‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 80 sur 280 · CHAPITRE rVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE rVII

Les deux armées ennemies campées sur les bords de l'Horican passèrent la nuit du 9 août ilbl à peu près comme elles l'auraient passée si elles se fussent rencontrées sur le plus beau champ de bataille de l'Europe : les vaincus silencieux et .sombres; les vainqueurs dans l'enivrement du triom|ibo. Mais la douleur et la joie ont leurs limites ; et avant le milieu de la nuit, le silence de ces immenses forêts n'était interrompu que par le chant joyeux de quelque jeune Français placé aux avant-postes, ou par une voix menaçante partie du fort, pour en défendre l'approche à l'ennemi avant le moment précis de la reddition. Ces bruits même cessèrent à l'heure silencieuse qui précède le jour, et alors aucun signe , aucun mouvement n'indiqua plus la présence de deux puissantes armées endormies sur le bord du Saint-Lac.

Dans cet intervalle de silencje profond, la toile qui couvrait l'entrée d'une vaste tente du camp français s'entrouvrit, et il en sortit un homme enveloppé d'un manteau destiné sans doute à le protéger contre l'humidité des bois, mais servant également à cacher sa personne. La sentinelle, qui veillait devant la lente du général, laissa passer ce promeneur matinal en lui faisant le salut militaire, et le vit traverser rapidement la petite cité de tentes, dans la direction de William-Henri. Toutes les fois que l'inconnu renco?itrait l'un des nombreux factionnaires qui se trouvaient sur son chemin, sa réponse était prompte et sans doute satisfaisante, car on le laissait passer sans plus de difficultés. Sa marche n'avait été retardée que par ces interruptiorts courtes et multipliées , et il arriva au soldat qui était en faction le plus près du lort ennemi. Là, il fut accueilli par le cri ordinaire : — Qui vive? — France! — Le mot d'ordre? — Victoire ! dit l'inconnu à demi-voix en sapprochant du factionnaire. — C'est bien , répondit la sentinelle en remettant son fusil à l'épaule; vous vous promenez bien matin , monsieur? — 11 est nécessaire d'être vigilant, mon enfant, répliqua le promeneur, en laissant tomber un pli de son manteau, et en regardant fixement le soldai; puis il continua sa marche vers le fort anglais. Le soldat tressaillit; il présenta les armes de la manière la plus respectueuse ; ensuite remettant son fusil dans^la position ordinaire, i| reprit son pas monotone en marmotant entre ses dents : — Il fau' être vigilant, en vérité ! Je crois que nous avons là un caporal qu ne dort jamais.

L'officier continua sa marche, sans paraître entendre les paroles qui avaient échappe au factionnaire étonné, et il ne s'arrêta que lorsqu'd eut atteint la grève de l'Horican, près du bastion occidental de la forteressequi faisait face au lac. La lune voilée jetait une lueur sombre, mais suffisante pour faire distinguer les objets. H prit donc la précaution de se placer derrière le tronc d'un arbre, où il resta appuyé quelques minutes, occupé à contenniler allentivemeiit les murs noirs et silencieux. Le coup d'œil qu'il jetait sur les remparts n'était pas celui d'un curieux oisif; mais ses regards erraient dun pointa un autre de manière à montrer qu'il vérifiait l'exécution de certaines mesures militaires, et on V(]yait que la défiance entrait pour quelque chose dans ses investigations. Enfin il parut satisfait ; et après avoir levé les yeux d'un air impatient vers le sommet de la montagne orientale, comme s'il eut trouvé que le jour était trop lent à paraître, il était sur le point de rétrograilcr, lorsqu'un léger bruit à l'angle du bastion le plus rapproché de lui frappa son oreille et le retint. En ce moment un homme s'approcha du rempart, où il s'arrêta, contemplant de son côté les tentes lointainesde^ Français. Sa tête parut alors se tourner vers l'orient, comme s'il eût craint ou désire aussi de voir naîtrelejour,puis il s'appuya contre le rempart et laissa errer ses regards sur la nappe brillante du lac, où d'innombrables étoiles se reflétaient comme dans un firmament sous-marin. L'air de tristesse, la haute taille de l'homme ainsi penché en silence, ne laissèrent aucun doute sur sa personne dans l'esprit du spectateur attentif. La délicatesse et la prudence lui prescrivirent alors de se retirer; et à cet eflet il tournait avec précaution autour de l'arbre,

LE DERNIER DES MOHICAKS

lorsqu'un autre bruit allira son altenlion et suspendit encore son départ. C'éliiitun mouvement kntet presque irapcrceplible de l'eau, qui fut bientôt suivi du biuil des cailloux du rivage qu'une force quelconque remuait. Aussitôt il vit un iiomme qui semblait sortir du lac, et qui se gli'^sa sans bruit .'^ur la grève, à quelques pas du lieu Où lui-nicme élait placé. Puis il le vit soulever lentement le canon d'un fusil; mais avant que le coup partit, la main de l'orficier élait déjà sur le chien. — Hugh ! s'écria le sauvage, dont le projet perfide était interrompu de cette manière inattendue!

Sans lui répondre, l'officier français mil la main sur l'épaule de l'Indien, et le conduisit en silence à quelque dislance d'un lieu où leur conversation aurait pu être périlleuse. Alors ouvrant son manteau, et faisant voir son uniforme et la croix de Saint-Louis suspendue à sa poitrine, Montcalm demanda d'un ton sévère : — Que signifie ceci? Mon fils ne sait-il pas que la hache est enlerrce entre les Anglais et son père du Canada"? — Que feront maintenant les Hurons? répondit le sauvage en mauvais français. Pas un guerrier n'a une chevelure, et les visages pâles deviennent amis. — Ah ! le Renard-Subtil! il me semble que voilà un excès de zèle dans un ami qui, il n'y a pas longtemps, élait contre nous ! Combien de soleils se sont couchés depuis que le Renard a embrassé le parti des Anglais? — Où est ce soleil? Il est derrière la colline, il est froid et sombre; mais quand il reparaîtra, il sera chaud et brillant. Le Subtil est le soleil de sa tribu. Des nuages et des montagnes se sont interposés entre lui et sa nation ; mais il brille aujourd'hui et le ciel est serein. — Je sais que le llenard est puissant auprès de ses compatriotes ; car hier il en voulait à leurs chevelures, et aujourd'hui ils écoutent sa parole au Feu du Conseil. — Magua est un grand chef! — Qu'il le prouve en apprenant à sa nation à se conduire comme elle le doit envers nos nouveaux amis. — Pourquoi le chef du Canada a-t-il fait venir ses jeunes hommes dans les bois, et tiré le canon contre cette maison de terre? — Pour en prendre possession. Ce pajs est à mon maître, et votre père a reçu l'ordre d'en chasser lesAnglais. Us ont consenli à s'éloigner, et maintenant il ne les appelle plus ses ennemis. — C'est fort bien. Magua a pris la hache pour la colorer de sang. Aujourd'hui elle est brillante ; quand elle sera rouge, il l'enterrera. — Mais .Magua a pris l'engagement de ne pas souiller la blancheur des lis de France. Les ennemis du grand roi qui règne au-delà du lac sont les ennemis des Hurons; de même les amis du roi doivent être les amis des Hurons. — Nos amis ! répéta l'Indien avec un amer dédain. Que mon père me donne sa main.

Montcalm qui savait que son influence sur les tribus guerrières des Indiens devait se maintenir par des concessions plutôt que par l'autorité, tendit sa main, quoique avec répugnance. Le sauvage pl.iça le doigt du général français sur une cicatrice profonde qui était à sa poitrine, puis il lui deuianda d'un ton fier : — Mon père connaîtil cela? — Quel guerrier pourrait l'ignorer! C'est la marque qu'a laissée la balle de pion b- — Et cela? continua l'Indien en tournant son dos vers Monlcalmeten écartant le manteau decalicotqui le recouvrait. — Cela!... Mon fils a été cruellement maltraité en cet endroit!... Qui a fait cela? — Magua a couché sur un lit bien dur dans les wigwanis anglais, et le bois lui a laissé ces marques, reprit le sauvage avec un rire concentré qui ne pouvait cacher sa fureur. Puisse remettant tout-à-coup, il reprit avec toute la dignité d'un chef indien : Allez; apprenez à vos jeunes hommes que la paix est faite : le Renard Subtil sait ce qu'il doit dire aux guerriers hurons. Sans daigner parler davantage, ou attendre une réponse, le sauvage mit son fusil sous son bras et traversa lentement le camp pour retourner à la forêt où était sa tribu. De distance en distance les sentinelles lui adressaient leur Qui vive? mais lui continuait à s'avancer sans répondre, et si les soldats épargnaientsa vie, c'est qu'ils reconnaissaient bien l'air, la démarche et l'opiniâtre audace d'un Indien. Montcalm resta quelque temps sur la grève où Magua l'avait laissé, livré à de douloureuses réflexions sur la férocité indoinptable de son allié. Déjà sa gloire avait été ternie par une scène horrible , dans des circonstances qui avaient une elfrayante conformité avec celles où il se trouvait alors. Ses réflexions lui firent sentir la grave responsabilité qu'assument ceux qui, pour parvenir à leur but, sont peu difficiles sur le choix des moyens; il comprit tout le danger de mettre en action un instrument dont nul pouvoir ne saurait contrôler l'exercice. Puis , chassant des idées qui, à la veille d'un triomphe, lui parurent une laiblesse, il reprit le chemin de sa tente, et donna en passant les ordres nécessaires pour qu'on fit entendre le signal du réveil.

Les premiers roulements du tambour des Français furent répétés par la forteresse, et bientôt les sons vifs et brillants d'une musique guerrière dominèrent cet accompagnement et remplirent la vallée. Les trompettes des vainqueurs sonnèrent de joyeuses fanfares , jusqu'à ce que le dernier traînard du camp fût à son poste ; mais aussitôt que les fifres du fort anglais eurent fait entendre leur signal perçant, qui annonçait la reddition de la place, le camp fiHnçais redevînt silencieux Cependant le jour s'était levé, et lorsque l'armée française fut rangée en bataille pour recevoir son général, les rayons d'un soleil brillant éclairèrent ses lignes resplendissantes; alors le

puccès déjà connu fut officiellement annoncé; le détachement d'élite désigné pour prendre la garde des portes du fort, se forma et défila div.int le général; on annonça son approche, et tous les préparatifs d'un changement de maître furent ordonnés et exécutés sous le canon de la forteresse dont on s'était disputé la possession Un spectacle bien dilTércnt s'offrait d.ms les lignes de l'armée angloanii'ricaine. A peine le signal du départ eut-il été donné, que tout présenta un aspect de prpci|iitation et de confusion. Les soldats attristés jetaient sur leur épaule leur fusil non chargé et prenaient leur rang avec humeur, comme des hommes dont la lutte passée avait échaiifH la bile , et qui auraient souhaité l'occasion de venger une hiimiliaiion déguisée à la vérité sous les formalités extérieures de l'iMiquclle militaire, mais bien faite néanmoins pour blesser au vif leur orgueil. On voyait errer çà et là des femmes et des enfants, quelques-unes portant leurs chélifs bagages, d'autres cherchant de rang en rang à reconnaître ceux dont elles pouvaient réclamer la protection.

Miinro, entouré de ses troupes silencieuses, conservait un air de fermeté au milieu de son abattement. Mais, bien qu'il essayât de supporter son malheur avec dignité et de montrer une contenance mâle, il était évident que ce coup inattendu l'avait profondément blessé au cœur. Duncan fut touché de sa douleur calme et imposante. Il .s'était acquitté de ses premiers devoirs , et il venait trouver le vieillard pour lui demander s'il n'avait point de nouveaux ordres à lui donner. — Mes filles ! Telle fut sa réponse laconique, mais expressive. — Juste ciel! n'a-l-on pas déjà pris tous les arrangements nécessaires pour leur départ? — Aujourd'hui , je ne suis que soldat, major lleyward, dit le vétéran; voilà mes enfants , ajoula-t-il en montrant les trou|ws.

Le major en avait as'^ez entendu. Sans perdre un de ces instants qui devenaient si précieux, il courut au logement de Munro pour y chercher les deux sœurs. 11 les trouva devant la porte, déjà (irètes a partir et entourées d'une troupe; de femmes qui pleuraient et se lamentaient, s'élant toutes réunies en cet endroit par une sorte d'instinct qui les avertissait que c'était le point où elles trouveraient le plus de proleclion. Quoique Cora fiât pâle et inquiète, elle n'avait rien perdu de sa fermeté ; mais les yeux d'Alice, rouges et enflammés, annonçaient combirn elle avait versé de larmes. Tontes deux virent le jini'nc officier avec un plaisir qu'elles ne songèrent point à cacher ; et Cora, contre son usage, fut la prcrp'ère à lui adresser la parole. — Le fort est perdu, lui dit-elle avec u'i sourire de tristesse; mais du moins j'espère que l'honneur nous reste. — Plus brillant que jamais ! Mais , ma chère miss Munro, il est temps de penser un peu moins aux autres et un peu plus à vous-même. Les usages militaires, l'honneur, cet honneur dont vous faites vous-même tant de cas, exige que votre père et moi nous restions encore quelque temps avec les troupes. Où vous trouver maintenant un protecteur ronvenable contre la confusion et les périls d'un pareil départ? — Nous n'en avons pas besoin, répondit Cnra ; qui oserait insulter les filles d'un tel père, et dans un tel moment? — Je ne vous laisserais cependant pas seules , continua le jeune homme en jetant autour tle lui un coup d'œil rapide , pour prendre 1(; commandement du meilleur régiment à la solde du roi ! Rappelez-vous que notre Alice n'a pas votre\"rmeté, et Dieu seul sait à quelles terreurs elle peut être en proie. — Vous pouvez avoir raison, reprit Cora avec un sourire beaucoup plus douloureux que le premier. Ecoutez! le hasard nous envoie un ami au moment où nous en avons le pins besoin.

Duncan prêta l'oreille et comprit aussitôt ce qu'elle voulait dire. Le son lent et grave de la musique sacrée, si connue dans les provinces de l'Est, arriva jusqu'à lui; ces accents parlaient d'un bâtiment voisin , déjà délaissé par ses habitants. Là il trouva David exhalant ses sentiineiits pieux par l'intermédiaire de Part qui faisait ses délices. Duncan attendit jusqu'à ce que le mouvement de main qui accompagnait le chant eût cessé; alors touchant l'épaule du chanteur pour réclamer sou attention, il lui expliqua brièvement ce qu'on désirait de lui. — Précisément, répondit I honnête disciple du roi d'I-racl , quand le jeune homme eut fini déparier: j'ai trouvé dans CCS jeunes filles beaucoup d'amabilité et de mélodie, et il est juste qu'après nous être trouvés ensemble au milieu de tant de périls, la paix nous revoie réunis Je les accompagnerai lorsque j'aurai terminé mon cantique du matin, auquel il ne manque plus que la doxologie Le mètre en est facile, et l'air connu; c'est celui de Soutliwell.

Alors présentant à Heyward le petit volume , et recommençant à donner le ton de l'air avec une attention srnipuleuse, David reprit et termina son chant avec une fixité d'action qu'il n'était pas facile d'interrompre. Heyward fut obligé d'attendre que le verset fût terminé; puis voyant David ôter ses lunettes et replacer son livre, il continua : — Vous aurez à faire en sorte que nul n'approche de ces dames d'une manière inconvenante ou n'insulte en leur présence à l'infortune de leur vaillant père Vous serez secondé dans cette tàehc par les domestiques de la maison.— Précisément. — Il est (lossib::. que les Indiens et les traînards de l'ennemi se présentent; dans ce cas vous leur rappellerez les termes de la capitulation, et vous 1m menacerez de vous plaindre à Montcalm. Un mot suffira. — Si cel#

îJîS VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES.

ne sufTisait pas, j'ai quelque chose qui produira son effet, reprit David en montrant son litre avec un singulier mélange d'humilité et de confiance. Il y a là des paroles qui, prononcées ou plutôt fulminées avec l'emphase convenable, et en mesure, calmeraient le caractère le plus indomptable :

Pourquoi, payens, ces cris de rage?....

— Assez, dit Heyward, en interrompant l'explosion de cette invocation musicale; nous nous entendons; il est temps que chacun de nous se rende à ses devoirs.

La Gamme exprima son assentiment, et tous deux se rendirent aussiiôt auprès des demoiselles. Cora accueillit son nouveau et singulier protecteur avec politesse; et l'abattement des traits d'Alice fil place à son es|iiéglerie habituelle, au moment où elle remercia Heyward de son cadeau. Duncan prit occasion de leur dire qu'il avait fait tout ce que les circonstances permettaient, et que c'en était assez pour les rassurer complètement; que du reste il n'y avait aucun danger à craindre. Il parla du plaisir qu'il aurait à les rpjoind.re dès qu'il aurait conduit l'avant-garde à quelques milles sur la roule de l'Hudson, puis il piil congé d'elles. En ce moment, on donna le signal du départ, et la tète de la colonne anglaise se mit en mouvement. Les deux sœurs tressaillirent à ce bruit, et jetant les yeux autour d'elles, elles aperçurent les uniformes blancs des grenadiers français qui prenaient déjà possession des porles du fort. Au même instant un nuage parut passer au-dessus d'elles; elles levèrent les yeux : c'était l'étendard de France, dont les vastes et blancs replis se déroulaient à la brise. — Partons! dit Cora; il ne convient pas aux filles d'un officier anglais de rester ici plus longtemps.

Alice saisit le bras de sa sœur, et elles sortirent eiisembl'e du fort, accompagnées de leur cortège de femmes et d'enfants. Au moment où elles franchirent les porles, les officiers français, qui avaient appris leur rang, leur firent des saints respectueux, en s'abstenant d'autres marques d'attention, car ils avaient trop de tact pour ne pas voir que, dans celte circonstance, elles eussent été iniiiortunes. Comme toutes les voilures et tous les chevaux étaient occupés par les malades et par les blessés, Cora avait décidé que sa sœur cl elle supporteraient les fatigues d'une marche à pied, plutôt que de priver un seul de ces malheureux d'un secours essentiel. En effet, plus d'un soldat faible et mutilé était obligé de se traîner à la suite de la colonne, dans l'impossibilité de trouver dans ce désert des moyens de transport. Cependant tout était en mouvement, les blessés et les malales gémisb\nt et souffrant; les soldats, silencieux et tristes; les femmes et les enfants, effrayes sans savoir pourquoi. Dès que le corlége confus et timide eut quitté l'abri prolecteur du fort et fut entré dans la plaine découverte, un imposant tableau se présenta aux regards. A quelque dislance, sur la droite et un peu en arrière, l'armée française était sous les armes, Monicalm ayant mis toutes ses troupes en ligne dès que ses grenadiers eurent pris possession de la forteresse. Celte armée était spectatrice attentive et sileni ieuse de la marche des vaincus, leur rendant tous les honneurs militaires stipulés et se gardant d insiiller à leur malheur. Les Anglais, au nombre de près de trois mille, s'avançaient en colonnes épaisses, qui traversaient lenteineiil la plaine, se dirigeant vers un centre commun et se rapprochant l'une de l'autre à mesirre qu'elles convergeaient vers l'endroit de la forêt où commençait la route qui conduisait à l'Hudson. Sur les lisières de la foret, on apercevait une nuée d'Indiens qui regardaient le passage de leurs ennemis et rôdaient à quelque dislance comme des vautours que la présence imposante d'une force supérieure empêchait seule de s'abaltre sur leur proie. Quelques-uns marchaient dans l'intervalle des colonnes, se mêlant parmi les traînards avec un air sombre et mécontent, observateurs attentifs mais passifs encore.

L'avant-garde, Heyward à sa tète, atteignait le défilé, et on commençait à la perdre de vue, quand l'attenlion de Cora fut éveillée par le bruii d'une dispute qui s'élevait dans un groupe arriéré. Un slupide soldat, recrue des colonies, payait le prix de sa désobéissance, et se vovait enlever ces mêmes effets pour lesquels il avait quitté son rang. C'était un homme d'une énorme carrure et trop avare pour .se laisser enlever son bien sans résistance. Des individus de l'un et de l'autre parti intervinrent, les uns pour empêcher le pillage, les autres pour y aider. La querelle s'échauffa, le bruit s'accrut, et une centaine de sauvages parurent comme par enchantement là où loul-à-l'heiire il n'y en avait qu'une douzaine. Dans ce moment, Cora vilMagua qui se glissait parmi les Indiens, et leur parlait avec son insidieuse et fatale éloquence. Les femmes et les cnfanls s'arrêtèrent et .se pressercnl confusément comme des oiseaux effrayés Mais la cupidité de l'Indien agresseur du soldat fut bientôt satisfaite, et les colonnes re- •jrirent lentement leur marche. Les sauvages s'écartèrent alors, et yarurent disposés à laisser leurs ennemis s'avancer sans obstacle. Mais, lorsque le groupe des femmes vint à passer, les couleurs éclaliinles d'un chàle atlirèrcnl les regards d'un Huron. Aussitôt, sans hésiter, il s'avança pour s'en emparer. La femme qui le portait, plutôt par un .scnlimcnl de terreur que pour con.server son chàle, en couvrit son enfant, et pressa l'un et l'autre contre son sein. Cora allait 4,rendre I* parole et lui couseiUer d'abandouner cet objet à lu

convoitise de l'Indien, quand ce dernier, lai««ant aller le chAle, arraeha l'enfant effrayé des bras de sa mère. L'Indien, avec un sourire farouche, lui lendit une main comme pour indiquer qu'il consentait à faire un échange, tandis que de l'autre il tenaiU'enfant par les pieds et le faisait pirouetter autour de sa tète, comme pour rehausser la valeur de sa rançon. — Voilà! tenez, tenez! tout, tout! s'ecria la mère, pouvant à peine respirer et se dépouillant d'une main tremblante et précipitée de tout ce qu'elle avait sur elle; prenez tout; mais, au nom du ciel, rendez-moi mon enfant!

Le sauvage dédaigna ces chiffons sans valeur, et, voyant que 1« chàle était déjà devenu la proie d'un autre, son sourire sombre et railleur fit place à une exfiression féro»e: il brisa la tête de l'enfant contre un rocher, et jeta aux pieds de la mère les restes palpitants. Un instant la mère demeura immobile comme la statue du Désespoir, fixant un œil égaré sur cet objet horrible que lout-à-l'heure encore elle avait vu presser son sein cl lui sourire ; puis elle leva les yeux vers le ciel, comme si elle eût demandé à Dieu de maudire l'auteui de cet acte abominable. Le Huron lui épargna ce ()u'il y a de peu chrétien dans une telle prière; rendu furieux par son désappointement et excité par la vue du sang, il termina l'agonie de la pauvre femme, et lui ouvrit le crâne d'un coup de tomahawk. La mère tomba, et, entourant son enfant d'une dernière étreinte, le pressa dans la mort avec l'énergique affection qu'elle lui avait vouée dans la vie.

En ce moment terrible. Magna, portant ses deux mains à sa bouche, poussa le fatal cri de guerre. Soudain les Indiens épars tressaillirent, ci>nime des chevaux de course qui écoulant le signal du départ; et il s'éleva aussitôt, dans la plaine et sous les voûtes de la l'orét, des hurlements semblables à la trompette du jugement dernier. A ce bruit, plus de deux mille sauvages furieux s'élancèrent de la forêt, et couvrirent toute la plaine Nous n'essaierons pas de décrire la scène d horreur qui suivit. La mort était partout et sous ses formes les plus révoltantes. La résistance ne servait qu'à enllammer la rage des meurtriers, qui continuaient à frapper leurs victimes longtemps encore après que le trépas les avait rendues insensibles. La plaine était inondée d'un torrent de sang ; et, dans l'ivresse du carnage qui avait saisi les Indiens, on en vit plusieurs s'agenouiller et boire ce sang avec une volupté infernale. Les troupes disciplinées se formèrent à l'instant en carré, et .s'efforcèrent d'intimider leurs assaillants parla vue imposante d'un front de bataille L'expédient réussit jusqu'à un certain point; car elles ne furent pas entamées; mais les armes n'étaient point chargées, et un grand nombre, dans la vaine espérance d'apaiser les sauvages, se laissereut arracher leurs fusils des mains. Au milieu d'une telle scène, depuis dix minutes qui semblaient un siècle, les deux .sœurs restaient immobiles, saisies d'horreur et sans défense : lorsque le premier coup fut frappé, leurs compagnes s'étaient pressées autour d'elle en poussant de grands cris et avaient rendu la fuite impossible: et maintenant que des craintes plus pressantes encore les avaient presque toutes dis|>ersées. le tomahawk des ennemis leur fermait toute issue. De toutes parts s'élevaient des ci is, des gémissements, des supplications, des malédictions. En cet instant Alice aperçut la haute taille de son père, qui traversait rapidement la plaine dans la direction de l'armée française. Bravant tous les dangers, il se rendait auprès de .Montcalin, pour réclamer l'escorte tardive qui avait été stipulée. Cinquante haches brillèrent autour de lui, cinquanle couteaux menacèrent sa poitrine ; mais les sauvages, an milieu de leur |ilus grande furie, respectèrent son rang et son intrépidité calme. Les redoutables armes furent écartées par le bras encore nerveux du vèiéran, ou s'abaissèrent d'elles-mêmes comme si personne ne se fût senti le courage de frapper. Le vindicatif Magna cherchait .sa victime à 1 endroit même que Miinro venait de quitter. — Mon père! mon père! nous sommes ici! s'écria la malheureuse Alice au moment où II passait à quelque distance de là sans paraître les voir. Venez à nous, mon père ou nous sommes perdues!

Ce cri fut répété avec un accent qui aurait amolli un cœui de bronze; mais nulle voix n'y répondit. Il y eut un m.iment, il est vrai, où la voix parut arriver jusqu'à l'oreille du vieillard, car ils'a,-rèta pour écouler; mais en ce moment Alice tombait évanouie, et Cora s'était précipitée sur sa sœur en la protégeant de sa courageuse lendressc. .Munro n'entendit plus rien : il secoua la tête d'un air chagrin, et poursuivit sa marche pour accomplir le devoir que lui prescrivaient ses fonctions et sa re-ponsaliilité — Madame, dit le pauvre David, qui, bien qu'inutile, et lui-même sans défense, n'avait pas eu l'idée de quitter le dépôt confié à sa garde, c'est le jubilé de l'enfer; cl il ne convient pas à des chrétiens de rester en pareil lieu. Levez-vous, cl fuyons! — Allez, dit Cora les yeux toujours fixés sur sa sœur évanouie; sauvez- vous. Vous ne pouvez nous être d'aucun secours.

David comprit le caractère inébranlab'e de sa résolution par le geste simple mais expressif dont elle accompagna ses paroles, il promena ur^moment ses regards sur les hommes farouches qui accomplissaient autour de lui leur œuvre de sang; sa grande taille se redressa, sa poitrine se souleva, et tousses traits s'animèrent et paru- I reut s'euiproiudrc d'uu scutimtnl énergique. — Si leberger d'Israël

LE DERNIER DES MOHICANS

apaisa le mauvais esprit do SaQl par les sons de sa harpe et par la mélodie de ses chants sacrés, essajons, dit-il, quel sera le pouvoir de la musique.

Alors, élevant sa voix à son plus haut diapason, il entonna un cantique avec un accent si sonore qu'on l'entendit au milieu du bruit et de lacont'usion dece champ de carnage Plusd'uii sauvage s'élança vers les deux sœurs pour les dépouiller et emporter leurs chevelures; maisen voyant ce personnage éiraugeet immiibile, tous s'arrêtèrent pour l'écouter. De l'étonnement ils passèrent bientôt à l'admiration, et allèrent chercher d'autres victimes moins cnurageuses, en exprimant à haute voix leur satisfaction de la fermeté avec laquelle le guerrier blanc entonnait son chant de mort. Encouragé parce succès, que du reste il s'expliquait fort mal, David déploja toute la puissance de ses poumons pour augmenter celte sainte et salutaire impression. Ces sons extraordinaires furent entendus assez loin de là d'un sauvage courant d'un groupe à l'autre, comme un homme qui, dédaignant d'immoler des victimes vulgaires, en cherchait de plus dignes de son courage : c'était Magua 11 poussa un cri de joie en vojant ses anciennes prisonnières retombées à sa merci. — Venez, dit-il en posant sa main rouge de sang sur le vêtement de Cora, le wigwam du Huron vous attend. N'est-il pas préférable à ce lieu ! — loin de moi! s'écria Cora en se couvrant les yeux pour ne point voir son effroyable aspect.

L'Indien partit d'un rire insultant, et levant en l'air sa main sanglante, il repondit... — Elle est rouge, mais c'est le sang des veines blanches! — Monstre ! Tout ce sang, une mer de sang pèse '^ur ton àme ; c'est toi, c'est ton infernal génie qui a suscité ce carnage. — Magua est un grand chef! reprit le sauvage d'un air triomphant. La lille aux cheveux noirs veut-elle le suivre dans sa tribu? — Jamais! Fiappe, si tu veux, et achève ta vengeance.

11 hésita un moment; puis saisissant dans ses bras le corps legcr et insensible d'.\lice, le subtil Indien prit sa course à travers la plaine du côté des bois — Arrête! s'écria Côraen s'élançant surses traces avec la vitesse du désespoir, laisse cette enfant! Que fais-tu, misérable?

Mais Magua était sourd à sa voix, ou plutôt, voyant le pouvoir qu'il avait prissur elle, il était résolu de le maintenir. — Arrêtez!... madame... arrêtez, s'écriait de son côté La Gamme en s'aoressant à Cora qui ne l'entendait plus. Le charme divin commence à opérer, et liientot vous verrez cesser cet horrible tumulte.

S'apercevant qu'on ne l'écoutait pas, le fidèle David suivit la lille de Munro éperdue, tout en continuant son cantique, dont ses longs bras marquaient la mesure. C'est ainsi qu'ils traversèrent la plaine au milieu des fuyards, des blessés et des morts. Le farouche Huron suffisait à défendre la proie.qu'il portait; mais Cora fût plus d'une fois tombée sous les coups de ses sauvages ennemis, sans le personnage extraordinaire qui marchait sur ses traces, et que protégeait aux yeux des Indiens étonnés l'esprit de folie dont il semblait inspiré. Magua, qui connaissait bien les moyens d'éviter les dangers les plus piessants et d'éluder toute poursuite, entra dans la foièt par un ravin profond où il trouva bientôt les narragansets que les voyageurs avaient abandonnés quelque temps auparavant, et que le Huron avait mis sous la garde d'un sauvage dont les traits, comme les siens, avaient une expression féroce et perverse. Ayant placé Alice sur l'un des chevaux, il fit signe à Cora de monter sur l'autre. Malgré l'horreur qu'excitait en elle la présence de Magua, la jeune fille éprouva quelque soulagement à se voir loin de la scène de carnage dont la plaine était encore le théâtre. Elle se mit en selle, et tendit les bras vers sa sœur, avec un air de supplication et de tendresse auquel le Huron lui-même ne put rester insensible. Ayant donc placé Alice sur le cheval de Cora, il saisit la bride, et s'enfonça dans la forêt. David, voyant qu'on le laissait seul, comme un èlre qui ne valait pas un coup de tomahawk, enfourcha avec ses longues jambes le cheval abandonné, et piqua des deux pour suivre les sœurs autant que le permettaient les difficultés du chemin. Ils commencèrent bientôt à monter; mais comme le mouvement du chi'val ranimait peu à peu les facultés d'Alice, l'attention de Cora, occupée à prodiguer à sa sœur les marques de la plus tendre sollicitude, et à prêter l'oreille aux cris dont la plaine retentissait encore, était trop absorbée pour remarquer la direction qu'on donnait à leur fuite ; enfin , lorsqu'ils eurent atteint la surface aplanie du sommet de la montagne et qu'ils se furent approchés de l'écarpement oriental, elle reconnut le lieu où elle élait déjà venue sous les auspices amis de l'éclaireur. Là Magua permit aux deux sœurs de metlie pied à terre, et la curiosité, qui ne nous abandonne pas même dans les situations les plus horribles, leur dit de jeter un coup d'œil sur le spectacle douloureux de la plaine.

L'œuvre dé mort continuait. De toutes parts les victimes fuyaient ou tombaient sous le coup de lours impitoyables bourreaux, tandis que les bataillons du roi très chrétien restaient. T'arme au bras, dans une iiiimoliilité dont on n'a jamais expliqué le motif, et qui a laissé une rouille ineflaçalde sur rtcusson si brillant d'ailleurs du général français. Le glaive de la mort ne ralentit ses coups qu'après que la cupidité eut fait oublier la vengeance. Alors les cris des blessés et les hurlements de leurs meurtriers devinreat de plus eu plus rares;

enfin, les derniers bruits du massacre expirèrent ou furent étouffés dans de longs hurlements qui proclamèrent le triomphe des sau-

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