‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 77 sur 280 · CHAPITRE XIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL

La roule que prit CEil-de-Faucon traversait ces plaines sablonneuses, entrecoupées de vallées et de collines, que les voyageurs avaient déjà franchies dans la matinée du même jour, sous la conduite de Magua. Le soleil descendait vers les montagnes à l'horizon lointain, et comme ils marchaient dans l'épaisseur de la Corèt , la chaleur était supportable. Ils s'avancèrent donc rapidement, et avant le crépuscule, ils avaient parcouru plusieurs milles. I,e chasseur, comme le sauvage qui avait parcouru avant lui ce chemin , semblait se diriger d'après des indices cachés; il paraissait obéir à une espèce d'instinct, ralentissait rarement son pas , et n'hésitait jamais. Un coup d'œil prompt et oblique sur la mousse d('S arbres, un regard jeté vers le soleil couchant, le cours des nombreux ruisseaux qu'il franchissait, c'était là des indices suffisants pour di terminer sa roule et ne lui laisser aucune incertitude. Cependant la forêt commençait à changer de teintes, et le beau vert qui avait brillé sous son dôme de feuillage, faisait place à celle couleur plus sombre qui annonce l'approche de la nuit. Pendant que les yeux des deux sœurs cherchaient à .saisir à travers les arbres quelques rayons de ce torrent de lumière qui formait autour du soleil une auréole brillante, colorant çà et là d'une raie de pourpre, ou bordant d'une frange d'oi éclatant une masse de nuages accumulés à peu de distance au-dessus des collines de l'occident, CEil-de-Faucon se retourna tout à Coup, et dit en montrant le ciel encore resplendissant: — Voilà le signal donné à rhonime pour qu'il cherche la nourriture et le repos dont il a besoin. Il serait meilleur et (dus sage s'il comprenait les signes de la nature , et s'il prenait leçon des oiseaux de l'air et des animaux des champs. Toutefois, notre repos ne sera pas long; car au lever de la lune, nous reprendrons notre marche. Je me souviens d'avoir combattu les plaquas près d'ici, dans la première guerre où j'aie fait couler du sang humain; nou» élevâmes une espèce de rctranvîtiinent pour raetire nos clievelures à l'abri de ces loup» affu»

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LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

TO^s. Si les indices ne me trompent pas, cet endroit doit être àqueljues verjres sur notre gauche.

Sans attendre l'assentiment ou même la réponse des voyageurs, le robuste chasseur s'avança brusquement dans un taillis épais de jeunes châtaigniers, écartant les bianches des innombrables jets dont la terre était couverte , comme un homme qui s'attendait à découvrir quelque objet qu'il avait autrefois connu. Ses souvenirs ne J'dvaient pas trompé. Après avoir traversé une centaine de pas d'un terrain tapissé de broussailles et de ronces, il entra dans un es|)ace ouvert, au milieu duquel était un tertre de verdure , couronné du vieux block-house en question. Cet édifice grossier était un de ces ouvrages élevés à la hâte dans une nécessité pressante, et abandonnés dès que le danger avait disparu ; il tombait paisiblement en ruine dans la solitude de la forêt, presque oublié comme les circonstances qui l'avaient fait construire. Ces monuments du passage et des combats de l'homme se montrent encore fiéquemment dans le vasie désert qui séparait autrefois les provinces ennemies : ils y • )rinent des ruines qui se rattachent intimement à Ihistoire coloniale, et qui sont eu harmonie avec le caractère sombre du paysage. Le toit d'eeoice était depuis longtemps tombé et avait pouiri ^nr le toi; mais les solides cliarpenles de pin, bien que jointes à la bâte, eonservaient encore leur position relative; néanmoins un angle de l'édifice s'était affaissé, et menaçait tout le reste d'une imminente destruction. Pendant qu'Heyward et ses compagnons hésitaient à »'ap|irocht-r d'un bâtiment qui paraissait dans un tel état de décadence, OEil-de-Kaucon et les Indiens pénétrèrent dans son enceinte non-seulement sans crainte, mais avec des marques évidentes d'intéièt. Pendant que le premier examinait les ruines, tant à l'intérieur qu'à l'exléneur, avec la curiosité d un homme dont cette vue réveillait les souvenirs, Cliingacligoiik racontait à son fils, dans la langue des Delawares et avec la fierté d'un vainqueur, l'histoire abrégée du combat dont ce lieu retiré avait été le théâtre. .le ne sais quoi de mélancolique mêlé à l'expression de son triomphe donnait à sa voix un accent doux et musical. En même temps les deux sœurs descendirent de cheval, et se préparèrent à jouir de la fraîcheur de la soirée dans une sécurité qui , selon elles, ne pouvait cire troublée que par les animaux de la furet. — Notre rapide repos n'aurail-il pas été plus sûr, mon digne ami, demanda Duncan un peu défiant, lorsqu'il vit que l'éclaireur avait terminé sa courte inspection, si nous avions choisi un endroit moins connu et plus rarement vibité ? — L'existence de ce block-house est connue de bien peu de personnes, répondit le chasseur d'un ton lent et d'un air pensif : les livres et les h stoires racontent rarement des combats |iaiei;s à celui qui fut livré ici entre les Moliicans et les Mohawks dans une de leurs querelles particulières. J'elais alors bien jeune, et je pris parti pour les belawares, parce que je savais que leur race était calomniée et oppiiniée. l'endant quarante jours et quarante iiiiils, les misérables, altiiés par la soif de notre sang, rôdèrent autour de cet édifice dont j'avais fait le plan et que j'avais en partie construit. Les Delawares se mirent à l'ouvrage avec moi , et nous nous y defendimes dix contre vingt, jusqu'à ce que le nombre fût à peu près égal de [lart et d'autre; alors nous finies une sortie contre ces chiens, et il n'en resta pas un pour porter la nouvelle de la défaite. Oui, oui; j'étais jeune alors, je n'étais point accoutumé à la vue du sang, et je ne pouvais me faire à l'idée que des crvalures qui avaient été pleines de vie comme moi, fussent là gisant sur la terre nue, et qu'on laissât leurs dépouilles en proie aux bêles féroces, et leurs os blanchir à 1 air et à la pluie. J'enterrai les morts de mes propres mains , sous ce inêine tertre où vous êtes maintenant assis , et qui ne fait pas un mauvais siège , quoiqu'il ait été formé par des ossements humains. He}\vard et les deux sœurs se levèrent aussitôt de leur banc de verdure; et ces deux dernières, malgré les scènes terribles par où elles avaient passé tout récemment, ne purent réprimer un mouvement d'horreur bien naturel, en se voyantaiiisi en conlactavec la tombe des Mohawks. La lumière grisâtre du soir, l'enceinte ténébreuse couverte de gazon et enloun'e d'une bordure de broussailles au delà (le laquelle les pins s'élevaient dans un .solennel silence et paraissaient toucher les cieiix , enfin le silence de mort de la vaste iorèt , tout concourait à donner plus de force à celte sensation. — Ils ne sont plus à craindre, continua OEil-de-Faucon , en levant la main avec un sourire mélancolique; ils ne pousseront plus le hurlement de guerre, ils ne lanceront plus le tomahawk I et de tous ceux qui ont aide à les placer là où ils reposent , il n'y a aujourd'hui de vivants que Cliingachgook et moi! Notre troupe se composait des fierus et de la famille du Mohican , et vous voyez tout ce qui reste maintenant de sa race.

Aces mots, les auditeurs portèrent involontairement leurs regards sur les deux Indiens, avec un sentiment de vive compassion pour leur douloureuse destinée. On apercevait leurs formes se dessiner dans l'ombre du block-house; le fils prêtait l'oreille à la voix de son père avec toute latUntion que devait naturellement exciter en lui un récit aussi glorieux pour la mémoire de ceux dont il avait depuis longtemps appris à vénérer le courage et les sauvages vertus. — J'avais cru, dit Uuncan , que les Delawares étaient un peuple pacifique, ne faisant jauiais la guerre en personne, et conlitml la dé-

fense de son territoire à ces mêmes Mohawks que vous avez détruits. — Cela est vrai en partie, répondit l'éclaireur, et cependant, au fond, il y a un abominable mensonge. Un traité de ce genre a été conclu il y a bien longtemps par la perfide entremise des Hollandais , qui désiraient desarmer les possesseurs légitimes du sol. Les Mnilicaiis, bien que faisant partie de la nation delaware , avant eu aff.iire aux Anglais, ne furent pour rien dans ce marché stupide, et gardèrent leur indépendance. Lt en elfet, tois les Delawares reprirent également la leur, lorsqu'ils ouvrirent les yeux sur leur folie. Vous voyez devant vous le dernier des grands sagamores Mobicans. Autrefois sa famille pouvait chasser le daim sur une étendue de territoire plus vaste que celui qui coiniiose aujourd'hui le district d'Albany, sans franchir un ruisseau ou gravir une culline qui ne fût pas sa propriété; mais que reste-t-il aujourd'hui à leur descendant "' U obtiendra six pieds de terre , quand il |>laira à Dieu ; et cet héritage il le gardera eu paix peut-être, s'il a un ami qui veuille prendre la peine de creuser sa fosse assez profonde, pour que la charrue ne i'atleigne pas! — Restons-en là! dit Ibyward , craignant une discussion propre à troubler l'harmonie si nécessaire au salut de ses belles compagnes. Nous avons beaucoup marché, et peu d'cnire nous ont une vigueur égale à la vôlre; car vous braviz les années et les l'alignes. — H n'y a là que les muscles et les os d'un homme, et avec cela je suffis à tout, dit le chasseur, en regardant ses bras nirveux avec un air de simplicité q^-l laissait percer siiicerement le plaisir que lui faisait ce conipliment. Il y a dans les colonies des hommes plus grands et plus gros, mais vous pourriez parcourir loiigttni|is une ville , avant de trouver un homme capable comme moi de marcher cinquante milles sans prendre baleine, ou de suivre les limiers à portée de la voix iiendant une chasse de plusieurs heure.". Cependant comme la chair et le sang ne .sont pas les mêmes pour tout le monde, on peut laisiinnablement croire qu'après tout ce qu'elles ont vu ou fait aujourd'hui, ces dames ont besoin de repos. Uiicas, dégagez la source, pendant que votre père et moi nous leur ferons un abri avec ces liges de châtaigniers, et un lit de gazon et de feuilles

La conversation cessa; le chasseur et ses compagnons s'occupèrent des préparatifs indiqués. Une source qui, bien des années auparavant, avait fait choisir ce lieu aux Mobicans pour y établir leur forteresse temporaire, fut bientôt dégagée des feuilles qui l'obstruaient et une eau pure jaillit sur le tertre verdoyant. Un coin du bàliment l'ut recouvert de branches loulhies, de manière à garantir cet endroit de la rosée fort abondante dans ce climat; on étendit par terre pour les deux sœurs un lit de vurdure etde feuilles seilies. l'endant que le diligent éclaireur et ses compagnons s'occupaient de cette manière, Cora et Alice prirent quelque nourriture que la nécessité plus que l'appétit les força d'accepier. Alors elles se retirèrent dans l'eneeiute qui leur avait été préparée; après avoir remercie DiiMi de ses boutes passées, et avoir demandé la continuation de sa faveur divine pendant la nuit actuelle, elles étendirent leurs membres délicats sur la couche odorante ; et bientôt, en dépit de leurs souvenirs et de leurs pressentiments, elles tombèrent dans un sommeil profond que la nature reclamait impérieusement et qu'embellissait l'espoir du lendemain. Duncan se préparait à veiller près d'elles en dehors de l'enceinte qu'elles occupaient; mais l'éclaireur, qui s'aperçut de son intenlion, lui dit froidement, en s'eteiidantsur le gazon, et en lui montrant Cliingachgook: — Les yeuxd'un blane ne sont pas assez éveillés et assez perçants pour faire le guet en ce moment! le Moineau nous servira de senliiielle; en conséquence, dormons. —Je me suis laisse surprendre par le sommeil à ma dernière garde, et par conséquent, j'ai moins besoin de repos que vous qui avez mieux rempli vos devoirs de soldat, yue tout le monde se repose doue, tandis que je ferai sentinelle. — Si nous étions campés parmi les tentes blanches du60« et en face d'ennemis tels que les !•' lançais, je ne demanderais pas une meilleure sentinelle que vous, mais au milieu des ténèbres, et parmi les signes du désert, tout votre jugement équivaudrait à la folie d'un enfant, et toute votre vigilance serait en pure perte. Faites donc comme Uiicas et moi ; dorniiz, et dormez en paix.

Elfeciivement Heyward vit te jeune Indien se coucher auprès du tertre, comme un homme décide a bien employer le temps accordé au sommeil ; cet exemple avait été suivi par David, qui , malgré la lièvre de sa blessure, accrue encore par les fatigues de la marche, n'en dormait pas moins de tout son cœur. Sans prolonger une discussion inutile, le jeune bomme fit semblant de céder , et s'étendit à moitié, le dos api^iyc sur les poutres du block-bouse, mais se promenant de ne |ias fermer l'œil avant d'avoir remis entre les mains de Miinro le dipôl précieux confié à sa garde. Œil -de-Faucon, croyant qu'il dormait, s'assoupit bienlôt lui-même, et celte solitude devint silencieuse comme ils l'avaient trouvée. Pendant quelque temps Duncan réussit à tenir ses sens éveilles et accessibles aux iiiuiiidres soupirs de la forêt. Sa vue devint plus perçante à mesure que les onibris du soir s'épaississaient ; et même aprcsque les étoiles eurent commencé à briller sur sa tète, ses )eux distingti;ij,.|ii ses compagnons étendus sur l'herbe, et la haute taille de Cliingachgook, droite, immobile, et qu''^'^ eût prise pour l'un des arbres qui for-

LE DERNIlSït l>es MOHICANS.

maient autour He l'enceinte une barrnre sombre. 11 entendait la douce respiration des deux sœurs couchées à quelques pas de là; et le vent n'agiiait pas une feuille que le bruit n'en arrivât jusqu'à lui. A la fin cependant le cri lugulire du hibou lui parut se confondre avec les accents plaintifs du chantre des nuits; ses yeux appesantis cherchaient la lumière des étoiles; puis il lui sembla les voir briller à travers ses paupières fermées. Près de s'assoupir, il se réveillait et prenait un buisson pour l'Indien en sentinelle. Peu à peu sa tète se pencha sur son épaule qui, à son tour, chercha un appui sur la terre; enfin un relâchement complet s'empara de toule sa personne, et lejeune homme tomba dans un profond sommeil, rêvant qu'il était un ancien chevalier et qu'il veillait la nuit devant la tente d'une princesse qu'il avait délivrée et dont il espérait gagner les bonnes grâces par cette preuve do dévouement et de vigilance. Combien de temps resla-t-il dans cet état d'insensibililé, c'est ce que lui-même ne put savoir; mais cet état de vision et de rêverie qui tient le milieu entre la veille et le sommeil, avait depuis longtemps fait place à un complet assoupissement, quand il se sentit éveiller par un coup léger sur 1 épaule. Rappelé à lui par ce signal, tout faible qu'il était, il se leva rempli d'un souvenir confus du devoir qu il s'était lui-même imposé au commencement de la nuit. — Qui est là? demaiida-t-il, en cherchant la poignée de son épée. Ami ou ennerai, parlez! — Ami! répliqua tout bas Chingachgook., qui en même temps lui fil voir au ciel la lune dont la paisible lumière brillait à travers les arbres, et éclairait en plein leur bivouac; puis, il ajouta dans son mauvais anglais: La lune vient, le fort de l'homme blanc, loin, très^ loin. Temps de partir, quand le sommeil ferme les deux yeux du Français. — Vous avez raison ! appelez vos amis, et bridez les chevaux, pendant que je vais préparer ces dames à partir — Nous sommes éveillées, Duncan, dit de l'intérieur du bâtiment la voix douce et argentine d'Alice; noussommes prêtes à faire une longue roule après un si bon sommeil ; mais vous avez veillé pour nous toule celte longue nuit, après avoir enduré tant de fatigues pendant la journée. — Dites plutôt que j'aurais voulu veiller, mais mes yeux perfides m'ont trahi ; j'ai prouvé pour la deuxième fois que j'étais indigne du dépôt qui m'a été confié. — Non, Duncan, interrompit Alice en souriant, et en sortant du blorkhouse à la clarté de la lune, dans tout l'éclat de sa beauté rafraîchie par le sommeil. Je sais que vous n'êtes que trop insouciant quand il s'agit de vous seul, et trop vigilant pour les autres. Ne pouvonsnous rester ici quelques instants de plus, afin que vous ayez le temps de vousreposer? Nous veillerons voloniiers, iJoraetmoi, tandis que vous et ces braves vous prendrezquelques moments de sommeil. — Si la honte pouvait me guérir du besoin de dormir, je ne fermerais les yeux de ma vie, dit le jeune homme embarrassé en regardant les traits d'Alice, où il n'aperçut qu'une tendre sollicilude au lieu de l'ironie qu'il soupçonnait. 11 est trop vrai qu'après vous avoir mises en péril par mon imprudence, je n'ai pas même le mérite de garder votre sommeil comme devrait le faire un soldat. — Diincan seul peut accuser Duncan dune telle faiblesse! répondit la confiante Alice. Allez dormir; croyez-moi, bien que nous ne soyons ( Ve de faibles filles, ni l'une ni l'autre ne manquera au devoir des sentinelles.

Le jeune homme fut affranchi de la nécessité déplaisante de protesier encore, par une exclamation de Chingachgouk et l'attitude ^'attention profonde que prenait son fils. — Les Mohicans entendent un ennemi, dit à voix basse Œil-de -Faucon qui venait de se réveiller; le vent apporte à leur odorat l'annonce de quelque danger. — A Dieu ne plaise! nous avons eu assez de sang versé!

En parlant ainsi le jeune militaire saisit son fusil; et, faisant quelques pas en avant, il voulut expier sa négligence bien pardonnable en risquant sa vie pour la défense des personnes confiées à sa garde. — C'e^l sans doute quelque animal de la forêt qui rôde pour trouver une proie? dit-il à voix basse aussitôt que les sons faibles et éloignés qui avaient attiré l'attention des Mohicans furent arrivés à son oreille. - Cliut! réprit l'éclaireur attentif ; ce sont des hommes qui s'approchent; j'entends leurs pas, bien que mes sens n'aient pas la perspicacité do ceux d'un Indien. Il faut que ce Huron si habile à s'esquiver ait rencontré des éclaireurs de l'année de Montcalm ; et sans doute il les amène sur nos traces. Je n'aimerais pas à verser encore du sang humain en cet endroit, ajouta-t-il en promenant des regards inquiets sur les lugubres objets dont il était entouré ; mais ce qui doit être, sera! Uiicas, conduisez les chevaux dans le blockhou<c ; et vous, mes enfants, réi'ugiez-vcms-y également ; tout ruiné qu'il est, le vieux fort ollre un abri, et il a déjà entendu bien des coups de fusil !

Ou lui obéit sur-le-champ; les Mohicans conduisirent les narragansets dans le blick-liouse, où tous les vovageursse rendirent pareiilenient dans le silence le plus profond. Un bruit de pas qui semblait s'approcher s'entendit alors distinctement, et ne laissa plus aucun doute sur la nature de cette interruption du silence de la solitude. Ace bruit .--e mêla bientôt celui de plusieurs voix qui s'appelaienl en langue indienne, et l'éclaireur dit tout basàHeyward que c'était le dialecte des Hiirons. Quand la troupe fut arrivée à l'endroit par où les clievaui étaiout entrés dans le taillis qui entourait le

block-honse, les Indiens parurent tout déconcertés, et on vit qu'il.s avaient perdr les traces qui jusque-là les avaient guidés dans leur poursuite. D'après le bruit des voix on pouvait conjecturer qu'il y avait là une vingtaine d'hommes réunis qui exprimaient à grand bruit leur opinion et donnaient leur avis. — Les scélérats connaissent notre petit nombre, dit tout bas OEil-de-Faucon qui était arprcs d'Heyward, et qui, caché dans l'ombre, regardait par une l'ente entre les troncs d'arbres; sans quoi ils ne s'amuseraient pas à babiller comme des femmes. Les entendez-vous, les reptiles? ne diraiton pas que chacun d'eux a double langue et une seule jambe?

Duncan, quoique brave jusqu'à la témérité dans le comb.it, ne put, dans ce moment d'anxiété cruelle, faire aucune réponse à l'observation froide et caractéristique de l'éclaireur. Il serra d'une étreinte plus ferme sa carabine, et se mil à regarder avec un redoublement d'attention à travers la fente, par où l'on apercevait tout l'espace qu'argentait la clarté de la lune. On entendit ensuite la voix plus grave de celui qui paraissait être le chef, au silence respectueux f.^ avec lequel ses avis ou plutôt ses ordres étaient reçus. Puis on put ^ juger par le froissement des feuilles et le craquement des branches t^ sèches, que les sauvages se divisaient en deux bandes pour chercher la trace qu'ils avaient perdue. Heureusement pour ceux qu'on pour- ^ suivait, la lumière de la lune, bien qu'elle tombal en plein sur la petite enceinte autour du blork-house, n'avait pas assez de force pour percer la voûte profonde de la forêt, où tous les objets étaient plongés dans une obscurité décevante. La recherche fut sans résultat; car du sentier à peine visible qu'avaient suivi les voyageurs, le passage dans le taillis avait été si court et si rapide, que toute trace de leurs pas était perdue dans l'obscurité des bois. Néanmoins les infatigables sauvages ne tardèrent pas à revenir : on les entendit traverser les broussailles et s'approcher graduellement de la bordure extérieure de jeunes châtaigniers qui formait un épais rideau autour de la petite enceinte. — Les voilà qui viennent! murmura Heyward en s'elforçant de passer le canon de sou fusil à travers la fente; faisons feu sur eux à leur approche. — Que tout reste dans l'ombre, dit le chasseur, le reflet d'une pierre à fusil, l'odeur d'un'' ch.irge de poudre suffirait pour amener sur nous tous ces animaiR afl;imés S'il plailàDieu que nous livrions bataille, fiez-vous à l'expérience tl'hommes qui connaissent la tactique des sauvages, et qui ne se font pas tirer l'oreille quand le cri de guerre a retenti.

Duncan jeta autour de lui des regards inquiets, et vit les deni sœurs tremblantes, tapies dans un coin du biock-house, et se serrant l'une contre l'autre, tandis que les deux .Mohicansse des-^inaient dans l'ombre, droits comme des poteaux, et prêts à frapper. Réprimant son impatience, il regarda de nouveau dans l'enceinte, et attendit le résultat en silence. En ce moment, le taillis s'entr'ouvrit, et un Huron de haute taille et armé s'avança dans l'espace découvert. Pendant qu'il regardait le silencieux édifice, la lune tomba e« plein sur son visage basané qui exprimait la surprise et la curiosité, il fit l'exclamation qui accompagne toujours la première émotion d'un Indien, et ayant appelé à voix basse, il fut bientôt rejoint par un de ses compagnons. Ces enfants de la forêt restèrent pendant quelque temps à la même place, se montrant du doigt l'édifice en ruine, et s'entrelenant dans le langage de leur tribu. Ils s'approchèrent alors à pas lents et circonspects, s'arrètant fréquemment les yeux fixés sur le block-house, comme des daims effrayés ; on voyait que la curiosité luttait en eux contre un sentiment de terreur. Toul-à-coup l'un d'eux posa le [ded sur le tertre, et se baissa pour l'examiner. En cet instant Heyward remarqua que l'éclaireur s'assurait que son coutelas sortait facilement de la gaine, et abaissait le bout de son fusil. Le jeune homme en fit autant et se prépara à soutenir un combat qui paraissait désormais inévitable.

Les sauvages étaient si près que le moindre mouvement de l'un des chevaux, ou même une respiration plus forte que de coutume, auraient suffi pour trahir la retraite des fugitifs. Mais en apercevant la nature du tertre, l'attention desHurons prit une autre direction. 11 se parlèrent d une voix grave et solennelle, comme si la vue de ce lieu les eût pénétrés d'un senliment de respect et de terreur. Puis ils s'éloignèrent avec précaution, les yeux fixés sur l'édifice, comme s'ils se fussent attendus à voir les ombres des morts leur ap|)arailre sur ces débris silencieux ; enfin, parvenus à la limite de l'enceinte, ils pénétrèrent lentement dans le taillis et disparurent. CEil-de- Faucon remit à terre la crosse de sa carabine, et respirant librement, dit do manière à être entendu de tous ses compagnons : — Ah! ils respectent les morts; ce sentiment leur a sauvé la vie; et peut-être des existences plus précieuses que la leur ont été préservées.

Ces paroles attirèrent un moment l'altention d'Heyward qui, sans répondre, ne songea qu'aux êtres confiés à sa protection. Il eiilendit les deux Hurons quitter les broussailles; et on put croire que toute la troupe s'était rassemblée autour des deux Indiens, et écoutait leur rapport avec une attention profonde. Après quelques minutes d'un entrelien grave et solennel, bien différent des elamcurs bruyantes qui avaient accompagné la première apparition des sauvages, le bruit des voix s'affaiblitet s'éloigna peu à peu, et finit par se perdre dans les profondeurs de la forêt. ÛEil-de-Faucon atteudit

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un .signe de Chingachgook ; alors il engagea Hcvward à prendre les chcvuux et à nicllre les dames en selle. Cela fait, la troupe sortit parla |iortc r n débris, et suivant une direction opposée à ccPc par laquelle cl le était venue, elle prit congé de ce lieu; les deux sœurs ne purent s'empêcher de jeter à la fois un regard fuitif sur cette tombe silencieuse et sur ces ruines, au moment où elles quittèrent la douce lumière de la luae pour se plonger dans les ténèbres épaisses de la forêt.

CEIAPITRE XI\.

Pendant cemouvemcnt rapide, et jusqu'à ce que la troupe ciit pénétré bien avant dans les bois, chacun se trouva tro|) occupé du péril auquel il échappait, pour hasarder un seul mot même à voix basse. L'etlaireur reprit son poste à l'avant-garde; mais lorsqu'il eut mis une assez grande dislance entre ses ennemis et lui, sa marche de- .vint plus circonspecte qu'elle n'avait clé auparavant, en raison de son ignorance couiplète des lieux et des bois environnants. Plus d'une fois on le vit s'arrêter pour prendre conseil de sescomi)agnons les Mohicans, montrant du doigt la lune et examinant l'écorce des arbres avec une attention extrême. Pendant ces courtes haltes, lllejward et les deux sœurs, à qui le danger avait donné une grande iiuesse d'ouïe, prêtaient l'oreille aux moindres .sons qui auraient pu annoncer l'approche d'un ennemi. On eût dit qu'un sommeil éternel régnait sur toute l'étendue du p:ijs, et on entendait à peine le murmure lointain d'un ruisseau. .Mais tout faible qu'était ce bruit il mit fin aux iiicerliludes des voyageurs qui se dirigèrent de ce côté d'un pas silencieux et diligent. Quand on fut arrivé sur les bords du cours d'eau, CEil-de-l'aucon fit l'aire une nouvelle halte; il ôta ses nioccdssins et invita Hejward et La Gamme à en faire autant. Tous alors entrèrent dans l'eau, et pendant près d'une heure marchèrent dans le lit du ruisseau pour ne point laisser de traces de leur pa.ssage. Laluneétaitcacbée derrière un immense rideau de nuages noirs aiiioiicelés à l'horizon du rôté de l'occident, lorsqu'ils quittèrent le cours bas et sinueux du ruisseau pour reprendre leur route àtravers la plaine .sablonneuse et boisée. Ici l'éclaireur sembla se trouver de nouveau en pays de connaissance, car il marcha d'un pas rapide et assure comme un homme qui n'éprouve plus ni incertitude ni embarras. Bientôt le sentier devint plus inégal; les voyageurs s'aperçunnl qu'à droite et à gauche ils se rapprochaient des montagnes et qu'ils allaient traverser une gorge. Tout-à-coup CEil-de-Faucon s'ariêta, et ayant attendu que les au Ires l'eussent rejoint, il ditd'une \oix basse et circonspecte, que les ténèbres et le silence de ce lieu rendaient encore plus solennelle : — 11 est facile de connaître les sentiers et de trouver les ruisseaux et les sources du désert ; mais quel est celui qui, en voyant ce lieu, pourrait dire qu'une année [luissanle est campée parmi ces arbres silencieux et ces montagnes stériles? — Nous sommes donc dans la proximité de William-Henri? dit lleyward en se rapprochant avec intéièt de l'éclaireur. — Il y a encore d'ici là un ehenun long et pénible, et le plus difficile maintenant est de savoir quand et parquet point nous y arriverons. De ce côté, ajouta-t-il en lui montrant à travers les arbres une petite pièce d'eau qui réfléchissait la clarté des étoiles sur sa surface calme et paisible, vous voyez l'Etang de Sang; nous marchons sur un terrain que j'ai souvent parcouru et qui m'a vu combattre l'ennemi depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. — Ah ! les eaux funèbres de cet étang oui donc servi de sépulture à plus d'un brave! Je l'avais déjà entendu nommer, mais c'est pour la première fois que je visite ces rives. — Nous y livrâmes trois combats dans la même journée aux Français que commandait l'Allemand Dicskau, continua OKil-de-Faucoii, poursuivant le cours de ses pensées. Comme nous voulions taire louilier son avant-garde dans une embuscade, l'ennemi nous fit un rude accueil, nous chassa comme des daims à travers le défilé, et nous dispersa sur les rives de l'Horican. Alors nous nous ralliâmes derrière un abattis d'arbres, et nous lui tînmes tète sous le commandement de sir William, lequel fut fait sir William pour sa 'conduite dans cette journée ; certes nous lui rendîmes à usure la défaite qu'il nous avait infligée le matin. Des centaines de Français virent ce jour-là le soleil pour la dernière fois ; et leur chef lui-même, Dieskuu, tomba entre nos mains tellement labouré par les balles, qu'il letourna dans son pays hors d'état désormais de faire la guerre. — Ce fut une journée glorieuse! .s'écria lleyward avec chaleur ; le bruit en vint bientôt jusqu'à notre armée du midi. — Oui! mais ce n'est pas tout. Par l'ordre exprès de sir William, le niajor Effingham me chargea de tourner le flanc des Français, de traverser la plaine, et de porter la nouvelle de leur désastre au fort placé sur l'Iludson. Dans ce lieu niême où vous voyez une hauteur couverte d arbres, je rencontrai un détachement qui venait à notre secours, et je le conduisis à l'ennemi au moment où le Français prenait son repas, bien loin de se douter que l'œuvre de sang ne

^^t pas encore terminée pour ce jour-là. — El vous les avez sur-

pris? — Si la mort est une surprise pour des hommes qui ne songent qu'à satisfaire leur appétit! Du reste, nous leur fîmes peu de quartier, car ils nousavaicnt menés rudement le matin, et il n'y en avait guère parmi nous qui n'eussent à regretter la perte d'un ami ou d'un parent. Quand tout fut fini, les morts, quelques-uns disent môme les mourants, furent jetés dans ce petit lac. J'ai vu de mes yeux ces eaux colorées de sang, et jamais le liquide élément n'eut "pareille couleur en sortant des entrailles delà terre. — Un soldat ne pouvait désirer une tombe plus convenable et plus paisible ! Vous avez donc longtemps servi sur cette frontière? — Moi , dit l'éclaireur en se redressant de toute sa hauteur avec un air de fierté martiale, il n'y a pas beaucoup d'érhos parmi ces collines qui n'aient répété les détonnations de ma carabine, cl il n'y a pas un mille carré entre l'Horican où mon Tueur de daims n ait abattu quelque cire vivant, ennemi ou gibier. Quant à cette tombe que vous dites si paisible, c'est une autre alfaire. 11 y en a dans le camp qui prétendent qiierhoinmc, pour reposer en paix, ne doit pnsètre enterré lorsqu'il respire encore; et il est certain que dans la confusion du moment, les chirurgiens n'ont guère eu le loisir de distinguer les morts de ceux qui ne l'étaient pas tout-à-fait. Chut ! ne voyez-vous pas maintenant quelque chose qui se promène sur le bord de l'étang? — Il n'est pas probable que d'autres vcjyageurs passent la nuit à la belle étoile dans relie forêt. — Des êtres comme celui-là n'ont j.as besoin de maisons ni d'abris, et la rosée de la nuit ne peut pas incommoder un corps qui reste toute la journée dans l'eau! reprit l'éclaireur en serrant convulsivement l'épaule d'ili-yward, de manière à prouver au jeune militaire qu'une terreur superstitieuse dominait en ce moment cet homme habituellement si intrépide. — Mais par le ciel ! c'est en effet une (orme humaine, elle approche ! A vos armes, mes imiis, car nous ne savons pas à qui nous avons affaire. — Qui vive?(ria en (rançais une voix forte et menaçante qui, dans ce lieu solitaire et lugubre, semblait un cartel de l'enfer. — Que dit-il? deimi da tout bas l'éclaireur; il ne parle ni indien ni anglais. — Qui vive? répéta la même voix; en même temps on entendit le bruit d'un fusil, et celui qui le portait prît une attitude hostile. — France! s'écria lleyward en s'avançant de dessous les arbres vers le bord de l'étangà quelques pas de la sentinelle. — D'où venez-vous? où allez-vous dansai bonne heure?demanda le grenadier dans la langue et avec l'accent d'un homme de la vieille France. — Je viens de pousser une reconnaissance et je rentre me coucher. — Etes-vous officier du roi? — Sans doute, camarade; me prends-lu pour un homme des colonies? Je suis capitaine de chasseurs (lleyward s'était aperçu que son interlocuteur appartenait à un régi ment de ligne). J'ai ici avec moi les filles du commandant de William-Henri. Ah ! tu en as entendu parler! Je les ai faites prisonnières près de l'autre fort, et je les conduis au général. — Ma foi! mesdames, j'en suis fàihé pour vous, s'écria le jeune soldat en portant la main à son bonnet avec une politesse rare et une grâce parfaite; mais, telle est la fortune de la guerre! vous trouverez dans notre général. un brave homme, très poli avec les dames. — C'est le caractère des vrais soldats, ditCora avec un sang-froid admirable. Adieu, mon anii;.)e vous souhaiterais un devoir plus agréable à remplir. y

Le soldat la remercia de son honnêteté par un profond salut; et Heyward ayant ajouté : — Bonne nuit , camarade ! ils s'eloignèren* paisiblement. Le factionnaire continua .sa promenade sur les bordv de l'étang silencieux, ne soupçonnant guère qu'il venait de se laisser tromper par un ennemi audacieux , et fredonnant cet air de son pays : « Vive le vin. vive l'amour! » que lui avait sans doute rappelé la vue des dames, et peut-être aussi le souvenir de sa lointaine et belle France.- Il est fort heureux quevousayez comprisce coquin ! dit tout bas l'éclaireur lorsqu'ils furent à quelque dislance , en reniellant son arme sous le bras gauche; j'ai vu bien vii^ que c'étaili un daccs turbulents Français , et bien lui en a pris que srs paroles fussent amicales et ses sentiments bienveillants; sans quoi ses os auraient pu trouver place parmi ceux de ses compatriotes.

Il fut interrompu par un long et sourd gémissement qui semblait partir du petit étang, comme si les Ames des trépassés fussent revenues errer autour de leur tombe liquide. — Sans doute c'était un corps de chair ! continua l'éclaireur ; jamais fantôme n'aurait pu manier un fusil avec tant d'aisance. — C'était en effet un corps de chair, mais il est fort douteux (jue le pauvre diable soit encore de ce monde, dit Heyward qui jeta rapidement les yeux autour de lui, et qui s'aperçut'qiie Ching.ichgook n'était plus avec la troupe. Un autre gémissement plus faible que le premier s'éleva encore, puis on entendit comme un poids qui timibail dans l'eau; et enfin tout rentra dans le calme, comme si les bords de l'étang funèbre n'eussent jamais été tirés du silence de la création. Pendant qu'ils étaient encore dans rinccrtilude , ils virent se plisser hors du taillis l'Indien , qui les rejoignit tenant d'une main la chevelure .sanglante du jeune et malheureux Français qu'il suspendit à sa ceinture, tandis que de l'autre il replaçait le couteau elle lomahawkquiavaienl bu le sang de la victime. Alors il reiuil tranquillement sa place accoutumée sur le flanc de la caravane , de l'air satisfait d'un homme qui croyait avoir fait une action méritoire.

L'éclaireur lais»» •■^«iji.'- à te.-re la crosse de son fusil , et, s'ao-

LE DERNIER DES MOHICANS

puyant sur le canon, resta quelque temps plongé dans une profonde méditation ; puis secouant la tète avec tristesse : — Cet acte, murmura-t-il, serait cruel et inhumain d:ms une pp;ui blanche; mais il est dans le caractère et dans la nature d'tin Indirn; cela devait être, et il u'y a rien à dire. Cependiiiil j'aurais iircferc, je l'avoue ,

3ue ce malheur fût arrivé à un maudit Mingo plutôt qu'à cet enfant u vieux continent, si plein de gaieté et de jeunesse. — C'est assez, dit Hi'vward qui craignait que les dames ne comprissent la cause de cotte halte, et qui par des reflexions semblaliles à celles du chasseur essayait de répiimer en lui un sentiment d'horreur; le mal est fait, et quoiqu'il eût mieux valu s'en abstenir, on ne peut y remédier. Il est trop évideutque nous sommes surla lignedes sentinelles de l'ennemi, quelle route vous proposez-vous de suivre? — Oui , dit Œil-de-Faucon en revenant à lui, comme vous dites, la chose est faite, il n'y faut plus penser! Oh! olj ! les Français n'ont pas perdu de temps pour entourer le fort, et c'est une aiguille difficile à enfiler que de nous frayer un passage au milieu d'eux. — Et il nous reste pour cela bien peu de temps, ajouta Heyward en levant les yeux vers le rideau de vapeurs qui cachait la lune prête à se coucher. — Bien peu de temps, en effet, répéta l'éelaireur : la chose peut s'effectuer par deux moyens, avec le secours de la Providence, sans qui rien n'est possible. — Indiquez-les sur-le-champ; car le temps presse. — Le premier consisterait à faire descendre ces dames et à fâcher les chevaux dans la plaine; nous enverrions les Mohicansen avant, nous frayant un chemin à travers les avant-postes, et nous entrerions dans la forteresse sur les cadavres de l'ennemi. — Impossible ! un soldat peut se frayer un passage de celte manière; mais non pas un convoi pareil à celui que nous sommes chargés d'escorter. — Ce serait en effet une route bien sanglante pour d'aussi jolis pieds, répondit l'éelaireur à qui cet expédient ne répugnait pas moins; mais j'ai cru qu'il était de ma dignité d homme de parler de ce moyen. Le seul alors qui nous reste est de revenir sur nos pas , et de nmis tenir loin des avant-postes français; |iuis nous tournerons à l'ouest pour entrer dans les montagnes, où je vous cacherai demanicre à dépister pendantilesmois entiers tous les limiers du diable à la solde de Monicahn.— Adopté! s'écria l'impatient jeune homme; allons sans ptrdre un instant.

— Suivez-moi ! dit OEil-de-Faucon ; et sans plus de paroles, il reprit la route qui les avait conduits dans cette situation critique. Leur marche était circonspecte et silencieuse; car à chaque instant ils pouvaient bimber au milieu d'une patrouille ennemie. En passant de nouveau près de l'étang, Heyward et l'éelaireur ne purent s'empêcher de jeter un regard furtif sur l'onde funèbre et solitaire. Ils cherchèrent en vain le factionnaire qui un instant avant se promenait sur ses bords; un mouvement lent et régulier imprimé au ûut montrait que l'eau n'avait pas encore repris son immobilité, effrayant témoignage de l'acte sanglant dont elle avait été témoin. Bientôt l'étang et ses rivages disparurent dans l'ombre et se confondirent avccla masse des objets que les voyageurs, dans leur marche rapide, laissaient derrière eux.'OEil-de-Faucon changea la direction de marche des voyageurs, et coupant vers les montagnes qui forment la limite occidentale de l'étroite plaine, il les conduisit d'un pas rapide jusque sous l'ombre épaisse que projetaient leurs hauts et âpres sommets. La route devint alors pénible et lente; le terrain était hérissé de rocs et entrecoupé de ravins; les fugitifs étaient partout entourés de collines noires et blafardes, qui les dédommaceaieiit un peu de leurs fatigues par le sentiment de sécurité qu'elles leur inspiraient. Enfin ils commencèrent à gravir lentement une pente rapide et inégale, à la faveur d'un sentier qui scrpenlait en longs détours parmi les rochers et les arbres, ouvrage merveilleux d'hommes exercés de longue main auxart'^du désert. Amcsure qu'ils c'ëlevaient au-dessus du niveau des vallées, l'épais brouillard qui d'ordinaire précède l'approche du jour, vint par degrés à se dissiper, et tous les objets apparurent avec leurs couleurs réelles. Sortant des hois rabougris suspendus au flanc stérile de la montagne, ils atteignirent enfin la plate-forme de rochers moussus qui formait son sommet, et leurs yeux rencontrèrent les premiers feux de l'aurore qui s'élevait en rougissant au-dessus des pins verdoyants de l'autre rive du lac. L'éelaireur fil alors descendre les dames de cheval, et ayant débridé et dessellé les pauvres bctes rendues de fatigue, il les laissa en liberté chercher une rare subsistance parmi les arbustes et l'herbe chétive de cette rogion élevée. — Allez, leur dit-il, cherchez une nourriture ofl'erte par la nature seule, et prenez garde de servir vous-mêmes à nourrir les loups de ces collines. — JN'auronsnous plus besoin de nos chevaux? demanda Heyward. — Jugez-en vous-même, réiiondit l'éelaireur en s'avançaiit vers la crête occidentale de la montagne , où il fit signe au'reste de la troupe de le suivre. S'il était aussi facile de lire dans le cœur de l'homme qu'il l'est de découvrir, de cet endroit où nous sommes, tout le camp de Moutealm, les hypocritesdeviendraient rares, et la ruse d'un Mingo serait jne duperie comparée à l'honnêteté d'un Delawarc.

Quand les voyageurs furent arrivés au bord de l'escarpement, ils virent d'un coup d'œil que 1 éclaireur disait viai , et admirèrent la sagacité avec laquelle il les avait conduits sur ce point élevé. La monlague forme un cône d'environ rojll" oieds de haut» ^Wcé

un peu en avant de la chaîne qui longe la rive occidentale du lac. Après s'être réunie aux montagnes de la rive opposée, elle s'étend jusque vers le Canada, en masses irrégulières et confuses de rochers parsemés de quehiues arbres verts. Sous les pieds des voyageurs, la rive méridionale de VHorican traçait un large demi-cercle d'une montagne à l'autre, formant une vaste grève qui s'élevait bientôt en un plateau inégal ; au nord, s'étendait en nappe limpide, et paraissant étroite, vue deeettehauteureffrayante, le Saint-Lac, dentelé des baies multipliées, orné de pittoresques promontoires et entrecoupé d îles sans nombre. A quelques lieues de distance, le lit des eaux se perdait dans les montagnes, ou était enveloppé dans des nuages de vapeurs qui roulaient lentement à la surface, chassées par la brise légère du matin. Mais, entre les crêtes des collines , une étroite ouverture indiquait l'endroit par lequel le lac se frayait ur passage vers le nord , pour étendre de nouveau sa nappe vaste et pure avant de porter son tribut dans les ondes lointaines du Lhamplain. Au sud, était le défilé ou plutôt la plaine inégale dont nous-^ avons eu tant de fois occasion de parler. Pendant plusieurs milles de ce côté, les montagnes paraissaient ne céder le terrain qu'avec répugnance; mais enfin on les voyait se fondre dans le pays plat et , sablonneux oùnous avonssuivideux fois nos voyageurs. Leiongdes' deux chaînes de collines qui bordaient le lac et la vallée, on voyait des vapeurs légères s'élever en spirale des bois inhabités, semblables à la fumée de cabanes cachées, ou descendre le long des pentes et se mêler aux brouillards de la plaine. Un nuage blanc et isolé flottait au-dessus de la vallée, et marquait la place de l'Etang de Sang. Sur la rive mémo du lac, vers l'occident, s'étendaient les remparts de terre de William-Henri. Deux de ses bastions s'avançaient dans l'eau qui baignait leur base; les autres points étaient défendus par d''s fossés profonds et de vastes marais. Le terrain avait été dégarni de bois dans un certain rayon de la forteresse; tout le nste du sol portait la verte livrée de la nature, excepté là où la vue s'arrêtait sur la surface limpide des eaux, ou sur les rochers sombres et arides. En face du fort, des sentinelles, placées dedistance en distance, surveillaient les mouvements de l'ennemi ; et, dans l'intérieur des murailles, on voyait des soldats se reposer d'une nuit de vigilance. Plus à l'est, mais en contact immédiat avec le fort , était un camp retranché placé sur une hauteur rocheuse, où il eût été bien plus sage de construire le fort même. Là étaient cantonnés les régiments auxiliaires qui avaient récemment quitté les bords de IHudson en même temps qu'Heyward. Du milieu des bois, tout à fait au sud, on voyait çàet là s'élever une fumée noire et sombre, facile à distinguer des exhalaisons plus pures des sources, et qui, comme l'éelaireur le fit remarquer à Heyward, indiquait que les sauvages étaient en nombre dans celte direction.

Mais ce qui attira surtout les regards du jeune officier, ce fut le spectacle qui s'offrit à lui sur la rive occidentale du lac, tout près de son extrémité méridionale. Sur une langue de terre tro|) étroite pour contenir une telle armée, mais qui ne s'en étendait pas moins dans une largeur de plusieurs centaines de pas , des rives de l'Horican à la base des montagnes, on apercevait les tentes blancheset le matériel de guerre d'un camp de dix niiile h'umraes. Des batleries avaient déjà élé établies en avant; et tandis que les s[iectateurs contemplaient avec des sentiments divers tout ce panorama qui se déroulait à leurs pieds, les détonnations de l'artillerie s'élevèrent du sein de la vallée, et arrivèrent jusqu'à eux décho en écho. — La lumière du matin commence à descendre sur le camp, dit le chasseur avec calme, et ceux qui ne dorment plus veulent éveiller les dormeurs au bruit du canon. Nous sommes arrivés quelques heures trop tard! Montcalm a déjà rempli les bois de ses maudits Iroquois. — La place est en effet investie , répondit Duncan; mois n'avonsnous aucun moyen d'y entrer? Mieux vaudrait être pris dans le camp ennemi que de tomber de nouveau entre les mains des Indiens errants. — Voyez! s'écria l'éclaiieur en attirant sans le savoir l'attention de Corasur la maison de son père, voyez comme ce boulet vient de l'aire sauter les pierres de la maison du commandant ! Ali! quelque solide qu'elle soit, les Français savent pointer un canon, et ils vont la détruire en moins de temps qu'il n'en a fallu pour l'élever. — Heyward, je ne puis supporter la vue d'un danger que je ne partage pas, dit la jeune fille intrépide, mais inquiète. Allons trouver Montcalm , et demandons-lui le passage; il ne refusera pas à des enfants la permission de rejoindre leur père! — Il vous serait difficile d'arriver jusqu'à la tente du général français avec votre chevelure sur la tète, dit brusquement l'éelaireur. Si j'avais en mon pouvoir un seul de ces mille bateaux qui sont à vide là-bas le long du rivage, la chose serait [lossible. Ah! le feu cessera bienlôt; car je vois venir un brouillard qui va changer le jour en nuit, et qui rendra la flèche d'un Indien plus dangereuse qu'un boulet de canon. Maintenant, si vous voulez me'suivre et si vous vuus en croyez capables, nous allons pou.sser en avant; je grille d'arriver dans ce camp, ne fût-ce que pour tirer sur quelques chiens de Mingos que je vois rôder là-bas près de ce bouquet de bouleaux.— J^ous sommes prêtes! dit Cora d'une voix ferme ; il n'est pas de danger que nous n'affrontions pour revoir notre père.

L'éelaireur se tourna vers elle, et répondit avec un sourire de

LES VEILLEES LITTÉUAIKES ILLUSTRÉES.

Ié

franche et cordiale approbation : — Je voudrais avoir un millier d'hommes robust^is, ayant de bons yeux, et autant de courage que vous en montrez : avant la fin de la semaine j'aurais renvoyé au fond du Canada tous ces bredouilleurs de Français , hurlant comme des chiens à l'attache ou des loups affamés. Mais il est temps d'agir, ajniita-l-il en se tournant vers le reste de la troupe: le brouillard s'avance avec tant de rapidité que nous avons tout juste le temps de le rejoindre dans la plaine et de nous y abriter. Si quelque accident m'arrive, rappelez-vous de tenir la joue gauche exposée au vent, ou plutôt suivez les Mohicans; de nuit ou de jour ils reconnaîtront leur chemin à la piste.

Il leur fit alors signe de le suivre et se mit à descendre la pente d'un pas assuré mais circonspect. Heyward aida les sœurs à marcher, et au bout de quelques minutes ils se trouvèrent au bas de la montagne qu'ils avaient eu tant de peine à gravir lentement. La direction qu'Œil-de-Faucon avait prise conduisit les voyageurs presque en face et à un demi-mille environ d'une porte de sortie dans la courtine occidentale du fort: là l'éclaireur s'arrêta pour donner à Heyward le temps de le rejoindre avec ses deux compagnes. Dans leur empressement, et favorisés parla nature du terrain, ils avaient devancé le brouillard qui .s'étendait sur le lac, et force fut de s'arrêter jusqu'à ce que le camp ennemi fût enveloppé dansun manteau de vapeurs. Les Mohicans profitèrent de ce délai pour faire une sortie hors du bois et aller reconnaître les objets environnants. L'éclaireur les suivit à quelque distance pour savoir plus vite ce qu'ils auraient vu et pour prendre par lui-même connaissance du terrain. Au bout de quelques moments, îl revint tout rouge de dépit, exprimant son désappointement à demi-voix et en termes fort peu mesurés : — Voilà ce iinassierde Français qui a posté un piquet justement sur noire route, dit-il : ce sont des peaux rouges et des blancs; et grâce au brouillard, nous pouvons nous trouver au beau milieu d'eux tout aussi bien que passer à côté ! — Ne pouvons-nous faire un détour pour les éviter, demanda Heyward, et reprendre ensuite notre direction? — Quand au milieu d'un brouillard on s'écarte une fois de la ligne à suivre, il n'est pas facile delà retrouver. Les brouillards de l'Honcan ne sont pas comme les nuages d'une pipe ou la fumée d'un mousqueton?

Comme il parlaitencore, un sifflement sourds'enlendit, et un boulet entra dans le taillis, frappa le tronc d'un aibre et rebondit à terre, sa force étant épuisée. Les Indiens suivirent de près l'arrivée de ce terrible message, et Uncas se mit à parler au chasseur en dfclaware avec beaucoup de chaleur et d'action. — Cela peut être, mon garçon, marmotta l'éclaireur; car ujie fièvre désespérée ne se traite pas comme un mal de dents. Allons en avant! le brouillard s'épaissit. — Arrêtez, s'écria Heyward ; expliquez d'abord ce que TOUS voulez faire. — Ce .sera bientôt fait et il n'y a pas grand es-

Îioir; mais enfin peu vaut mieux que rien. Vous voyez bien ce boue», ajouta 1 éclaireur en poussant du pied le métal inoffensif, il est arrivé du fortjusqu'ici en labourant la terre ; en l'absence de tout autre indice, nous allons suivre le sillon qu'il a tracé. Trêve de paroles et suivez-moi, ou le brouillard venant à se dissiper nous laisserait au beau milieu d« la route, où nous servirions de but au feu des deux armées.

Heyward reconnaissant que dans un moment aussi critique il fallait des actions et non pas des paroles, se plaça entre let deux sœurs et accéléra leur marche, les yeux fixés sur leur guide afin de ne pas le perdre de vue II devint évident qu'Otil-de-Faucon n'avait point exagéré l'épaisseur du brouillard, car avant d'avoir fait vingt pas il devint diflicîle aux différents individus qui composaient la troupe de sedistinguer l'un l'autre à travers la vapeur. Ils avaient fait un petit circuit à gauche, et commençaient en revanche à incliner vers la droite; et déjà, selon le calcul d'Heyward, ils avaient parcouru la moitié de la distance qui les séparait du fort, lorsqu'à vingt pas d'eux une voix forte leur cria : — Qui va là? — Marchez toujours, dit tout bas l'éclaireur en s'écartaut de nouveau sur la gauche. — Marchons toujours! répéta Heyward pendant que le Qui vive? était répété par une douzaine de voix menaçantes.

— C'est moi. cria Duncan en français, entraînant rapidement les deux sœurs plutôt qu'il ne les faisait marcher. — Inibécille! qui? moi! — Un ainide luFrancc. — Tu m'as plutôt l'air d'un ennemi. Arrête ! ou par Dieu je te traiterai comme un ami du diable. Non ! Eh bien! feu, camarades, feu!

L'ordre fut exécuté aussitôt, et une cinquantaine de coups de fusil partirent dans le brouillard. Henrcuseinent le leu ét.iit mal ajuste, au hasard, ou dans une direction peu exacte ; cependant les balles passèrent assez près pour qu'aux oreilles novices de David et des deux sœurs elles parussent siffler à quelques pouces. Le Qui Yive? fut répété, et on entendit distinctement l'ordre non seulement de renouveler le feu mais de poursuivre les fuyards. Lorsque Hev- •ward eut expliqué brièvement le sens de ces commandements, OEÎIde Faucon s'arrêta et dit avecpromptitude et fermeté : — Faisons l'eu à notre tour; l»s Français croiront que c'est une sortie et se retireront ou attendront des renforts.

Le plan était bien conçu , mais l'exécution n'y répondit pas. AW'^!^que le bruit de leur décharge eut *-^té, toute la plaiue

parut se couvrir de combattants. Ce fut un long roulement de coups de fus:' nui s'étendit depuis les rives du lac jusqu'aux confins de la furet. — Nous attirerons toute l'armée sur nous, et amènerons une ronflagration générale, dit Duncan. En avant, mon ami, dans I intérêt de votre vie comme de la nôtre !

L'éclaireur obéit; mais dans la confusion du moment, aprèsquelques changements de position, il avait perdu sa boussole. En vain il tournait au vent l'une et l'autre joue : le vent ne soufflait pas plus d'un côté que de l'autre. Dans ce moment critique, Uncas retrouva le sillon que le boulft avait tracé sur trois petites fourmilières.

— Laissez-moi voir la direction ! dit OEil-de-Faucon en se baissant pour examiner; [mis il reprit sa marche en avant.

Les cris, les jurements, les coups de (fu se succédaient rapidement, et de tous les côtés. Tout à coup un vif éclat de lumière traversa le brouillard, qui se déroula en tourbillons épais, et la voix du canon retentit dans la plaine, répétée par les échos mugissants de la montagne. — C'est du fort que l'on tire, s'écria CEil-de-Faucon en revenant sur ses pas; et nous nous dirigions en vrais fous vers la forêt pour tomber sous le couteau des Maquas

Aussitôt que les voyageurs se furent aperçus de leur méprise, ils s'empressèrent de la réparer. Uuncan remit volontiers Cora au bras d'Uncas, que la jeune fille accepta sans difficulté. Il était manifeste qu'une foule irritée était à leur poursuite, et à chaque instant ils étaient menacés d'être pris ou tués. — Point de quartier aux coquins ! s'écriait un des plus acharnés qui semblait diriger les opérations d'un détachement français.

Tout à coup une voix' forte s'écria d'en haut d'un ton d'autorité : — A vos postes, braves du 60'^! Atlendezque vous voyiez l'ennemi : tirez bas et balayez le glacis. — Mon père, mon père ! s'écria une voix de fi'mnie au milieu du brouillard; c'est moi ! c'est Alice ! c'est ton Elsie! oh! épargne-nous! sauve tes filles! — Arrêtez! s'écria la première voix avec un accent terrible de douleur paternelle. C'est elle! Dieu m'a rendu mes enfants! Ouvrez la porte de sortie; marchons à l'ennemi; ne brûlez point une amorce, vous tueriez mes enfants! re[ioussez ces chiens de Français à la baïonnette.

Duncan entendit crier les gonds rouilles, et s'élançant du côté d'où ces sons étaient partis, il rencontra une longue lile de soldats en habits rouges qui traversaient rapidement le glacis. Il reconnut son bataillon du Koyal-Américain ; et se mettant à la tête de ces braves, il eut bientôt balayé de la face du fort tous ceux qui l'avaient jioursuivi. Un seul instant, Cora et Alice resièrent tremblantes et ne sachant que penser de cette désertion inattendue ; mais avant qu'elles eussent retrouvé la parole ou même la pensée, un officier d'une taille gigantesque, dont les cheveux étaient blanchis par les fatigues et les années, mais dont l'âge avait plutôt adouci que détruit la fierté martiale, s'élança du sein du brouillard, et les pressa sur son cœur, pendant que de grosses larmes sillonnaient ses joues pâles et ( ridées, et qu'il secriait avec un accent écossais fortement prononcé :

— Je te rends gràcï , Seigneur! vienne maintenant le danger, toa serviteur est prêt !

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