CHAPITRE XVm
Les jeunes gens qu'on avait envoyés à la découverte revinrent sans rien annoncerde nouveau. Suivant leur rapport Iletty était venueseule , guidée par les mêmes motifs que dans sa première visite. Ils ignoraient que l'Arche eût été délacliée du rhAteau. Pleins de sécurité, les Iroquois se disposèrent tous à dormir à l'exception des sentinelles.
On prit des précautions pour surveiller le captif, sans lui infliger de souffrances inutiles. Quant à Hetty, on lui permit de s'installer au milieu des filles indiennes. Elle n'y rencontra pas les bons offices de Wah-ta-Wali, mais sa réputation d'idiotisme la mettait à l'abri de toute persécution et lui valait même des égards. On lui donna une peau, et elle fit son lit sur un monceau de feuillage un peu à l'écart des huttes. Elle fut bientôt profondément endormie.
La précision avec laquelle reposent ceux qui mènent une vie agitée n'est pas le moindre phénomène de notre être mystérieux, lis perdent connaissance dès que leur tète est sur l'oreiller, et cependant, à l'heure oii il faut se lever, l'esprit tire le corps de son engourdissement. Ce réveil se fait sans doute par l'influence de la pensée sur la matière; mais il ne pourra être expliqué , s'il l'est jamais, que par la complète élucidation de tous les mystères psychologiques. Ainsi, quoique Iletly Ilutter n'eût pas les facultés très-dévelo|>pées, ses préoccupations lui firent ouvrir les yeux à minuit. Quand elle fut debout, elle s'avança sans hésitation vers le feu à demi éteint pour réchauffer ses membres glacés, par la fraîcheur des bois, sur un lit d'une simplicité primitive. Les clartés du brasier ravivé tombèrent sur la face basanée d'une sentinelle, dont les yeux noirs étincelèrent comme ceux de la panthère poursuivie avec des torches jusqu'au fond de sa tanière. Hetty n'en fut pas alarmée; elle s'approcha de l'Indien pour lui parler, mais il ne comprenait pas l'anglais. Elle regarda pendant près d'une minute le captif endormi et s'éloigna lentement dans la direction de la pointe, oii elleavaitdéjà dél' rqué; ses mouvements étaient si naturels, si exempts de tout caractère de duplicité , que la sentinelle ne chercha point à l'arrêter. Hetty descendit sur le rivage et trouva un autre lluron chargé de surveiller le lac. C'était un jeune guerrier, et quand il entendit des pas légers sur la grève , il s'approcha rapidement, mais sans démonstration hostile. Il parut désappointé en reconnaissant Hetty ; car il attendait sa maîtresse, qui lui avait promis de venir charnur les ennuis de sa garde. Irrité de la présence d'un tiers, le jeuue guerrier fit signe à Hetty de passer son chemin. Elle obéit , mais elle prononça doucement quelques paroles que le calme de la nuit permettait d'entendre à quelque distance.
— Guerrier, dit-elle, si vous me prenez pour une Huronne, je ne m'étonne pas de votre mécontentement; je suis Hetty llutter , fille de Thomas Hutter, et je ne suis jamais allée trouver d'homme pendant la nuit, car ma mère m'a toujours dit que c'était mal et que les jeunes femmes modestes ne devaient jamais le faire. Je parle des jeunes femmes blanches, car je snis que les usages sont différents dans les différentes parties du monde. Oui , je suis Iletty Hutter, et je ne donnerais pas de rendez-vous, même à Harry Hurry, quand même il se jetterait à genoux pour me supplier ! Ma mère m'a dit que c'était mal.
Tout en disant ces mots , Hetty s'acheminait vers la place oîi les canots avaient atterri; et, grâce à la courbe de la terre et des buissons, elle aurait été complètement cachée, même en plein jour, aux regards de la sentinelle, mais d'autres pas avaient attiré l'attention de l'amant. Hetty, suivant le cours de ses pensées, continua de parler d'une voix argentine dont les sons se répandaient sur les eaux.
— Je suis ici, Judith, disait-elle, et personne n'est auprès de moi. Le lluron attend sa maîtresse, qui est une Indienne, et n'a jamais eu de mère chrétienne pour lui apprendre...
— Chut ! dit une voix qui partait du lac, et peu d'instants après un canot grattait de son avant les galets du rivage. Dès que le jioids d'IIetty se fil sentir dans la frêle embarcation, elle s'éloigna avec la ]U'ompte résolution d'un être vivant; puis il tournoya sur lui-même et jirit la route de l'Arche. Lorsqu'on fut hors de la portée de la voix, Judith , qui était placée seule à l'arrière, commença lui entretien qu'elle brûlait d'entamer.
— Eh bien , dit-elle , qu'avez-vous fait , répondez , mais parlez bas; car par une nuit tranquille tous les bruits résonnent sur l'eau ? J'étais si près delà pointe, tout à l'heure, que j'ai entendu les guerriers causer entre eux et vos souliers craquer sur le sable.
— Je ne crois pas, Judith , que les Hurons sachent que je les ai quittés.
-— Non , certes , car un amant est une pauvre sentinelle , à moins qu'il n'ait à veiller sur sa maîtresse. Mais, dites-moi, avez-vous vu le ïueur-de-Daims?
— Oui, sans doute, il était assis près du feu , les jambes liées, mais les bras libres.
— Que vous a-t-il dit, mon enfant? parlez vite , je meurs d'envie de savoir ce dont il vous a chargée pour moi.
— Le croi riez-vous, Judith? il m'a dit qu'il ne savait pas lire; est-il possible qu'un homme blanc soit iacapable de lire la Bible? il n'a donc jamais eu de mère ?
— Peu importe, Hetty ! tous les hommes ne savent pas lire , et mon père lui-même peut à peine épeler... Lui avez-vous dit que vous étiez envoyée par moi et que je compatissais à son malheur ?
— Je crois le lui avoir dit, Judith, mais vous savez que j'ai peu de cervelle, et je puis l'avoir oublié ; je lui ai appris que c'était vous qui m'aviez conduite à terre, et les paroles qu'il m'a priée devons transmettre m'ont glacé le cœur... si je m'en souviens bien...
— Achevez donc , Hetty , vous me mettez à la torture!
— Ce mot me rappelle tout I il m'a dit qu'il pourrait être mis à la torture par les sauvages, mais qu'il supporterait les supplices en homme blanc et en chrétien...
— Etes-vous bien sûre de ce que vous avancez? songez-y bien , Hetty, c'est une chose grave.
— Oui, j'en suis sûre; mais Nathanicl se soumettait tranquillement à son sort : il n'est pas aussi beau qu'Harry Hurry, mais il est plus calme.
— Il vaut cent mille Hurry ! il vaut mieux à lui seul que tous les jeunes gens qui sont venus sur le lac ! il est pur de tout mensonge. Vous , Hetty, vous ne savez pas apprécier le prix de la sincérité ; mais quand vous viendrez à le connaître... Non, j'espère que vous ne le saurez jamais. Pourquoi recevriez-vous une leçon de haine et de méfiance?
Judith prononça ces mots avec une vive et rapide émotion et se cacha la figure, quoiqu'elle ne pût être vue dans les ténèbres que par Celui qui voit tout.
— Oui, reprit-elle d'une voix moins distincte, la droiture duTueurde-Daims est une qualité rare et qui l'élève au-dessus de moi.
— Au-dessus de vous! s'écria Hetty avec fierté. Que me dites-vous là, Judith? vous savez lire, et il ne le sait pas; vous parlez correctement , et il emploie des expressions que ma mère nous aurait reprochées; vous êtes jolie, et il est laid...
— Non pas, interrompît Judith; il a des traits ordinaires, mais son air de bonne foi et d'honnêteté le rend plus beau que Henry March.
— Je ne vous comprends pas, Judith ! Henry est le plus bel homme du monde ; il l'emporte même sur vous , puisque la beauté d'un Homme, quand elle est complète, est toujours supérieure à celle d'une femme.
Cette observation déplut à Judith , qui reprit avec un ton aigre : — Vous dites une sottise, Hetty; Henry est loin d'être le plus bel homme du monde, car il y a des... des officiers qui ont meilleure mine que lui ; ne me parlez pas de cet homme , pour lequel vous avez trop de bienveillance , donnez-moi plutôt des détails sur votre entretien avec le Tueur-de-Daims. Vous retournerez encore à terre demain, et vous verrez ce qu'on peut faire pour lui ; il ne sera pas mis à la torture tant que Judith Hutter vivra pour l'empêcher.
Hetty recommença ses explications pendant que le canot se dirigeait du côté où sa sœur aînée avait laissé l'Arche. Tout à coup un éclair illumina la surface liquide, et une détonation roula d'échos en échos le long des montagnes. Presque au même instant, la voix perçante d'une femme retentit dans les airs.
— C'est un cri d'agonie, s'écria Judith, et l'Arche, que nous cherchons, a changé de place ! serait-il arrivé malheur à VVah-tah-Wah?
— Allons voir, s'écria Hetty avec un sang-froid qu'on n'aurait pas attendu d'elle.
Sans hésitation, Judith se rapprocha du rivage, oîi le cri s'était fait entendre , et un spectacle étrange s'offrit à ses yeux. Tout le camp s'était rassemblé sur le versant d'un coteau , et les torches résineuses, que portaient quelques Indiens , répandaient une clarté funèbre sous les arceaux de la forêt. Le lluron, qui avait laissé échapper Hetty, soutenait dans ses bras la femme dont la visite avait causé sa négligence. Elle venait d'être frappée mortellement, et le sang ruisselait de son sein nu. L'air humide et lourd de la nuit était encore imprégné de l'odeur pénétrante de la poudre. Judith comprit ce qui s'était passé. Le coup , provoqué par quelque exclamation imprudente, avait dû partir de l'Arche ou d'une embarcation voisine de la terre. Bientôt la victime pencha la tête et s'affaissa sur elle-même ; toutes les torches s'éteignirent par mesure de prudence , et les vagues lueurs qui restaient encore permirent d'apercevoir le lugubre cortège qui emportait le cadavre dans le camp.
Judith s'éloigna en soupirant péniblement; elle avait été frappée d'une circonstance plus triste encore pour elle que l'agonie de la jeune Indienne. Elle avait remarqué auprès de la mourante le Tueur^le- U;::ms, sur les traits duquel se peignaient la pitié et l'humiliation; il ne semblait pas craindre pour lui-même, maïs les regards que lui lançaient les guerriers révélaient les sinistres pensées dont ils étaient agités. Pendant tout le reste de la nuit, cette image fut présente à l'esprit de Judith.
Cependant le silence et les ténèbres avaient repris leur empire sur
OEIL-DE-FAUCON
le lac, et sur les bois et scr le ciel. Les deux sœurs, ne pouvant parvenir à retrouver la toue , ramèrent vers le centre du lac, et, se laissant dériver au nord, elles cherchèrent tout le repos compatible avec leur situation. .