‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 64 sur 280 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Heureusement pour la nature timide et sensible de Judith et de sa compagne , la fumée et les arbres leur avaient en partie caché ce qui

s'était accompli.

La nuit ne tarda pas à s'étendre sur le tableau funèbre; et, quand le soleil se leva , les terribles événements de la veille n'avaient laissé aucune trace sur la paisible nappe d'eau. Il n'y avait d'inusité dans le paysage que l'agitation qu'on marquait autour du château. Une sentinelle se promenait de long en large sur la plate-forme et une vingtaine de soldats d'inf.iuterie erraient çà et là ou étaient assis dans r.\rchc. Deux officiers examinaient avec la longue-vue dont ou a parlé la pointe fatale où quelques-uns de leurs hommes , la pioche en main , travaillaient à enterrer les morts. Les Indiens n'avaient pas été vaincus sans résistance, et le détachement comptait plusieurs blessés , entre autres le plus jeune des deux officiers, l'enseigne Thornton, qui avait le bras en écharpe.

Son compagnon était le capitaine Warley , que l'on présentait dans les forts comme l'amant déclaré de Judith, et qu'elle avait nommé avec tant d'émotion dans son dernier entretien avec Hurry. Il avait des traits durs, le teint rubicond, mais une tournure militaire et un air de distinction qui pouvaient aisément captiver une jeune fille sans expérience.

— Eh bien ! Wright, demanda-t-il à un sergent qui passait, Davis estil encore vivant?

— Il y a dix minutes qu'il est mort , répondit le sous-officier. Je savais ce qui arriverait lorsque j'ai vu que la balle avait frappé l'estomac. 11 e:>t rare qu'on en revienne.

— Je le crois sans peine, reprit Warley en bâillant... Comme deux nuits passées de suite abrutissent un homme ! Je sui:i lourd comme un Hollandais ! 11 faut la présence de Judith Huiler pour me ranimer.

— Elle vous occupe donc sérieusement, capitaine ?

— Ma foi, quoique je songe peu à l'épouser, ce ne sera pas ma faute si elle est vue et admirée dans les parcs de Londres... Mais allons faire une visite à nos blessés et montrer votre bras au docteur.

La cabine de l'Arche avait été transformée en ambulance pour les blessés anglais ou indiens, parmi lesquels se trouvait le Chêne-Fendu. Il était assis sur l'avant, la tête et la jambe droite enveloppée de bandages , et méditant avec la dignité d'un chef sur la jierte de ses compagnons. Dans la principale cabine gisait la pauvre Hetly, mortellement blessée dans le désordre de la mêlée. Judith et Wah-tah-Wah se tenaient auprès d'elle, ainsi qu'OEil-de-Faucon appuyé sur sa carabine; le docteur Graham, Ecossais, aux traits durs et marqués de petite vérole, était au chevet de la mourante, et, malgré son scepticisme, il paraissait touché d'une compassion inusitée.

— Quel est cet homme en habit d'écarlate ? demanda Iletty en apercevant le capitaine.

— C'est le commandant des troupes qui nous ont sauvés, répondit Judith dont les joues pâles se colorèrent brusquement.

— Suis-je aussi sauvée? reprit Hetty. On prétend que je vais mourir... Que m'importe après tout! Mon père et ma mère sont morts, et je puis bien les suivre. Vous savez qu'on fait moins attention à moi qu'au reste de la famille, et quand je serai dans la lac on m'aura bientôt oubliée.

— Kon , non ! s'écria Judith en sanglotant. Moi , du moins , je ne vous oublierai pas... Que ne puis-je être à votre place !

— Peut-être ne serons nous pas longtemps séparées; peutrétre viendrez'vous bientôt à côté de ma mère.

— Ahl ma saur, je voudrai* y être dëjàl

OEIL-DE-FAUCON

es

— Ce n'est pas dans l'ordre, Judith ; il faut être morte pour être ensevelie , et pourtant... que Dieu me pardonne ! j'ai quelquefois songé à m'ensevelir dans les eaux.

— Vous ! s'écria Judith avec un profond étonnement.

— Oui, Judith, reprit la mourante, c'était après la mort de ma mère. Je sentais que j'avais perdu ma meilleure sinon ma seule amie. A la vérité, mon père et vous, vous aviez de la bonté pour moi, mais je savais que mon peu d'intelligence vous donnerait de l'embarras. Et puis vous aviez l'air d'avoir honte d'une pareille fille et d'une pareille sœur, et il est pénible de vivre dans un monde oîi chacun vous regarde comme au-dessous de soi. J'avais pensé que, si je pouvais m'ensevelir à côté de ma mère, je serais plus heureuse dans le lac que dans la maison.

— Pardonnez-moi , ma chère Hetty, si j'ai pu contribuer à vous inspirer CCS idées : pardonnez-moi, je vous le demande à genoux !

— Levez-vous, Judith, ne vous agenouillez que devant Dieu. Vous ressentez ce que j'éprouvais quand ma mère est morte : je me rappelais avec douleur tout ce qui dans ma conduite avait pu lui causer de la peine. Je vais la revoir : Dieu peut-être me rendra toutes mes facultés, et je serai pour ma mère une compagne plus convenable qu'autrefois.

Judith, fondant en larmes, se cacha la tête dans son tablier. Hetty s'assoupit pendant une demi -heure; puis elle se ranima pour appeler tour à tour Wah-tah-Wah, le Serpent et OKil-de-Faucon, qui lui prirent la main en silence. Elle n'osait pas parler de Ilurry.

— Hetty, dit Judith en sanglotant, avez-vous quelque chose encore à désirer?

Une rougeur presque imperceptible passa sur les joues pâles de la mourante. Judith s'en aperçut, et reprit à voix basse :

— Hurry est ici ; voulez-vous qu'il vienne recevoir vos derniers adieux? Hetty ne répondit qu'en pressant doucement la main de sa sœur. Le

géant, assez embarrassé d'une scène toute nouvelle pour lui, était assis à la porte sur une escabelle. lï se laissa conduire par Judith, et demeura silencieux, attendant que Hetty lui adressât la parole.

— Adieu, Hurry!... murmura-t-elle : tâchez de ressembler davantage au Tueur-de-Daims...

Après avoir prononcé ces mots d'une voix éteinte, la jeune fille détourna la tête comme si elle eût complètement fui le monde. Elle oublia le vague attachement qu'elle avait eu, pour s'abandonner à des aspirations plus élevées.

— Judith, murmura-t-elle, je vois maintenant ma mère, et de beaux anges voltigent autour d'elle sur le lac... Pourquoi mon père n'y est-il pas ?... C'est étrange!... Je puis voir ma mère, et je ne vous vois pas... Adieu, Judith !...

Une minute après, Hetty Hulter expirait. Elle avait été pendant sa vie une de ces créatures mystérieuses qui sans avoir les qualités qu'on estime] en ce monde se rapprochent de l'autre par leur pureté , leur •implicite et leur innocence.

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