CHAPITRE XXI
Le lecteur doit se figurer l'horreur dont furent saisies des filles en voyant à l'improviste cet afl'reux spectacle. Glissons sur les premières émotions, sur les premiers actes de la piété filiale, et cherchons moins à peindre les affreux détails de cette scène qu'à nous les imaginer. On entoura de bandages la tète mutilée du blessé ; on essuya le sang qui coulait sur son visage , puis il raconta ce qui lui était arrivé. Attaqué par le chef, qui avait eu la prudence d'ôter les armes de ses compagnons, mais qui avait gardé les siennes, il en avait reçu un coup de couteau au moment où Hurry s'élançait sur la plate-forme. Si le vieux chef était ensuite resté neutre , c'est qu'il ne voulait pas se montrer couvert de sang, après avoir tant recommandé à ses guerriers de prendre leurs prisonniers vivants. Lorsque les trois Hurons étaient revenus et avaient pris la résolution d'abandonner la place , ils avaient scalpé Hulter pour emporter leur trophée accoutumé. Ces féroces guerriers condamnaient le vieillard aux douleurs d'une lente agonie ; la blessure de sa tête aurait pu se guérir, mais le coup de couteau était mortel.
H y a des moments de lucidité morale où la sévère justice de Dieu se montre sous un jour si éclatant, qu'on ne parvient pas à la dérober aux yeux, quelque désagréable qu'elle soit, quelques efforts qu'on fasse pour éviter de la reconnaître. Judilh et Hetty virent les décrets d'une providence équitable dans le genre de mort de leur père qui avait voulu récemment scalper les Iroquois : Hetty elle-même en fit l'observation.
— O I Judith I s'écria-t-eUe , mon père était allé chercher des chevelures, et maintenant où est la sienne?
— Silence ! ma pauvre sœur , silence ! il ouvre les yeux , il peut nous entendre et nous comprendre. Vous avez raison, mais laissons de côté ce triste sujet.
— De l'eau ! cria Hutter en élevant la voix par un effort désespéré. De l'eau! sottes filles... Voulez-vous me laisser mourir de soif?
On lui apporta de l'eau ; pour la première fois depuis plusieurs heures, il en but à longs traits, ce qui lui débarrassa la gorge et le ranima un instant. H ouvrit les yeux , et promena autour de lui le regard inquiet d'un homme surpris par la mort.
— Mon père, dit Judith d'autant plus désolée qu'elle ne connaissait point de remède, mon pèrel pouvons-nous faire qu Jque chose pour vous, poavoDs-nous soulager vos douleurs?
— Mon père... répéta lentement le vieillard. Non, Judith, non, Hetty, je ne suis pas votre père. Elle était votre mère, mais je ne suis pas votre père. Regardez dans le coffre... tout est là... Donnez-moi encore de l'eau. Les jeunes filles obéirent; et Judilh, dont les premiers souvenirs remontaient jusqu'à son enfance, sentit un mouvement de joie insurmontable. Il n'y avait jamais eu beaucoup de sympathie entre elle et son père putatif, et certaine conversation que sa mère et Hutter avait eue devant elle lui avait fait déjà soupçonner la vérité. iVous irions trop loin en disant qu'elle ne l'avait jjmàis aimé, mais il est certain qu'elle fut heureuse de n'avoir plus à l'aimer pir devoir. Pour Hetty, incapable d'établir les mêmes distinctions, et naturellemcut affectueuse, elle avait eu jiour Tom une tendresse sincère, quoique moindre que celle qu'elle portait à sa mère. Il lui fut pénible de l'entendre déclarer qu'il n'avait aucun droit légitime à cette tendresse. Elle éprouva un double chagrin, comme si elle eût été deux fois privée d'un père par la mort et par les paroles d'un vieillard. S'abandonnant à ses émotions , la pauvre fille se mit dans un coin pour pleurer. Les impressions diverses des deux jeunes filles les rendirent toutes deux silencieuses.
Judith donna de l'eau au patient à plusieurs reprises, mais elle évita de lui adreser des questions, soit par égard pour sa position, soit aussi dans la crainte étrange de perdre, par suite de quelque explication nouvelle, la certitude qu'elle n'était pas la fille de Thomas Hutter. Enfin Hetty, séchant ses larmes, vint s'asseoir sur un tabouret auprès du mourant, qu'on avait étendu sur le parquet la tête soutenue par quelques vieilles bardes échappées au pillage.
— Mon père, dit-elle, vous me permettrez de vous donner ce nom, quoique vous prétendiez qu'il ne vous soit pas dû... mon père, voulezvous que je vous lise la Bible? Ma mère m'a toujours dit que la Bible était bonne pour les âmes en peine. Elle était souvent dans la peine elle-même, et alors elle me faisait lui lire la Bible, que Judith n'aimait pas autant que moi, et cela lui faisait du bien. J'ai vu maintes fois ma mère avoir les yeux baignés de larmes quand elle commençait à m'écouter, et finir dans les sourires et dans la joie. O mon père, vous ignorez le bien que peut faire la Bible, car vous n'en avez jamais essayé... Je vais vous en lire un chapitre qui vous calmera comme il a calmé les sauvages. Tout en ayant tant de vénération pour l'Ecriture, la pauvre Hetty était incapable d'en apprécier les beautés, d'en sonder la sagesse profonde et quelquefois mystérieuse. Ce sentiment instinctif du bien qui était sa sauvegarde, et qui prêtait même un charme à son caractère, n'allait pas jusqu'à saisir de subtiles affinités entre les effets et les causes. C'était un de ces êtres qui ont le cœur droit, et qui agissent en conséquence, sans être capables d'eu donner une raison logique, même en admettant la révélation comme leur autorité. Les passages qu'elle choisissait dans ses lectures étaient ordinairement les plus simples, ceux qui étaient à la portée de son esprit par les images matérielles, plutôt que ceux qui renfermaient des vérités morales d'une élévation surhumaine. Sa mère , par une association d'idées qui frappera probablement le lecteur, avait aimé le livre de Job, et Hetty avait appris à lire presque exclusivement dans ce poëme vénérable et sublime. En cette circonstance, la jeune fille, docile à sa première éducation, eut recours à ses pages de prédilection, avec autant de promptitude qu'un avocat en aurait mis à citer ses autorités dans un recueil de jurisprudence. Elle lut d'une voix ferme, mais douce et plaintive, le chapitre dans lequel Job excuse son désir de mort.
Une des particularités de l'Ancien Testament, c'est qu'à moins qu'il ne soit purement narratif il contient des maximes applicables à la situation du cœur humain. Le premier verset : a N'y a-til pas un temps fixé à l'homme sur la terre? >> frappa tout d'abord le moribond ; et sans bien comprendre tous les mots il saisit le sens général du chapitre.
— Vous sentez-vous mieux maintenant, mon père? demanda Ilelly en fermant le volume. Ma mère était toujours mieux quand elle avait lu la Bible.
— De l'eau, répondit Hutter, donnez-moi de l'eau, Judith ; je m'étonne d'avoir la langue aussi chaude I Hetty, n'est-il pas question dans l'Ecriture d'un homme , qui brûlant au feu de l'enfer, demande qu'on lui rafraîchisse la langue?
Judith détourua la tête; mais Hetty chercha avec empressement le passage auquel le pécheur faisait allusion, et lut à haute voix : o Ayez pitié de moi, et envoyez-moi Lazare, afin qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, pour me rafraîchir la langue, parce que je souffre d'extrêmes tourments dans cette flamme. »
— C'est cela, pauvre Hetty, oui c'est cela, ma langue a besoin d'être rafraîchie maintenant; que sera-ce donc par la suite?
Ces mots empreints de désespoir réduisirent Hetty au silence; elle reconnut que ses efforts étaient inutiles, et se contenta de soulager matériellement son père, en s'interrompaok pour répéter par intervalles l'oraison dominicale. La vie d'Hutter se prolongeait, mais sa voix s'affaissait par degrcs et ses paroles étaient incohérentes. Judith entendit les mots de mari, mort, pirate, et autres susceptibles de confirmer les bruits qui avaient couru sur le passé de son père supposé.
Cependant l'arche s'ai>procha de la plate forme, et Hurry entra dans la maison aussitôt qu'il se fut assuré du uépart des entremis. En entendant le bruit des rames, Judith s'était avancée audaci( ornent e. la rencontre des nouveaux venus. 11 suffit à Hurry de la voit- pour deriner quel était le sort de son compagnon. H l'aLorda d'iui air triste.
ϔL-DE-FAUCOW.
D avait encore présentes à l'esprit les terreurs de la mort. Sa défaite , sa captivité , les risques qu'il avait courus dans l'eau avaient produit sur lui l'impression salutaire que rapproche du supplice cause aux criminels ; car les hommes de son espèce sont plus remarquables par leurs facultés physiques que par leur énergie intellectuelle. En perdant une partie de sa force, Hurry avait perdu en même temps une partie de son courage, et quoiqu'il fût libre , il était abattu par les souvenirs de son infortune récente. Et puis il n'était pas accoutumé au silence solennel de la chambre d'un mourant ; il ne lui était jamais arrivé de compter les battements d'un pouls qui devient à chaque instant de plus en plus faible. ,
— Eh bien , vieux Tom , dit-il , les vagabonds vous ont donc mis à terre , et probablement vous ne vous relèverez plus. Je vous croyais prisonnier , mais j'étais loin de m'attendre à vous voir si maltraité.
Hutter ouvrit ses yeui ternes et vitreuï et les fixa avec égarement sur celui qui t'apostrophait. La mémoire lui revint, mais tous les objets se confondaient dans son cerveau, et il était hors d'état de distinguer la réalité de l'erreur.
— Qui êtes vous? demanda-t-il d'une voix étoufiée. Vous ressemblez au second de la Neige... C'était aussi tm géant, et il laillit l'emporter sur nous.
— Je suis votre second et votre camarade, Tom-Flottant ; mais il ne s'agit pas de neige. Nous sommes en été , et Henri March quitte toujours les montagnes à l'époque des gelées.
— Ah! c'est vous, Hurry?... Je vous reconnais... Voulez- vous m'acheter une chevelure ?
— Pauvre Tom , c'est un commerce qui ne nous a guère profilé , et j'ai bien envie de l'abandonner pour embrasser une profession moins cruelle.
— Avez-vous encore votre cuir chevelu? Le mien est parti. . C'est une perte cruelle!... On sent des déchirements au cœur, des flammes autour du cerveau... Tuez d'abord , Hurry, et vous scalperez aprè^.
— Que veut-il dire , Judith? Pourquoi lui avoir emmaillotté la tête? A-t-il reçu sur le crâne un coup de tomahawk?
— Les Indiens lui ont fait ce que vous vouliez leur faire , Henri March ! Ils l'ont scalpé pour obtenir une prime du gouverneur du Canada, comme vous aviez l'intention de scalper les Hurons pour recevoir une récompense du gouverneur de New-York.
— En vérité, reprit March, voUà de singuliers reproches dans la bouche de la fille de Thomas Hutter !
— Dieu soit loué! je ne suis pas sa fiUe, quelques reproches que l'on puisse faire à ma pauvre mère.
— Ne le désavouez pas à ses derniers moments. Quel serait donc votre père , si ce n'était lui ?
Cette question troubla Judith; car si elle s'estimait heureuse de pouvoir mer la paternité d'un homme qu'elle n'avait jamais aimé, d'un autre côté elle songea avec douleur qu'elle n'avait personne pour le remplacer.
— Je ne puis vous dire quel était mon père , répondit elle avec plus de douceur. J'espère du moins que c'était un honnête homme.
— Telle n'était pas votre opinion sur Thomas Hutter. Au fait, la médisance s'exerçait aux dépens du vieillard ; mais qui est à l'abri de la calomnie? On a débité mille choses contre moi; et vous-même, Judith, malgré tous vos charmes vous n'avez pas été épargnée.
Ces mots avaient pour but d'établir une sorte de communaulc de réputation entre les deux parties; ils auraient sans doute excite le mécontentement de l'irritable Judith, si la fin prochaine de Hulter n'eût été annoncée par des signes irrécusables. U ouvrit les yeux , et ne distinguant rien autour de lui , il tendit la main , pour suppléer par le toucher à l'insuffisance de la vue. Une minute après, sa respiration devint saccadée; elle fut ensuite suspendue; puis il rendit le dernier soupir, qu'on suppose l'indice du moment où l'âme se sépare du corps.
Ce triste événement fit cesser toute discussion. Le reste de la jourdée fut employé à faire les préparatifs de l'inhumation.
Hetty exprima le désir que le corps reposât dans le lac près de celui de sa mère. Elle cita même plusieurs circonstances dans lesquelles il avait appelé le lac le Cimetière de famille. Quant à Judith , elle ne s'occupa point de ces arrangements.
L'heure choisie pour la cérémonie était le coucher du soleil. C'est le moment qui convient le mieux pour rendre les derniers devoirs à un homme, surtout quand son âme a été calme et pure. Il y a dans la mort un mystère et une dignité solennels qui disposent les vivants i regarder avec un certain degré de respect les restes mêmes d'un mal- .âiteur. Toutes les distinctions mondaines ont cessé. Le caractère et la destinée du défunt sont au-dessus des opinions humaines, comme audiessus de leurs connaissances. La mort réduit au même niveau les grands et les petits, les bons et les méchants, non pas qu'on puisse les confondre ensemble, mais parce qu'ils échappent tous à nos jugements, et qu'on ne se croit pas en droit de peser les actions de ceux qu'on croit déjà-^evant le tribunal de Dieu. Lorsque tout fut prêt, on appela Judith, qui ie mit à la tête de l'humble convoi. Le corps était enveloppé d'un drap , et pour qu'il pût couler bas, on y avait ajouté des pierres enlevées du foyer. On le transporta à bord de l'Arche, et cette HDgulière habitation de Tom fut destinée à lui servir de char funèbre.
Hett; 8« ctiargea du rôle de pilote ; eUe portait la Sible soiu ie bras.
March prit les rames et les fit mouvoir lentement et à coups mesurés. j Le murmure de l'eau frappée régulièrement par les rames aurait pu ; se comparer au bruit des pas de ceux qui suivent un convoi. Le paysage, par son imposante tranquillité, était en rapport avec une cérémonie qui ramène toujours les idées vers Dieu. La surface lustrée du lac n'avait pas une seule ride , et le vaste panorama des bois avait un aspect plus calme et plus mélancolique qu'à l'ordinaire. Judith était touchée jusqu'aux larmes, Hetty conservait extérieurement son sang-froid; mais sa douleur intérieure surpassait celle de sa sœur, puisque sa tendresse résultait de l'habitude plutôt que d'une affinité élective.
Ses idées n'avaient rien de mystique , mais elles étaient si généralement empreintes de la pureté d'un monde meilleur, qu'il lui était facile d'oublier la terre pour ne s'occuper que du ciel. Wah- tah-Wah , sérieuse et attentive , assistait avec intérêt à une scène qui lui offrait des particularités nouvelles , quoiqu'elle eût vu plusieurs fois enterrer des visages pâles. Le Delaware avait une attitude grave et stoïque.
C'était à l'extrémité septentrionale du bas-fond sur lequel était construit le château , que 'Tom-Flottant avait déposé la dépouille mortelle de sa femme. Judith n'avait point revu ce site depuis les funérailles ; mais Hetty s'y était souvent rendue à la chute du jour. Souvent , amarrant son canot à peu de distance du cadavre , elle avait entamé avec la défunte des conversations imaginaires, car les bizarres croyances des Indiens se mêlaient dans cette intelligence naïve aux instructions chrétiennes qu'elle avait reçues. Elle reconnut aisément la place qu'elle appelait le tombeau de sa mère : c'était un monticule de terre que Tom avait apportée du rivage et dont il avait recouvert le cadavre ; néanmoins on voyait encore sortir de cette fosse imparfaite le coin du drap blanc qui avait servi de linceul. — C'est ici, dit-elle à March qui cessa aussitôt de ramer, et qui soulevant le corps de son ancien ami , le transporta sur le bord de la toue. Il lui plaça des cordes sous les jambes et sous les épaules, comme si c'eût été un cercueU ; il s'apprêtait à le descendre au fond, lorsque Judith s'écria :
— Pas ici ! pas ici ! ne le mettez pas aussi près de ma mère.
— Pourquoi pas ? demanda Hetty ; ils ont vécu ensemble et doivent reposer côte à côte après la mort.
— Non! non ! plus loin, Henri March, plus loin !... Pauvre Hetty, vous ne savez ce que vous dites... laissez -moi donner des ordres. Le ton résolu de Judith décida Henri March à placer le corps à quelque distance de l'autre ; puis il retira les cordes , et les obsèques furent terminées,
— Telle est la fin de Tom-Flottant, s'écria Hurry en regardant le défunt à travers l'eau transparente : c'était un brave dans une embuscade , et un chasseur habile à tendre des pièges. Ne pleurez pas, Judith ; ne vous désespérez pas, Hetty ; les plus justes doivent mourir, et quand leur moment est venu , ils ne sont pas rachetés par les larmes de ceux qui leur survivent. La perte de votre père est cruelle pour vous sans doute, d'autant plus que vous n'êtes pas encore pourvues; mais vous n'attendrez pas longtemps. Quand il vous plaira, Judith , d'écouter les propositions d'uu honnête homme, je vous dirai quelques mots en particulier. Judith avait accordé peu d'attention à la tentative maladroite que March avait faite pour la consoler. Elle pensait à la tendresse de sa mère, et des conseils qu'elle avait trop négligés lui revenaient en foule à la mémoire. Toutefois les dernières paroles de son amant la frappèrent malgré leur inopportunité, et séchant brusquement ses larmes, elle lui fit signe de la suivre à l'autre extrémité de l'Arche.
— Vous désirez me parler de mariage , lui dit-elle ; et c'est sur la tombe de mes parents , ou plutôt de ma pauvre mère , que je suis prête à vous entendre.
— Je n'étais guère préparé à m'expliquer ici , répondit March tout déconcerté ; mais la vérité doit se faire jour , quelle qu'en soit la conséquence. Vous savez, Judith, que je vous considère depuis longtemps comme la plus charmante des femmes, et je n'en fais pas mystère...
— Oui , oui , je le sais et je vous crois , répliqua Judith avec une fiévreuse impatience.
— Lorsqu'un jeune homme s'exprime ainsi sur le compte d'une femme , on en conclut naturellement qu'il veut se l'attacher.
— Vous me l'avez déjà dit cent fois!
— On ne saurait le répéter trop souvent ; tout le monde prétend que pour plaire au beau sexe, il faut l'entretenir de ses charmes et lui redire sans cesse qu'on l'adore.
— C'est possible , mais je désire que vous vous expliquiez plus clairement eucoif que voi-.s ne l'avez fui j-ihii^'à présent.
— Si je ne vous ai pas demandée fornicUement en mari.;go, reprit Henri March , c'est que j'avais des raisons qui auront peine à sortir de mon esprit, comme en ce moment mes paroles ont peine à sortir de ma bouche. Quelles qu'elles soient, ma tendresse l'emporte. Vous n'avez plus ni V I-' o! mère, Judith , et il est impossible que vous viviez seule avec Hetty. Même en admettant que les Iroquois vous laissent tranquilles dans les circonstances actuelles , vous seriez mortes de faim, prisonnières ou scalpées avant ime semaine. H faut prendre un mari, et si vous voulez m' accepter oublions le passé , et que ce soit une affaire conclue.
Judith eut peine ii te couteoir pendant cette dédwation, tant eU( avait ^te d'j répondre*
OEIL-DE-FADCON.
— C'est asseï , Hurry , lui dit-elle en levant la main pour lui imposer silence, je vous comprends aussi bien que si vous parliez pendant un mois. Vous me préférez aux autres jeunes filles , et vous désirez devenir mon époux.
— C'fst ce que je voulais dire , Judith, et je voudrais m'être exprimé de la manière la plus agréable pour vous.
— Tout est éclairci , vous avez parlé comme vous le deviez. Maintenant écoutez ma réponse, qui sera aussi sincère sous tous les rapports que votre proposition : il y a des raisons pour que jamais
— Je vous comprends , Judith ; mais si je veux passer par-dessus ces raisons, c'est mon affaire personnelle... Ne rougisse?. ])as comme le ciel du couchant, car je n'ai pas l'intention de vous ofTcuscr.
La Sumac , veuve du Loup-Cervier.
— Je ne rougis pas, répondit Judith avec animation; mais, je le répète, il y a une raison qui m'empêche d'être votre femme et que je dois vous faire connaître. Je ne vous aime pas , et je suis certaine que je ne vous aimerai jamais assez pour vous épouser. Aucun homme ne peut avoir envie de s'unir à une femme qui ne le préfère pas à tous, et je suppose que vous me saurez gré de ma franchise.
— O Judith ! ce sont vos brillants ofliciers des forts avec leurs brillants uniformes d'écarlate qui m'ont enlevé votre cœur.
— Silence, Henri March ! n'accusez pas une fille sur la tombe de sa mère ! n'oubliez pas que je suis femme et que je n'ai ni père ni frère pour me faire respecter.
— "Votre observation est juste, et j'y dois avoir égard; pourtant, prenez le temps de réfléchir.
— C'est inutile : ma résolution est arrêtée depuis longtemps ; seulement j'avais besoin de connaître toutes vos pensées pour vous révéler les miennes. Nous nous entendons à présent, et nous n'avons rien de plus à ajouter.
llurry resta frappé de stupeur ; il avait toujours pris la froideur de Judith à son égard pour un calcul de coquetterie féminine. Il avait lutté avec lui-même avant de se déclarer, mais il était loin de présumer que Judith refuserait d'épouser le plus bel homme do la frontière. Après l'échec décisif qu'il venait de subir, il se sentit tellement humilié qu'il ne pensa pas à insister.
— Le Glimmcrglass n'a plus de charme pour moi , s'écria-t-il après un moment de silence, le vieux Tom n'est plus, les liurons sont aussi nombreux sur le rivage que les pigeons dans les bois; en somme , la place n'est plus tenable.
— Quittez-la donc! vous ne pouvez nous être d'aucune utilité : pourquoi d'ailleurs exposeriez-vous votre vie pour les autres? Partez ce soir môme; nous ne vous reprocherons pas de nous abandonner.
— Si je m'en vais, Judith , ce sera le cœur serré. J'aurais voulu vous emmener avec moi.
— Vous auriez tort d'y songer plus longtemps. Dès qu'il fera nuit, je vou» embarquocai dans un canot, je vous mènerai à terre, et vous
prendrez la route de la garnison la plus voisine. Quand voui y seras arrivé, envoyez un détachement...
Judith s'interrompit. Elle comprenait qu'il était humiliant pour elle de s'exposer aux commentaires d'un homme qui blâmait les rapports qu'elle avait eus avec les habitants des forts. Cependant Hurry saisit l'insinuation sans la prendre en mauvaise part , comme elle l'avait appréhendé.
— J'entends, dit-il, et je devine pourquoi vous n'achevez pas. Si je puis atteindre le fort, les soldats se mettront à la poursuite des sauvages et je viendrai moi-même avec le détachement ; car je tiens à voui voir en sûreté , avant de m'éloigner pour jamais.
— Ah! llurry March, si vous aviez toujours pensé et parlé ainsi, mes sentiments pour vous auraient été différents.
— Est-il trop tard maintenant, Judith? Je suis un chasstur grossier, mais nous changeons suivant la manière dont on nous traite.
— Il est trop tard! Le sentiment que vous désirez obtenir de moi, je ne l'éprouverai pour personne excepté pour un seul 1 C'est m'eipliquer assez, et vous ne m'interrogerez plus davantage. Dès que la nuit sera close, le Delaware ou moi vous mettrons à terre, et vous tâcherez de gagner les bords de la Mohawk, pour nous envoyer du secours. Nous sommes amis, n'est-ce pas, et je puis compter sur vous?
— Certainement, Judith, mais notre amitié eût été plus vive ii vous aviez partagé ma manière de voir.
Judith parut en proie à une puissante émotion ; mais voulant réussir à tout prix, elle finit par s'expliquer :
— Vous trouverez au prochain poste un capitaine nommé Warley, dit-elle en pâlissant et d'une voix tremblante ; il voudra sans doute marcher à la tête du détachement, mais j'aimerais mieux que ce fut un autre. Si vous parvenez à le relcnirau fort, je m'estimerai bienheureuse.
— Ce n'est pas chose aisée, JuJilh ; les ofliciers font à peu près ce qu'ils veulent. Le major donne un ordre, que doivent respecter les enseignes, les lieutenants et les capitaines. Je connais l'olhcier dont vous parlez; joyeux compère, ma foi ! qui parle d'or, et qui boit le madère k longs traits. Toutes les filles de la vallée l'admirent, et l'on assure qu'il leur rend la pareille. Je ne m'étonne pas qu'il vous déplaise, car s'il n'est pas ol&aier général c'est du moins un amoureux très-général.
Adieux d'OKil-de-FaucoD et de Htrcb.
Judith ne répondit pas, mais elle frissonna; la blancheur de son teint fit place au rouge le plus cramoisi , pour revenir ensuite à la pâleur de la mort.
— Hélas , ma pauvre mère, se dit-elle , nous sommes sur ta tombe, mais tu ignores jusqu'à quel point on a déru ton amour et oublié tes leçons I
Après ce réveil de la conscience, ce ver rongeur qui ne meurt jamais, Judith se leva et fit signe à llurry qu'elle n'avait plus rien à lui communiquer.
T)piv|r,iiililc Pion friVcs, rue Caroiici^re, 8.
OEIL-DE-FAUCON