CHAPITRE XXXII
La matinée du lendemain fut consacrée aux funérailles des soldats qui avaient succombé dans la lutte et à celles de la pauvre jeune file- Le chirurgien du régiment, quoique peu religieux, n'hésita pa,« \ lire gravement l'office des morts pendant qu'on déposait Hetty au'^ ; >s de sa mère, qu'elle avait tant aimée ; et cette simple cérémonie émut telledent les assistants, que le Delaware lui-même se détourna pour cacher ses larmes.
Le jour suivant , le détachement s'embarqua dnns l'Arche , à bord de laquelle on mit le mobilier de Tom. On barra le^ fenêtres et les portes du châieau du Rat Musqué , dont l'abandon total avait été décidé. Cliingachgook et Wah-tah-Wah suivirent la toue dans un canot ; et OEil-de-Faucon recueillit dans un autre Judith, qui avait désiré rester le plus longtemps possible près de la tombe de sa mère.
— Je ne reverrai plus ce séjour, dit Judith au moment où l'embarcation s'éloignait de la maison : nous allons la quitter, et jamais pourtant cette résidence n'aura été plus sûre. Ce qui s'est passé empêchera les Iroquois d'y revenir de longtemps.
— Sans doute aussi , l'on ne m'y reverra pas ; car les Hurons ne laisseront pas sur le sol de cette forêt l'empreinte de leurs moccassins, tant que le souvenir de leur défaite vivra dans leurs traditions.
— Vous vous plaisez donc à la guerre , à l'effusion du sang, Tueurde-Daims? J'avais meilleure opinion de vous, je croyais que vous étiez capable de goûter les joies du bonheur domestique , auprès d'une femme affectionnée , entouré d'enfants jaloux de suivre vos traces et de devenir justes et honnêtes comme vous. Est - ce que je me suis trompée ? Est-ce que vous préférez réellement la guerre à la tranquillité du foyer ?
— Je crois vous co0"irendre , repartit OEil-de-Faucon ; mais vous ne me comprenez pas.ï (suis loin de me plaire à l'effusion du sang; mais j'ai fait mes pr^ fies armes, et je dois, avec tous les jeunes gens , empèchev fes Mi) gos d'envahir le pays.
— Vous les eu avez Jéjà chassés , Tueur-de-Daims , car c'est à vous que revient en partie l'honneur de la dernière victoire. Maintenant , écoutez -moi avec patience, et répondez-moi avec votre franchise habituelle.
Judith s'arrêta; son visage pâle se teignit d'tme vive rougeur; sei
yeux reprirent leur éclat; et après un long silence elle poursuivit d'une voix qu'un léger tremblement rendait plu^ séduisante que jamais :
— Nathaniel , le moment serait mal choisi pour dissimuler. Voici le tombeau de ma mère ; voici celui de l'affectueux et sincère Hetty. Je parlerai donc avec réserve , afin d'éviter tout malentendu. Il n'y a qu'une semaine que nous nous connaissons ; mais les chagrins, les dangers , se sont multipliés pendant ce court intervalle , et ceux qui ont tant souffert ensemble ne doivent pas se considérer comme étrangers. Permettez-moi donc de m' expliquer à cœur ouvert, et ne m'en voulez pas si j'oublie les enseignements de mon enfance et la réserve de mou sexe. Vous aimez les bois et la vie que nous passons tous au désert loin des habitations des blancs ?
— Autant que j'aimais mes parents qui ne sont plus , Judith ! Ce lieu serait pour moi la merveille du monde si la guerre était finie et si les colons pouvaient être tenus à distance.
— Pourquoi donc le quitter? le château n'a pas d'autre propriétaire que moi , et je vous le donne volontiers. Retournons-y après avoir rendu visite au chapelain du fort, et restons-y ensemble jusqu'à ce que Dieu me rappelle auprès de ma sœur.
Après cette proposition formelle, Judith se couvrit le visage de ses mains et le Tueur-de-Daims étonné garda le silence.
— Y avez-vous songé, Judith? reprit-il enfin : orpheline, et seule au monde , ne vous pressez-vous pas trop de chercher quelqu'un qui remplace vos parents ?
— Si j'étais environnée d'amis, Nathaniel, je penserais encore comme je pense, et je parlerais comme je parle , reprit Judith en continuant de voiler de ses deux mains sa gracieuse figure.
— Merci, jeune fille, merci du fond du cœur. Quoi qu'il en soit, je ne veux pas profiter d'un moment de faiblesse pendant lequel vous vous persuadez que le monde entier est pour vous dans ce petit canot. Non, non, Judith, ce ne serait pas généreux de ma part; et ce que vous me proposez ne peut s'accomplir.
— Vous vous trompez, reprit la jeune fille avec impétuosité. Quoi de plus facile que de faire ramener ici mes meubles que les soldats emportent! Nous reviendrons nous établir ici; nous y vendrons des fourrures, avec le produit desquelles nous compléterons notre ménage. Pour vous prouver que je veux être toute k vous, ajouta Judith avec un sourire presque irrésistible, je jetterai ma robe de brocart dans le premier feu que nous allumerons.
— Hélas! vous êtes bien séduisante, Judith, c'est incontestable. Les tableaux que vous me tracez ont des charmes , mais tout ne tournerait peut-être pas aussi bien que vous l'espérez. Brisons là, et rejoignons le Serpent comme si rien n'avait été dit.
Judith fut profondément humiliée. Toutefois toutes ses illusions furent détruites par le calme et la fermeté de Nathaniel. Les femmes, dit-on, pardonnent rarement ceux qui repoussent leurs avances , cependant elle ne conçut aucun ressentiment contre le naïf chasseur ; et la seule pensée qui l'occupa fut de s'assurer qu'il n'y avait point de malentendu.
— Il faut, reprit-elle, nous éviter des regrets par une explication complète. Vous ne voulez pas m'épouser P
— Il vaut mieux ne pas profiter de votre faiblesse ; nous ne pouvons nous marier.
— Vous ne m'aimez pas!... Au moins, Nathaniel, avez-vous de l'estime pour moi ?
— Je vous rendrai tous les services possibles ; je courrai pour vous autant de dangers que pour Wah-tah-Wah, et c'est beaucoup dire. Mais , ni pour elle, ni pour vous, Judith, je ne consentirais à quitter mes parents s'ils vivaient encore.
— Cela suffit, répondit Judith d'une voix étouffée; vous ne pouvez épouser une femme sans l'aimer, et l'affection que vous me portez n'est pas de l'amour. Si j'ai raison , ne me répondez pas ; j'interpréterai votre silence.
OEil-de-Faucon demeura muet, baissant les yeux, comme un écolier que l'on gronde , sous les regards perçants de Judith. Au bout de quelques instants elle prit une rame , et les deux interlocuteurs regagnèrent le canot du Serpent sans échanger une seule syllabe.
Bientôt le débarquement s'opéra , et les soldats se mirent en route après avoir abandonné l'Arche à la dérive avec une insouciance profonde qui fut partagée par Judith. Le Glimmerglass n'avait plus de charmes pour la jeune fille ; et quand elle eut posé le pied sur le sable, elle continua sa marche sans rrr^irder derrière elle. Comme OEil-de- Faucon s'til.iil ri;),MV(hé d'elle | ■ iin oTrir de raccomp.it;ner , elle
lui dit avec émotion :
— Je vous remercie, Nathaniel, mais vos secours me sont inutiles. Puisque vous ne voulez pas faire avec moi le voyage de la vie , il est inutile que vous alliez plus loin. Avant de me quitter répopHez encore à une question. '■ ' l's que vous n'aimez pas d'autre femmfl ^t je ne vois qu'une seule ui^ou pour que vous ne m'aimiez pas... i ^|ue Henry March a pu vous dire de moi a-t-il influé sur vos sentiments?
CËil-de-Faucon hésita. Judith lut la réponse sur la physionomie ouverte du chasseur. Le cœur brisé, sentant combien elle était indigne de l'affection d'un pareil homme , elle lui fit ui\ jgne d'adieu, puis elle s'enfonça dans les bois. Nathaniel, après un instant d'irrésolution , retourna sur ses pas et alla retrouver Chingacbgook.
OEIL-DE-FAUCON
Quelques jours après , les trois amis entraient triompbalement dans le village des Uclawures. Wah-tah-AVah s'unit à son fiancée, qui s'illustra dans la suite de cette guerre sanglante. Leur fils reçut le nom d'Un cas, qu'avaient porté honorablement tant de guerriers de sa race. Quant àlSathaniel Bunippo, il abandonna définitivement le sobriquet de ïueurde-Daims pour celui d'OEil-de-Faucon, et sa carabine devint aussi terrible aui Mingos que le tonnerre du Manitou. Les officiers de l'armée anglaise ne tardèrent pas à l'employer , et il acquit l'estime générale.
OEil-de-Faucon refuse la main de Judith.
Quinze années s'écoulèrent avant qu'OEil-de-Faucon eût occasion de revoir le Glimmerglass. Après un intervalle depaii, la guerre avait été de nouveau déclarée, et il s'acheminait vers les forts avec son ami Chingachgook. Le jeune Uncas les accomp.iguait , mais \Vah-tali-\Vah reposait déjà saus les sapins des Delawares. Ils atteignirent le lac au coucher du soleil. Rien n'y était changé, la Susquehannah en sortait toujours sous son berceau de feuillage, les montagnes avaient conservé leur riche tapis de verdure.
Le lendemain l'enfant découvrit un canot échoué, qu'il fut facile de mettre en état de service ; tous trois s'y embarquèrent et allèrent visiter le camp des liurons. Le Grand- Serpent montra à son fils l'endroit oii il était parvenu à enlever sa fiancée ; mais il ne restait là aucune trace de campement.
La sépulture des Hurons avait été saccagée par les bêtes fauves , et les ossements humains blanchissaient au soleil. Le jeune Uncas re-
garda ces débris avec autant de respect que de pitié, quoiqu'il eût déji les désirs et l'ambition d'un guerrier.
De la pointe, les voyageurs se rendirent au château, qui ne formait plus qu'une ruine délabrée , et dont les pilotis semblaient devoir disparaître au premier coup de vent. L'Arche, à moitié remplie d'eau, avait échoué sur la rive orientale. Quelques gros meubles s'y trouvaient encore , et OEil-dcFaucon sentit battre son cœur, en découvrant au fond d'un tiroir un ruban qui avait appartenu à Judith. Quoiqu'il n'eut jamais eu pour elle qu'une fraternelle affection, il prit le ruban et l'attacha à la carabine qu'elle lui avait donnée.
Chingichgoock et son ami ne purent retrouver les tombes de Tom, de sa femme et d'Helty, soit qu'ils en eussent oublié l'emplacement, soit que les éléments en eussent effacé la trace. Ils s'éloignèrent pensifs de ce pays, oit ils ne revinrent que longtemps aprèsetoiil'Indien termina plus tard sa carrière.
OEil-de-Faucon , Chif.gachgool et Uncas visitent la sépulture des Hurons.
OEil-dc-Faucon ne sut jamais d'une manière précise ce qu'était devenue Judith. Seulement, un vieux sergent, qui arrivait d'.\ngleterre, lui apprit que le capitaine AVarley, retiré du service, avait dans son manoir une femme d'une beauté rare, qui avait sur lui une grande influence et qui ne portait pas son nom. Etait-ce Judith retombée dans ses premières erreurs, c'est ce que OEil-de-Faucon ignora toujours.
PIN nOElL-DE-FAUCOM.
Paris. Typographie Pion frtrcs, rue Giranclère, 8.