‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 48 sur 280 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le calme de la nuit contrastait avec les passions des hommes autant que l'obscurité sombre en était la profonde image. Les habitants du château étaient aussi silencieux et sombres que la nuit. Les deux prisonniers rançonnés se sentaient humiliés et déshonorés, et à leur honte se joignait le désir de la vengance. Plus disposés à garder le souvenir du traitement qui leur avait été infligé pendant les heures de leur captivité qu'à se montrer reconnaissants de la liberté qui leur avait été rendue, ils se révoltaient contre leur conscience et rendaient l'ennemi responsable de leur tentative insensée et avortée. Le repas du soir vint faire quelque diversion et rompit le silence qui s'était prolongé depuis le départ des Indiens.

Vieux Tom, s'écria enfin Hurry partant d'un grossier éclat de

rire, vous aviez l'air, lorsque vous étiez étendu au fond du radeau, d'un

OEIL-UE-FAUCON

gros ours musclé, et je m'étonne seulement que vous n'ayez pas grogné davantage. Enfin, nous en récbappons, et toutes nos récriminations ne changeront rien au passé. Ce coquin île Chêne -Fendu, qui nousa amenés ici, a une chevelure remarquible que je payerais aussi cher que le conseil de la colonie si on la lui apportait. Judith, ma chérie, m'avez-vous bien pleuré quand j'étais au pouvoir de ces Philistins?

— Nos larmes ont grossi les eaui du lac, Harry March ; ne vous en êles-vous pas aperçu, répliqua Judith avec une légèreté affectée qu'elle était loin de ressentir. On devait s'attendre à ce qu'IIetty et moi nous éprouvassions de la douleur pour h perte de notre père... mais, pour vous, nous avons répandu une pluie de larmes.

— Nous regrettions la perte d'Hurry autant que celle de mon père, Judith, interrompit l'innocente fille.

— C'est vrai, ma sœur, mais nous éprouvons du chagrin pour toutes les infortunes, vous le savez... Néanmoins nous sommes bien aises de vous revoir, maître March, et hors des griffes des Philistins encore.

— C'est une vilaine race, ainsi que toutes celles qui descendent des grands lacs. Je m'étonne comment vous avez pu nous tirer de ce mauvais pas, Deerslayi^r, et pour ce service je vous purdonue de m'avoir empêché de faire justice de ce vagabond. Dites-nous votre secret, afin que nous puissions en faire autant pour vous à l'occasion. Fut-ce par le mensonge ou la flatterie ?

— Ni l'un ni l'autre... mais par le rachat. Nous avons payé une rançon pour vous deux, et une rançon si élevée que vous ferez bien, à l'avenir, d'être plus prudents, dans la crainte que notre fonds de richesses ne soit épuisé.

— Une rançon! Alors c'est le vieux Tom quia pnyé les violons, car rien de ce que je possède n'eût sufli pour racheter ma chevelure ni ma peau. Je ne croyais pas que des êtres si rusés akindounasscnt si facilement leur proie. Mais l'indien, p^is plus que l'homme blanc, ne sait résister à l'attrait de ce métal.

Hulter se leva précipitamment et fit signe à Nathaniel de le suivre dans une autre pièce, où il l'accabla de questions pour savoir ie prix auquel sa vie avait été achetée, où et comment la clef avait été trouvée et enfin jusqu'à quel point l'examen des objets contenus dans le coffre avait été poussé. Heureux des réponses franches du jeune chassour et d'en être quitte à meilleur marché qu'il ne l'eût pensé, il vint reprendre sa place à la table.

— Après tout, nous ne savons pas encore si nous sommes en paix ou en guerre avec les sauvages, reprit Hurry au moment où Nathaniel, qui s'était arrêté un moment à la porte d'entrée pour écouter, disparaissait tout à coup de la salle à manger. Cette facilité à rendre les prisonniers me paraît de bon augure ; quand des hommes ont traité une affaire sur un bon pied, ils devraient se quitter bons amis, pour le moment, du moins. Ilevenej, Tueur-de-Daims, et donnez-nous votre avis là-dessus ; car je commence à avoir meilleure opinion de vos avis depuis ce que vous aveï fait pour nous.

— Puisque vous êtes si pressé li'en venir aux prises de nouveau, voici la réponse à votre question, Hurry.

Parlant ainsi, Nathaniel jeta sur la table un paquet de flèches solidement liées ensemble au moyen d'une lanière de peau de daim, March s'en empara et la présentant au feu de la cheminée, il put se convaincre que les extrémités en avaient été trempées dans le sang.

— Si ceci n'est pas de l'anglais intelligible, dit l'étourdi jeune homme des frontières, c'est de l'indien facile à comprendre. C'est ce qu'on appelle une déclaration de guerre, Judith. Comment ce défi vous est-il

■parvenu, Nathaniel?

— Il n'y a pas une minute que je l'ai trouvé dans la cour du vieux Tom.

— Il n'est pas tombé des nuages comme on voit quelquefois de petits crapauds qui proviennent delà pluie. Voyons, Ueerslayer, tâchez de savoir d'où ces flèches nous viennent.

Ce dernier s'approcha d'une fenâtre et laissa errer un moment ses regards sur le lac ; puis, se rapprochant d'Hurry, il prit le paquet de flèches et l'examina attentivement.

— En vérité, c'est une belle déclaration de guerre, dit-il, et si les sauvages vous ont laissé votre chevelure sur la tête, il semblerait qu'ils vous ont enlevé les oreilles , autrement vous auriez entendu le jeune Indien revenir de ce côté sur son radeau, tout exprés pour nous jeter ces baguettes, comme pour nous dire : Depuis l'exécution de notre marché, nous avons frappé le glas du combat, etla première chose que nous frajiperons ensuite, ce sera vous.

— Les loups affamés! Passez-moi ce fusil, Judith, et je vais envoyer ma réponse aux brigands à travers leur messager.

— Non pas, tant que je serai là, maître March! répliqua froidement Nathaniel lui faisant signe de s'abltenir. Une parole est une parole , fût-elle donnée à un Peau-Rouge ou à un chrétien. Le gars est venu une torche allumée à la main, loyalement éclairé pour nous avertir, et nul n'a le droit de lui faire du mal en ce moment.

— C'est ce que nous allons voir, répondit Hurry : pour le fusil , je ne dis pas; mais il y a moyen de le rattraper par le canot.

Il avait à peine achevé ces mots que , sou fusil à la main , il partit à grandes enjambées, ajoutant:— Nousverrons bien si quelqu'un m'empêchera de rapporter la chevelure de ce reptile 1 Plus nous en écraserons

de petits dans l'œuf moins nous en aurons à nos trousses dans les bois.

Judith trembla comme la feuille dans la crainte de voir surgir une scène de violence; car si Hurry était emporté et hargneux dans sa force colossale , Nathaniel possédait la froide détermination qui annonce la persévérance. Ce fut même le regard terne du dernier plutôt que U violence bruyante du premierqui excita sesappréheusions. liurry atteignit bientôt l'endroit où le caapt était amarré, mais pas avant que Deersiayer n'eût eu le temps de glisser quelques mots k l'oreille du Serpent en langue dclaware. Ce dernier avait entendu le premier le bruit des pagaies et il avait surveillé sur la terrasse les mouvements du jeune Iroquois , se bornant à tenir son fusil en arrêt dans l'éventualité d'une surprise. Obéissant à l'injonction du chasseur, il s'élança dans le canot et eu enleva les avirons. Hurry , furieux de ce nouvel empêchement' à ses projets , s'avança sur l'Indien la menace et l'injure à la bouche , et les spectateurs de la terrasse redoutèrent un moment les conséquences d'un conflit qui se fût terminé d'une façon sanglante, mais le regard froid et l'attitude calme de l'Indien glacèrent son courage. Il allait tourner sa fureur du côté de Deersiayer, lorsqu'une voix douce l'arrêta de nouveau :

— C'est très-vilain de se mettre ainsi en colère, et Dieu ne le pardonnera pas. Les Iroquois vous ont bien traité et ils n'ont pas pris votre chevelure, quoique vous et mon père ayez eu l'intention de prendre les Ifeurs.

L'influence de la douceur sur la colère est reconnue , et produisit en cette circonstance l'effet que la jeune Hetty en attendait , et Hurry se contenta de la prendre pour confidente de ses prétendus griefs.

— C'est mal, vous en conviendrez, Hetty, de voir une prise comme celle-là dans ses filets et ensuite de la voir vous échapper. Vous avez manqué à votre amitié , Deersiayer , en laissant une chance comme ËeLle-Ià s'échapper de mes mains et des vôtres.

La réponse fut calme et ferme , comme on devait l'attendre d'un homme qui ne craignait pas le danger et que la droiture guidait dans tous ses actes.

— J'aurais manqué à la justice si j'eusse fait autrement , et ni vous ni personne n'avez le droit d'exiger cela de moi. Le garçon est venu accomplir une mission sacrée, et le dernier Peau-Rouge qui erre dans les bois aurait eu honte de ne pas respecter son caractère. Mais il est depuis longtemps hors de votre atteinte , maître March , et je ne vois pas ce qui pourrait nous revenir de parler comme deux femmes de ce que l'on ne peut empêcher.

Dès qu'il eut achevé de parler, Nathaniel se retira , jugeant inutile de perdre plus de paroles sur ce sujet. Hutter tira Hurry par la manche de son habit et le mena dans l'Arche, où ils demeurèrent longtemja en secrète conférence. L'Indien et son ami tinrent conseil de leur côté, formant leur plan de défense d'après ce qu'ils connaissaient de la manière dont leurs ennemis faisaient la guerre. Judith céda aussi aux doux sentiments d'un entretien amical et confidentiel avec sa sœur, qui lui raconta en détail les péripéties de sa visite dans le camp, gardant une réserve discrète sur les amours de Chiugachgook et de Wah-tah-Wah, et se bornant à parler de la bonté et de la gentillesse de cette dernière.

Enfin les conversations particulières se résumèrent en une conférence générale provoquée par le retour d'Hutter sur la terrasse. On adopta le plan de Nathaniel d'abandonner le château pendant la nuit et de se réfugier dans l'Arche, où la défense contre un ennemi si nombreux et les moyens de fuite étaient plus assurés. Le château fut barricadé comme d'habitude , les canots retirés du bassin et solidement attachés l'un contre l'autre aux flancs de l'Arche, les premiers objets de nécessité transportés à bord. On éteignit les feux, puis tous s'embarquèrent.

Le voisinage des montagnes avec leurs bordures de pins rendaient les nuits sombres plus obscures sur le lac qu'ailleurs. Le centre seul du lac était éclairé par une ligne argentée. Le départ de l'Arche était donc dissimulé par l'ombre qui couvrait les bords. La nuit était si sombre et les nuages rassemblés dans une telle masse compacte, qu'il était impossible de définir par leur marche de quel côté souillait le vent. Chiugachgook tremblait que l'absence de l'Etoile u'empèchàt sa fiancée d'être exacte au rendez-vous. L'Arche , une fois dégagée de son ancrage , Hutter déploya la voile dans l'intention supposable de l'éloigner au plus tôt du voisinage du château. La direction du vent et celle des courants semblèrent diriger sa course du côté du camp.

OEil-de-Faucon épia les gestes et les manœuvres d'Hutter et d'Hurry avec une scrupuleuse attention. Il ne sut d'abord s'il devait attribuer aux éléments ou à un secret dessein la marche bizarre du lourd bâtiment; celte dernière opinion prévalut toutefois et il se tint sur ses gardes. Tout familiarisé que fût Hutter avec le lac , il était encore facile de tromper son inexpérience , et , quelles que fussent ses intentions , avant deux heures l'Arche aurait marché à deux ou trois cents vergues '"^ long du bord et se trouverait alors directement en face du camp. 1-onglcmps avant d'atteindre ce point , Hurry , qui avait quelque connaissance de la langue algonquine, avait entamé une conférence intime avec l'Indien , qui se rapprocha aussitôt auprès de Nathaniel pour lui rendre compte des intentions des deux amateurs de primes.

— Mou vieiu père et mon jeune frère, le Gros-Pin... veulent pendre à leur ceiuttire des chevelures de Uurons... Celle du Serpent n'est

OEIL-DE-FADGON.

pas remplie et son peuple les comptera lorsqu'il rentrera dans sa tribu. Il ne faut pas que leurs yeux errent dans le vide , mais qu'ils trouvent ce qu'ils chercheront. Mon frère , je le sais , a la main blanche ; il ne frappe pas même les morts. Que mon frère attende notre retour ; quand nous reviendrons, il ne couvrira pas son visage dehontepour son ami. Le Grand-Serpent des Mohicans doit être digne de fouler le sentier de la guerre avec OEil-de-Faucon.

— Oui, oui, Serpent, je vois ce qu,e c'est; le nom me restera, et par la suite il remplacera celui de Tueur-de-Daims. Si de tels honneurs doivent nous venir, le plus humble d'entre nous doit s'efforcer de les mériter. Quant à chercher vos chevelures, c'est un de vos dons, je n'y peux pas voir de mal.

— Quoi qu'il en soit, soyez miséricordieux. Serpent, je vous en supplie , l'honneur d'un Peau-Rouge ne souffrira pas de montrer de la pitié. Pour ce qui est du veillard , le père des deux jeunes filles , qui devrait entretenir dans son cœur de meilleurs sentiments , et Harry March, ici, qui, tout Gros-Pin qu'il est , dafrait porter le fruit d'une greffe chrétienne : tous deux je les laisse dans les mains du Dieu blanc. Sans les flèches sanglantes , personne ici ne chercherait cette nuit ii leur faire du mal sans déshonorer sa parole et son caractère; mais ceux qui cherchent le sang ne peuvent se plaindre qu'il soit versé à leur appel. Vous, Serpent, vous saurez être miséridordieux. Ne commencez pas votre carrière en chargeant votre conscience des cris des femmes et des gémissements des enfants. Comportez-vous de telle sorte que Wah-tah-Wah puisse sourire et non pleurer qi^^ vous vous rejoindrez. Allez donc, et que le Manitou vous protège.^

— Mon frère restera ici avec la toue. Wah sera bientôt sur le bord à attendre, et Chingachgook doit se hâter.

L'Indien rejoignit les deux coureurs d'aventures; on cargua d'abord la voile, puis tous trois entrèrent dans un canot et quittèrent l'Arche. ISi Hutter ni March ne parlèrent à Nathaniel de leurs projets ou de la durée probable de leur absence. Quelques coups d'aviron mirent bientôt le canot hors de vue , pendant que Nathaniel prenait les mesures nécessaires pour maintenir l'Arche dans sa position stationnaire. Sa tâche accomplie , il alla s'asseoir à l'avant de l'Arche , oii Judith vint bientôt le rejoindre, cherchant toutes les occasions de rester auprès de lui , déployant tous les dons qu'elle tenait de la nature et la coquetterie inhérente à son sexe pour attaquer le cœur du jeune chasseur, que nous laisserons exposé à ces dangereux artifices contre la placide trauquillité de son âme pour suivre les trois aventuriers dans leur périlleuse excursion.

Hutter et Hurry, dans leur nouvelle tentative contre le camp, étaient mus par les mêmes idées de convoitise que la première fois , renforcées par le désir de se venger de leur défaite ; toutefois l'appât de l'or prédominait dans leur âme sordide et ils endormaient les scrupules de leur conscience en refusant aux créatures humaines qu'ils allaient combattre les plans et l'intelligence qui élèvent l'homme au-dessus des brutes. Cette fois ils comptaient parmi les chances les plus probables de succès qu'une grande partie des guerriers étant campés pour la nuit en face le château, ils pourraient les surprendre au milieu de leur sommeil et faire un grand nombre de victimes. Hutter, nous l'avouons à sa honte , qui laissait derrière lui deux filles exposées aux mêmes dangers, espérait trouver de faciles victimes dans les femmes et les enfants qui devaient se trouver réunis en plus grand nombre que les guerriers.

Hutter dirigeait le canot ; Hurry était allé se poster à l'avant et Chingachgook occupait le centre ; tous trois allaient diriger la frêle embarcation avec assez d'adresse pour pouvoir rester debout au milieu de l'obscurité. Ils abordèrent avec toute la prudence nécessaire et sans accident. Armant leurs fusils comme pour une chasse, ils s'avancèrent vers le camp en rampant comme trois tigres altérés de sang et qui flairent une proie»

L'Indien marchait en tête suivi de ses deux compagnons , habitués à amortir leurs pas dans ces sortes d'excursions. Parfois une branche sèche craquait sous la pesanteur gigantesque d'Hurry ou sous la précipitation lourde du vieillard , mais l'Indien glissait à travers les arbres comme si ses pieds n'eussent pas touché le sol. Le feu, qui devait être le point central du campement, était aussi le but de leurs recherches. Ce fut l'œil perçant de Chingachgook qui le découvrit le premier brillant à quelque dislance comme un ver luisant au-dessus de quelques troncs d'arbres coupés.

L'approche des aventuriers devint alors plus rapide et plus directe. Ils atteignirent au bout de quelques minutes l'enceinte d'un groupe de buttes légères. Ils s'arrêtèrent pour examiner le sol et les vestiges autour d'eux. L'obscurité était si intense qu'on pouvait à peine distinguer autre chose que la faible étincelle du feu près de s'éteindre et les troncs d'arbres les plus rapprochés. Une hutte qui se trouvait à leur portée donna à Chingachgook l'occasion de pousser plus loin ses investigations.

{'"Noipant comme le reptile qui déploie ses anneaux et dont U portait le h »m , le Serpent s'approcha sans bruit de la hutte. U s'arrêta un mouient prêtant l'oreille pour s'assurer qu'aucun bruit ne se faisait entendre à l'intérieur ; puis, passant sa tête sous l'ouverture basse et étroite qui servait d'entrée , ses yetu fouillèrent tous les recoins sans pouvoir

distinguer le moindre objet vivant; il parcourut la hutte tâtant les parois et la terre avec ses pieds et ses mains : la hutte était vide.

Le Delaware parcourut et visita ainsi plusieurs wigwams qu'il trouva inhabités. Il revint annoncer à ses compagnons que les Hurons avaient abandonné leur camp, ce dont ceux-ci eurent bientôt acquis la conviction en parcourant eux-mêmes les huttes et les alentours du foyer éteint. Chacun d'eux supporta ce désappointement suivant les sentiments qui le guidaient dans ses recherches. Le chef, qui n'avait eu d'autre vue que d'acquérir de la gloire , légèrement surpris et mortifié s'appuyait contre un arbre conservant toute la dignité d'un chef et se promettant de prendre sa revanche dans les événements futurs de la nuit. II ne pourrait pas offrir de trophées à sa maîtresse, mais au moins il la rejoindrait et l'occasion ne tarderait pas de lui donner un témoignage de sa valeur. U attendait donc paisiblement que ses compagnons fussent prêts à regagner le canot, Hutter et Harry , dont le seul mobile était la soif du gain , avaient de la peine à contenir leur fureur. Ils erraient au milieu du camp furetant dans toutes les huttes dans l'espoir d'y trouver quelque enfant oublié ou quelque dormeur attardé, mettant en pièces celles qui trompaient leur attente. Ne trouvant pas d'objet sur lequel ils pussent assouvir leur colère , ils commençaient à se quereller et à en venir peut-être aux coups, si le Delaware ne fût intervenu pour les rappeler aux dangers de la situation et à la nécessité de regagner immédiatement l'Arche. Ce sage avertissement mit fin à la dispute, et au bout de quelques instants ils ramaient de nouveau vers l'endroit où ils avaient laissé le bateau à la garde de Deerslayer.

Nous avons dit que Judith était venue s'asseoir à côté du chasseur aussitôt le départ des aventuriers ; elle resta quelques instants silencieuse à côté de lui, et Nathaniel ignorait laquelle des deux sœurs lui tenait compagnie, lorsque la voix sonore et vibrante de l'aînée lui révéla sa présence.

— Quelle terrible existence pour des femmes, Tueur-de-Daims ! s'écria-t-elle; plût au ciel que j'en visse la fin !

— La vie n'est pas si mauvaise ; elle l'est suivant qu'on en use ou qu'on en abuse. Que voudriez-vous avoir à la place ?

— Je serais mille fois plus heureuse de vivre plus près des êtres civilisés... au milieu de femmes , d'églises , de maisons construites par des mains chrétiennes, oii mon sommeil la nuit serait doux et paisible. Une habitation voisine d'un des forts serait préférable à cet horrible endroit oii nous demeurons.

— Je ne partage pas complètement vos idées , Judith. Si les forts sont bons pour tenir l'ennemi à distance, ils renferment souvent à l'intérieur des ennemis plus dangereux ; je ne crois pas que cela serait un avantage pour vous ou pour Hetty d'en être si près , et si je puis dire tout ce que je pense là-dessus , je crois que vous n'en êtes pas encore assez éloignées. Les fermes ont leur avantage, et il y a des gens qui y passent leur vie. Biais quel bien-être un homme trouve-t-il là, qu'il ne rencontre au centuple dans les forêts? On y trouve l'air, l'espace, la lumière , mais oii trouver des ombrages , des sources riantes, des bosquets fleuris, des arbres vénérables dont l'âge se perd dans la nuit des temps, comme ici dans nos forêts? Ceux qu'on trouve près des habitations humaines sont de pauvres troncs rabougris et secs comme les pierres qui marquent les tombes dans un cimetière. Il me semble que des hommes qui vivent dans de tels lieux ne doivent avoir d'autres pensées que de leur décadence et de la décadence universelle, non pas celle qu'amènent le temps et la nature , mais la décadence produite par la violence et la destruction. Quant aux églises, elles sont nécessaires, je suppose , puisque les hommes les ont construites, et les appellent les temples du Seigneur; mais, Judith, pour un esprit juste la terre, tout entière est le vrai temple de Dieu. Ni les forts, ni les églises ne font les peuples plus heureux. Tout est contradiction dans les établissements, tandis que tout est concorde et harmonie dans les bois. Les églises sont pour la paix, les forts pour la guerre , et ils les mettent l'un à côté de l'autre. Non, non, donnez-moi pour église les arceaux voûtés de nos forêts vierges.

— La femme n'est pas faite pour des scènes comme celle-ci, Nathar niel ; des scènes qui dureront tant que durera la guerre.

— Pour ce qui vous regarde et les filles de votre couleur, je crois que vous avez raison ; mais les femmes des Peaux-Rouges aiment et recherchent les dangers. Rien ne rendrait Wah-tah-Wah, la fiancée du Delaware, plus heureuse, que de le savoir dans ce moment errant autour du camp ennemi pour enlever des chevelures.

— Pourtant, Nathaniel, elle ne peut pas être femme et ne pas éprouver de l'inquiétude lorsque l'homme qu'elle aime va exposer sa vie.

— Elle ne pense qu'à l'honneur et non au danger, et quand le cœur s'est empreint de tels sentiments , il ne reste plus de place pour la crainte. Wah-tah-Wah est une douce, rieuse , agréable créature, mais elle aime l'honneur aussi bien que toute fille delaware. Dans une heure elle doit rejoindre le frpent à l'endroit où HcUy est descendue , et sans doute elle n'est pas sans inquiétude; mais elle serait heureuse d'apprendre qu'en ce moment son amant est aox prises avec an Mingo pour lui enlever sa chevelure.

— Une fille blanche penserait différemment; elle serait malLeu'ease de savoir son amant exposé a perdce k vie. Je ce ciois pas que v«us-

OEIL'DE-FAUCON

même, froid et calme comme tous paraissez l'être, vous restassiez tranquille si vous saviez votre Wah-tah-Wah en danger.

— C'est dirrérent , bien dififcrent. La femme est trop faible et trop douce pour courir de tels risques, maisje n'ai pas de Wah-tah-Wah et je n'en aurai jamais ; car je ne trouve pas qu'il soit bien de mélanger les couleurs , à moins que ce ne soit pour rendre service ou à titre d'amitié.

— C'est penser comme un homme blanc doit toujours le faire ; quant ï Hurry Harry , je crois qu'il lui serait indififérent que sa femme fût une Squaw ou la fille d'un gouverneur, pourvu qu'elle fût avenante et qu'elle aidât à lui remplir l'estomac.

— En vérité , Judith , vous faites injure au pauvre garçon ; il vous aime, et quand un homme a donné son cœur, il ne saurait être détourné par une tille mingo ou même une Delaware. Vous pouvez vous moquer d'hommes comme Hurry et moi , car nous sommes rudes et dépourvus des connaissances qu'on puise dans les livres; mais nous avons nos qualités aussi bien que nos défauts. Il ne faut pas mépriser un cœur honnête quoiqu'il ne soit pas initié à tous les compliments qui flattent l'imagination féminine.

— Vous , Nathaniel , pouvez -vous un instant supposer que je vous nette en parallèle avec Harry March? Non, non! je ne suis point si dépourvue de jugement. Personne, homme ou femme, n'oserait comparer votre cœur honnête , votre mâle nature et votre simple franchise au froid égoïsme , à l'avarice sordide et à la cruauté farouche d'Harry March. Mon père lui-même , qui dans ce moment s'abandonne à des sentiments qu'il partage avec lui , connaît très bien la diflféreuce qui existe entre vous. Je le sais, il me l'a dit lui-même.

Les sensations de Judith étaient vives et impétueuses. Peu habituée aui restrictions de la vie civilisée, elle les trahissait quelquefois avec un abandon naturel et dénué de toute coquetterie. Elle saisit la main rude du chasseur dans les deux siennes et la pressa avec une chaleur qui témoignait de la sincérité de ses paroles. Honteuse toutefois de sa témérité, elle la laissa tomber aussitôt, reprenant la réserve et la modestie qui convenaient à son sexe.

— Merci, Judith , merci de tout mon cœur, répondit le chasseur trop humble pour interpréter dans toute leur étendue les paroles et l'action de la jeune fille. Merci! comme si tout ce que vous venez de dire était vrai. Hurry possède un avantage, et il dépend de lui d'acquérir l'autre où . . . Ecoutez ! c'est la voix de votre père ; il parle comme s'il était en colère. •

— Dieu nous garde de voir renouveler ses horribles scènes ! s'écria Judith cachant sa tête dans ses genoux et mettant ses mains sur ses oreilles pour ne pas entendre ; je désire quelquefois ne pas avoir de père.

Ceci fut dit avec amertume et comme un souvenir des tourments passés. Elle allait continuer à donner cours à ses récriminations, lorsque la voix douce de sa sœur résonna à son oreille.

— J'aurais dû lire à mon père et à Hurry un passage de la Bible pour les empêcher de reprendre leur sinistre projet; appelez-les, Nathaniel , et dites-leur que pour le bien de leurs âmes ils doivent écouter mes paroles.

— Hélas! pauvre Helty, vous connaissez peu ra])pâl de l'or et de la vengeance , si vous croyez parvenir à les arrêter. Mais il se passe quelque chose d'esiraordiuaire : j'entends votre père et Hurry grognant comme des ours, et la voix du jeune chef reste muette ; le cri de victoire que l'écho des montagnes devrait répéter suivant l'usage ne s'est pas fait entendre.

— La justice est peut-être tombée sur lui , et sa mort aura sauvé la vie des innocents.

— Non, non, si justice était faite, ce n'est pas sur le Serpent qu'elle serait retombée. Ce que je crois, c'est qu'il n'y a pas eu de conflit ; ils auront trouvé le camp désert, et c'est ce qui explique les boutades d'Harry et le silence du Serpent. Au même instant on entendit le bruit d'un aviron retomber dans le canot , el Nathaniel acquit la conviction que ses conjectures tHaicnt justes. La voile ayant été carguée, l'Arche avait très-]ieu dérivé. H entendit Chiugachgook qui indiquait à Hutter d'une voix basse et calme la manœuvre nécessaire pour aborder. Le canot toucha et les aventuriers montèrent sur le pont. Hutter et Hurry dirent mot de ce qui s'était passé ; le Uelaware , s'approchant de son ami, lui donna l'explication de l'énigme en deux mots : Feu éteint.

Une courte délibération décida delà marche qu'il fallait de nouveau donner au bateau; puis Hutter et March déclarèrent leur intention de s'indemniser de la perte de sommeil qu'ils avaient éprouvée pendant leur captivité et descendirent sous le pont. OEil-de-Faucon et son ami restèrent seuls pour diriger la marche.

Le progrès était lent, d'environ deux milles à l'heure, promettant toutefois d'atteindre le but en temps utile. L'Indien paraissait calme, mais à l'inquiétude de son regard on pouvait deviner que ses craintes et ses espérances croissaient à mesure qu'ils approchaient du lieu et de l'heure du rendez -vous. Nathaniel maintenait la direction le long du bord qu'ombrageaient les arbres penchés sur le lac , dans le double but de rester à couvert et de découvrir les signes de campement indiquant l'endroit oii les sauvages se fussent arrêtés. Hs avaient doublé une petite langue de terre et pénétré dans la baie située au bord du point qu'ils •eproposaientd'alieindre, quand Chingacbgook, s'approchant en silence

de son ami, lui montra un feu couvert qui éclairait sourdement la partie intérieure de la baie , ne laissant aucun doute que les Indiens avaient tout à coup transporté leur camp sur le lieu même oii Wah-tah-Wah et Chingachgook s'étaient donné rendez-vous.

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