‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 55 sur 280 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Pendant ce temps, Helly était resiée assise sur l'avant , les yeux fixés sur l'eau qui couvrait le corps de sa mère et celui de l'homme qu'elle avait considéré comme son père. "Wali-lah-Wah se tenait auprès d'elle, observant la réserve habituelle à sa nation , et attendant patiemment qu'elle pût manifester sa sympathie par des actions plutôt que par des paroles. Chingachgook , jilacé un peu à l'écart, cachait les émotions d'un homme sous les dehors austères d'un guerrier. Tous deux se retirèrent par réserve lorsque Judith se rapprocha de sa soeur.

— Hetly , lui dit-elle affectueusement, nous avons à causer ensemble. Entrons dans ce canot, et ramons à quelque distance. Tout le monde ne doit pas entendre les secrets de deux orphelines.

— Eh bien, Judith, que Hurry lève le grappin ; qu'il s'en aille avec l'Arche, et qu'il nous laisse ici près de la tombe de notre père.

— Il ne l'était pas , reprit Judith , il nous l'a déclaré lui-même à ses derniers moments.

— Avez - vous été contente, Judith, de savoir que vous n'aviez pas de père? II a pris soin de nous , il nous a nourries, habillées, aimées ; un père n'aurait pu faire davantage. Je ne comprends pas pourquoi il n'était pas le nôtre.

— N'importe, ma chère enfant ; suivons votre conseil, et laissons l'Arche s'écarter tandis que nous resterons ici.

Cet arrangement fut bientôt pris, la toue s'éloigna à cent vergues de distance ; on eût dit qu'elle avait laissé les jeunes filles voltigeant en l'air, au-dessus de la sépulture, tant leur embarcation était légère, et l'élément qui la soutenait limpide et diaphane. Au bout de quelques instants Judith prit la parole avec une dignité solennelle, qu'elle avait montrée bien rarement. Sa voix était ferme et accentuée, quoiqu'on vît encore sur son beau visage les traces de son agitation morale.

— La mort de Thomas Hulter va déranger toute notre existence ; mais, s'il n'était pas notre père, nous sommes sœurs , et destinées à vivre ensemble.

— Que sais-je, Judith; vous auriez peut - être été contente d'apprendre que je n'étais pas votre sœur,

comme de savoir que vous n'étiez pas fille de Thomas Hutter. Mon intelligence est bornée, et l'on n'aime guère à avoir des parents sans intelligence. El puis, je ne suis pas jolie, du moins pas aussi jolie que vous, et vous aimeriez mieux une sœur plus belle que moi.

— Non, Hetly; vous seule êtes ma sccur, mon cœur et mon amour me le disent. Nous avons eu la même mère, et nous pouvons en être hères avec juste raison. Mais le vieux Tom n'était pas notre père.

— Silence, Judith ; son âme peut être près d'ici. Elle serait affligée d'entendre ses enfants parler ainsi sur sa tombe même. Il ne faut jamais affliger ses parents, comme ma mère me l'a souvent répété , et surtout quand ils sont morts.

— Pauvre Hetty, ils sont heureusement à l'abri de toute l'inquiétude que nous pourrions leur causer. Mes actions ou mes paroles ne sont pas susceptibles d'attrister ma mère; les vôtres ne peuvent plus la faire sourire comme autrefois.

— Vous n'en savez rien , Judith ; les esprits peuvent voir , et ma mère peut voir aussi bien qu'un autre esprit. Elle nous répétait toujours que Dieu voyait tout ce que nous faisions, et que nous ne devions rien faire qui l'offensât; et maintenant qu'elle nous a quittées, je m'efforce de ne jamais lui déplaire par ma conduite. Pensez à la douleur qu'aurait son âme, si elle ne nous voyait pas bien agir. Pensez à la tristesse qu'elle aurait, si nous agissions mal ! Oui, les esprits peuvent voir, surtout quand ce sont des parents inquiets sur le compte de leurs enfants.

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— Quelle folie! murmura Judith avec une invincible émotion. Le» morts ne savent rien de ce qui se passe ici I mais n'en parlons plus, et songeons à l'avenir qui nous attend.

— Personne ne peut nous disputer l'héritage de Thomas Hutter; nous sommes maîtresses de l'Arche et des canots... Qui nous empêche de rester sur le lac et de passer nos jours comme autrefois?

— Non,non,ma pauvresœur, cela est encoreimpossible. Deux enfanta ne seraient pas en sûreté dans ce lieu, quand même les Hurons ne nous réduiraient pas en leur pouvoir. Le vieux Tom avait éprouvé souvent de la peine à se maintenir en paix sur le lac, et nous n'y parviendrons pas. Il faut quitter la place, et aller demeurer dans les établissements. Hetly pencha la tête et regarda d'un air pensif le tertre sépulcral qui recouvrait sa mère.

— Je suis fâchée que vous pensiez ainsi, répondit-elle ; j'aurais voulu rester ici ! j'aime les arbres, les montagnes, tout ce que la Providence nous a accordé, et il me serait pénible d'y renoncer.

Mais qui donc veille-

Chingochg

rait sur nous ?

— Henri March vous aime , ma sœur, reprit Hetty en arrachant machinalement récorce du canot.

— Je me suis expliquée avec lui ; ne m'en parlez plus. Il nous est impossible de vivre seules dans cette demeure , et nous n'aurons pas occasion d'y vivre autrement, à moins que... mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Le vieux coffre nous appartient; il contient des papiers qui doivent nous fournir Jes renseignements sur noire famille et qu'il importe de consulter.

— Fort bien , Judith. Cependant , à présent que mon père et ma mère sont morts, je ne liens pas à avoir d'autres parents que vous, et je ne me crois pas capable d'aimer comme je le devrais des gens que je n'ai jamais vus.

Mais si vous ne voulez pas épouser Hurry, qui prendrezvous pour mari?

— Que penseriez-vous du Tueur- de - Daims?.. .. demanda Judithavec embarras.

— Le Tueur-de-Daims !...

11 n'a rien d'agréable et ne vous convient nullement.

— Il n'est pas mal, Hetty ; et d'ailleurs la beauté est de peu d'importance dans un homme.

— Vous croyez?... Je sais que la beauté est de peu d'importance aux yeux de Dieu , car ma mère me l'a répété souvent. Pourtant ,

elle sied à tous les sexes et surtout aux hommes.

— Vous vous abusez, ma pauvre enfant; Hurry, par exemple, est d'une taille avantageuse, mais il y en a beaucoup d'autres qui le valent. Il a de la force et de l'activité, mais on rencontre ces qualités chez d'autres. Il est brave, mais je pourrais citer un jeune homme qui est encore plus brave que lui.

— Pour moi, Judith, je trouve qu'il n'a point d'égal , et j'espérais qo'il serait un jour mon beau-frère.

— 11 ne le sera jamais! Qu'il parte dès ce soir; et tout ce que je regretterai, c'est qu'il ait perdu son temps auprès de nous. Laissons -le s'éloigner, et je tâcherai ensuite de voir Nathaniel pour décider de notre avenir. Allons, Hetty, prenons nos rames et retournons à l'Arche.

— Attendez ! reprit Hetty. Et elle s'agenouilla pour prier une dernière fois. Sa sœur ne chercha pas à l'arracher à son recueillement, mais elle ne le partagea point. Judith était depuis longtemps étrangère aux pures aspirations , aux élans de la foi ; et tout ce qu'elle put faire ce fut de simuler par une humble attitude une piété que ne connaissait plus son cœur endurci.

Lorsque Hetty se releva, ses traits, qui n'étaient point sans charmes, empruntaient un éclat nouveau à la paix de sa conscience. Le canot s'éloigna lentement, et, au moment oii il se mettait en marche, les deux sœurs virent avec surprise une autre embarcation se diriger vers la loue.

t Wah-tah-Wah sa fiancée.

OEIL-DE-FAUCON

Elle ëUit montée par un seul homme ,- dans lequel Judith crut reconnaître le Tucur-de-Daims.

— Est-il possible? »'écriï-t-elle ; il est prisonnier et je m'occupe des moyens de le délivrer. L'embarcation se rapprocha et les derniers feux du soir tombèrent en effet sur la figure basanée du Tueur-de-Daims. Ils lui communiquaient un coloris inusité que Judith attribua au plaisir qu'il éprouvait en la retrouvant. Elle ne savait pas que ces mêmes clartés rehaussaient ses propres cliarmes, et que le jeune homme se dit k son aspect que ses yeux ne s'étaient jamais arrêtés sur une aussi gracieuse créature. Que n'aurait-elle pas donné pour savoir ce détail!

— Soyez le bienvenu, Tueur-de-Daims! s'écria la jeune fille lorsque les canots flottèrent côte à côte. Nous avons passé une triste journée, mais nous avons un malbear de moins à déplorer. Les liurons se sontils attendris, ou êtes-vous parvenu à leur échapper?

— Ni l'un ni l'autre ; les Mingos seront toujours des Mingos et je ne les crois pas capables de s'amender.

— Mais comment avez-vous échappé aux sauvages?

— C'est une question toute naturelle , Judith , ou l'Eglanline-des- Bois, pour vous appeler comme le Serpent. Vous êtes charmante ce soir, et je puis bien vous le dire, puisque je le pense. Quant aux sauvages, ils ne changent point, et ils ont toujours soif de sang.

— Ils ont tué mon père, s'écria Hctty : leur vengeance devrait être assouvie.

— Je le sais, mon enfant, tant par ce que j'ai vu du rivage, que par ce que l'on m'a raconté ; mais si vous avez perdu im ami dévoué, comme je n'en doute pas, la Providence vous en réserve un autre, pourvu que je puisse me tirer des mains des Iroquois, qui m'ont permis de les quitter sur ma parole.

— Quoi! s'écria Judith, vous avez l'intention de tenir votre promesse et de retourner auprès d'eux !

OEil-de-Faucon regarda d'un air sévère la jeune fille qui l'interrogeait, et bientôt il reprit son expression de bonne humeur et se mit à rire silencieusement, comme il en avait l'habitude.

— Si je vous comprends bien, dit-il, vous croyez que Chingachgook et Ilarry-Hurry chercheront à me retenir; mais vous vous trompez. Le Delaware serait le dernier homme du monde à m'empêcber de faire mon devoir ; et quant à March, il ne s'inquiète pas assez des autres pour se préoccuper de leurs promesses. Rassurez-vous donc : personne ne m'empêchera de partir à l'expiration du délai qui m'est accordé ; et s'il survenait des obstacles, j'ai trop longtemps vécu dans les bois pour ne pas savoir comment m'y soustraire.

Judith ne fil aucune réponse. Le sort cruel auquel OEil-de-Faucon semblait se condamner était de nature à déchirer un cœur oii grandissait un sentiment qui a tant d'influence sur le bonheur ou sur le malheur du beau sexe. D'un autre côté, ne pouvant se dérober aux idées d'équité que Dieu a mises dans tous les cœurs, elle admirait malgré elle la probité indomptable et naïve du prisonnier. Elle sentit que tout argument contraire serait inutile, mais elle espéra qu'un incident imprévu le dispenserait de tenir sa parole.

Après un moment de silence, elle demanda de nouvelles explications afin de régler sa conduite sur les circonstances.

— Quand finit votre congé?... demanda-t-elle.

— Demain à midi, et croyez bien que je ne quitterai pas une minute plus tôt ce que j'appelle une compagnie chrétienne pour rejoindre ces misérables. Ils commencent à craindre une visite des forts, et ils n'ont pas voulu m'accorder un plus long délai. Il est bien entendu eulre nous que si j'échoue dans ma mission, ils me mettront à la torture au coucher du soleil afin de pouvoir partir le soir même.

Ces mots furent prononcés d'un air rêveur qui indiquait une inévitable préoccupation, mais en même temps sans forfanterie, sans efforts tentés pour éveiller la compassion, et pour exciter l'enthousiasme.

— Sont-ils déterminés à se venger? demanda Judith d'une voix affaiblie.

— Complètement : ils s'imaginent que je ne connais pas leurs projets ; mais un homme qui a vécu si longtemps parmi les Peaux-Rouges les connaît comme un chasseur connaît les bois. Je n'ai donc rien à espérer d'eux. Les femmes sont enragées de l'enlèvement de Wah-tah- Wali , dont je ne devrais peut-être point parler, y ayant contribué moinicme. Ensuite un meurtre cruel a été commis hier dans leur camp, et autant vaudrait que la balle eût été dirigée sur ma poitrine. Quoi qu'il en soit, le Serpent et sa femme se sauveront, et c'est une consolation.

— O Natbaniel ! ils réfléchiront, puisqu'ils vous ont donné jusqu'à demain.

— Ne nous en flattons pas, Judith; quand un Indien est sur une piste, il la suit jusqu'au bout. La tribu des Delawares est à moitié christianisée; mais à quoi leur sert leur éducation, puis(|ue la vengeance s'accroche à leur cœur comme la liane au cliêne? D'ailleurs , j'ai tué, à ce qu'il paraît, un guerrier des plus distingués... Mais je vous parle de moi et de mes allaires, quand vous auriez besoin de consulter un amij sur les vôtres. Le vieillard a-t-il été déposé dans le lac, oii je crois au'il désirait être enseveli?

— Oui, répondit Judith, ce devoir a été accompli. Vous avo' vison ai croire que je veux consulter un ami, et cet ami c'est vous.- iurry-j Harry est sur le point de nous quitter. Lorsqu'il sera parti et \juc leD

impressions de ce triste jour seront un peu effacées, j'espère que vous m'accorderez une heure d'entretien. Hetty et moi nous ne savons que faire.

— C'est tout naturel , après un choc si terrible et si imprévu.

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