‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 81 sur 280 · CHAPITRE XVin · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVin

La scène de carnage, que nous avons à peine esquissée, occupe une place importante dans l'histoire des colonies, où elle est designée sous le nom bien mérité de Massacre de William-Henri. Ce fut une nouvelle tache ajoutée à celle qu'avait déjà imprimée sur la gloire du général français un événemeiita peu près .semblable. Le temps et sa mort héioique et prémalurée ont à peine afiailili ces souillures; néanmoins, parmi les personnes qui savent que Montcalm mourut en héros dans les plaines d'Abraham, la plupart ignorent à quel point il était dépourvu de ce courage moral, sans lequel un homme ne saurait être véritablement grand. Combien, hélas ! il se mêle d'alliage à notre perfection humaine, combien les sentiments les plus généreux , la courtoisie la plus exquise, le courage le plus chevaleresque , sont souvent étouffes sous lascendant d'un affreux égo'iaine ! 11 y aurait une hanle leçon morale à faire ressortir de l'exemple de cet homme, qui était grand par toutes les qualités secondaires, mais qui cessait de l'être des que les principes et la politique étaient en présence. Mais cette tâche ne rentre pas dans le domaine du conteur. L'histoire, comme l'amoureu.se poésie, se plait à entourer ses héros d'une auréole toute imaginaire; il est probable que la postérité verra uniquement dans Louis de Saint- Véran le vaillant défenseur de son pays : son apathie cruelle sur les rives de l'Oswégo et de l'Horican sera oubliée. Tout en regrettant cette faiblesse de nos confrères les historiens, nous allons de ce pas quitter leur domaine, pour rentrer dans les limites de nos humbles attributions.

Le troisième jour depuis la reddition du fort touchait à sa fin ; cependant notre récit nous oblige à retenir quelque temps encore nos lecteurs sur les bords du Saint-Lac. Quand nous avons quitté ces lieux , les environs du fort étaient un théâtre de violence et île clameurs. H n'y régnait plus maintenant que le silence et la mort. Les vainqueurs couverts de sang élaient partis; et ce camp qui retentissait, peu de jours auparavant, des chants joyeux d'une armée victorieuse, n'olfiait plus aux regards qu'une cite d» huttes désertes et silencieuses. Le fort lui-même n'était plus qu'un monceau de ruines. Les remparts de terre étaient jonchés çà et là de poutres calcinées, do fragments de canons sautés eu éclats, de débris de murailles écroulées. La température avait égaleiiient subi un triste changement. Le soleil cachait ses rayons derrière une masse impénétrable de vapeurs. Les nuages pittoresques et d'une éclatante blancheur qu'on voyait naguère , au-dessus des collines, faire voile vers le nord , revenaient maintenant en nappes interuiinables et sombres, poussées par le soulHe de la tem|iête. L'éclatant miroir de l'Horican et le spectacle animé des barques qui le sillonuaientavaient également disparu; ses eaux vertes et courroucées venaient battre le rivage, comme pour rejeter sur la grève les souillures de l'onde. Pourtant l'élément limpide n'avait pas perdu tout son charme ; mais il ne reflétait que la sombre tristesse du ciel Plus de cette atmosphère tiède et vivifiante, qui s'étendait conime un voile sur ce tableau, dont elle di.s-imulait la rudesse et adoucissait les aspérités ! et rien ne se peignait sur les ondes qui put reposer la vue ou occuper l'imagination. Le vent impétueux du nord avait flétri la verdure de la plaine, comme si la foudre y eût passé; seulement, çà et là s'élevait, au milieu de la désolation générale, une touffe d'un vert sombre, fruit précoce d un sol engraissé de sang humain. Mais si on pouvait à peine apercevoir ces toull'es solitaires de verdure qui s'élevaient à de rares intervalles, ou ne voyait que trop distinctement les niasses de rochers arides; et l'œil aurait en vain demandé un aspect plus doux au firmament, voilé par de noires vapeurs. Le vent était pourtant inégal ; tantôt il rasait la surface de la terre, et semblait adresser ses lourds gémissements à la froide oreille des morts; tantôt, élevant un silfleiiient aigu et funèbre, il pénétrait dans les bois, brisait les branches des arbres et jonchait le sol de leurs feuilles Au milieu de ce désordre, quelques corbeaux atramés luttaient contre la fureur du veut; mais des qu'ils avaient dépassé le vert océan des forêts au-dessus desquelles ils planaient, ils s'atatlaient au hasard sur cette scène de carnage pour y chercher une horrible pàturC. Eu un mot, ce lieu n'offrait aux regards que solitude et désolation , et on eût dit que tous les profanes qui étaient entrés dans son enceinte , avaient tout-à-coup été frappés par le bras puissant et infatigable de la mort. Mais, pour la première fois, depuis le départ des auteurs des actes sanglants qui avaient souille ce. lieu, des êtres humains osaient approcher de Cette scène d'e[iûuvante.

Dans la soirée du jour dsnt nous venons de parler, une heure

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES

environ avant le coucher du soleil, on vit sortir cinq hommes de cette partie de la foret où s'eiiloiiçait la route qui conduisait à l'Hudion; ils s'avançaient dans la direction de la forteresse en ruine. D'abord leur marche était lente et circonspecte. Un jeune huinmi^ leste et agile marchait en avant avec toute la précaution et l'activité d'un imligéne, gravissant toutes les hauteurs pour reconnaître les environs, et imliquant par ses gestes à ses compagnons la route qu'il jugeait le plus prudent de suivre. Ceux qui marchaient après lui n'étaient pas non plus dépourvu? de cette circop.-pection et de cette vigilance qui caractérisent les guerres des naturels du pays. L'un d'eux, et c'était également un Indien , marchait en flanc à quelque dislance de la troupe, et examinait la lisière du bois voisin d'un œil accoutumé à distinguer le moindre signe de l'approche d'un danger : les trois autres étaient blancs, et leur costume, tant pour la forme que pour la couleur, était strictement adapté à leur nouveau rôle d'eclaireurs, occupés à suivre la retraite d'une armée dans le désert. Les effets produits sur chacun d'eux par le spectacle elfrayant qui s'offrait sans cesse à leurs regards dans l'intervalle de la foret au lac, variaient comme le caractère des individus dont la troupe était composée. Le jeune liomme qui marcJiait le premier no jetait qu'un regard furtif sur les cadavres défigurés qui s'offraient sur son passage ; on voyait qu'il craignait de manifester ses émolions naturelles, mais que son inexpérience et sa jeunesse l'empêchaient d'en reprimer entièrement la subite et puissante inCuence. l'ourson compagnon rouge, il était supérieur à une telle faiblesse; il passait devant les groupes de cadavres, l'œil calme et avec une tranquillité qu'une longue habitude ]iouvait seule lui donner. Les sensations que ce même spectacle produisait sur les trois blancs n'avaient pas non plus le même calactere. L'un d'eux avait des cheveux blancs et des traits altérés par l'âge; son air et son port martial trahissaieni, sous son grossier vêtement de chasseur, un homme accoutumé dés loiigtem|is aux scènes terribli-s de la guerre : celui-là ne rougissait pas de gémir tout haut lorsqu'un spectacle plus qu'ordinaire de cruauté et d'horreur venait frapper sa vue. Dans des cas semblables, le jeune homme qui marchait présdece vieillard tressaillait, mais on voyait qu'il réprimait son émotion par égard pour son compagnon. Celui qui fermait la marche était le seul qui se livrât sans réserve aux sentiments douloureux qu'il éprouvait; mais c'était plutôt l'homme intellectuel que riioinine physique qui était alfecté en lui : lorsqu'il fixait quelque objet d'effioi, ses yeux restaient secs et ses traits immobiles, mais sa voix cinue et irritée lançait d'amères imprécations.

Dans ces cinq individus, le lecteur a sans doute déjà reconnu les Mohicans et l'eclaireur, ain-i que Muiiroet Heyward. C'était en effet l'infortuiié père qui allait k la recherche de ses lilles, accom|)agné du jeune homme qui prenait à elles un si vif intérêt, et de ces braves et fidèles enfants des forèls qui avaient déjà prouvé tant d'intelli- >:ence et de dévoùmentdans mainte circonstance critique. Lorsque Lucas, qui précédait la petite troupe, futarrivé au centrede la plaine, il jeta un cri qm attira tous ses compagnons auprès de lui. Le jeune guerrier s'était arrêté devant une niasse confuse de cadavres et de lambeaux de vêtements de femmes. Malgré l'horreur de ce spectacle, Munro et Heyward s'approchèrent à la hâte et s'efforcèrent avec une ardeur qu'aucune répugnance ne pouvait arrêter, de découvrir parmi ces débris funestes quelques vestiges de celles qu'ils cherchaient. Le pcre et l'amant obtinrent dans celte recherche un soulagement immédiat à leur douleur; ils ne trouvèrent rien qui annonçât la présence des deux sceurs danscet elfroyable holocauste; mais l'horrible incertitude, enfantée parcelle découverte, était presque aussi intolérable que la plus cruelle vérité. Ils restaient immobiles, pensifs et silencieux, devant Cet amas de cadavres, quand l'eclaireur s'approc\tA. Contemplant ce tableau douloureux d'un regard indigné, le robuste enfant des forêts exhala pour la première fois son indignation dans un discours suivi : — j'ai vu bien des champs de bataille dont la vue faisait horreur; j'ai suivi pendant des lieues entières la trace du sang; mais je n'ai jamais vu la main du diable aussi nianifeslemenl marquée qu'on la voit ici! La vengeance est innée au cœur de l'Indien, et tous ceux qui me conn lissent savent qu'il n'y a que du sang pur dans mes veines; mais je le déclare ici, à la face du ciel et avec l'aide du Seigneur dont la puissance éclate jusque dans ce dési;rl sauvage, si jamais ces Français s'approchent de tiouveau à la portée de nos balles, il y a du moins une carabine qui fera son devoir, tant que la pierre fera feu et que la poudre prendra au bassinet. Je laisse le tomahawk et le couteau à eux à qui la nature en a destiné l'usage. Qu'en dites-vous, Chingachgook? les Iluroris iront-ils se vanter de cet exploit auprès de leurs femmes quand les grandes neiçes arriveront?

Un éclair de colère brilla sur les traits basanés du chef mohican; il tira son couteau de la gaine, puis se détournant de celte horrible vue, il reprit son calme habituel comme si aucune émotion ne l'eût troublé. — Montcalm ! Monlealm! continua l'eclaireur moins maître de lui, on nous dit qu'un temps viendra où toutes les actions commises par l'homme dans s-m enveloppe de chair, apparaîtront sans Toile à tous les yeux. .Malheur à celui qui, sous le poids du jugem«nt, devra se rappeler ce<te funeste plaine... Ah! aussi nai que Je

suis du sang des blancs, voilà une peau rouge qui n'a plus sur sa tète la chevelure que ta uature y avait mise, llegardez-le, Delaware^ c'est p.-iit-ètre l'un de ceux de votre tribu qui étaient au fort ou au camp. Il faut lui donner la sépulture destinée aux guerriers. Sagamore, je lis dans vos regards qu'un Hirou paiera cette vie avant que la brise ait emporté l'odeur du sang!

i.hingachgook s'approcha de ce corps mutilé, et l'ayant retourné, il aperçut les marques dislinctives de l'une de ces six tribus ou nations alliées, comme on les appelait, qui, tout en Comb.iltant dans le? rangs des Anglais, étaient les ennemis mortels de sa nation. Soudain, repoussant du pied cet objet hideux, il s'en éloigna avec la même indillérence que si c'eût été le cadavre d'un animal. L'eclaireur comprit son action, et poursuivit sa marche en continuant ses réflexions: — H n'appartient qu'à Dieu de balayer une multitude d'hommes de la surface de la terre; car la suprême sagesse peut seule apprécier la nécessite du châtiment, et la puissance infinie est seule capable de renouveler la création. Je soutiens que c'est uu péché de tuer un secoi:d daim avant d'avoir mangé le premier, à moins qu'on n'ait à exécuter une marche dans uu pays où l'ennemi est embusque. II n'en eat pas de même pgur une petite troupe de guerriers en face de l'ennemi et sur un champ de bataille; leur destin est de mourir le fusil ou le tomahawk à la main, selon que la nature les a faits blancs ou rouges — Uncas, venez par ici, mon enfant, et laissez ce corbeau s'abattre tranquillement sur sa proie. Je sais par expérience que ces animaux ont un goût tout particulier pour la chair d'un Ouéïda ; et il est juste de les laisser suivre leur a[)pêtit naturel. — Hugh! s'écria le jeune .Mohican en s'élevanl sur la pointe des pieds et en regardant avec atlentiou devant lui, tandit que son exclamation faisait envoler le corbeau, qui alla s'abattre sur une autre proie. —Qu'y a-t-il, mon garç)n? dit à voix basse l'eclaireur eu courbant sa haute taille, dans l'altitude d'une pantli re qui va prendre son bond; Dieu veuille que ce soit quelque tiaiiKiid français à la recherche du butin. Il mesemlde que le Tueur de daims remplirait joliment sou otiice aujourd'hui !

Uncas, sans répondre un mol, s'élança d'un pas rapide, et un moment après on le vit arracher d'un buisson et agiter en l'air en signe de triomphe un lambeau du voile vert de Cora; ce mouvement, cette vue et le cri échappé au jeune Mohican attirèrent aussitôt tous ses compagnons auprès de lui. — Mon enfant! dit Munro d'une voix entrecoupée par la douleur, rendez-moi mon enfant! — Uncas làL-hera, telle fui la réponse laconique du jeune homme.

Le père agité n'entendit point celte assurance simple mais significative ; il saisit le morceau de voile, le pressa entre ses mains, taudis que ses regards treinblants erraient sur les broussailles voisines, comme s'il eût espéré el redouté les secrets qu'elles pouvaient lui révéler. — Il n'y a point de morts ici ! dit Heyward d'une voix sourde et presque étouffée; selon toute apparence, l'orage n'a point passé de ce côté. — Cela est plus clair que le ciel qui est sur nos têtes, dit froidement le chasseur; mais il est certain que la jeune fille ou ceux qui l'ont enlevée ont passé près de ce buisson; car je me rappelle ce voile qui couvrait des traits qu'on ne pouvait voir sans plaisir. Uncas, vous avez raison ; la fille aux cheveux noirs a passé par ici, el comme un daim elfrayé, elle aura fui dans les bois : mieux vaut fuir quand on le peut que de se laisser égorger! Mettons-nous à la recherche de ses traces, et nous les trouverons; car pour des yeux d Indiens je suis tenté de croire que l'oiseau lui-même laisse dans l'air des vestiges de son passage!

Il parlait encore que le jeune Mohican était déjà parti, el l'instant d'après, il poussait un cri triomphant près de la lisière de la forêt. Ses compagnons accoururent, et trouvèrent un autre fragment du voile suspendu aux branches inférieures d'un bouleau. — Doucement, doucement, dit l'eclaireur en étendant le canon de sa longue carabine devant le trop empressé Heyward; nous coniiueiivung maintenant à y voir cliir, mais il ne faut pas gâter notre ouvrage ni déranger la piste. Un pas de trop peut nous donner des heures de besogne. Quoi qu'il en soit, nous les tenons; c'est ce qu'il y a de sûr — Soyez béni, soyez béni, homme excellent! s'ecna le |)ere tout ému ; par où ont-elles fui, ou sont mes enfants? — La route qu'elles ont prise dépend de beaucoup de circonstances. Si eilesont fui .seules, elles peuvent avoir tourné dans un cercle, au lieu de suivre une ligne droite, et n'être qu'à une douzaine de milles ; mais si elles sont tombées au pouvoir des Hurons ou d'autres Indiens du parti français, il est probable qu'elles sont mainleiiaul sur les troiitiercsdu Canada. Mais qu'importa? poursuivit avec calme l'eclaireur en voyant l'anxiété et le désappointement profond que manifestaient ses auditeurs; les Mohicans et moi, nous tenons un bout de la piste, et nous trouverons l'autre, fût-il à cent lieues d'ici !... Doucement, doucement, Uncas; vous êtes aussi uupalient qu'un blanc des colonies; vous oubliez que les pas légers sont ceux (|iii laissent le moins de traces. — Hugh ! s'écria Chingachgook, qui *'• tait b.iisse pour examiner des broussailles froissées a I entrée delà forêt el révélant que quelqu'un s'y l'iait frayé un passage. Tont-à-conp il se releva en étendant une deses mainsdevant lui dans l'attitude et avec l'air d'un homme qui verrait un serpent hideux.

— VoUà évidcmiucnt l'empreinte d'uu pied Uhommel i'écri»

LE DERNIER DES M0HICAN3

Heyward en se penchant sur l'endroit que désignait la main du M.j'liican; un lioraïue a marché ici; on ne peut s'y méprendre. Elles sont prisonnières! —Cela vaut mieux que si elles étaient restées :3ans le désert pour y mourir de faim, répliqua l'éclaireur; et puis la trace qu'elles ont laissée après elles n'en sera que plus remarquable. Je gage cinquante peaux decastor contre un nombre égal de pierres à rusil.quelesMohicans et moi nous entrerons dans les wigwaras des brigands avant qu'il soit un mois ! Baissez-vous, Uncas, et voyez si ce moccassin ne nous mènera pas à quelque découverte; car il est évident que c'est l'empreinte d'un moccassin et non d'un soulier.

Le jeune Mohican se baissa sur l'enr-preinte, et écartant avecsoio les fiuilles qui étaient autour, il se mit à l'examiner avec toute l'attciitioii qu'un changeur, dans notre époque de défiance pécuniaire, apporte à linspeciiuii d'une traite suspecte. Enfin il se releva, satislait du résultat. — Eh bien! mon garçon, demanda l'éclaireur attentif, que pensez-vous de cette marque'? ne vous dit-elle rien ? — Le Kenard-Subiil ! —Ah! encore ce deraon ! nous n'en finironsavec lui que lorsque le Tueur de daims lui aura dit un petit mot d'amitié.

Heyward n'admit qu'à contre-cœur ce renseignement, et dit en exprimant plutôt sou espoir que ses doutes. — Un moccassin ressemble tellemeiilà un autre, qu'il est facile de s'y méprendre. — Un moccassin ressembler à un autre ! c'est comme si vous disiez qu'un pied ressemble à un autre; et cependant il est certain qu'il y en a de longs et de courts, de larges et d'elroits; que quelques-uns ont le coude-pied plus haut, et d'autres plus bas ; que ceux-ci marchent en dedans, et ceuN-là en dehors! Les moccassins dilferent entre eux comme les pieds, bien que tel qui distingue les variétés de ceux-ci, ne connaisse rien aux chaussures; et tout celaa été ordonne pour le mieux, aliii de réservera chacun ses avantages particuliers. Je vais l'examiner mui-ménie, Uiicas ; car moccassin ou autre chose, il n'y a pas de mal à avoir deux opinions au lieu d une.

L'éclaireur se baissa, puis aussitôt il ajouta: — Uncas, vous avez raison; voici la marque que nous avons vue tant de fois dans le cours de notre dernière chasse. Et puis le gaillard aime à boire quand il en trouve l'occasion; et l'Indien qui boit marche les pieds en dehors beaucoup plus qu'un autre indigène; car ou reconnaît un buveur à ce .^igiie, que ce soit une peau blanche ou une peau rouge. C'est aussi lalarjjeur et la longueur exactes! Regardez à votre tour, Sagamore; vous avez mesuré plus d'une fois cette empreinte, dans la chasse que nous avons donnée à ces garnements depuis le Glem jusqu'à la source de Santé.

Chingdchgook fit ce qu'on lui demandait; après un examen f* court il se releva, et d'un air calme et grave, il se contenta de dir

— Magua. — C'est donc une chose décidée, la fille aux cheveux no etiMugua ont passé parici. — Et Alice? demanda Heyward en trt. saillant. — INous n'en avons encore vu aucune trace, reprit l'éclf reuren regardant avec attention les arbres, les brouss^iMus n •' ■ d'alentour. Ah ! qu'est-ce que cela? Uncas, apportez

lance là-bas aux branches de ce buisson.

Le jeune Indien obéit; quand il eut remis l'objet ..» ur,

l'éclaireur, celui-ci, le montrant à ses compagnons, se mit à rire silencieusement mais de grand coeur, et dit : — C'est finstrument de notre chanteur. Maintenant, nous aurons des traces avec lesquelles un prêtre même pourrait trouver son chemin. Uncas, vovcz si vous ne trouverez pas fempreinte d'un soulier assez large pour soutenir six pieds deux pouces de chair humaine mal bâtie. Je commence à ne plus désespérer du gaillard, puisqu'il a quitté le métier de braillard pour quelque profession plus raisonnable. — Du moins il est esté fidèle à la mission qu'on lui a confiée, dit Heyward; Cora et . llice ont un ami auprès d'elles. — Oui, dit OEil-de-Kaucon, en s'ap- ! luyant sur sa carabine, avec un air de dédain forteme'nt exprimé, MJeurfera de la musique; mais pourra-t-il tuer un daim pour leur tlîner, reconnaître sa route à li mousse des arbres, ou couper la gorge d'un Huron?S'il en est incapable, le premier oiseau -moqueur d'Amérique est plus nabile que lui (car il imite tous les chants)... Mé bien ! mon enfant, trouvez-vous la trace de ce pied-là ? — Voilà quelque chose qui ressemble à l'empreinte d'un pied hu main, dit Heyward, heureux de saisir cette occasion d'interrompre la tritique dirigée contre David, pour lequel il éprouvait en ce momen t un vif sentiment de reconnaissance; ne serait-ce pas le pied de notre ami?

— Touchez les feuilles avec précaution , ou vous allez dcra nger la trace. Cela, c'est bien l'empreinte d'un pied, mais de celui de la fille aux cheveux noirs; et un bien petit pied, ma foi, pour u n port aussi noble, une taille aussi majeslueu^'e ! Le chanteur le couvrirait tout entier avec son talon !— Ou e.st-il ? que je voie la trace d es pas de mon enfant! s'écfia Munro, en écartant rapidement les broussailles et se baissant tvec amour sur l'emiireinte presque efTacéc-

Bien qu'un pas léger et rapide eût laissé cette trace, néanmoins on la voyait encore distinctement. Pendant que le vieux guerrier l'examinait, ses yeux étaient humides, et lor.squ'il se releva, Heyward vit qu'il avail arrosé d'une grosse larme l'emiireinte charmante du passage de sa lille. Dans le dessein d'occuper le vétéran et de le distraire d'une doLleur dont il lui serait bientôt impossible de coicprimer la violeuce, le jeune homme dit à l'éclaireur : — Main

tenant que nous possédons ces signes infaillibles, mettons-nous en marche. Dans les circonstances actuelles, un moment est un siècle pour les captives. — Le daim qui part le plus vite, n'est pas celui qui court le plus longtemps, répondit CËil-de-Faucon, les yeux toujours fixés sur les traces qui venaient d'être découvertes. Nous savons que le maudit Hurun, la fille aux cheveux noirs et le chanteur ont passé par ici. Mais qu'est-elle devenue, celle qui a les cheveux blonds et les yeux bleus. Quoique plus petite et moins courageuse que sa sœur, elle est belle à voir, et son parler est agréable. N'a-t-elle ici aucun ami ? — Elle n'en manquera jamais nulle part. Ne sommes-nous pas maintenant occupés à la chercher? Pour moi, je ne cesserai ma poursuite que lorsque je l'aurai trouvée! — Dans ce cas, il se pourrait que nous eussions à prendre des directions différentes ; car il est certain qu'elle n'a point passé par ici : quelque petit et léger que soit son pied, il aurait laissé des traces.

Heyward fil un pasen arrière ; toute son ardeur parut s'évanouir en uii moment. Sans s'apercevoir de ce changement, l'éclaireur, après un moment de réflexion, continua ainsi : — H n'y a dans ce désert que la fille aux cheveux noirs ou sa sœur dont le pied ait pu laisser une telle empreinte? Nous savons que la première a été ici, mais où sont les indices du passage de l'autre? Continuons notre recherche, et si nous ne trouvons rien, nous retournerons dans la plaine pour y clieicher une autre voie. Avancez, Uncas, et ayez toujours les yeux sur lei feuilles sèches. J'examinerai les broussailles, pendant que votre père marchera le nez près de terre. — En avant, enfants : le soleil va descendre derrière les montagnes ! — Et moi que ferai-je ? demanda l'inquiet Heyward. — 'Vous, major, répéta l'éclaireur, qui avec ses amis s'avançait déjà dans l'ordre qu'il avait prescrit, vous marcherez derrière nous; seulement ayez soin de ne pas déranger la piste.

Ils étaient à peine avancés de quelques verges, quand les Indiens

s'arrèièrent, les regards fixés vers la terre avec une attention toute

nouvelle. Le père et le fils se parlaient haut et avec vivacité, tantôt

jetant les yeux sur l'objet de leur admiration, tantôt se regardant

l'un l'autre avec la satisfaction la plus manifeste. — Us ont trouvé

l'autre petit pied! s'écria l'éclaireur en s'avançant, sans s'occuper

davantage de cette partie de la tâche qu'il avait prise sur lui. Qu'y

a-t-il là? U y a eu ici une embuscade! hé non ! Par la meilleure

carabine de la frontière, voilà les traces des chevaux qui ont une

allure si singulière ! Maintenant il n'y a plus de secret, et la chose

est visible comme l'étoile (lolaire à minuit. Ici ils ont monté à che-

al ; là les chevaux en les attendant ont été attachés à cet arbre; et

oilà le grand sentier qui conduit vers le nord droit au Canada. —

jjpendanl nous ne trouvons pas encore de traces de la'jeune miss

tunro? dit Duncan —A moins que le brillant joujou que vient de

imasser Uncas ne nous mette sur la voie. Passez le-moi, mon en-

lUt, afin que nous l'examinions.

Heyward reconnut à l'instant un collier qu'Alice portait souvent, ci qu'il se rappelait, avec la mémoire fidèle d'un amant, avoir vu au cou de sa maîtresse dans la fatale matinée du massacre. U s'empara du précieux joyau, et pendant qu'il proclamait ce fait important, le collier disparut aux regards étonnés de l'éclaireur, qui le crut tombé à terre, elle chercha vainement des yeux longtemps après qu'il avait pris place sur le cœur ému de Duncan. — Oh ! oh ! dit ÛEil-dc- Faucon désappointé, après avoir remué les feuilles avec la crosse de sa carabine; c'est un signe certain de vieillesse. Un joyau aussi brillant, et ne pas l'apercevoir! Bien, bien, je puis voir encore à travers la fumée d'un fusil , et cela suffit pour arranger toutes les disputes entre moi et les Mingos. Cependant je désirerais trouver ce morceau d'or, quand ce ne serait que pour le rapporler à la jeune fille : ce serait joindre les deux bouts de ce que j'appelle une longue piste, car au moment où nous parlons, le large cours du Saint-Laurent ou peut-être même les grands Lacs nous séparent. — Raison de plus pour ne pas ralentir notre marche, repondit Heyward ; avançons. — Sang jeune et sang chaud sont, dit-on, même chose.. Nous ne faisons pas la chasse aux écureuils, nous n'allons pas pousser un daim dans l'Horican ; mais il s'agit d'éclairer le terrain: jour et nuit, de franchir un désert où les pieds de l'homme laissent rarement une empriinte, et hors duquel toute la science de vos livres ne vous conduirait pas sains et saufs. Un Inilien ne s'embarque jamais dans une expédition de ce genre sans avoir fumé devant le Feu du Conseil ; et quoique je n'aie que du sang de blanc, j'approuve celte coutume qui me semble prudente et sage Nous relouriierons donc sur nos jias, nous allumerons notre feu cette nuit dansles ruines du vieux fort; demain matin, nous serons reposés, prêts à entreprendre notre tache en hommes, et non comme des femmes babillardes, ou des enfants impatients.

Heyward vit sur le champ, au ton de l'éclaireur, que toute discussion serait inutile. Munro était retombé dans cette apathie qui s'était emparée de lui depuis son dernier malheur, et dont il ne pouvait cire tiré que par une puissante excitation. Faisant donc de nécessité vertu, le jeune homme prit le bras du vétéran, et marcha sur les pas des Indiens et de l'éclaireur, qui suivaient déjà le chemin de la plaine-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES

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