‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 78 sur 280 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les jours suivants se passèrent tous au milieu des privations, du bruit et des périls d'un siège, pressé avec vigueur par un ennemi auquel Munrone pouvait opposer des inoyenssuffisants de résistance. Ou eût dit que Webb, avec son armée qui restait endormie sur les rives de l'Hudson. avait totalement oublié la situation critique de ses compatriotes. Montcalm avait rempli les bois de ses sauvages, dont les hurlements allaient retentir dans le camp anglais, et y glacer le cœur d'hommes qui n'étaient déjà que trop disposés à s'exaférer le dan"er. Il n'eu était pas de môme des assiégés, de William- Henri, animes par les paroles, stimulés par l'exemple de leurs chefs, ils avaient soutenu leur ancienne réputation et l'hOMU-'ur de leur commandant. Comme s'il se fût contenté de ses fatigues dans le désert, le général français, bien que d'une habileté éprouvée, avait négligé de s'emparer des montagnes voisines, d'où il aurait pu foudroyer impunément le fort, et dont la possession, dans la stratégie moderne, n'aurait pas été négligée un seul instant. Ce mépris pour l'emploi des hauteurs, cette insouciance qui ne se donnait même pas la peine de les gravir, formait le côté faible des opérations militaires à cette époque. Cette indifférence provenait de la simplicité des guerres indiennes, où la nature des combaU et l'épaisseur des forêts rendaient l'usage des forteresses extrêmement rare et l'artillerie prc-que inutile. Elle s'est prolongée jusqu'à la guerre de la révolution, et c'est à elle qu'il f.iut attiibuer la perte de l'importante forteresse de Tiroiideroga, perle qui ouvrit à l'armée de Burjjoyne un passage dans ce qui était alors le centre du pays. Nous considérons avec étonneiiient cette ignorance ou cette présomption, comme on voudra l'appeler; car, de nos jours, si on négligeait de protiter d'une éBiioeuce comme ceUe du Moul-Déûance, offrant mime des

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difficultés d'occupation qui avaient été beaucoup exagérées , cette imprévoyance serait fatale h la réputation de l'ingénieur chargé des travaux militaires, et même à celle du commandant général. Le touriste, le valétudinaire, ou l'ami delà nature, qui maintenant, dans sa berline à quatre chevaux, parcourt les lieux que nous avons essayé de décrire, et rient y chercher l'instruction, la santé ou le plaisir; ou bien le voyageur,' paisiblement porté sur ces eaux artificielles créées par l'administration d'un homme d'Etat qui n'a pas craint de hasarder sa réputation polilique dans cette entreprise hardie : ces raodernes explorateurs ne doivent pas, disons-nous, s'imaginer que leurs ancêtres gravissaient les collines ou luttaient contre les obstacles avic la même facilité. Souvent, à ces époques reculées, le transport d'une pièce d'artillerie équivalait au gain d'une victoire, si toutefois les difficultés du passage ne l'avaient pas séparée des munitions, son accompagnement nécessaire, de manière à n'en faire qu'un tube d'airain lourd, embarrassant, inutile.

Les maux résultant de cet état de choses se faisaient vivement sentir à l'intrépide Ecossais qui défendait alors William-Henri. Son adversaire, tout en négligeant de s'emparer des hauteurs , avait habilement placé ses batteries dans la plaine, et elles étaient servies avec adresse et vigueur. A ces moyens d'attaque les assiégés ne pouvaient opposer que les défenses incomplètes et improvisées d'une forteresse du désert, ne tirant aucun secours de ces immenses nappes d'eau qui, se prolongeant jusque dans le Canada, ouvraient à l'ennemi plus heureux un chemin facile.

Dans l'après-midi du cinquième jour du siège, le quatrième depuis l'entrée des voyageurs dans la forteresse, le major Heyward profita d'un pourparler qu'on venait d'annoncer pour se rendre sur l'un des bastions du côté de l'eau, afin d'y respirer l'air frais du lac, et d'examiner les progrès des assiégeants. 11 était seul, si l'on excepte le factionnaire qui se trouvait près de là; car les artilleurs avaient mis à profit la suspension temporaire de leur service pénible. La soirée était délicieusement calme, et l'air léger qui caressait l'onde limpide était frais et doux : on eût dit que la nature avait saisi, pour revêtir ses formes les plus suaves et les plus attrayantes, le moment où le canon avait cessé de rugir et de troubler les" flots du lac par le plnngement des boulets. Le soleil jetait sur cette scène ses derniers rayons, et l'on ne ressentait point cette chaleur oppressive qui appartient au climat et à la saison. Les montagnes apparaissaient couvertes de verdure, de fraîcheur et de charme, éclairées par une lumière douce, ou à travers un rideau de vapeurs légères qui flottaient entre elles et le soleil. Des nombreuses îles semées à la surface de l'Horican, les unes étaient basses, enfoncées et comme ensevelies dans l'eau ; les autres, planant au-dessus du liquide élément, s'élevaient comme des tertres de velours vert : et au milieu de cette décoration variée, les pêcheurs de l'armée assiégeante se promenaient dans leurs barques paisibles, ou les laissaient flotter immobiles sur ce brillant miroir, pour se livrer à la poursuite de leur proie.

Ce tableau était à la fois animé et tranquille. Tout ce qui appartenait à la nature semblait doux, grand et simple; tout ce que le caractère et les mouvements de l'homme venaient y mêler en complétait l'harmonie. Deux petits drapeaux blancs étaient arborés, l'un à un angle saillant du fort, l'autre à la batterie avancée des assiégeants; emblèmes de la trêve qui suspendait non-seulement les attaques, mais encore les sentiments hostiles des combattants En arrière de ces drapeaux, flottaient en longs replis de soie les étendards rivaux de France et d'Angleterre. Une centaine de jeunes Français, gais, insouciants, s'occupaient à tirer un filet sur les cailloux du rivage, à portée du canon redoutable mais enfin silencieux du fort, et l'écho des montagnes répétait les cris de joie qui accompagnaient ce divertissement. Quelques-uns accouraient, empressés de se livrer aux plaisirs aquatiques; d'autres, poussés par la curiosité mobile de leur nation, gravissaient péniblement les collines du voisinage: ces exercices et ces jeux avaient pour spectateurs oisifs mais non inditTérents les sentinelles des deux partis. Çà et là on voyait un peloton de service entonner une chanson, ou former une danse autour de laquelle venaient se rarigerdans un muet étonnement les sauvages accourus de la forêt. Tout enfin annonçait un jour de plaisir et de fête, plutôt qu'une heure dérobée aux dangers et aux fatigues d'une guerre d'extermination.

Duncan était arrêté depuis quelques minutes dans une attitude recueillie, occupé à contempler ce tableau, lorsqu'un bruit de pas attira son attention vers le glacis faisant face à la porte de sortie dont il a déjà été parlé. Il s'avança dans l'angle du bastion, et vitŒilde-Faucon qui s'approchait du fort sous la conduite d'un officier français. Les traits de l'éclaireur étaient soucieux; on voyait â son air abattu qu'il ressentait profondément l'humiliation d'être tombé au pouvoir de l'ennemi. 11 n'avait plus son arme favorite, et ses bras étaient attachés derrière lui avec des cordes de peau de daim. Depuis peu, il y avait eu un échange si fréquent de parlementaires, qu Heyward, en portant ses regards sur ce groupe, s'attendait à voir un officier ennemi chargé d'un message de ce genre; mais dès qu'il eut reconnu la haute taille et les traits sévères de son ami l'éclaireur, il tressaillit de surprise, et fit un mouvement pour descendre «u bastion dans l'enceinte de la forteresse. Mais d'autres voix atti-

rèrent son attention, et détournèrent un moment ses idées. A l'angle rentrant du bastion, il rencontra les deux filles de .Munro, qui se promenaient le long du parapet pour respirer comme lui la fraîcheur du soir. U jie les avait point vues depuis le moment oii il les avait quittées, tourmentées d'inquiétudes, accablées de fatigue; il les retrouvait brillantes de beauté et de fraîcheur, bien que timides et inquiètes encore. 11 ne faut donc pas s'étonner si le jeune homme, en les voyant, oublia tout pour leur adresser la parole. Toutefois la voix de l'aimable et vive .\lice le prévint. —Ah! chevalier déloyal et discourtois, qui abaiidunnez vos dames au milieu de la lice, les laissant se tirer d'affaire comme il plaira à Dieu ! fit-elle, en alfectant un air de reproche que démentaient d'une manière si flatteuse ses yeux, son sourire, et ses mains tendues vers le jeune officier. Nous avons passé des jours, que dis-je? des siècles, attendant que vous vinssiez à nos pieds implorer le pardon de votre désertion ou plutôt de votre fuite; car vous avez véritablement fui, comme jamais daim, dirait notre digue ami l'éclaireur, ne fuira de sa vie. — Vous com- ' prenez qu'Alice a l'intention de se rendre en ce moment l'interprète de notre gratitude, ajouta Gora qui surpassait sa sœur en raison comme en courage. A dire vrai, nous avons été un peu surprises de vous voir vous éloigner obstinément d'une maison oii les remerciments d'un père se seraient joints à la reconnaissance de ses filles. —Votre père lui-même pourrait vous dire que, restant éloigtiéde votre présence, je me suis occupé de votre sûreté, répondit le jeune homme. La possession de ce village de tentes, ajouta-t-il en montrant du doigt le camp retranché, a été vigoureusement disputée; maître de ce point, on est maître également de ce fort et de tout te qu'il contient. C'est là que j'ai passé mes jours et mes nuits, depuis notre arrivée ici. Mais, poursuivit-il d'un air chagrin "qu'il s'efforçait vainement de cacher, si j'avais pu prévoir qu on donnerait une telle interprétation à ce que je considérais corhme le devoir d'un soldat, ma confusion eût été pour moi un nouveau motif d'absence. — Heyward ! Duncan ! s'écria vivement Alice, el en même temps elle se penchait en avant pour lire ses sentiments sur son visage qu'il détournait à demi : une boucle de ses cheveux blonds, retombant sur sa joue, en faisait ressortir le merveilleux incarnat, et cachait presque une larme qui s'échappait de ses yeux. Heyward ! si je croyais que cette langue irréfléchie eût pu vous causer la moindre peine, je lui imposerais silence pour toujours! Cora peut vous dire combien profonde, fervente même a été notre gratitude. — Cora«;onfirmera-telle les paroles de sa sœur? s'écria Duncan, tandis qu'un sourire de satisfaction vraie remplaçait le nuage qui avait obscurci un moment ses traits. Que dit notre grave sœur? Trouvera-t-elle dans l'ardeur du soldat un motif suffisant pour excuser la négligence du chevalier?

Cora ne répondit point, mais elle tourna ses regards vers le lac, et parut occupée à contempler la surface de l'Horican. Lorsque ses yeux se reportèrent sur le jeune homme, ils étaient pleins d'une expression douloureuse qui bannit de l'esprit d'Heyward foute autre pensée que celle d'une tendre sollicitude. — Vous êtes indisposée, ma chère miss Munro ! s'écria-t-il ; nous badinons pendant que vous souffrez. — Ce n'est rien, répondit-elle en refusant doucement son bras par une réserve toute féminine. Je ne vois pas le côté bien éclairé du tableau de la vie, comme cette innocente mais ardente enthousiaste, ajouta t-elle, en appuyant légèrement mais affectueusement sa main sur le bras de sa sœur inquiète : c'est le résullat amer de l'expérience, et peut-être aussi est-ce le malheur de mon organisation. Voyez (et pour prononcer ces derniers mots elle eut besoin de faire un effort, comme si elle eût pris la résolution d'étouffer toute faiblesse humaine sous le sentiment du devoir) ; jetez les yeux autour de vous, major Heyward, et dites-moi quel spectacle s'offre ici pour la fille d'un soldat, d'un homme qui n'a rien de plus cher au monde que son honneur et sa gloire militaire. — Cette gloire ne sera jamais, ne peut jamais être ternie par des circonstances sur lesquelles tout son courage ne peut rien, reprit Duncan avec chaleur. Mais vos paroles me rappellent mon devoir. Je vais maintenant trouver votre valeureux père, afin de connaître sa décision sur des objets de la plus haute importance pour la défense de cette place. Que la bénédiction du ciel vous accompagne dans toutes les situations de la vie, noble Cora! c'est un nom que je puis, que je dois vous donner. (Elle lui présenta sa main sans hésiter, mais ses lèvres tremblèrent et ses joues se couvrirent peu à peu d'une e,xtrème pâleur.) Je sais que partout et dans toutes les positions vous serez l'ornement et l'honneur de votre sexe. Alice, adieu. (Ici l'accent de la tendresse remplaça celui de l'admiration.) Adieu, Alice ; nous nous reverrons bientôt'comme vainqueurs, j'espère, et au milieu des joies du triomphe.

Sans attendre la réponse des deux sœurs, le jeune homme descendit l'escalier gazonné du bastion, et traversant rapidement la place d'armes, il se trouva bientôt en présence de leur père. Au moment où Duncan se présenta, Munro se, promenait à grands pas et d'un air agité dans son appartement. — Vous avez prévenu mes désirs, major Heyward, dit-il, j'allais vous faire prier de venir. — Je suis fâché, commandant, que le messager que je vous avais si chaudement recommandé soit revenu ici sous la garde des Français; j'es-

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père qu'on n'a pas lieu de soupçonner sa fiJélilé? — La fidélité de la Longue-Carabine m'esl connue ; elle est au-dessus de tout soupçon, reprit Muuro, quoique sa bonne fortune habituelle semble l'a- TOir abandonné. Montcalm s'est emparé de sa personne,^! avec la politesse maudite de sa nation, il me l'a renvoyé en me faisant dire que sachant tout le cas que je faisais de cet homme, il aurait eu scrupule de le retenir prisonnier... Manièie jésuitique, major Duncan Hejward, de faire sentir à un homme sa position critique ! — Mais le général Webb et ses renforts? — Avez-vous regardé vers le sud avant d'entrer ici, et ne les avez-vous pas vus arriver? dit le vieux soldat avec un rire amer. Allons ! allons ! vous êtes un jeune homme impatient ; laissez donc à ces messieurs le temps de se préparer. — Ils viennent donc? Est-ce là ce que vous apprend l'éclaireur? — Uuand et par quelle route ? c'est ce que le messager a oublié de me dire. Il paraît aussi qu'il a une lettre, et c'est le seul point agréable de l'affaire ; car malgré la politesse habituelle de votre marquis de .Montcalm (sur ma parole , Duncan , le marquis de Lothian

achèterait nne douzaine de marquisats semblables)! je dis donc

que si la lettre contenait des nouvelles fâcheuses, la courtoisie du général français l'obligerait certainement à nous en faire part. — Ainsi il garde le message et met le messager en liberté? — Précisément, et cela par suite de ce que vous appelez sa bonhomie. Je gagerais, s'il y a possibilité de le savoir, que le grand -père du marquis a enseigné l'art sublime de la danse. — Mais, que dit l'éclaireur ? 11 a des yeux, des oreilles et une langue ; quel est son rapport verbal ? — Oh 1 il ne manque pas d'organes naturels, et il dit ouvertement tout ce qu'il a vu et entendu. En voici le sommaire : Il y a sur les bords de l'Hudson un fort de Sa Majesté appelé Edouard, en honneur, comme vous le savez, de sa gracieuse Altesse le duc d'York, et ce fort est garni de troupes comme une place de ce genre

Le commandant Munro.

doit l'être. — Mais n'a-l-il remarqué aucun mouvement, aucun signe qui annonçât l'intention de venir à notre secours ? — 11 y avait la parade du matin et du soir... Miis tout-à-coup, remplaçant ce ton amer et ironique par un air plus grave et plus positif, ifconlinua : et pourtant il peut, il doit y avoir dans cette lettre quelque chose qu'il serait bon de connaître. — Prenons donc une décision prompte, dit Duncan profitant de ce chang.;ment d'humeur pour aborder l'objet principal de l'entrevue. Je ne puis vous cacher, commandant , que le camp ne sera plus longtemps tenable : et je suis fâché d'ajouter que les choses ne paraissent pas en meilleur état dans le fort ; plus de la moitié de nos canons est h)rs de service. — Comment pourrait-il en être autrement ! les uns ont été repêchés dans le fond du lac; d'autres se sont rouilles dans les bois depuis la découverte du pays ; d'autres enfin ne sont pas des canons, mais tout au plus des joujoux d'amateur! Croyez-vous donc, raojor, qu'on puisse avoir

dans ce désert, à trois mille milles de la Gr.ande-Bretagne , tout le parc d'artillerie de Woolvvith? — Nos murs croulent de loutes parts, et les provisions vont bientôt manquer, continua Heyward sans faire attention à cette nouvelle explosion de colère ; les soldats commencent même à donner des signes de mécontentement. — .Major Ileyward, dit Munro en se tournant vers le jeune olficier avec toute la dignité de son âge et de son rang ; c'est en vain que j'aurai blanchi pendant un demi-siècle au service de Sa Majelé si je ne connaissais pas tout ce que vous me dites là, ainsi que l'état critique du fort, néanmoins nous devons beaucoup à l'honneur des armes du roi, et quelque chose à nous-mêmes. Tant qu'il y aura espoir de secours, je déleiidrai cette forteresse, lors même qu'il ne me resterail plus pour cela que les cailloux des bords du lac. Je désire donc voir cette lettre, afin de connaître les intentions de l'homme que le ministre de la (Couronne nous a envoyé comme son substitut. — Et

Massacre de William-Henri.

puis-je être de quelque utilité dans cette circonstance? — Vous le pouvez, major ; le marquis de Montcalm ajoute à ses autres politesses celle de m'inviler à une entrevue personnelle entre la forteresse et son camp; afin , me dit-il, de me communiquer quelques rensci gnements particuliers. Or, je pense qu'il ne serait pas sage de montrer trop d'empressement à me rendre auprès du Monsieur, et je voudrais me faire remplacer par un officier supérieur tel que vous, car, après tout, ce serait mal soutenir l'honneur de l'Ecosse que de souffrir qu'il fût dit qu'un Ecossais a été surpassé en coartoisie par un étranger.

Sans entreprendre l'inutile tâche de discuter les mérites comparatifs de la courtoisie nationale, Duncan accepta le mandat de remplacer le véléran dans la prochaine entrevue. Une comninnicaiion longue et confidentielle s'ensuivit, dans laquelle le jeune homme reçut d'amples instructions de l'expérience et de la s.igacité native de son commandant, puis il prit congé. Comme Duncan ne devait agir qu'au nom du commandant de la forteresse, le cérémonial qui aurait accompagné une entrevue entre les chefs des deux partis fut naturellement omis. L'armistice existait encore, et dix minutes s'étaient à peine écoulées quand UtîywarJ, après un roulement de tambour, sortit de la forteresse précédé d'un petit drapeau blanc. Il fut reçu avec les formalités ordinaires par l'officier qui commandait les avantpostes français et conduit immédiatement à la tente du célèbre guerrier qui commandait l'armée du roi de France.

LE DERNIER DES MOHICAKS

Le marquis reçut Duncan , entouré de ses principaux officiers et d'une troupe basanée de chefs indiens qui l'avaient accompagné avec les guerriers de leurs diverses tribus. Le major s'arrêta tout court lorsque, jetant un coup d'œil rapide sur le groupe de ces derniers, il aperçut le visage pervers de Magua qui le regardait avec Tattenlion calme et sombre particulière à ce rusé sauvage. Une légère exclamation de surprise s'échappa même des lèvres du jeune homme; .mais se rappelant tout-à-coup sa mission et son auditoire, il comprima tout signe d'émotion et se tourna vers le général qui avait déjà fait un pas pour le recevoir. Le marquis de.Montcalm était à la fleur de son âge, et nous pouvons ajouter, à l'apogée de sa fortune. Mais dans cette position brillante, il se distinguait autant par son attention scrupuleuse aux (ormes de la politesse que par ce courage chevaleresque qui lui fit deux ans plus tard sacrifier sa vie dans les plaines d'Abraham. Duncan , en détournant les yeux de la physionomie farouche de Magua, put les arrêter avec plaisir sur le visage gracieux et souriant, l'air noble et martial du général français. — Monsieur, dit le dernier , j'ai beaucoup de plaisir à... Mais oii est donc l'interprète ? — Je crois, monsieur, qu'il ne sera pas nécessaire, répondit modestement Heyward : je parle un peu français. — Ah! j'en suis bien aise, dit Montcalm en prenant familièrement Duncan par le bras, et le conduisant à une extrémité de la tente où ils pouvaient parler sans être entendus ; je déteste ces fripons-là ; on ne sait jamais sur quel pied on est avec eux. Eh bien, monsieur, poursuivitil continuant à l'entretenir en français, quoique j'eusse été fier de

David La Gamme pendant le massacre.

recevoir votre commandant, je m'estime heureux qu'il ait jugé à propos d'employer un officier aussi distingué que vous l'êtes, et aussi aimable que vous le paraissez.

Duncan s'inclina profondément, tout flatté de ce compliment, en dépitde l'héroïque résolution qu'il avait prise de ne pas se laisser entraîner par la ruse ou la politesse à oublier les intérêts de son pays; et Montcalm, api es une légère pause, comme pour réunir ses idées, continua ainsi : — Votre commandant est un brave, un homme parfaitement capable de résister à toutes mes attaques. Mais, monsieur, n'est- il pas temps de prendre un peu plus conseil de l'humanité et un peu moins de votre courage? L'une n'est pas moins nécessaire que l'autre pour caractériser le héros. — Nous considérons également ces qualités comme inséparables, répondit Heyward en souriant ; mais trouvant dans la vigueur de Votre Excellence tant

de motifs pour stimuler l'une, nous ne voyons pas de nécessité pressante pour l'exercice de l'autre.

Montcalm à son tour s'inclina légèrement, mais de l'air d'un homme trop expérimenté pour se laisser prendre au langage de la flallerie. Après un moment de réflexion, il ajouta : — 11 est possible que mes lunettes d'approche m'aient trompé , et que vos ouvrages résistent à notre canon mieux que je ne l'aurais supposé. Vous con naissez nos forces ? — Les rapports varient à cet égard, dit Heyward nonchalamment, néanmoins l'estimation la plus élevée ne les porte pas à plus de vingt mille hommes.

Enlèvement d'Alice.

Le général se mordit les lèvres, et regarda fixement son interlocuteur comme pour lire dans sa pensée; puis avec une aisance qui lui était particulière comme s'il eût reconnu la vérité de cette énumération à laquelle il savait que Duncan n'ajoutait pas foi, il continua : — Cela ne fait pas honneur à notre vigilance à nous autres soldats; mais il faut l'avouer, monsieur, quoi que nous fassions, nous ne pourrons jamais déguiser notre nombre. Si la chose était possible, il me semble que ce devrait être surtout au milieu de ces forèls. Mais si vous pensez qu'il est trop tôt encore pour prêter l'oreille à la voix de l'humanité, ajouta-t-il d'un air significatif, il m'est permis de croire que la galanterie n'est pas oubliée par un homme aussi jeune. On m'a dit que les filles du commandant sont entrées dans la forteresse depuis son investissement. Cela est vrai , général ; mais loin d'affaiblir notre énergie, elles nnusdonnent elles-mêmes l'exemple du courage. Si la résolution suffisait pour repousser les attaques d'un général ausn hnbiie que M. de Montcalm, je ne balancerais pas à confier la défense de Wiliiani-Henry à l'ainée de ces dames.— Nous avons da'ns nos lois saliques une disposition fort sage qui porte que la couronne de France ne peut tomber en quenouille, dit Montcalm sèchement et avec un peu de hauteur. Puis 11 ajouta avec son air d'aisance et d'affabilité ordinaire : vu que toutes les nobles qualités sont héréditaires, je ne fais pas difficulté de vous croire ; néanmoins, comme je vous le disais, le courage a ses limites et l'humanité ses droits. Je pense, monsieur, que vous êtes autorisé à traiter de la reddition de la place ? — Votre Excellence a-t-elle donc trouvé notre défense si faible , qu'elle juge cette mesure nécessaire ? — Je serais fâché que la défense se prolongeât de manière à irriter mes amis à

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la peau roupe que vous voyez ici, continua Montcalm en portant ses regards vers le groupe grave et altenlil' des Indiens, et sans paraître avoir compris la question de son interlocuteur. Aujourd'hui même, ce n'est pas sans [leine que je les oblige à respecter les usages de la tfUBrrfi.

Heyward garda le silence, car ces mots lui rappelèrent péniblement les dangers auxquels il venait d'échapper, et sa pensée se reporta vers ces deux êtres innocents qui avaient partagé toutes ses souffrances. —Ces messieurs-là, dit Montcalm, poursuivant l'avantage qu'il croyait avoir obtenu, sont on ne peut plus l'onnidables quand on les met au défi, et vous ne sauriez croire combien il est difficile alors de retenir leur fuieur. Hé bien, monsieur, parleronsnous des termes de la capitulation f — ie crains qu'on n'ait trompe Votre Excellence sur la force de William-Henri et sur les ressources de sa garnison. — Je n'ai pas mis le siège devant Québec, mais devant une bicoque déterre défendue par trois mille trois cents hommes de cœur; telle fut la réponse polie mais laconique de Montcalm. —Notre forteresse est déterre, cela est vrai, et elle n'est pas bâtie sur les rochers du cap Diamant, mais elle est assise sur ce même rivage, si fatal à Dieskau et à sa brave armée. Nous avons aussi un corps d'armée considérable à quelques heures de marche, et nous le comptons parmi nos moyens de défense.-- -Cecorps est de six à huit mille hommes tout au puis, reprit Monlcalm avec une indifférence très bien jouée; mais le chef qui les commande juge plus prudent de les garder derrière leurs remparts que de les exposer en plaine.

Ce fut alors le tour d'Heyward de se mordre les lèvres de dépit en entendant Montcalm parler aussi froidement d'un corps d'armée dont le jeune officier savait que l'évaluation à ce taux était ironiquement exagérée. Tous deux réflcchireut quelque temps en silence; puis Montcalm renoua l'entretien de manière à faire voirque, selon lui, la visite d'Heyward devait avoir pour unique but de proposerdcs termes de capitulation. De son côté, Heyward essaya de faire prendre à la conversation une tournure qui donnàtau général l'occasion délaisser échapper ce qu'il avait apprise par la lettre interceptée. Mais ni l'un ni l'autre artifice ne réussit; etaprès une entrevue inutilement prolongée, Duncan se retira, emportant une haute opinion de la politesse et des talents du général ennemi, mais aussi peu avancé qu'auparavant sur ce qu'il voulait apprendre. Montcalm l'accomp:ignajiisqu'à l'entrée île la tente, en renouvelant sou invitation au coinmandant du fort de lui accorder une entrevue immédiate dans l'espace qui séparait les deux armées. Enfin ils se quittèrent, et Duncan retourna aux avant-postes français, accompagné comme à son arrivée : rentré dans la forteresse , il se rendit droit chez le commandant.

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