CHAPITRE XXIV
Judith attendait avec impatience le retour de Nathaniel.
Hetty et Wah-tah-Wah reposaient déjà sur le lit ordinairement occupé par les deux filles de la maison, et le Delaware, étendu sur le plancher de la chambre voisine, sa carabine à son côté, rêvait aux événements des jours derniers. Dans la cabine de l'Arche brûlait une lampe qui , à en juger par la forme élégante, avait dû êlre tirée du coffre précieux. Dès que Judith eut aperçu le canot, elle cessa de se promener en long et en large sur la plate-forme. Elle aida le jeune homme à amarrer l'embarcation avec un empressement qui prouvait qu'elle désirait atteindre le plus tôt possible le moment d'une explication.
— Vous voyez, dit-elle ensuite, que j'ai allumé la lampe et que je l'ai |>lacée dans la cabine. Cela ne se fait jamais que dans les grandes occasions, et je considère cette nuit comme la plus importante de ma vie. Veuillez me suivre , voir ce que j'ai à vous montrer et entendre ce que j'ai à vous dire.
Le jeune chasseur fut un peu surpris, mais il ne fit aucune objection. Tous deux furent bientôt dans la toue. Deux tabourets étaient placés auprès du coffre; la lampe avait été déposée sur un autre siège, et une table destinée à recevoir les différents objets qu'on pourrait tirer du mystérieux trésor. Les cadenas étaient ôtés ; il ne restait plus qu',i soulever le couvercle massif. Tous ces arrangements étaient l'œuvre de la jeune fille, dont la fiévreuse impatience aVait i>révu tous les obstacles.
— Je comprends, dit OEil-de-Faucon ; mais pourquoi llctly n'cstelle pas présente en sa qualité d'héritière?
— Elle dort , répondit Judith ; d'ailleurs, elle m'a donné sa part de tout ce que le coffre peut contenir pour en disposer comme je l'entendrais.
— A-t-elle l'esprit assez libre pour faire une pareille donation? demanda l'équitable jeune homme. En principe, on ne doit rien accepter de ceux qui ne savent pas la valeur de leurs présints.
— Hetty n'éprouvera aucun préjudice, reprit Judith avec douceur; elle sait non-seulement ce que je vais faire, mais encore pourquoi je le fais. Ainsi donc, levez le couvercle du coffre et examinons-le jusqu'au fond. Je serai bien désappointée si nous n'y trouvons pas des renseignements sur Thomas Hutter.
— D'oii vient , Judilh , que vous ne l'appelez pas votre père? On doit aux morts les mêmes égards qu'aux vivants.
— J'ai longtemps sou|)ronné que Thomas Hutter n'était pas mon père , et il a avoué à ses derniers moments qu'il n'était pas même celui d'Hetty. Au surplus, nos recherches nous en apprendront davantage. Nathaniel comprit l'impatience de la jeune fille, et se mil à explorer le coffre. Les objets déjà connus excitèrent moins d'intérêt que la première fois, et Judith jeta même avec indifférence la magmfique robe de brocart.
— Nous avons vu tout cela, dit-elle ; mais déroulez le paquet que vous tenez à la main. Nous ne l'avons pas encore ouvert.
— C'est une espèce de drapeau, dit OEil-de-Faucon , et je ne sai» à quelle nation il appartient. Je plains l'enseigne qui a été chargé de le porter, car il est assez grand pour faire une douzaine d'étendard» comme ceux des régiments dn roi.
— C'est sans doute un pavillon de bord. N'avez-vous jamais entendu parler des relations de Thomas Ilulter avec des gens appelés boucaniers?
— Boucaniers! répéta Nathaniel : j'ignore ce que c'est. Hurry m'a dit qu'on supposait que le vieux Tom avait été autrefois en rapport avec des pirates; mais il ne saurait vous être agréable d'en acquérir la preuve. S'il n'est pas votre père , il est du moins l'époux de votre mère.
— Peut-être , reprit Judilh : il y avait pourtant une si grande différence entre eux!... Continuons; que contient ce paquet de forme carrée ?
OEil-de-Faucon ôta l'enveloppe de toile du paquet en question, et y trouva une boîte d'un travail précieux. N'en ayant pas la clet , il se décida i forcer la serrure au moyen d'un morceau de fer. L'intérieur était rempli de lettres , de manuscrits , de notes et autres papiers analogues. Avec la vivacité du faucon qui fond sur sa proie, Judith s'empara de ces documents, et les parcourut avidement les uns après le» autres. Elle lut d'abord une tendre correspondince d'une mère avec sa fille; c'étaient de sages conseils, de doux témoignages d'aflfectioa. Les réponses ne s'y trouvaient pas , mais il était facile de les deviner. Dans une des lettres, qui fit rougir et frémir à la fois Judith, la mère blâmait énergiquement sa fille d'avoir contracté une trop grande intimité avec un officier venu d'Europe qui ne pouvait avoir l'intention de s'établir en Amérique. Ce qu'il y avait de singulier, c'était le soin avec leipicl on avait raturé toutes les signatures, ainsi que tous les nom» dont il était fait mention. Au reste les lettres avaient été religieusement conservées, et plusieurs d'entre elles portaient des traces de larmes. Judilh se rappela avoir vu souvent cette boite entre les mains de sa mère.
Une autre liasse se composait de protestations d'amour, dans lesquelles la jeune fille reconnut avec indignation le langage passionné , mais perfide , de plusieurs lettres semblables qu'elle avait elle même reçues. Elle inclina la tête sur ses genoux et parut en proie à une violente agitation. Œil de Faucon, observateur silencieux mais attentif, fit des conjectures assez judicieuses sur les sentiments qui pouvaient troubler sa charmante compagne, et elle n'eût pas été flattée de savoir qu'il était aussi près de la vérité.
Comme tous ces papiers étaient rangés par ordre chronologique, ils formaient un récit suivi , une triste histoire de passion satistaite , de froideur et enfin d'aversion. L'époque de la naissance de Judith y était indiquée ; son nom de baptême lui avait été donné par son père, dont elle se souvenait encore vaguement. Hetty avait reçu son prénom de sa mère; mais longtemps avant sa naissance des signes de froideur faisaient présager un futur abandon.
A celte époque de sa vie , sa mère avait conservé des copies de ce» lettres, gages d'affection déçue et de repentir. Celles qui venaient après faisaient l'histoire du couple mal assorti dont Judith s'était crue longtemps issue en légitime mariage. A sa grande surprise , elle reconnut que c'était sa mère qui avait fait des avances à Thomas Howey , dit Hutter. Certains passages de ses premières lettres dénotaient presque de la folie, ou du moins une disposition morbide voisine d'un trouble d'esprit absolu. Les réponses de Howey étaient conçues grossièrement, mais on y lisait un vif désir d'obtenir la main d'une femme aussi supérieure, dont les qualités rachetaient la faute, et qui d'ailleurs n'était pas dépourvue d'argent. Dans les lettres suivantes, il n'était question que d'affaires. La malheureuse femme pressait son mari d'abandonner le monde, qui était devenu aussi dangereux pour l'un que désagréable pour l'autre. (,)uelques expressions révélèrent à Judilh le motif qui avait décidé sa mère à épouser Howey; c'était ce ressentiment aveugle qui porte si souvent les personnes offensées à s'infliger elles-mêmes de» souffrances pour en amasser Mv la tête de ceux par lesquels elles ont souffert. Judilh avait assez du caractère de sa mère pour comprendre ce sentiment, mais elle reconnut en cet instant combien il était déraisonnable d'y céder.
OEIL-DE-FADCON,
Parmi les pièces détachées se trouvait un vieui journal , contenant nne proclamation dans laquelle on offrait une récompense à quiconque livrerait certains flibustiers nominativement désignés. Le nom de Tbomas Howey y était souligné. Rien dans cette volumineuse correspondance ne pouvait indiquer à Judith comment s'appelaient ses parents , et quelle avait été la résidence de sa mère avant d'habiter le lac. Les passages qui auraient pu fournir quelques indications avaient été minutieusement effacés. Judith éuit forcée d'y suppléer par de vagues souvenirs, qui comblaient plus d'une lacune , sans pourtant lui donner le moindre espoir de retrouver un jour sa famille. Au reste les faits essentiels qu'elle avait appris, étaient de nature à lui ôter l'envie d'en savoir davantage. Se renversant sur son siège, elle pria son compagnon d'achever d'inventorier ce qui restait dans le coffre.
— Volontiers , répondit le patient Nathaniel ; mais si par hasard il s'y rencontrait encore des lettres, nous resterions ici jusqu'à demain. Voilà deux heures que vous regardez ces chiffons de papier.
— Ils me parlent de mes parents, Nathaniel, et déterminent ma conduite future. L'attention que je leur ai accordée est facile à comprendre, mais je suis fâchée de vous retenir.
— Peu importe, mon enfant. Je ne m'inquiète pas de dormir ou de veiller; mais, quoique vous soyez charmante à voir, il n'est pis agréable de rester auprès de vous taudis que vous pleurez. Je sais que les larmes ne tuent pas, que certaines gens , surtout des femmes , se trouvent bien d'en verser quelques-unes ; quoi qu'il en soit, j'aime mieux vous voir rire que pleurer.
Ce propos galant fut récompensé par un sourire gracieux mais empreint de mélancolie. Elle ne s'occupa que de se remettre de ses émotions, laissant au jeune homme le soin de visiter le fond de la caisse. Ou n'y découvrit rien de très-précieux, sauf des boucles d'argent, deux épées et des ajustements de femme.
Néanmoins Judith et Nathaniel furent frappés en même temps de l'idée que quelques-uns de ces objets pouvaient servir à la rançon du captif.
— Maintenant, dit Judith, nous pouvons parler de vous, et aviser au moyen de vous racheter en abandonnant ces bagatelles.
— C'est généreux de votre part, Judith. Les femmes se conduisent ainsi quand elles ont pris quelqu'un en amitié, et elles sont disposées ï tout sacrifier pour lui. Je vous en remercie d'avance, Hetty et vous, comme si le contrat était fait et accepté parle Chêne- Fendu, ou autre misérable de son acabit; il y a pourtant une raison pour que vos espérances ne soient point réalisées.
— Je n'en vois point, puisque nous consentons à donner tout ce que nous possédons.
— Fort bien ! les Mingos ne manqueront pas de le prendre, mais il est douteux qu'ils le payent. Que diriez - vous si l'on venait vous proposer d'acheter, moyennant tel ou tel prix , le coffre et son contenu?
— Je dirais qu'il est absurde de vouloir nous vendre notre propriété.
— C'est là précisément ce que pensent les Mingos. Ils regardent tous vos biens comme leiur appartenant, et ils n'ont pas besoin d'être autorisés à les prendre.
— Vous avez raison ; mais nous sommes eneore en possession du lac, et nous pouvons le garder jusqu'à ce qu'il nous vienne du renfort, surtout si vous restez avec nous.
— Malheureusement ça m'est impossible, ma chère enfant ; j'ai donné ma parole et il faut la tenir. Quel désappointement éprouveraient le vieux Tamenund et Uncas le père du Grand-Serpent et tous mes autres amis de la tribu si je me déshonorais quand je marche pour la première fois sur le sentier de la guerre !
— Je ne chercherai point à vous détourner de vos devoirs , repartit la jeune fille après quelques instants de réflexion. Si je vous donnais on mauvais conseil , j'en aurais plus de regret que vous-même , et il ne sera pas dit que Judith.... je ne sais plus de quel nom m'appeler à présent !
— Et pourquoi ne continuez- vous pas à porter celui de feu Thomas Hnttcr ?
— Il ne m'appartient pas , reprit Judith d'un ton ferme ; il n'était pas mon père et je m'en félicite , car vous savez....
— Oui, je sais que dans sa jeunesse Hutter avait vécu aux dépens des autres, du moins si je dois m'en rapporter au compte de Henri March ; mais il y a deux sortes de réputations dans le monde , celle qu'on acquiert par ses propres actions et celle que les autres vous donnent. J'aime donc mieux juger par moi-même que de me laisser endoctriner par les bavardages du premier venu.
— Parcourez donc ces papiers, dit Judith avec vivacité, vous verrez que le véritable nom de mon prétendu père était Howey, et qu'il s'était rendu coupable de piraterie.
~ Mon Dieu ! répondit le jeune homme en riant , vous pourriez tout aussi bien me demander d'écrire ou d'imprimer ces lettres. J'ai fait mon éducation dans les bois. Le seul livre que je sois capable de lire , c'est celui que Dieu a ouvert pour toutes ses créatures dans les grandes forêts, dans les lacs argentés , dans les cieux d'azur , dans les vents, dans les tempêtes , dans le coucher du soleil , dans les autres merveilles de la terre.
—Pardon A'avoir pu vous offenser, reprit Judith avec empreucmeitt.
— M'offenser! et pourquoi ? Je suis chasseur, apprenti guerrier et non missionnaire; les livres ne me regardent pas, je ne les recherche pas même pour faire des bourres, ne me servant jamais que de cuir convenablement préparé. Si, comme on le dit, tout ce qui est imprimé est vrai , les ignorants doivent se trouver parfois en défaut ; n'ont-ils pas cependant pour s'instruire ce que Dieu a imprimé de sa propre main dans les bois , dans les sources et dans les cieux ?
— Je suis charmée que vous ne preniez pas en mauvaise part mon inadvertance; puisque vous ne pouvez parcourir ces papiers, sachez qu'ils m'ont donné le droit de ne plus porter le nom du pirate Hutter.
— En ce cas, prenez le nom de votre mère.
— Je ne le connais pas.
— En vérité, reprit OEil-de-Faucon , voilà qui est invraisemblable. Les parents sont tenus de donner un nom à leur postérité , quand même ils ne leur laisseraient pas autre chose. Moi , qui suis, quoique blanc, d'une humble origine, je m'appelle Nathaniel Bumppo , et j'ai entendu dire autrefois que ma famille occupait un certain rang dans le monde.
— Elle n'est pas déchue, Tueur-de- Daims, et votre nom est honorable. Ma sœur ou moi nous aimerions cent fois mieux nous appeler Hetty ou Judith Bumppo que Hetty ou Judith Hutter.
— C'est de toute impossibilité, répondit gaiement le chasseur, à moins que l'une de vous ne s'abaisse à m'épouser.
Judith ne put s'empêcher de sourire en voyant la conversation tomber naturellement sur le sujet qu'elle désirait aborder. Quoiqu'elle ne fût pas disposée à faire des avances inconvenantes , elle était excitée par un sentiment nouveau pour elle et par les inquiétudes qu'elle concevait sur son avenir : elle profita donc de l'occasion avec une adresse bien excusable.
— Je crois, dit-elle, que Hetty ne se mariera jamais; et si votre nom devait être porté par l'une de nous , il ne pourrait l'être que par moi.
— Il est entré de belles femmes dans la famille Bumppo, et on ne serait pas surpris de vous y voir, malgré tous vos charmes.
— Ce langage ne nous sied pas, Tueur-de-Daims ; toutes les fois qu'un homme et une femme traitent un pareil sujet, ils doivent parler sérieusement et dans la sincérité de leur coeur. J'oublierai donc la réserve qui devrait m'imposer silence , pour m'expliquer avec la franchise dont vous êtes digne. Croyez-vous... que vous seriez heureiu avec une femme telle que moi?
— Une femme telle que vous , Judith ! à quoi bon plaisanter? Vous êtes assez belle, assez bien élevée, autant que j'en puis juger, pour être l'épouse d'un capitaine ; comment songeriez-vous à devenir la mienne ? Je suppose que les jeunes filles qui ont la conscience de leur bonne mine et de leur esprit trouvent un certain plaisir à s'amuser aux dépens des gens qui ne sont ni beaiu ni spirituels, comme un pauvre chasseur delaware.
— Vous êtes injuste envers moi, s'écria Judith ; je n'ai jamais parlé plus sérieusement. Pourquoi croyez-vous que je méprise ceux qui n'ont pas de qualités extérieures? J'ai été maintes fois demandée en mariage par des jeunes gens d'une beauté incontestable, comme votre ami Henri March ; mais qu'est-ce que la beauté dans un homme , pourvu qu'il ne soit pas contrefait ? Pour la physionomie , un air de probité qui répond du cœur vaut mieux que l'éclat des yeux, du teint ou des dents. Je ne suis pas du nombre des femmes qui se laissent prendre aux apparences. Des géants comme Hurry peuvent figurer avec avantage dans un régiment de grenadiers, mais les jeunes filles sensées ne s'attachent pas à eux ; elles veulent qu'un amant soit courageux , modeste , d'une honnêteté inflexible, prêt à mourir pour la cause de la justice. Elles mourraient pour un pareil homme ; mais le galant vantard et perfide devient bientôt aussi odieux à leurs yeux qu'à leur cceur !
Judith s'était énoncée avec sa véhémence ordinaire, mais son auditeur était frappé de trop de sensations nouvelles pour remarquer le ton de ses paroles. Il fut d'abord tout entier à l'orgueil d'avoir attiré l'attention de la plus aimable femme qu'il eût jamais vue ; puis, il lui vint à l'esprit pour la première fois qu'elle pouvait être la compagne de sa vie. C'était une pensée si douce et si neuve , qu'il s'y livra complètement pendant quelques minutes sans s'occuper de la gracieuse réalité. Jamais vision plus agréable n'avait voltigé devant les yeux du jeune chasseur; mais, habitué aux choses positives, peu disposé à céder au pouvoir de l'imagination tout en ayant un sentiment poétique, il recouvra bientôt sa raison et sourit de sa faiblesse, tandis que les tableaux fantastiques s'évanouissaient.
— Vous êtes admirablement belle et séduisante ce soir, Judith I s'écria-t-il quand il sortit de sa rêverie. Je ne me rappelle pas avoir vu une plus jolie fille , même parmi les Delawares, et je ne suis pas étonné que Hurry Harry s'en soit allé triste aussi bien que désappointé.
— Est-ce que vous auriez voulu que je donnasse ma main à tin tel homme ?
— Il a des qualités et des défauts ; il ne ferait certainement pas le meilleur des époux , mais je crois pourtant qu'il serait vu d'un oeil plus favorable par la plupart des femmes.
— Non, non, Judith »ans nom ne consentira jamais k s'appeler Judith Mardi !
œiL-DE-FADCON.
Jadilh Bumppo ne rësonncrait pas aussi bien , et il y a beaucoup
de noms qui sont moins agréables à l'oreille que celui de March.
Ah ! Katbaniel , la mélodie , en pareil cas , s'adresse au cœur plutôt qu'à l'oreilli". Si vous vous nommiez Henri March, ce nom me semblerait peut-être plus agréable; et si Henri s'appelait Bumppo, ce dernier nom me paraîtrait afTreui.
C'est juste, et j'en puis juger par moi-même. J'ai une aversion
naturelle pour les serpents, leur nom même m'inspire une antipathie que les missionnaires expliquent en racontant que c'est un serptnt qui a trompé la première femme. Pourtant, depuis que Chingachgook a gagné le titre qu'il porte, son nom me charme autant que le ramage de l'oiseau moqueur. Le sentiment modifie ce qu'on entend et ce qu'on voit.
— Voilà pourquoi je m'étonne que vous ne compreniez pas qu'une jeune lille ayant quelque beauté ne tienne pas à ce que son époux possède le même avantage.
— La beauté n'est rien sans im coeur honnête.
— Vous dites vrai , Judith , quoique beaucoup de gens préfèrent des biens visibles et immédiats à des qualités que Je temps seul révèle. Je suis enchanté de vous voir dans ces dispositions d'esprit.
— Je les aurai toujours, répondit la jeune fille en accentuant ses paroles, mais en s'abstenant d'offrir directement sa main ; je puis dire du fond de mon cœur que je confierais mon bonheur à un homme simple et sincère plutôt qu'à un misérable fourbe qui m'offrirait de l'or et des domaines.
— Quoi ! si vous aviez d'un côté un officier au bel uniforme, à la tête poudrée, aux mains blanches, comme si Dieu ne les avait pas données à l'homme pour vivre à la sueur de son front ; si , de l'autre côté, se présentait un rude chasseur dont le hâle aurait rougi la figure, dont les broussailles auraient déchiré les mains , et qui n'aurait d'autres parfums que ceux du grand air et des forêts : auquel des deux donneriezvous la préférence ?
Judith rougit; car le portrait d'officier que venait de tracer son compagnon l'avait autrefois séduite, quoique l'expérience et le dépit eussent changé sa prédilection en antipathie. Le souvenir de ses illusions eut sur elle une influence passagère, mais le colons de ses joues fit bientôt place à une pâleur presque livide.
— Aussi vrai que Dieu est mon juge, répondit-elle d'un ton solennel, si ces deux hommes étaient devant moi, comme l'un d'eux s'y trouve , mon choix s'arrêterait sur le dernier.
— Cela est doux à entendre, Judith, et l'on serait tenté , en vous écoutant, d'oublier son indignité; mais vous ne pensez guère ce que •vous dites. Un homme tel que moi ne saurait convenir à une jeune ftUe comme vous; nous formerions un couple disproportionné, et le projet d'union que j'ai entrevu un instant ne saurait être qu'une rêverie. Laissons-le donc de côté, et allons prendre un peu de repos pour nous préparer à la journée de demain, qui peut être dure à passer.
En disant ces mots, OËil-de-Faucon se leva, et Judith fut forcée de l'imiter. En fixant ses yeux bleus sur son interlocuteur, elle avait dû reconnaître qu'il exprimait réellement toutes ses pensées et qu'il était aveuglé par trop de modestie. Loin de se décourager, elle conçut, pour le captiver, de nouveaux plans dont elle ajourna l'eiéculion.
Le coffre fut ferme et l'on se sépara en silence. OEil- de -Faucon ne tarda pas à tomber dans un profond sommeil, quoiqu'il n'eût d'autre couche qu'une couverture étendue sur le sol de la cabine ; mais la jeune fille demeura quelque temps éveillée. Elle se demandait si elle devait s'applaudir ou se désoler de n'avoir pas été comprise. D'un côté, sa délicatesse féminine avait été ménagée; de l'autre, ses espérances avaient été déçues, ou du moins leur réalisation était différée. Elle combina dans sa tête la nouvelle résolution qu'elle avait formée ; et lorsque ses yeux se fermèrent, elle entrevoyait le succès et le bonheur.