‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 52 sur 280 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Rien n'était plus exact que les conjectures de Judith Hutter sur la manière dont l'Indienne avait été tuée. Après avoir dormi quelques heures, son père et March s'étaient réveillés et avaient appris par Chingachgook ce qui venait de se passer. L'absence de ses deux filles avait vivement inquiété le vieux î'om ; mais il n'avait pas semblé prendre beaucoup d'intérêt au Tueur-de-Daims , que séparait de lui la différence respective des principes et des opinions.

— Ce n'est qu'un enfant, avait-il dit à Hurry ; il faut l'être pour se jeter au milieu des sauvages à cette heure et pour se laisser tomber entre leurs mains comme une biche dans une fosse. S'il expie sa stupidité aux dépens de sa chair, il ne peut en accuser que lui.

— Chacun doit payer ses dettes, vieux Tora, et répondre de ses propres fautes. Je suis pourtant surpris qu'un garçon aussi adroit et aussi vigilant que Nathaniel ait été paumé de la sorte. ]N 'avait-il rien à faire de mieux que de rôder à minuit dans un camp de Hurons, sans autre lieu de retraite qu'un lac? Se croit-il un daim, capable de prendre l'eau pour échapper aux chiens? J'avais meilleure opinion de son jugement, mais il faut pardonner quelque chose à un novice... Ne poui> riez-vous me dire ce que sont devenues vos filles?

Hutter avait expliqué brièvement, d'après le récit du Delaware, la manière dont les deux sœurs avaient pris le canot, le retour de Judith et son second départ.

— Voilà ce que c'est qu'une langue doucereuse ! s'était écrié Hurry en grinçant les dents de fureur; voilà les inclinations d'une sotte fille, et vous ferez bien d'y veiller. Nous avons été prisonniers, et Judith ne s'est pas dérangée pour nous, elle est ensorcelée par ce grand efflanqué de Nathaniel, mais je ne suis pas homme à le souffrir, que l'on y prenne garde ! Levons l'ancre, vieux Tom , et approchoDS de la pointe pour voir ce qui s'y passe.

On avait appareillé en faisant le moins de bruit possible. Le veiit ayant passé au nord , la toue s'était avancée vers la terre autant que le permettait la profondeur de l'eau, le rivage était enveloppé dans une ombre impénétrable , mais le factionnaire indien placé sur la plage avait aperçu les contours de la voile et poussé un cri de surprise. C'était alors que March avait tiré dans la direction du son, et que la jeune fille était tombée.

Au moment oii Hurry avait commis cet acte de barbarie inutile, le canot de Judith se trouvait à une centaine de pieds de l'endroit oîi l'Arche avait mouillé. Nous avons parlé des deux sœurs, et nous devons maintenant nous occuper de leur père et de ses compagnons.

Le cri de l'Indienne, en révélant le sexe de la victime, produisit dans le cœur de Hurry des émotions contradictoires. D'abord il se mit à rire avec l'indifférence d'un esprit grossier, puis il eut quelques remords. Mais la conscience , ce conseiller intime que Dieu a placé en nous, ne se développe qu'en raison de l'éducation première; c'est un arbre qui , pour grandir, a besoin d'être cultivé dans notre enfance. Mélange de civilisation et de barbarie , Hurry ne sut d'abord à quoi s'en tenir sur ce qu'il avait fait ; mais son entêtement et son orgueil reprirent bientôt leur ascendant habituel. Par une espèce de bravade, il fit retentir sur le fond de la toue la crosse de sa carabine, et fredonna un air en affectant l'indifférence. Ses compagnons ne furent pas aussi indulgents pour sa conduite, qui pouvait donner à la guerre un caractère d'irritation et de vengeance. Hutter exprima son mécontentement par des murmures, car les gens sans principes condamnent avec une extrême sévérité les mauvaises actions qui ne sont pas motivées. Toutefois, comme la captivité d'OEil^de-Faucon rendait précieuse l'alliance du coupable, Tom s'efforça de se contraindre. Chingachgook se leva , et sa sympathie pour sa couleur lui fit oublier un instant l'ancienne animosité des tribus ; mais il recouvra son sang-froid, et ne donna pas suite au projet que lui avait certainement inspiré la colère. Pour Wahtah-Wah, elle traversa rapidement la cabine, s'approcha de Hurry, presqu'au moment oii il posait sa carabine à terre, et lui adressa des reproches avec une généreuse animation.

— Pourquoi avez- vous tiré? lui dit-eUe : qu'a fait la jeune fille huronne pour la tuer. Que dira le Manitou? que feront les Iroquois ! Le sang suivra le sang ! Vous n'avez obtenu ni victoire, ni prisonnier, ni chevelure, ni honneur... Qu'éprouverez-vous si l'on lue votre femme? Qui vous plaindra quand vous pleurerez une mère ou une sœur ? Vous êtes grand comme un pin, et la jeune Huronne était un frêle bouleau. Pourquoi l'avoir écrasée, en vous abattant sur elle ? Croyez-vous que le Hurou l'oubliera? Le Peau-Rouge n'oublie jamais, jamais il n'oublie un ami, jamais un ennemi. Le Manitou est peau-rouge en cela. Pourquoi êtes-vous si méchant, grand visage pâle?

Jamais Huriy ne fut plus déconcerté que par cette apostrophe de la jeune Indienne, à laquelle, il est vrai, sa conscience troublée prêtait un puissant secours. Wah-tah-Wah lui parlait avec véhémence, d'une voix dont la douceur féminine était à son interlocuteur tout prétexte d'emportement et donnait du poids aux reproches en leur prêtant un

air de pureté et de franchise. Comme la plupart des hommes vulgaires , Henry n'avait jamais envisagé les Indiens que sous leur aspect de férocité. Il n'avait jamais songé que les principes les plus élevés peuvent exister dans l'état sauvage, modifiés par les habitudes et les préjugés, mais sans rien perdre de leur langueur; en un mot, il s'éuit accoutumé à voir dans les Indiens des êtres inférieurs placés presque au niveau des bêtes fauves. Cependant, quoique étonné des roproches inattendus d'une fille des bois, on peut dire qu'il éprouva du repentir. Au lieu de répliquer, il s'éloigna comme s'il eût dédaigné d'entrer en discussion avec une femme.

Les heures suivantes s'écoulèrent dans nn morne silence , que personne ne songea à rompre. C'était la saison des plus courtes nuits , et bientôt la profonde obscurité qui précède le jour fit place à la lumière renaissante. Si la terre peut offrir à l'homme un spectacle propre à calmer ses passions, c'est celui qui s'offrit aux yeux de Tom et de Hurry. Ils virent ces douces teintes ordinaires du ciel, oîi ne prédominent ni la noire couleur de la nuit, ni le vif éclat du soleil, mais qui donne aux objets un aspect céleste, et pour ainsi dire sacré. Le beau calme du soir a été chanté par des milliers de poêles, et pourtant il n'excite pas les pensées sublimes qu'inspire le lever de l'aurore. Dans le premier cas, le panorama se dérobe insensiblement à la vue; dans le second, le tableau se déroule; les objets d'abord confus se dessinent. Ils se montrent dans le vague d'un crépuscule croissant, chose aussi différente que possible d'un crépuscule décroissant; puis, tout devient distinct à mesure que les rayons du grand centre de lumière se répandent dans l'atmosphère.

Les beautés de la nature furent perdues pour les deux navigateurs, dont le caractère n'avait rien de poétique, et dont les sentiments religieux avaient été émoussés par une vie d'étroit égoïsme. Toutefois le vieux Tom laissa échapper un cri de joie en reconnaissant à l'aide d'une longue-vue ses deux filles, dont le canot flottait au nord, dans la partie la plus large du lac. Judith était debout et regardait autour d'elle pour s'assurer de sa position, tandis que sa sœur agenouillée répétait les prières que lui avait apprises dans son enfance une mère égarée mais repentante.

— Lorsque Hulter déposa sa lunette, encore mise à son point, le Serpent s'eii empara et la dirigea vers le canot. C'était la première fois qu'il se servait de cet instrument d'optique, et tout son extérieur trahit la surprise, quoiqu'il partageât les idées communes à tous les Indiens d'Amérique , qui s'appliquent à conserver un stoïcisme imperturbable au milieu des merveilles de la civilisation. Wah-tah-Wah n'était pas soumise à cette loi d'impassibilité ; aussi, lorsque son amant lui eut mis devant l'œil le plus petit bout de la longue-vue, elle témoigna son ravissement par un éclat de rire et des battements de mains. Quelques moments suffirent pour mettre l'intelligente jeune fille à même de manœuvrer l'instrument, qu'elle promena tour à tour sur les rivages, sur les collines et sur le château. Après avoir longtemps regardé ce dernier objet, elle détourna les yeux , et parla vivement à Chingachgook, qui observa à son tour pendant plusieurs minutes. Les deux amants se parlèrent ensuite confidentiellement, et le jeune guerrier sortit de la cabine pour aller rejoindre les deux hommes blancs à l'arrière de la toue. Ses manières étaient calmes, mais quiconque connaissait les habitudes des Indiens pouvait deviner qu'il avait quelque chose à communiquer. Hurry, qui prenait volontiers la parole, l'apostropha brusquement :

— Eh bien! Peau-Rouge, avez-vous découvert un écureuil sur un arbre ou une truite saumonnée dans les eaux? Vous voyez maintenant comment un visage pâle peut doubler ses yeux et comment nous apercevons de loin les terres des Indiens.

— Pas bon d'aller au château, les Hurons y sont.

— Diable ! si cela est vrai, Tom Flottant, nous allions nous mettre dans nn beau guêpier. Du reste, c'est possible. Cependant je ne vois autour de la vieille cabane que de l'écorce et des troncs d'arbres avec deux ou trois fenêtres et une porte.

Hutter prit la longue-vee et s'en servit quelque temps avant de hasarder une opinion ; puis il donna assez cavalièrement un démenti à l'Indien.

— Dela-ware, ajouta Hurry, vous êtes convaincu d'avoir pris cette lunette par le mauvais bout ; ni Tom , ni moi ne voyons de traces des Hurons.

— Il n'y a pas de traces sur l'eau, s'écria Wah-tah-Wah; arrêtez l'embarcation, n'approchez pas, les Iroquois sont là...

— Oui, c est cela, répétez la même histoire, et plus de gens vous croiront. J'espère, Serpent, que vous vous accorderez après le mariage aussi bien qu'aujourd'hui... Oii avez-vous vu des Hurons? Il n'y a pas de prison dans les colonies qui soit mieux cadenassée que le chenil du vieux Tom, et je connais les prisons par expérience.

— Vous ne voyez pas de moccassins, dit Wah-tah-Walh avec impatience. Pourquoi ne pas regarder?

— Amenez la voile, interrompit Hutter, et donnez-moi la longuevue. Il est rare qu'une Indienne intervienne à moiusd'un motif extraordinaire. Il y a, en effet, un moccassiu qui flotte contre un des piliers, et c'est peut-être un signe que nos ennemis ont visité le château pendant notre absence. Toutefois, les moccassins ne sont pas une rareté ; j'en porte ; Tueur-de-Daims en porte, et vous en portez ; Hetty en a

ŒIL-DE-FAUCON

presque aussi souvent que des souliers, quoique je n'aie jamais vu Judith en chausser son joli pied. ,, . , i •. i . . j

Hurrv avait abaissé la voile, et l'Arche approchait lentement du château Le moccassin était visible à l'œil nu : il s'était accroché à la rude écorce de l'un des pilotis. Etait-U tombé d'une des fenêtres, avaitil été poussé par le vent depuis la côte? avait-il été laissé là par un visiteur nocturne ?... telles furent les conjectures que Hutter et llurry ,e communiquèrent. Wah-tah-Wah proposa de prendre un canot et d'aller chercher la chaussure dont les ornements canadiens ou autres feraient reconnaître l'origine. Le Grand-Serpent s'opposa à ce qu'elle courût un pareil danger, et il lui défendit de partir de ce ton calme et bref que les époux indiens emploient à l'égard de leurs femmes.

— Allez-y donc vous-même, Delaware, interrompit llurry, puisque vous êtes si tendre pour votre Squaw. Il faut avoir ce moccassin, ou Tora Flottant nous laissera nous morfondre ici dans l'inaction. Après tout, ce n'est qu'un morceau de peau de daim, et, de quelque manière qu'il' soit taillé, il n'est pas de nature à empêcher trois bons chasseurs de poursuivre leur gibier. Qu'en dites-vous, Serpent? Est-ce à vous ou à moi de partir?

— Que l'homme rouge parte, il a de meilleurs yeux que le blanc ; a connaît mieux les tours des Hurons.

C'est ce que je nierai jusqu'à la mort! J'ai eu maintes fois la

preuve que les yeux et le nez d'un blanc valaient mieux que ceux des sauvoces. Au surplus, un Iroquois lui-même pourrait aller jusqu'à cette cabane et revenir ici. Prenez donc votre rame, Serpent, et au revoir !

Chingachgook était déjà dans le canot. Wah tah-Wah le vit s'éloigner avec la muette soumission d'une Indienne, mais avec les angoisses de son sexe. Elle suivit timidement des yeux l'embarcation, mais quoique Chinfachgook lui eût témoigné précédemment la tendresse la plus délicate", il crut indigne d'un guerrier de détourner la tête, pour regarder

Ce genre de flegme et de gravité n'était pas déplacé, vu l'idée que Chingachsook s'éuit formée de l'entreprise. Si les ennemis s'étaient réellement emparés du fort, il éuit obligé de se mettre sous le feu de leurs carabines, sans avoir aucun des abris que les Indiens regardent comme nécessaires. Pour tenter une aussi hasardeuse expédition, dont les avantages ne compensaient point les périls, il fallait que le chef delaware fût stimulé par la rivalité de couleur et par la présence de la femme à laquelle il refusait un regard.

Il rama sans hésitation vers les palissades, l'œil fixé sur les meurtrières, d'où il s'attendait à voir, d'un moment à l'autre, sortir le canon d'une arme à feu. Cependant il parvint sans obstacle aux pieds des pilotis dont il fit le tour sans s'occuper de ramasser le moccassin. Rien n'était de nature à confirmer les soupçons qu'il avait conçus. Il eut un moment la pensée de monter sur la plate-forme et de regarder dans l'intérieur par les meurtrières; mais les récits des anciens l'avaient si bien mis au fait des ruses de guerre, qu'il lui était impossible de commettre une aussi grande imprudence. 11 était comme un écolier instruit avec soin et incapable de se tromper dans la solution d'un problème de mathématiques. Il continua donc à faire lentement le tour des palissades, et, quand il passa près du moccassin, il le jeta dans le canot par un mouvement de rames presque imperceptible. Il battit ensuite en retraite sans perdre de vue les meurtrières, et avec un air de confiance fait pour en imposer aux intrus, s'il s'en trouvait par hasard. A son retour, Wah-tah-Wah montra une exquise sensibilité, comparable à celle d'une Européenne dont l'époux revient du champ de bataille. Le sourire qui effleurait sa jolie bouche et les étincelles de ses yeux noirs parlaient un langage que son fiancé pouvait comprendre.

— Eh bien! Serpent, s'écria Hurry , qui était toujours le premier à entamer la conversation, quelles nouvelles du château du Rat-Musqué ?

Mauvaises! dit sentencieusement le chef indien. 11 est trop tranquille... si tranquille, si tranquille, qu'on peut voir le silence !

"Voilà bien les idées d'un sauvage, comme si quelque chose pouvait faire moins de bruit que rien! Si vous ne justifiez pas mieux vos alarmes, le vieux Tom peut hisser sa voile et aller déjeuner chez lui... Où est le moccassin?

— Le voici.

On examina la chaussure, que Wah-tah-Wah reconnut pour canadienne à la manière dont les dards de porc-épic étaient rangées sur le devant. Cet avis fut généralement partagé, mais Tom et March n'étaient pas hommes à s'inquiéter d'une circonstance aussi futile. Ils dirigèrent fa toue du côté du château et la firent entrer dans l'espèce de bassin 011 elle était amarrée d'ordinaire. Les deux blancs en bissèrent le soin au Serpent et descendirent dans un canot; pour entrer au château par la trappe qui communiquait avec le couloir principal. On n'avait dérangé ni le cadenas ni les barres de cette porte secrète, llurry l'ouvrit, la souleva, passa la tête dans l'ouverture, et peu d'instants après on entendit ses pas lourds retentir sur le plancher.

Montez, vieux Tom! cria l'insouciant chasseur. Votre demeure

est aussi vide 'qu'une "°'^ 1"' » V'-'^^^ "°* demi-heure entre les pattes d'un écureuil ! Le Delaware s'est vanté d'avoir vu le silence : qu'il vicune ici, et il le sentira.

Le silence n'est guère où vous êtes , répondit Hutter en escaladant la trappe.

— Allons , mon vieux , grimpez ! et nous ouvrirons les portes et les

fenêtres pour renouveler l'air. J'ai hâte de m'eipliqner avec vous et de vous dire que je suis mécontent de Judith. L'intérêt que je vous porte est tellement affaibli par sa conduite, que pour un rien je vous laisserais vous débattre avec les Iroquois , vous , votre arche , vos trappes et vos enfants. Allez à la fenêtre, vieux Tom-Flottant, et je vais tâcher de trouver la porte pour l'ouvrir.

Il y eut un moment de silence; puis on entendit un bruit qui semblait produit par la chute d'un corps pesant. llurry poussa un juron énergique, et tout l'intérieur de l'édifice parut en mouvement. Le tumulte avait quelque chose d'analogue aux rugissements des tigres qui se battent dans leurs loges. Tantôt le cri de guerre des Indiens partait sourdement de gosiers comprimés par une cause inconnue; tantôt Hurry recommençait ses effroyables jurons. Le Gros-Serpent ne savait que faire ; il avait toutes les armes, mais il lui était impossible de s'en servir ou de les transmettre à ses alliés. Wayant aucun moyen de leur être utile, il repoussa l'arche à une vingtaine de vergues de la plateforme. Les deux sœurs, dont le canot s'approchait, devinèrent qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire et s'arrêtèrent dans leur course.

Pendant ce temps, la lutte continuait dans l'intérieur du château. Un Iluron réussit à ouvrir la porte , et trois ou quatre de ses compagnons s'élancèrent au dehors sur ses traces, comme pour échapper au combat. Un autre sauvage fut jeté sur la plate-forme avec une terrible violence, et presque aussitôt March parut, furieux comme un lion aux abois. Hutter était déjà prisonnier et garrotté. La nécessité de reprendre haleine suspendit un moment les hostilités, et nous profiterons de ce temps d'arrêt pour raconter comment les Indiens s'étaient emparés du château. IVous expliquerons aussi pourquoi cette lutte acharnée n'avait point fait couler de sang.

Le Chêne-Fendu et son compagnon avaient fait pendant leur visite les observations les plus complètes , et le jeune homme lui-même avait rapporté des renseignements minutieux. Les Hurons avaient donc pu se rendre un compte exact des fortifications et de la disposition du château. Dès qu'il avait fait nuit, ils s'étaient embarqués sur deux radeaux qu'ils avaient conduits sans encombre jusqu'à la plate-forme. Deux guerriers étaient parvenus à pénétrer dans la maison par le toit, en enlevant des morceaux d'écorce , et les hachettes avaient pratiqué dans la charpente du plafond une ouverture par laquelle étaient entrés huit Indiens des plus athlétiques. Ou les laissa là , bien pourvus d'armes et de provisions pour soutenir un siège ou pour faire une sortie. Avant de s'éloigner , leurs camarades replacèrent avec soin les écorces de la toiture et firent disparaître tous les signes extérieurs de leur visite. Ce fut l'un d'eux qui laissa tomber son mocassin et qui ne put le retrouver par l'obscurité.

Suivant l'usage des Indiens qui sont en activité de service, les huit guerriers embusqués passèrent la nuit à dormir. En s'éveillant, ils suivirent les mouvements de l'arche par les meurtrières qui leur donnaient seules de l'air et du jour, puisque les croisées étaient fermées avec des jilanches. Dès qu'il fut certain que les deux blancs allaient entrer par la trappe, le chef, qui dirigeait l'expédition, prit ses mesures en conséquence. Comme il se proposait de faire des prisonniers , il eut soin d'ôter à ses soldats toutes leurs armes, même leurs couteaux; il leur fit préparer des cordes d'écorce , et les distribua dans les trois chambres. Si la mort de l'Indienne eût été connue, il est ]irobable que rien n'aurait pu sauver la vie de Tom et de Hurry; mais cet événement s'était passé après l'établissement de l'embuscade,

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