Delaware fit signe à son ami de se baisser jusqu'à ce qu'il fût entièrement caché sous le feuîlbge du buisson, puis il imita le cri d'un jeune écureuil, à un tel point que le chasseur, tout habitué qu'il était à de semblables ruses, leva la tête croyant en entendre un au-dessus de lui. Le son en est si familier dans les bois, que pas un des Hurons n'y fit attention. Néanmoins Wah-tah-Wah Msa tout à coup de parler, et demeura immobile, conservant juste SMz de puissance sur elle-même pour ne pas tourner la tête. Elle avait parfaitement reconnu le signal au moyen duquel son amant avait coutume de l'appeler dans le wigwam pour leurs secrets entretiens , et il produisit en ce moment sur ses sens une ivresse semblable à celle que produit sur une jeune fille des villes la sérénade donnée par son chevalier. . IX.-.

De ce moment Chingachgook fut certain que sa présence était connue. Il pouvait donc compter sur une participation que n'eût pas permise autrement l'incertitude sur st situation. Elle pourrait donc seconder tous ses efforU pour la secourir. Deerslayer se releva et convint lui-même, par une approbation muette, du changement qui s'était manifesté dans la manière d'être de la jeune Delaware. Elle continuait la discussion, mais avec moins d'ardeur et de ténacité, plutôt pour céder à ses antagonistes une facile victoire qu'avec l'intention de l'emporter sur elles. Enfin la discussion ie ralentit , et peu après les femmes se levèrent toutes à la fois comme pour se séparer. Pour la première fois seulement Wah-tah-Wah se hasarda à tourner la tête du côté où le signal s'était fait entendre, étendant les bras et bâillant afin de donner un air naturel à son mouvement. L'écureuil se fit entendre de nouveau, et la jeune fille acquit la certitude de l'endroit précis où était son fiancé, mais empêchée de le voir par l'obscurité de l'ombre et de la nuit.

Le moment approchait où il faudrait agir. Elle devait se retirer dans une petite hutte proche de l'endroit où elle se tenait debout, sous la garde de la vieille sorcière dont nous avons déjà parlé. Une fois à l'intérieur et cette vieille femme vigilante étendue en travers de l'entrée, suivant son habitude la nuit, la fuite devenait impossible, et pourtant le moment approchait où il lui faudrait rentrer. Heureusement qu'au même insUnt l'un des guerriers appela la vieille par son nom et lui ordonua de lui apporter de l'eau pour boire. Il y avait une source délicieuse , située non loin du côic nord de la pointe ; la vieille, ordonnant à Wahtah-Wah delà suivre, se dirigea de ce côté une gourde à la main. Les deux jeunes gens, qui avaient entendu et compris, se retirèrent plus loin derrière les arbres pour laisser passer les deux femmes. La vieille tenait Wah-tah-Wah par la main. Comme elle passait près de l'arbre où Chingachgook et son ami étalent cachés, le premier mit la main sur son tomahawk, avec l'intention défendre le crâne de la sorcière. 3Iuis l'autre, comprenant le danger d'un tel moyen et qu'un seul cri leur atlireraitsur le dos toute la horde des sauvages, et évitant, par un sentiment d'humanité, tous les moyens violents, retint le bras prêt à frapper. Alors , au moment où elles passaient toutes deux, le cri de l'écureuil se renouvela pour la troisième fois et fit arrêter la vieille Mingo, qui leva la tête vers le sommet des arbres derrière lesquels nos deux héros étaient cachés. EUe témoigna sa surprise qu'un écureuil fit encore du bruit à cette heure de la nuit , et ajouta que c'était un pronostic de malheur. Wah-tah-Wah répliqua qu'elle l'avait déjà entendu plusieurs fois dans l'espace de quelques instants, et que le petit animal attendait sans doute le moment de se repaître des miettes éparses sur la terre. Cette explication parut satisfaisante et elles contiuuèrent leur route vers la source, ayant à leur trousse les deux hommes qui les suivaient en silence, la gourde remplie, la vieille femme se hâtait de revenir dans le camp, tenant toujours par la main le poignet de la Delaware , lorsqu'elle se sentit saisie à la gorge avec une violence telle , que sa main laissa libre sa captive et qu'elle ne put articuler qu'un grognement étouffé. Le Serpent passa son bras autour de la taille de sa maîtresse et s'élança avec elle à travers les ronces dans la direction nord du cap, oii il retrouva le canot.

Nathaniel continua de comprimer la gorge de la vieille , faisant courir ses doigU comme sur les touches d'une clavier, la laissant souffler un moment, puis resserrant son étreinte pour l'empêcher de crier. Les intervalles qu'il lui accorda pour reprendre haleine ramenèrent toutefois peu à peu la respiration et avec elle la voix qu'elle recouvra sufti- «amment peur poMwr un ou deux cris qui donnèrent l'alarme dans le

camp. Les pas des guerriers qui quittaient vivement leur attitude près du feu se fit entendre . et deux ou trois d'entre eux parurent aussitôt au haut de la source semblables à des ombres fantasmagoriques. Il était temps de fuir. Enlevant sa captive et la jetant à terre après lui avoir f lit sentir de nouveau l'empreinte de ses doigts autant par ressentiment des cris qu'elle avait poussés que pour avoir le temps de se soustraire aux poursuites , il la laissa étendue à terre et se dirigea rapidement du côté des ajoncs le fusil en arrêt et la tête au vent comme un lion aux abois.

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