‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 66 sur 280 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les guerres coloniales de l'Amérique du Nord offraientce caractère tout spécial, qu'avant de se trouver en face de l'ennemi on avait à braver les fatigues et les dangers du dé>ert. Une large ceinture de forêts , qui semblaient impénétrables, séparait les possessions franc lises des colonies britanniques. Le colon endurci au travail et l'Européen discipliné , combattant tous deus sous le même drapeau, passaient des mois entiers à lutter contre les passes rapides dts fleuves, ou à se frayer un chemin dans les montagnes , avant d'atteindre un théâtre propre à de plusnobles exploits. Mais imitant la patience et le courage passif des guerriers indigènes, ils surent bientôt comme eux surmonterlousles obstacles; et à la fin il n'y eut pas de bois sombre, pas de retraite écartée, où ne pénélrasseutces hommes qui bravaient la mort pour satisfaire leur vengeance, ou pour soutenir la politique égoïste et sans entrailles des monarchieslointaines de l'Europe.

Mais de tous les districts limitrophes , celui L qui présentait le tableau le plus frappant de la

cruauté et de l'acharnement qui signalaient ces guerres farouches, c'était sans contredit le territoire situé entre la partie supérieure du Gour^ de l'Hudson el les lacs adjacents. La configuration du sol s'y

prêtait admirablement à tous les mouvements d'une armée. La nappe allongée du Champlain, s'étendant depuis le Canadajusque dans l'intérieur de notre province de New-Yoïk, présentait aux Français un moyen naturel de lran«portjusqu'au milieu de la dislance qu'ils avaient à franchir pour atteindre leurs ennemis. A son extrémité méridionale , ce lac recevait le tribut d'une autre masse d'eau tellement limpide, que les missionnaires l'avaient choisie pour l'accomplissement des rites du baptême, ce (jui lui avait fait donner le nom de lac du Saint-Sacrement. Les Anglais, moins dévots, crurml faire as- S€z d'honneur à la pureté de ses ondrsen lui donnant le nom de leur roi, Georges 11, le second de la ma S'in de Hanovre.

Ainsi les deux nations s'accordaient a inéconnailre le droit primitif desindigètie drce> bords si pittoresques, le>quels avaient i ree pour eux le nom significatif de lac Horican (Queue du lac).

Baignant d'innombrables îles, et enciaiédans des raontagnts, le .-aint lac s'étendait a une douzaine de lieues au sud du Champlain. La plaine élevée qui arrêtait les eaux avait environ le tiers de celte étendue et formait un portage, c'est-à-dire un de ces endroits où les sauvages transportent à bras leurs lésers caDols. Cette route conduisait le voyageur sur les bords de l'Hudson, à l'endroit même où ce fleuve

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LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

devienl navi^iililf , .suif li.s «ilisliwli-s orrliiiiiiii> des coiirarils entre

Si le l-'iiiii(;iiis i'Ml[i|iiX'iiaiil, iiilali^;ilil<: clans 1 cxcculiuii de ses platiN audficiiiix , esKijail iiieine de Iramliir Ic'S gMigi> éloignées et dilliulcs dr I Allegliaiiy, on croira farilinient que sa |.erspieacilé niourliiale ne négligea l>(iinl les avanlages nainrels du paxs que nmi- Minin> de décrire. Celte langue de terre devint ell( clivenient l'aK nr >aiiglanlc ou se liviérent la pln|iaii des ronibats |m.ui- la |.osse>.-iiin de> coIcMiies. Sur les dilleienls iminls qui e(imniandai<nt les pa^sagl■^ les plus laeilrs, 011 ecnsliuislt des lurls qui lun-nl pris et niiris'^. rases ou nbal.s, siloii le parti auquel souriait la victoire. Taiid» qui' le cullivaleur alianddiiiiail ces plaines ra\agées par la glane, pour clurelier un abii plus sur dans les linales des anciens eialilissVinenls, on vouiil des armées .souvent plus luinilireuses que Cellrs qui, dan's la viùlle Lurojie, décident du sort des couronnes, s'eiitiliuilir dans ces lorèls, d'où elles ne sortaient jamais que par bandes désorganisées, épuisées de l'alignes et de privatluii.^, ou aliatturspar les levers. Uicn que les arts de la|iaix lussent inconnus dans cette liisie contrée, ses loièts n'en étaient pas moins aniiuees pai la piesence de I homme; ses clairières et ses vallées relentissaienl des sons d'une musique guerrière, et les eelios de ses montagnes répétaient les rires et les eiis de joie d'une loule de soldats courageux et insouciants, qui les traversaient dans toute" l'ardeur de la lorce et des espérances juvéniles, pour s'endormir bientôt dans une longue ouit d'oubli.

Ce ihiàtre de combats et de carnage vit les événements que nous essaierons de raconter: leur époque lui la troisième année de la dernière ginrre entre l'Aiigleterie et la Fiance pour la possession d'un pays, i|u'lieureusemenl ni l'une ni l'autre n'était deslinie à garder. L'iticapacité des généraux anglais sur les eliamiis de bataille, le manque d'énergie des conseils de la Grande-Hietagne à l'intérieur, «valent amoindri celte puissance aux jeux de I Lurope , et l'avaient fait déchoir de ce haut rang oij l'avaient placée autrelois le talent et l'audace de ses guerriers et de .-es hommes d'iilal. iNe la vojant plus redoutée de ses ennemis, ses défenseurs |ieidaient rapidement toute conliance en eux-mêmes. Dans ce honteux abaissement, les colons, quoiqu'innocents de sa laiblesse , et regardes comme trop peu pour étie les instruments de ses eireurs, en etaiciil naturellenieiit complices. Ils avaient vu léccmnieut une année délite, venue de cette mere-patrie à laquelle ils portaient un respect tout filial, el qu'ils avaient crue Jusque-là invincible; une armée, commandée par un chef choisi dans une foule de guerriers habiles et experiuientes, ils l'avaient vue lioiUeusemenl mise en déroute par une poignée de l'ianeais et d'Indiens, et ne devant son salut qu'au sangifroid et à l'audace d'un jeune Virginien, dont la réputation, mùne par les années, s'est depuis lois répandue, par l'influence paisible de la véritable vertu, jusqu'aux derniers cunlins de la chrétienté (ce jeune capitaine s'appelait Washington).

Une vaste étendue de lioniieres avait été laissée à découvert par ce désastre inattendu, el dis maux très réels étaient [irecedes de mille dangers imaginaires. Les colons alarmés crovaieiit eiilendrc les liurli ments des sauvages dans chaque boullée de vent sortie des inimrn.ses l'oréts de l'ouest. Les instincts .sanguinaires d'un impitoyable ennemi augmciiUiient, au-delà de toute mesure, l'horreur 2ue toute guerre inspire. Ij'innombiabics massacres vivaient eutore ans les mémoires; et il n'y avait personne dans la pioviiiee qui n'eut piélé une oreille avide au récit terrible de meuities iioclurnes, drames barbares oi'i les Indiens des forêts jouaient toujours le principal rue. yiiandle voyageur crédule , épouvanté, nariait les périls du désert, le .sang d. s faibles se (igeait de teneur, el les meies jetannt un leijard inquiet sur leurs enlants endormis dans la sécurité des villes pofiuh uses. Luliu la crainte, qui exagère tout, ellu«;a les calculs de la raison, et soumit au joug de l.i plus vile des

Lassions des cires qui auraient dû .se rappeler leur digniie d hoiiime. es cœurs les plus conliants el les plus courageux en viiueiil à douter de l'issue de la lutte ; el l'on vil s'accroître d'heure en lu ure le noinhtedecesèlres sans energiequi voyaient déjà toutes les possessions aiueiicaines de l'Angleterre subjuguées par ses ennemis elireiiens, ou dévastées par hs incursions des inlaligables allies des l'ianijais.

Lors donc qu'au fort qui couvrait la limite nieiulioiiale du purtaije entre I lludson el les lues, ou appui que Moiilealin avait ele vu s'avanijaul sur le (>liainplain à la lele d'une ai inee i> iiomliieusecomme les h unies des loiets, » celle nouvelle lui aecut-lllie avec un liielaiige de coiisleniation el d'incrédulité plulol qu'avec la joie seveie du guciiier heureux de voireuliii l'enin ini à sa iHiilee. Lu nouvelle éliiilarrivee, sur le soir d'un jour de la uii-juiu, par un courrier indien, porteur en outre d'une deiuauileurgeiite de Munio,coniinandaiit du joli élevé sur lu rive du lac George, qui sollicilail un leiiloil Iiroiiipl cl puissant. Nous avons deja dil que la distance enlie ces postes neiail pas de cinq lunes. Le rude sentier qui loruiait pn- Uiitivenieiit leur ligue de eoiiiiuuuicatioii avait ele élargi [mur le liassuge des voitures, en sorle que la distance, paieoiiiue en deux Leurcs parrenhiiil des l'niets, pouvait cire l'aciieineiit Iraiiehie par des troupes el leurs bagages, eiiire le lever el le coucher d'un soleil d'«le. Les loyaux serviteurs de la eourotine briluiiniqiie avaient ap-

pelé lu ne de ces ciladellesdes forêts Fort William-Henri, et l'autre Fort Edouard : c'etaienl les noms de deux primes de la maison régnante, noms qui devaient être chers à l'aruiee. Le premier de ces forts était occupe pat le véleian éco.ssais que nous venons de nommer, avec un régiment d'inlauleiie régulière et quelques Iroupts provinciales, garnison beaucoup tro|) faible pour tenir lele à l'armée formidable que Montcalni conduisait eoniie ces remparts de lerre. Dans le second l'oit était le général Webb, c<imnianduiit lesaioieesdu ruidan& les provinces du Nord, avec un eui|isde plus de cinq mille hoiumes. En réunissant les diveis detaeheiui lits places sous son coiuiiiandemenl, cet uliicier aurait pu op|*iser un nombie double de cumhatlaiits au Français audacieux qui , avec une armée 1res peu supérieure en nouibre, avait osé s'aventurer si loin de ses lenlurls.

Mais sous l'influence des pieicdents oésaslies, ollieiers et soldats paraissaient plus disposes à attendre dans leurs retrancheuieiils l'approche de leur lolliiidable adversaire qu'à letaider sa marche, en imitant l'heureux exemple donne par les Français au fort Duquesne, cl en fiappiinl un coup décisif sur les letes des colonnes de I agresseur. Api es que la première surprise causée parcelle nouvelle l'uluD peu ca.mée, un autre bruit se repaiiditduns le camp relianclie selendanl le long du rivage de 1 Hudson, et fuiuianl une chuine d'ouvrages avances qui couvrait le fort principal : on annonça qu'uD delachemeiil dente, au liombie de quinze cents liomines , devait pailii à la pointe du jour pour Wiiliani-Hi un, l'autre fort situe au nord du purluye. Ce qui n'était d abord qu'un bruit vague, devint bientôt une eeililude, lorsque les oïdies du couimanduut en chef parvinienl aux ddlereiils corps qu'il avait choisis pour ce seivice, leur enjoignant de se préparera un pronqit départ. Il ne resta donc pkis aucun doute sur les iiiteinioiis de Webb, el pendant une heure ou deux tout fut en niouveineul, et tous les visages parurent inquiets. Le novae dans l'ait de la guerre allait el venait çà el là, retaidaiil ses prepaialils pur un emiiiesbeuieiit ou il entruil antaul de trouble d'esprit que de véritable ardeur; lundis que le veleiaa faisait les siens avec un sung-hoid qui dédaignait toute apparence de précipitation. Néanmoins les traits déjioui vus d'animation et l'œil morue de ce dernier trahissaient sulfisammeiil sa répugnance fiour celte guerre du deserl liiiit redoutée, el dont il n'avait point encore fait l'exiierience. Liiliii , le soleil se coucha dans sa gloire derrière les nioulagnes lointaines; la nuit lira son voile sur l'étendue des deseï Is : alors le biuil des préparatifs diiiiinua; lu dernière lumière s'éteignit eiiiill sous la tente de quelque oflieier allarde; les arbresprojelercnt leur ombre plus c(iaibse sur les lempurls et les flots ridés de la rivière; et le camp, comme la vaste lorél d'alentour, fui

bieulôl plonge dans un silence proluiid U'.ipi es les ordres' don né»

le soir précèdent, le lourd sonlmeil de I armée lut iiileirompu par les roulements du tambuui qui, répètes pai les eclios daus l'an huiuide du malin semblaient jaillir de toutes les issues de la foret. Deja la claite du jour laissait apercevoir en lignes conluses quelques hauts pins du Voisinage qui se projelaieiil sur l'éclat d'un ciel purel sans nuages. Aussitôt tout le camp lut eu niouveineul; jusqu au dernier soldat, tout le monde se trouva debout : chacun voulait assister au depail de ses camarades, être teuioin du s|itclacle et en partager l'enthousiasme. Le detaclieiuenl choisi lut bicntolen rang. Taudis qu clés soldats regulieis et soudoyés de la Couionne allaient d'un air j lier el delibeieoCtU|per la droite de la ligue, les colons prirent lium- I blemeiil posilion à lu gauche , avec une docilité qu'un long usage avait rendue facile. Les eduireurs partirent; de foil» delachcinenls escortèrent ensuite les lourds churriols qui porlaient les baga ges; et avant que U lumière grisâtre du malin lil place aux rayons plus chuudenieiit colores du soleil levant , le corps principal des eoiiibalialils delila en colonne , et sortit du camp avec une lierté mai tiuie qui lil tune les appichensiuns secrètes de plus d'un soldat novice paitaiii pour sa première campagne. Tant qu'ils fuient ea vue de leurs cainarudes, les soldats conservèrent la mèiue conlenaiice el le meiue ordre dans les rangs; eiidii le son des (ilies se perdit dans reloigneiuenl , el la foiel parut engloutir celle maa&c vivante qui peneliuit lenleiutiil duiis son sein.

La brise uvail cesse d'a|qiorler les deiiiieis bruits de la colonne éloignée et dtju invisible , el le dernier liainuid nvail dispui u ; maison voyait les plcpaialilsd'uii autre départ, en lace d'une barlaque assez vaste devant luquelle se pioiiieiiaienl de long en large des sentinelles qui indiquaient assez lu demeure du gênerai anglais. Là étaient rassemble» six clievaux;on voyait a leur liai naclieineiii que deuxd'eiiire eux étaient destines à |)orler des l'eniines d'un cerlaia rang , telles qu on n'en rencoutiait guère dans les solitudes de ce pajs. Lu troisième portail une seile biodee et des fontes de pislole.is qui ne pouvauiil aiiparlemrqu a un oitieiei d eiat-inujor; les autres u après lu simplicité des liai nais el les vulises duiil ils etuienl cliafges, devuienl eue cvideiniuenl montes par des domestiques , qui semblaient ulleiidre le bon (daisiret les ordres de leurs muitres. A une distance respectueuse , ilseluil loi me divers groupes de curieux el d'oisils; quelques-uns adiniraieiil lu lieauie el la vigueur du superbe cheval de butaille; d aunes regaidaieiil les pie|iaiallf$ avec reloiiiieuieiil slupide d'une cuilosile vulgaire. l'ouLelou il jf avait là un lioiume qui , pur son air et ses gestes , se faisait distiu-

LE DERNIER DES MOHICANS

guer de la foule des spectateurs de cette dernière classe ; car il n'était point inoccupé , et ce qu'on remarquait en lui n'était point simplement l'ignorance ou la stupidité.

L'extérieur de ce personnai^e était disgracieux au dernier point, bien qu'on ne remarquât en lui aucune difformité spéciale. 11 avait la charpente des autres hommes sans aucune de leurs proportions : debout , sa stature dépassait celle de ses compagnons ; assis, sa taille était réduite aux limites ordinaires. Tous ses membres étaient également disproportionnés. 11 avait la tète grosse, les épaules étroites, les bras longs et pendants, les mains petites sinon délicates; ses jambes et ses cuisses étaient minces jusqu'à en être décharnées, mais d'une longueur extraordinaire ; et ses genoux auraient pu être considérés comme effrayants, sans les fondations plus énormes encore qui soutenaient toute cette architecture liumaine si bizarrement formée de la réunion de plusieurs ordres superposés au hasard. Un costume étrange et mal assemblé faisait ressortir encore davantage tant de difformité : un habit bleu de ciel, à basques larges et courtes et à collet bas, exposait au rire des plaisants un long cou maigre, et des jambes plus longues et plus maigres encore. Il avait des culottes de nankin jaune collantes, attachées à la jarretière par de larges rosettes de rubans blancs qu'un long usage avait flétries. Des bas de coton chinés, et des souliers à l'un desquels était fixé un éperon en plaquéd'argent, complétaient le costume de la partie inférieure de cecorps dont les courbes et les angles, loin d'être dissimulés, étaient au contraire accusés avec soin , grâce à la vanité ou à la simplicité du personnage. De l'énorme poche d'une vieille veste de soie brodée et lourdement ornée d'un galon d'argent terni, sortait un instrument qui, vu dans une compagnie aussi martiale, pouvait passer pour quelque arme dangereuse et inconnue. Tout petit qu'il était, cet engin peu commun avait éveillé la curiosité de la plupart des Européens qui se trouvaient dans le camp , bien que les colons le maniassent sans crainte. Un grand chapeau à trois cornes , pareil à ceux que portaient les ecclésiastiques il y a environ trente ans, surmontait tout l'édifice , et donnait un certain air de dignité à une figure bonasse et insignifiante , qui avait évidemment besoin de ce secours artificiel pour prendre la gravité convenable à quelque fonction importante.

Tandis que la foule se tenait à l'écart, par respect pour l'enceinte du quartier-général de Webb, le personnage que nous avons décrit s'avança sans façon au milieu des domestiques et se mita faire librement la critique ou l'éloge des chevaux que ceux-ci tenaient par la bride. — Voilà, je pense, l'ami, une bêle qui n'a point été élevée ici : elle doit venir des pays étrangers, ou peut-être de la petite île, par-delà les eaux bleues, dit-il d'une voix aussi remarquable par la douceur de son timbre que sa personne l'était par l'imperfection de ses formes. Je puis parler de ces choses sans me vanter, car j'ai vu les deux ports: celui qui est situé à l'embouchure de la Tamise, et qui porte le nom de la capitale de la vieille Angleterre, et celui qu'on appelle Newhaven (le nouveau port); et j'ai vu les senaux et les brigantins faisant entrer à leur bord, comme Noé dans l'arche, des quadrupèdes qu'ils allaient revendre à la Jamaïque; mais jamais je n'ai vu un animal qui répondit comme celui-ci à la peinture du cheval de bataille de l'Ecriture sainte : «De ses pieds il bat le vallon, et se réjouit dans sa force; il va au-devant des hommes armés. Au milieu des clairons, il dit .4h ! et il flaire de loin la bataille, le tonnerre des capitaines et les cris de guerre. » On dirait que la race des :hevaux d'Israël s'est perpétuée jusqu'à nos jours, n'est-ce pas, l'ami?

Ne recevant aucune réponse à cette apostrophe extraordinaire, qui, prononcée d'une voix pleine et sonore, méritait quelque attention, celui qui venait ainsi de citer le langage des livres saints, se tourna vers le personnage silencieux auquel il s'était par hasard adressé, et trouva dans l'objet offert à sa vue, un nouveau et plus puissant sujet d'admiration. Son regard tomba sur la figure immobile et i'mpassible du coureur indien qui avait apporté au camp les fâcheuses nouvelles du soir précédent. Quoique dans uu état de repos complet, et semblant dédaigner avec un sto'icisme caractéristique le mouvement et la confusion qui régnaient autour de lui, il y avait en lui une sombre férocité digne de fix^r une attention plus exercée que celle de l'observateur présent. L'Indien portait le tomahawk et le couteau de sa tribu, et cependant son aspect n'était pas tout-à-fait celui d'un guerrier. 11 y avait dans toute sa personne un air de négligence qu'on eût pu attribuer à quelque grande fatigue subie tout récemment. Les couleurs dont se peignent les sauvages quand ils entrent en guerre, se mêlaient confusément sur son visage farouche, et donnaient à ses traits basanés un caractère plus repoussant encore que s'il se fût appliqué lui-même à produire ce résultat, fruit du hasard. Son œil seul, qui brillait comme une étoile dans un ciel chargé de nuages, avait conservé son éclat naturel. Un moment son regard perçant et circonspect rencontra l'œil étodné de l'homme qui lui avait adressé la i.arole, et aussitôt changeant de direction par astuce ou par dédain, il resta fixé sur l'horizon, comme s'il eût pu pénétrer les couches lointaines d* 1 air.

U est impossible de dire quelle remarque inattendue cette com-

munication rapide et silencieuse entre ces deux hommes singuliers aurait inspirée au grand individu à peau blanche, si son active curiosité n'avait pas été attirée sur d'autres objets. Le mouvement général des domestiques et le son de voix douces annoncèrent l'approche de celles qu'on attendait pour se mettre en marche. Le naïf admirateur du cheval de bataille alla aussitôt se placer près d'une jument basse, maigre, à la queue dégarnie, qui près de là paissait nonchalamment un reste d'herbe fanée; accoudé sur la couverture qui remplaçait la selle, il regarda les mouvements du départ, tandis que de l'autre côté de la mère, un joli poulain prenait tranquillement son premier repas.

Un jeune homme, portant l'uniforme des troupes royales , conduisit vers leurs montures deux femmes qui, à en juger par leur costume, se préparaient à braver les fatigues d'un voyage à travers les forêts. La première, qui paraissait la plus jeu ne, quoique ni l'une ni l'autre ne f'"<t bien avancée dans la vie, laissait entrevoir ua teint (■blouissant, aiie belle chevelure blonde, des yeux bleus et brillants, quand elle permettait à la brise du matin de soulever le toile vert attaché à son chapeau de castor. Les teintes rougeàtres qui, du côté de l'ouest , coloraient encore l'horizon et flottaient au-dessus des pins, avaient moins d'éclat et de délicatesse que l'incarnat de ses joues; le lever du jour n'était pas plus gracieux que le sourire animé dont elle remercia le jeune homme qui l'aidait à se mettre en selle. L'autre dame, qui semblait partager les soins du jeune officier, cachait ses charmes aux regards des soldats avec une réserve qui annonçait l'expérience de quatre ou cinq années de plus. On pouvait néanmoins apercevoir que sa personne, dont toutes les perfections étaient révélées par son étroit costume de voyage, avait plus d'embonpoint et de maturité que celle de sa compagne. A peine ces dames furent-elles en selle que leur guide monta légèrement sur son coursier, et tous trois saluèrent Webb, qui, pour leur faire honneur, assistait à leur dé(iart du seuil de son bivouac; détournant alors la tête de leurs chevaux, les voyageurs prirent l'amble, et suivis de leurs domestiques, ils se dirigèrent vers la sortie septentrionale du camp. En traversant ce court espace, ils gardèrent le plus profond silence; mais la plus jeune des deux dames laissa échapper une légère exclamation, au moment où le coureur indien passa rapidement auprès d'elle pour se mettre en tête de la cavalcade sur la route militaire. Bien que le mouvement rapide et subit de l'Indien n'arrachât aucun cri à l'autre voyageuse, dans sa surprise elle laissa son voile s'entr'ouvrir et l'on vit sur tous ses traits un mélange indéfinissable de pitié, d'admiration et d'horreur, au moment où son œil noir suivail le mouvement agile du sauvage. La chevelure de cette dame était noire et brillante comme le plumage d'un corbeau. Son teint n'était pas brun, mais coloré par un sang pur qui semblait prêt à s'échapper du tissu qui le comprimait : et pourtant il n'y avait ni vulgarité, ni absence d'harmonie dans ses traits pleins de dignité, d'une régularité exquise et d'une beauté incomparable. Elle sourit de ce moment d'oubli, et en souriant elle découvrit des dents dont la blancheur eût fait honte à l'ivoire; puis ramenant son voile, elle baissa la tète et s'avança en silence, comme si sa pensée se fût portée vers des objets et des temps éloignés.

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