‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 58 sur 280 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Au lever du soleil, Hetty et Wah-tah-Wah se levèrent, laissant Judith profondément endormie. La toilette de l'Indienne fut bientôt faite. Ses longs cheveux noirs furent réunis en un simple nœud ; une robe de calicot serra sa taille svelte, et ses petits pieds se cachèrent dans d'élépants moccassins. Quand elle fut habillée, tUe alla sur la plateforme respirer l'air pur du matin , et elle y trouva Chingachgook qui admirait avec la gravité d'un sauvage le premier lac qu'il eut jamais vu. , ,, ■

Hugh ! s'écria le chef, voila le pays du Hlanitou 1 il est trop

beau pour les Mingos, et cependant les meutes de cette tiibu osent aboyer à travers les bois. Ils s'imaginent que les Delawares sommeillent.

Us dorment tous, à l'exception d'un seul, qui est de la race

d'Dncas.

gue peut faire un guerrier contre une tribu tout entière ? Le

chemin de nos villages est long et sinueux; nous voyagerons sous un ciel couvert, et je crains, Chèvrefeuille-des-Montagncs, que noui «oyons obligés de partir seuls.

Wah-tak-Wah comprit l'allusiou, et elle devint trlnte, quoiqu'il lui

fût agréable d'être comparée par son amant k la plus odorante de toutes les fleurs indigènes.

— Quand le soleil sera là, poursuivit le Delaware en montrant le zénith, le grand chasseur de notre tribu retournera chez les Hurons pour être traité comme un ours qu'ils écorcbent et qu'ils font rôtir, même quand leur estomac est plein.

— Le Grand-Esprit peut adoucir leur cœur et ne pas souffrir qu'ils soient aussi altérés de sang. J'ai vécu parmi eux, et je sais qu'ils ont des cœurs. Ils n'oublieront pas que leurs propres enfants peuvent tomber au pouvoir des Delaware».

— Le porc est insatiable, et le loup ne cesse de hurler. Les Mingos ont perdu leurs guerriers ; leur» femmes mêmes crient vengeance. Le visage pâle a les yeux d'un aigle, et il peut lire dans leur cœur. Il n'attend d'eux aucune pitié ; il y a un nuage sur son esprit , quoiqu'on ne le voie pas sur son visage.

Un long silence suivit cette conversation, puis Wah-tah-Wah passa la main sous le bras du chef, et lui demanda timidement ce qu'il comptait faire pour sauver son ami. Il est inutile de rapporter la réponse de Chingachgook, nous saurons plus tard quelle fut la résolution du jeune couple, qui s'entretenait encore lorsque le soleil parut audessus de la cime des pins. Au même instant OEil-de-Faucon sortit de la cabine de l'Arche. Ses premiers regards furent pour le ciel sans nuages, et il ne fit un signe de tête aux deux Indiens qu'après avoir contemplé tout le paysage.

— Eh bien ! dit-il avec son calme habituel, celui qui assiste au coucher et au lever du soleil est sûr de le voir disparaître à l'ouest et revenir à l'est, comme un daim qui rôde autour de son bouge. Vous le savez, Wah-tah-Wah, et je suis cependant convaincu que vous n'en avez jamais cherché la raison.

Chingachgook et sa fiancée levèrent les yetii vers l'astre étincelant, puis ils se rtrgardèrent l'un l'autre comme pour se demander la solution du problème. L'habitude émousse la faculté de sentir, même quand il s'agit des plus grands phénomènes de la nature, et jamais ces êtres innocents n'avaient cherché à comprendre une révolution dont ils étaient chaque jour témoins. La proposition si brusquement émise par OEil-de-Faucon les frappa comme si elle eût eu un caractère complet de nouveauté.

— Les visages pâles savent tout, dit Chingachgook ; ils peuvent nous apprendre pourquoi le soleil se couche quand U retourne sur ses pas durant la nuit.

— Voilà bien la science des Peaux-Rouges ! reprit OElil-de-Faucon , qui n'était pas fâché de prouver la supériorité de sa race. Les Indiens se trompent, Serpent; le soleil, qui semble voyager dans les cieui. ne bouge pas, mais c'est la terre qui tourne autour de lui comme la roue d'un moulin.

— Comment mon frère le sait-il? demanda l'Indien. Quand une roue est en mouvement nous la voyons, et nous ne voyons pas tourner la terre.

— Votre objection est embarrassante , Delaware; il est vrai que j'ai souvent essayé de voir tourner la terre et que je n'ai jamais pu y parvenir. J'ai cru parfois que j'y arriverais, mais j'ai été toujours forcé d'avouer mon impuissance. JNéanmoins ce n'est pas douteux, à ce que disent mes compatriotes, et vous devez les croire, puisqu'ils annoncent les éclipses et autres prodiges qui remplissent vos tribus de terreur. Vous croyez bien au Grand-Esprit sans pouvoir dire oii vous l'avez vu.

Chingachgook le voit partout, partout dans les bonnes choses; le mauvais esprit est dans les mauvaises. Le bon esprit est dans les eaux du lac , dans la forêt , dans les nuées, dans Wah-tah-Wah , dans le vieux Tamenund , dans le Tueur-de-Daims ; le mauvais esprit est dans les Iroquois! Que feront-ils de mon frère? oii sera-t-il lorsque le soleil éclairera demain la cime des arbres ?

Le chasseur tressaillit et regarda son ami fixement mais sans trouble. Ensuite il lui fit signe de le suivre, et le conduisit dans l'Arche, oii il pouvait continuer l'entretien sans être entendu par des femmes dont la sensibilité dominait la raison.

— Vous avez eu tort, Serpent, dit-il; vous n'avez pas fait preuve de votre bon sens ordinaire en traitant un pareil sujet devant Waht^h-Wah, quand une jeune femme de ma couleur pouvait vous entendre. Heureusement votre fiancée n'a point compris, et Judith n'a rien eulcndu. U n'est pas facile de répondre à votre question : aucun mortel ne ]>eut dire oii il sera le lendemain au lever du soleil; je vous le demande à vous-même, et je serais bien aise d'avoir une réponse positive.

— Chingachgook sera avec son ami le Tueur-de-Daims: s'il est dans la terre des esprits, le Grand-Serpent y rampera à son côté; s'il est encore de ce monde, les rayons du soleil le» réchaufferont tous deux.

— Je vous entends, Delaware, répliqua le chasseur, touché du naïf dévouement de son ami; un pareil langage est clair dans toutes les langues; il vient du cœur, et il va au cœur. Il est bon de le penser ainsi, et il peut être bien aussi de le dire; mais il ne serait pas bien (le le faire. Vous u'ètes plus seul dans la vie; quoique vous ayez à clianger de cabane et à passer par diverses cérémonies avant d'être luariés légitimenif nt , vous êtes déjà unis dans la joie ou dans la tristesse.

— Wib-ti<b-Wab est tille des Mohicans; elle Bit obéir ï loo éfwai :

OEIL-DE-FAUCON

où il ira , elle le suivra. Tous deux seront avec le grand chasseur des Delawares quand le soleil éclairera la cime des arbres.

— Dieu vous protège , chef; c'est une véritable folie !

— Non , Tueur-de-Daims, reprit l'Indien avec l'énergie de la résolution; si Cbingachgook était entre les mains des Hurons, que ferait mon frère le visage pâle? se glisserait il jusqu'aux villages delawares, pour aller dire aux chefs, aux vieillards et aux jeunes guerriers : — Voici Wah-tah-Wah , elle est en sûreté , quoique fatiguée ; et voici le fils d'Cneas moins las que Chèvrefeuille, parce qu'il est plus fort, mais également en sûreté ?

— Je ne tiendrais pas un pareil discours , Serpent ; je n'aurais rien à dire de Wah-tah-Wah , puisqu'elle ne serait pas avec moi ; et elle ne serait pas fatiguée, puisqu'elle ne partirait pas.

— Mon frère n'est pas lui-même ; il oublie qu'il parle à un homme qui s'est assis au feu du conseil de sa nation. Quand les hommes parlent, ils ne doivent pas dire des choses qui entrent d'un côté de la tête pour sortir par l'autre ; leurs paroles ne doivent pas être des plumes assez légères pour être emportées par le vent, même quand il ne ride pas la surface de l'eau. Mon frère n'a pas répondu à ma question ; et quand un chef adresse une question à son ami , celui-ci ne doit pas parler d'autre chose.

— Ne vous fâchez pas , Delaware, j'entends bien ce que vous me demandez, mais je ne sais que répondre : je n'ai pas comme vous de fiancée ; mais, d'après ce qu'on m'a raconté de l'amour, je suis tenté de croire que, si nous sommes attirés par un ami, nous le sommes plus encore par une femme.

— Très- vrai, reprit l'Indien avec impassibilité; mais la fiancée de Cbingachgook ne l'attire pas vers les buttes des Delawares, elle le pousse vers le camp des Hurons.

— Noble fille ! avec ses petits pieds et ses mains d'enfant, c'est une femme digne de la souche de ses pères !

— Oui , reprit Chingachgoof , W^ah-tab-Wah a de petites mains , mais son esprit est grand; elle a de petits pieds, mais ils peuvent la conduire au secours d'un ami. Mon fière verra ce que nous pouvons faire plutôt que de le laisser mourir dans les tortures.

— Pas d'imprudence, Delaware, dit NatUaniel d'un ton suppliant : il faut vous laisser agir; et dans le fait, vous ne seriez jamais tranquilles si vous ne tentiez quelque chose pour me délivrer; mais ne vous exposez pas témérairement, les Mingos peuvent m'injurier, me rôtir, m'arracher les ongles; mais leur barbarie ingénieuse ne m'infligerait pas de plus grand supplice que celui de vous voir tomber en leur pouvoir en essayant de me sauver.

— Les Delawares sont prudents , Us ne se jettent pas les yeux fermés dans un camp étranger.

Là se termina le dialogue. Hetty annonça que le déjeuner était prêt, et tout le monde se mit à table. Judith y parut la dernière , et sa pâleur indiquait qu'elle avait passé une nuit d'insomnie. Les trois femmes n'avaient pas d'appétit, mais les hommes mangèrent comme à leur ordinaire ; et quand Nathaniel prit la parole , ce fut d'un ton naturel et erijoué, quoiqu'il évitât de faire allusion au grand événement de la journée. Lorsqu'il vit approcher le terme de son congé, il invita Judith h entrer dans l'Arche ; et prenant dans un coin la carabine de Thomas Hutter , il la plaça entre ses genoux.

— Vous m'avez fait présent de cette arme, dit-il k Judith, et j'ai consenti à l'accepter parce qu'elle ne pouvait vous être utile. Il est possible que je ne la garde pas longtemps.

Ces mots remplirent la jeune fille d'une angoisse déchirante; mais elle eut la force de répondre avec une apparence de calme : — Que voudriez-vous que je fisse de cette arme , s'il vous arrivait malheur?

— Je vais vous le dire : Cbingachgook tire mieux que la plupart de ses compatriotes ; il est mon ami, et je désirerais lui léguer la carabine, dans le cas oit je me trouverais hors d'état de profiter d'un don si précieux.

— Comme il vous plaira, Nathaniel; l'arme vous appartient, et vous pouvez en disposer.

— Hetty consent-elle ? L'héritage d'un père appartient à tous ses enfants; et si votre sœur a moins d'esprit et de beauté que vous, c'est une raison de plus pour respecter ses droits.

Judith ne répondit pas ; mais, se mettant à une fenêtre, elle fit signe I à sa sœur d'approcher. Celle-ci n'hésita pas à faire à Nathaniel une donation absolue de l'arme précieuse, ce qui le transporta de plaisir. H exprima l'intention d'en iaire l'épreuve avant son départ avec l'empressement qu'aurait pu témoigner un enfant pour essayer une trompelle ou une arbalète. Retournant à la plate-forme , il annonça d'abord au Grand - Serpent qu'en cas de malheur la carabine lui appartiendrait.

— Ayez-en bien soin, Delaware , ajouta-t-il; elle vous assurera la victoire et fera mourir les Mingos de jalousie. Je brûle de l'essayer , de vous en montrer les vertus secrètes. Prenez la votre , et mettonsnous à la besogne.

Comme cette épreuve était tine distraction, les deux sœurs s'empressèrent d'apporter les armes , dont on renouvela immédiatement les amorces.

— Allons , Cbingachgook , commencez , dit OEil-de-Faucon en désignant un grand canard noir qui semblait dormir sur les eatu. Le Ser-

pent ajusta sans se départir de sa taciturnitë. Il fit feu et cassa l'aile de l'oiseau, qui s'enfuit tant bien que mal en poussant des cris.

-^ Il faut finir ses souffrances! s'écria le 'Tueur-de-Daims, et c'est moi qui m'en charge.

Le canard continuait à voleter au-dessus du lac, lorsqu'il eut la tête tranchée par une balle aussi nettement que d'un coup de hache. L'exploit de l'Indien avait arraché à Wah-tah-Wah un murmure de satisfaction ; mais elle parut mécontente de l'adresse supérieure de son ami. Le chef , au contraire, poussa son exclamation habituelle , et prouva par un sourire qu'il avait plus d'admiration que d'envie.

— Ne faites pas attention à la mauvaise humeur de Wah-tah-Wah , reprit Nathanel en riant. Il est naturel que la femme partage les succès et les revers de son mari , et l'on peut déjà vous regarder comme époux. Mais voici sur vos têtes un oiseau qui nous offre l'occasion d'une épreuve définitive; il faut pour l'atteindre de bonnes armes et de bons yeux. Un aigle , de l'espèce de ceux qui vivent de poissons, planait à une hauteur considérable en attendant le moment de fondre sur sa proie. Cliingachgook rechargea sa carabine, tira, et l'oiseau décrivit un cercle plus grand que de coutume , ce qui prouvait que la balle avait passé à peu de distance de lui.

— Maintenant, Judith, s'écria OEil-de-Faucon , nous allons voir si je tue les aigles aussi bien que les daims. Faites- moi place , Serpent , et regardez-moi; je vais vous démontrer le tir mathématique.

Nathaniel visa longtemps , l'éclair brilla , la détonation retentit et l'énorme oiseau descendit en se soutenant alternativement sur l'une et l'autre de ses ailes ; puis après avoir tournoyé autour de l'Arche il tomba lourdement sur l'avant. La balle lui avait traversé le corps entre l'un des ailerons et la poitrine.

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