CHAPITRE XXrV
Certs scène offraitun singulier mélange de solennitéet de ridicule. L'animal continuait sans se lasser son mouvement oscillatoire, mais ses efforts plaisants pour imiter la mélodie de La Gamme cessèrent dès l'instant que ce dernier eut abandonné la partie. Les paroles que La Gamme avait adressées à Duncan étaient en anglais, et lui parurent avoir un sens caché, quoiqu'il ne vit rien qui piît l'aider à découvrir l'objet auquel ces mots faisaient allusion. Mais lechef indien mit fin à toutes les conjectures d'Heyward en s'avançant vers le lit de la malade. Plusieurs femmes s'étaient réunies là, curieuses de voir l'étranger déployer sa science. Le chef leur fit signe de s'éloigner ; elles obéirent, bien qu'avec répugnance, et lorsque l'écho lugubre de la galerie souterraine eut cessé de l'aire entendre lebruit lointain de la porte qui se refermait, montrant à Heyward sa fille sans mouvement, il lui dit: — Maintenant, que mon frère fasse voir sa puissance !
Interpellé d'une manière aussi formelle, Heyward craignit que le moindre délai ne fût dangereux. S'efforçant donc de recueillir ses souvenirs, il se mit en devoir de commencer l'espèce d'incantation et les cérémonies bizarres par lesquelles les exorciseurs indiens ont coutume de cacher leur ignorance et leur impuissance. Certainement dans le désordre de ses idées, il fût tombé bientôt dans quelque erreur suspecte ou même fatale, lorsqu'il fut interrompu par un effroyable grognement de l'ours. Trois fois il essaya de continuer, trois fois il rencontra la même opposition inexplicable, et chaque fois l'interruption prit un caractère plus farouche et plus menaçant. — Les savants sont jaloux, dit le Huron; je me retire. Frère, cette femme est l'épouse de l'un de nos plus braves guerriers ; faites votre devoir envers elle. Paix! ajouta-t-il en faisant signeà l'animal mécontent de se taire ; je pars.
Le chef s'éloigna en effet et Duncan se trouva seul dans la demeure lugubre cl désolée avec cette femme mourante et celle bêle dangereuse. L'ours prêta l'oreille aux pas de l'Indien avec l'air de sagacité que cet animal possède, jusqu'à ce qu'un dernier écho eut annoncé qu'il avait quitté la caverne ; alors il se retourna et s'avança vers Duncan, puis il s'assit devant lui dans l'attitude que prendrait un homme. Heyward chercha d'un œil inquiet s'il ne trouverait pas quelque arme avec laquelle il pût résister à l'attaque qu'il commençait à redouter sérieusement. Slais on eût dit que l'humeur de l'animal avait soudainement changé. Au lieu de continuer ses grognements, et de donner de nouveaux signes de colère, tout son corps velu s'agita violemment, comme s'il eût été en proieàquelque convulsion intérieure. Ses lourdes pattes de devant se portèrent à son museau hideux ; et pendant qu'Heyward suivait tous ses mouvements d'un regard vigilant, la tète de l'ours tomba de côté, et à sa place on vit paraître la physionomie rude et honnête de l'éclaireur qui riait de toute son àme et à sa manière habituelle. — Chut ! dit tout bas CEil-de-Faucon en interrompant l'exclamation de surprise d'Heyward ; les coquins ne sont pas loin, et tout bruit qui aurait l'air de ne pas appartenir à la sorcellerie nous les amènerait ici. — Ditesmoi d'abord ce que signifie celte mascarade, et pourquoi vous avez risqué une démarche aussi périlleuse? — Ah! le hasard fait souvent plus que la raison et le calcul. Mais je vais vous raconter tout par ordre. Après que nous nous fûmes séparés, je plaçai le commandant et le Sagamore dans une vieille huUe de castors, où ils sont plus à l'abri des Hurons qu'ils ne le seraient dans la garnison du fort Edouard ; car les Indiens du Nord-Ouest n'ayant pas encore de relations de commerce, continuent à vénérer le castor. Après quoi, Uncas et moi, nous partîmes pour l'autre cantonnement, comme nous en étions convenus... Avez-vous vu ce garçon? — A mon grand chagrin! il est prisonnier et doit être mis à mort au lever du soleil. — Quelque chose me disait que ce serait là son sort , reprit l'éclaireur d'un ton moins confiant et niuins gai; mais reprenant bientôt son accent naturellement ferme, il continua : Sa mauvaise fortune est le véritable motif qui m'amène en ce Heu; car comment se résoudre à livrer aux Hurons un garçon comme celui-là 1 Les coquins riraient bien s'ils pouvaient attacher au même poteau le Cerf-Agile et la Longue-Carabine, comme ils m'appellent. —Continuez votre récil; les Hurons peuvent revenir d'un instant à l'autre. — Ne craignez rien; un exorciseur doit prendre son temps comme un prêtre des colonies. Nous sommes aussi à l'abri de toute interruption quun missionnaire qui commence un sermon de deux heures. Eh bien donc, Uncas et moi nous avons rencontré une bande de ces drôles ;
mais le jeune homme y a mis beaucoup trop de témérité pour un éclaireur ; après tout un des Hurons s'est conduit en vrai lâche, et c'est en le poursuivant qu'Uncas est tombé dans une embuscade! — Le malheureux a payé cher sa faiblesse! — Je vous comprends; c'est leur manière... Quand je vis Uncas prisonnier, les Hurons eurent affaire à moi, comme vous pouvez bien le penser. J'ai dit un mot à deux de leurs éclaireurs; puis, je me suis approché du camp sans autre encombre. Le hasard ou plutôt la Providence m'a conduit justement dans un endroit où l'un des plus fameux jongleurs de la tribu se mettaiten grand uniforme pouraller sans doute livrer à Satan quelque bataille signalée. Un coup donné à propos sur la tète de l'imposteur l'a étourdi pour quelques heures. Après lui avoir rais pour son souper un bâillon dans la bouche, et l'avoir attaché entre deux petits arbres, je me suis affublé de son costume et me suis chargé du rôle de l'ours pour que les opérations du sorcier ne fussent point interrompues. — El vous vous en êtes acquitté admirablement; l'animal lui-même n'aurait pu mieux faire. — Mon Dieu, major, reprit l'éclaireur flatté du compliment,je serais un triste écolier après avoir étudié si longtemps à l'école du désert, si je ne savais pas imiter les mouvements et la nature de l'ours. Si c'eût été une panthère, je vous aurais offert un spectacle digne de vous. Mais il -n'y d rien de bien merveilleux à jouer le rôle d'une bête aussi slupidi* et néanmoins, il faut se garder d'y mettre de l'exagcralion. Oui, oui, il est plus facile d'outrer la nature que de l'égaler, et c'est ce que bien des gens ignorent. Mais nous avons encore bien de la besogne sur les bras! Où est la jeune fille? — Dieu sait ! j'ai examiné toutes les huttes du village sans découvrir dans la tribu la moindre trace de sa présence. — Vous avez entendu ce que vous a dit le chanteur en vous quittant : « Elle vousattend, elle est ici! » — J'ai pensé qu'il voulait parler de celte malheureuse femme. — L'imbécille était etfrayé.et il amal expliquéson message; mais ces paroles avaient un autre sens que celui que vous lui donnez- Voyons! il y a ici des murs de séparation. Un ours doit savoir grimper; je vais donc jeter un coup d'œil par-dessus. Il y a peut-être quelques rayons de miel dans ces rochers, et comme vous savez, je suis un animal friand de douceurs.
L'éclaireur rit de cette idée, et se mit à grimper, en imitant les mouvements gauches et lourds de l'animal qu'il représentait; mais lorsqu'il eut atteint le sommet, il fit un geste de silence et redescendit précipitamment. — Elle est ici, dit-il à voix basse ; entrez par cette porte et vous la trouverez J'aurais adressé une parole de consolation à la pauvre petite, mais la vue d'un monstre tel que moi eût pu lui ôter la raison ; quoique à vrai dire, major, vous ne soyez pas non plus de la première beauté avec votre tatouage.
Aces paroles peu encourageantes, Duncan, qui, déjà s'élançait avec empressement, recula tout-à-coup. — Suis-je donc si horrible à voir? deinanda-t-il d'un air évidemment chagrin. — Vous ne feriez pas peur à un loup, et votre aspect n'arrêterait pas une charge du Royal-Américain ; mais j'ai vu un temps où vous aviez meilleure raine, 'major; les figures bariolées peuvent être du goùl des Indiens, mais les jeunes femmes blanches préfèrent leur propre couleur. Tenez, ajouta l'éclaireur en montrant un endroit où l'eau ruisselait du rocher et remplissait un petit bassin , vous pouvez facilement faire disparaître le barbouillage du Sagamore, et quand vous serez de retour, je vous embellirai de nouveaux charmes. Un sorcier change très souvent la couleur de son visage dans le cours de ses opérations.
L'éclaireur n'avait pas besoin d'arguments bien solides pour persuader Duncan. Il parlait encore que déjà celui-ci mettait à profit l'aiguière naturelle. En un moment toutes les marques hideuses furent effacées, et le jeune homme reparut avec les traits élégants et le teint poli que lui avait donnés la nature. Ainsi préparé pour son entrevue avec Alice, il prit congé à la hâte de son compagnon , et disparut par la porte indiquée. L'éclaireur le vit partir avec plaisir, et accompagna d'une inclinaison de tète les vœux qu'il fit à voix basse pour sa réussite; après quoi il se mit tranquillement à examiner l'état du garde-manger des Hurons: car c'était dans la caverne Qu'ils déposaient les produits de leur chasse.
Duncan n'était éclairé que par une lueur faible et lointaine qui le guida vers un autre appartement de la caverne, exclusivement approprié à la garde d'une prisonnière aussi importante que la fille du commandant de William-Henri. La chambre était remplie du butin fait dans le massacre. Au milieu de ce désordre , il trouva la jeune fille pâle, inquiète , effrayée, mais toujours belle ; David l'avait préparée à cette visite. — Duncan ! s'écria-t-elle, comme effrayée des sons de sa propre voix. — Alice! répondit le major en sautant rapidement par-dessus toutes les malles, les armes et les meubles qui s'opposaient à son passage, pour s'élancer à son côté. — Je savais que vous ne m'abandonneriez jamais, Duncan, lui dit-elle; et en parlant son visage abattu brilla d'un rayon de joie passagère. Mais je ne vois personne avec vous; et quelque agréable que me soit votre présence , j'aimerais à croire que vous n'êtes pas tout-à-£ait seul.
Heyward , voyant qu'elle tremblait de manière à lui faire craindre qu'elle ne put se soutenir sur ses jambes, la pria de s'aisseoir, et lui
LES VEILLÉES LITTliRAlKES ILLUSTKÉES.
raconta tous les événements que nos lecteurs connaissent déjà. Alice écoutait avec un intérêt qui lui permettait à peine de respirer; et , quoique le jeune homme n'eût pas longtemps appuyé sur le déssospotr de Munro , les larmes coulèrent abondamment le long des jiiues d'Alice, comme si elle n'en eût point encore versé. Son émotion se calma pourtant insensiblement et céda bientôt à la tendre sdilicitude de Duncan ; et elle écoula la fin de son récit, sinon avec calme, du moins avec beaucoup d'attention. — Et maintenant, Alice, ajouta-t-il , vous voyez que votre délivrance dépend de vous en grande partie. Avec te secours de notre inappréciable ami, le chasseur, nous pouvons échapper à cette peuplade barbare ; mais il faut vous armer de tout votre courage. Songez que vous allez vous reposer dans les bras de votre vénérable père, et que son bonheur et le vôtre dépendent de vos efforts.— Ah! que ne ferai-je pas pour un père qui a tout fait pour moi"? — Et pour moi ne fercz-vousrien, Alice? continua le jeune homme en pressant la douce main qu'il tenait dans les siennes.
Le regard d'innocence et de surprise qu'elle jeta sur Heyward lui apprit qu'il devait s'expliquer plus clairement. — Ce n'est ni le moment ni le lieu convenable pour vous faire pari de mes désirs égoïstes , chère Alice ; mais quel cœur oppressé comme le miej ne chercher-lit pas à s'épancher! On dit que le malheur est le plus fort de tous les liens; ce que nous avons souffert tous deux à cause de vous a rendu les explications bien faciles entre voire père et moi. — Et ma Cora, Duncan ! sûrement on n'a pas oublié Cora! — Oublié! non sans doute. Elle a été regrettée, picurée, comme peu de femmes l'ont été. Votre rcstiectable père ne fait aucune différence entre sesenfants; mais moi .. Vous ne vous offenserez pas, Alice, si je vous dis qu'à mes yeux son mérite a été en quelque sorte effacé par... — l'arce que vous ne lui rendiez pas justice, s'écria vivement Alice en retirant sa main ; elle ne parle jamais de vous que comme de l'ami le plus cher. — Je veux être son ami ; je désire même lui appartenir de plus près. . Mais pour vous, Alice , votre père m'a permis d'espérer qu un nœud encore plus cher , encore plus sacré pourra m'unir à vous.
Cédant à l'émotion naturelle à son âge et à son sexe, Alice trembla violemment, et détourna un instant la tète; mais redevenue presque aussitôt maîtresse d'elle-même, et, jetant sur son amant un regard touchant d'innocence et de candeur: — Heyward, lui dit-elle, rendez-moi la présence de mon père et que j'entende son approbation de sa bouche avant de vous écouter davantage. — Bien qu'il me lut interdit d'en dire plus, comment aurais-je pu vous en due moins, allait répondre le jeune homme, quand il se sentit frapper doucement sur l'épaule. Il se retourna en tressaillant pour voir qui les interrompait ainsi, et rencontra le visage pervers et farouche de Màgua. Il y avait en ce moment quelque chose d'infernal dans sou rire sourd et guttural. Si Duncan eût obéi à son premier mouvement, il se fût précipité sur le sauvage, et eût hasardé toutes ses espérances dans l'issue d'un combat à mort. Mais il était sans armes ; il ignorait si son peifidc ennemi n'avait pas quelques compagnons à sa portée; et il ne devait pas laisser sans défenseur celle qui lui devenait en ce moment plus chère que jamais : ce projet, qui n'était inspiré que par le désespoir, fut donc abandonné par lui aussitôt que formé.
— Que voulez-vous ? dit Alice en croisant les bras sur sa poitrine, et cherchant à cacher ses craintes pour Heyward, sous l'air de froideur hautaine avec lequel elle recevait toujours les visites du barbare.
L'Indien triomphant avait repris son air austère, bien qu'il reculât prudemment devant le regard fier et menaçant du jeune homme. Sans perdre de vue ses captifs, il ramassa de grosses pièces lie bois qu'il mit en travers de la porte par laquelle il était luimême entré, iiorte différente de celle qui s'était ouverte pour le major. Duncan comprit alors de quelle manière il avait été surpris, et se croyant perdu sans ressource, il serra son Aliee contre son cœur, prêt à subir une mort qu'il lui était doux de partager avec elle. Mais Magua ne se proposait aucun acte de violence immédiate. Ses premières mesures avaient évidemment pour but de s'assurer de la personne de son nouveau prisonnier, et il ne revint même aux deux jeunes gens qu'après leur avoir coupé toute retraite. Heyward suivait des yeux tous les mouvements du Huron, trop fier pour invoquer, sans espoir de l'obtenir, la pitié d'un ennemi tant de fois trompé dans sa rage. Quand Magua eut terminé , il s"ap|irocha de SCS prisonniers, et leur dit en anglais : — Les visages pâles savent prendre l'adroit castor ; mais les peaux rouges savent comment prendre les Yenguis. — Huron, fais tout ce qu'il te plaira, s'écria le major, oubliant en ce moment qu'il avait un double motif pour tenir à la vie; je méprise également ta personne et la vengeance. — L'homme blanc parlera-t-il de même quand il sera attaché au poteau'? demanda Magua , avec un ton d'ironie. — Je parle face à face avec vous , comme en présence de toute votre nation ! s'écria Heyward sans uàlir. — U ncnard-Subtil est un grand chef, répondit l'Indien; il ira chercher ses jeunes hommes pour qu'ils voient avec quel courage un visage pâle voit les tortures. Sur ces mots, il allait sorlir par la porte restée libre , lorsqu'un
grognement sourd et menaçant frappa son oreille ei lui ht suspendre sa marche. L'ours parut sur le seuil, en se balançant à sa manière accoutumée. Magua, comme avait fait le père de la malade, l'examina quelque temps avec attention , comme jiour s'assurer si c'était un homme on un animal. Il était bien au-dessus de la superstition ordinaire de sa tribu , et dès qu'il eut reconnu le déguisement du sorcier, il voulut passer sans façon; mais un grognement |ilus fort et plus menaçant l'arrêta de nouveau. Loin de se prêter â ce ba(lina''o, il s'avança hardiment. Le prétendu ours , qui s'était approché de ((uelques pas, se retira lentement devant lui jusqu'à la porte. Là il se mit à battre Pair de ses pattes de devant, à la manière de son brutal prototype. — Imbécille ! s'écria le chef en languç baronne , aller jouer avec des enfants et des femmes ; lais.sez les hommes à leur sagesse.
Il ne crut même pas avoir besoin de menacer l'animal supposé de son couteau ou de sa hache. Tout-à-coup la bête étendit les bras ou plutôt les pattes, lui en ceignit le corps et le serra avec toute la force de l'accolade d'un ours véritable. Heyward avait suivi avec une allenlion inquiète tous les mouvements d'OEil-de-Faucon. Aussitôt il quitta la tremblante Alice, prit une courroie de peau de daim qui avait servi à lier un paquet; et lorsqu'il vit les deux bras de son ennemi serrés étroitement contre son corps parles muscles de fer de l'éclaireur , il s'élança sur lui et les y fixa avec force. Bras, jambes et pieds, tout fut entouré de nœuds redoublés en moins -le temps qu'il ne nous en a fallu pour raconter cette opération. Qi.and le formidable Huron fut complètement garrotté, l'éclaireur le lâcha, et Duncan étendit son ennemi par tsrre sur le dos. Pendant tout le coLK-s de c«tte attaque subite, Magua, qui avait lutté violemment, jusqu'à ce qu'il se vit réellement dans les mains d'un homme beaucoup plus nerveux que lui, n'avait pas articulé le moindre cri. Mais lorsque CËd- de- Faucon , par manière d'explication sommaire de sa conduite, écarta le museau velu de l'animal, et montra au Huron sa figure mâle et résolue, la philosophie de ce dernier fut vaincue, et il laissa échapper l'inévitable exclamation : — Hugh ! — Ah ! ah ! tu as retrouvé ta langue ! dit son imperturbable vainqueur ; maintenant, afin que tu ne t'en serves pas contre nous, je vais prendre la liberté de te clore la bouche.
Comme il n'y avait pas de temps à perdre , l'éclaireur s'occupa immédiatement de cette précaution indispensable; et quand il eut bâillonné l'Indien , celui-ci put être considéré avec certitude comme hors de combat. — Par quel endroit le coquin est-il venu? demanda le prudent éclaireur quand il eut terminé celte besogne. Il n'est point passé une âme de mon côté depuis que vous m'avez quille. Duncan montra la porte par laquelle .Magua était entre ; elle présentait maintenant de trop grands obstacles pour qu'on pût effectuer par là une prompte retraite. — Donnez le bras à cette jeune dame, continua son ami; nous sortirons par l'atitre issue, poiif gagner le bois. — Impossible , dit Duncan ; la terreur lui a ôlé l'usage de ses sens; elle ne peut se soutenir. Alice! ma douce Alice! levez-vous; voici le moment de fuir. Tout est inutile! elle entend, mais elle ne peut nous suivre, .\llez , noble et digne ami ; saiivcï vos jours, et laissez-moi à ma destinée! — Il n'y a (las de trace qui n'ait une fin , et de calamité qui n'amené avec elle sa leçon , reprit l'éclaireur. Eh bien! enveloppez-la dans cette pièce d'étoffe de fabrique indienne. Cachez bien toutes ses formes délicates : prenii garde ; couvrez ce pied, il n'a point de pareils dans le dé.sert ; Il nous trahirait. C'est bien. Maintenant prenez-la dans vos bras, et suivezmoi ; je réponds du reste.
Duncan obéit avec empressement; et lorsque son ami eut fini de parler, il prit le corp.^ léger d'.\lice dans ses bras, et suivit les pas de l'éclaireur. Ils trouvèrent la malade seule comme ils l'avaient laissée, et s'avancèrent rapidement parSa galerie souterraine jusqu'à l'issue de la grotte. Lorsqu'ils approchèrent de la pelile porte d'écorce, ils jugèrent, au bruit des voix, que les amis et les parents de la malade étaient là réunis, attendant patiemment le moment d'entrer. — Si je prononce un seul mot, dit à voix basse QEil-de- Faucon, tnon anglais fera connaître à ces gens-là qu'un ennemi est parmi eux. Baragouinez-leur donc v'otre jargon, major ; ditesleur que nous avons enfermé l'esprit malin dans Ta caverne, et que nous emportons la malade dans les bois, afin d'y chercher des racines fortifiâmes. Mettez-y toute la ruse dont vous êtes capable; la nécessité nous en fait une loi.
En ce moment la porte s'entr'ouvrit, comme si quelqu'un eût tcouté du dehors ce qui se passait dans l'intérieur; cette circonstance obligea l'éclaireur à mettre fin à ses instructions. Un effroyable grognement fit éloigner l'écouteur indiscret, puis l'éclaireur ouvrit" hardiment la porte et sortit en jouant son rôle d'ours dans sa marche. Duncan suivit ses pas et se vit bientôt au milieu d'un groupe d'une vingtaine de parents et d'amis qui l'attendaient avec impatience. La foule s'ccarla un peu, pour permettre au père et au mari de la malade de s'approcher de Duncan. — Mon frère a-t-il chassé l'esprit malin ? demanda le père. Que porlc-l-il dans ses bras? — Ton enfant! répondit Duncan d'un ton grave; le mal l'a quillee, il est là enfermé dans ces ro'.hers. J'emporte U malade près d'ici,
LE DEIINII'U DES MOHICANS
pour la fortifier contre rie nouvelles attaques. Elle sera dans le wigwani de son mari quand le soleil rc(>araitra.
Quand le père eut tiadiiit en langue hiironne les paroles de l'étranger, un léger inurmnre annonça la satisfaction que causait celte nouvelle. Le chef lui-même fit signe de la main à Duncan de continuer sa marche, et lui dit tout haut d'une voix ferme et d'un air résolu : — Allez; je suis un homme; je vais entrer dans la caverne et combattre res|irit malin.
Heyward obéissait avec joie, et s'éloignait déjà du groupe, lorsque ces paroles effrayantes l'arrêtèrent tout court. — Mon frère est-il en démence! s'écria- t-il; il rencontrera la maladie, et elle entrera en lui; ou bien il la chassera, et alors elle poursuivra sa fille dans les bois. Non, que mes enfants attendent en dehors, et si l'esprit se présente, qu'ils l'assomment à coups de bâton. H est rusé, et restera caché dans la montagne quand il verra combien de personnes sont préparées à le combattre.
^tte singulière admonition eut l'effet désiré. Au lieu d'entrer dans lawferne, le père et le mari s'armèrent de leur tomahawk, et se postèrent tout prêts à faire tnmber leur vengoancesur le persécuteur imaginaire de la malade. Dans le même but, les femmes et les enfants prirent des pierres ou coupèrent des branches dans le taillis. Les prétendus sorciers profitèrent de ce moment favorable pour disparaître. CEil-de-Faucon. tout en profitant des superstitions des indiens, n'ignorait pas qu'elles étaient pUiti^t tolérées que partagées par les plus sages d'entre les chefs II savait combien le temps était précieux en pareille occasion. Quelque grande que fût la crédulité de ses ennemis, il savait que d'après la nature perspicace de l'Indien le plus léger soupçon pourrait avoir des résultats fatals. Au lieu donc de traverser le village, il en fit le tour. A la lueur mourante des feux, on apercevait encore de loin les guerriers allant d'une cabane à l'autre. Mais les enfants avaient abandonné leurs jeux, et le calme de la nuit succédait a l'excitation de cette soirée pleine d'événements. L'influence vivifiante de l'air extérieur remit complètement Alice, et comme sa faiblesse était plus physique que morale, elle n'eut pas besoin qu'on lui donnât d'explications sur ce qui venait de se passer. Lorsqu'on fut entré dans la forêt, — Je vais essayer maintenant de marcher, dit-elle eyi rougissant .secrètement de n'avoir pas quitté plus tôt les bras de Duncan ; je suis tout à fait rétablie. — Non ! Alice, vous êtes encore trop faible.
La jeune fille fit un doux effort pour se dégager, et Duncan fut obligé malgré lui d'abandonner son précieux fardeau. Notre ours était certainement resté étranger aux émotions délicieuses du jeune homme, lorsqu'il pressait dans ses bras celle qu'il aimait, et il ne dut pas comprendre davantage ce sentiment de honte ingénue chez la tremblante jeune fille. Mais quand il se vit à une distance convenable du village, il fit halte et prit la parole sur un sujetqui lui était plus familier. — Ce sentier, dit-il. vous conduira au ruisseau; suivez-en la rive septentrionale jusqu'à te que vous arriviez à une cataracte; montez alors sur la colline que vous verrez à votre droite, et vous apercevrez les feux de l'autre peuplade. C'est là que vous irez demander protection : si ce sont de vrais Dclawares, vous serez en sûreté. Fuir loin d'ici maintenant avec celte jeune fille, c'est chose impossible. Avant que nous eussions fait une douzaine de milles, les Hurons seraient sur notre piste et prendraient nos clievelures. .\llez, et que la Providence soil avec vous ! — Et vous^^lem'anda Heyward surpris; sans doute vous n'allez pas nous quitter ici? — Les Hurons tiennent captif l'orgueil des Delawares, le dernier rejeton du sang glorieux des Mohicans, repcmdit l'éclaireur; je vais voir ce qu'il est [lossible de faire pour lui ' S'ils avaient pris voire chevelure, major, chacun de vos cheveux aurait coûté la vie à un de ces coquins, comme je vous l'avais promis; mais si le jeune Sagamore doit être conduit au poteau, les Indiens verront aussi comment sait mourir un homme de pur sang!
Duncan ne s'offensa pas le moins du monde de la préférence que l'honnête éclaireur donnait à un homme ([u'il pouvait jusqu'à un certain point appeler son fils adoptif; néanmoins il combattit sa résolution tém'éraire par toutes les raisons qui lui vitirent à l'esprit. Il fut secondé par Alice qui joignit ses prières à celles d'Heyward, suppliant leur ami d'abandonner une entreprise qui promettait tant de dangers avec si peu d'espoir de succès. Leur éloquence et leurs raisonnements furent inutiles. L'éclaireur les écouta silencieusement, mais non sans impatience, et termina la discussion en répondant d'un ton péremptoire : — J'ai entendu dire qu'il y a dans la jeunesse un sentiment qui attache l'homme à la femme d'un lien plus fort que celui qui unit le père à son fils. Cela peut être, j'ai eu rarement occasion de me trouver avec des femmes de ma couleur; mais il est possible que lels soient les sentiments de la nature dans les colonies. Major, vous avez risqué votre vie, pour (jélivrer cette jeu ne fille, et je suiiposequ'ily aaufondde volreconduitequelque disposition de ce genre, l'our moi, j'ai enseigné à ce jeune homme le véritable emploid'un bon mousquet, et il m'en a bien récompensé! J'ai combattu à ses côtes dans .plus d'une escarmouche sanglante ; et aussi longtemps que d'une oreille j'entendais le bruit de son fusil, et de l'autre celui du Sagamore, j'étais sûr de n'avoir point d'ennemis derrière moi. Hiver comme été, de nuit, de jour, nous avons
erré ensem^^dans le désert, mangeant au même plat, l'un dormant pendant que l'autre veillait; et avant qu'il soit dit qu'Uncas,
à deux (las de moi, a été conduit au supplice! Quelle que soit
la couleur de notre peau, nous n'avons tous qu'un maître suprême, et je le prends à témoin qu'avant que le jeune Mohican meure faute d'un ami, la bonne foi aura disparu de la terre, et le Tueur de daims sera devenu une arme aussi peu redoutable que l'instrument ridicule du chanteur!
Duncan lâcha le bras de récla.ireur, qui, retournant sur ses pas, reprit le chemin du village. Après s'être arrêté un moment pour le suivre des yeux, Heyward, heureux et affligé à la fois, conduisit sa bien-aimée vers le village des Delawares.
Malgré l'esprit résolu d'Œlil-de-Faucon , il comprit pleinement toutes les difficultés et tous les dangers do son entreprise. A son retour dans le village indien, ses facultés exercées s'occupèrent aelivement des moyens de déjouer dans ses ennemis une vigilance et une circonspection qu'ils portaient à un aussi haut degré que luimême. S'il n'avait été retenu par les principes qu'il croyait convenables à la couleur de sa peau, Magua et ]t'. .sorcier auraient été les premières victimes immolées à sa sécurité ; mais il résolut de se fier aux liens dont il avait chargé ses captifs, et se dirigea vers le centre des habitations. A mesure qu'il approchait, ses pas devenaient plus circonspects, etson œil vigilant ne laissait échapper aucnn signe ami ou ennemi : à quelque distance des autres cabanes il en vit une qui paraissait avoir élé abandonnée avant d'être achevée, probablement faute de deux objets de la plus haute importance, le bois et lapierre. A travers les fentes et les crevasses, on voyait briller une faible lumière, ce qui annonçait que, malgré sa construction imparfaite, elle était pourtant habitée en ce moment. C'est sur ce point que se dirigea l'éclaireur, comme un général prudent qui tàte les positions avancées de l'ennemi avant d'entamer son attaque principale.
S'étant mis dans une posture convenable à l'animal qu'il représentait, CEil-de-Faucon s'approcha d'une petite ouverture d'où il pouvait voir dans l'intérieur de la cabane. Il reconnut que c'était la demeure de David La Gamme. C'est là que le maître de chant s'élajt retiré avec toutes ses afflictions, ses terreurs et son humble confiance dans la protection de la Providence. Au moment même où l'éclaireur aperçut sa personne peu gracieuse, lui-même, ou plutôt l'ours dont il avait pris le rôle, riait le sujet des n-flexions profondes du solitaire. Bien que David ajoutât une foi implicite aux miracles des anciens jours, il rejetait la croyance d'une intervention surnaturelle et directe dans les choses du monde moderne. En un mol, quoiqu'il crût fermement que l'âne de Balaam avait parlé, sa crédulité n'admettait pas qu'un ours pût chanlér; et cependant c'était un fait que lui affirmait le témoignage de ses oreilles si délicates. Il y avait dans son air et dans ses manii'res quelque chose qui indiquait le trouble manifeste de sou esprit. Il était assis sur un tas de bois sec d'où il lirait de temps en temps quelques branches pour entretenir son feu : il avait la tète appuyée sur son bras dans une altitude de réflexion douloureuse I^e costume du musicien était celui que nous avons décrit tout à l'heure; seulement il avait couvert de nouveau sa tèie chauve du castor triangulaire que la cupidité des Hurons avait dédaigné. L'intelligent OEil-de-Isiucon, qui se rappelait la retraite précipitée de David hors de la caverne, se doutait de ce qui faisait en ce moment l'objet de réflexions aussi profondes. Apres avoir fait le tour de la cabane et s'èlre assuré qu'elle était entièrement isolée, sachant d'ailleurs que l'infirmité mentale de son locataire la mettait à l'abri de toute visite, il hasarda de franchir la porte basse et de se présenter dcvantLa Gamme. Le feu les séparait : et lorsque CEil-de- Faucon se fut assis sur ses pattes de derrière, il s'écoula près d'une minute pendant laquelle tous deux se regardèrent .sans proférer une parole. La surprise était trop forte pour. que, nous ne dirons pas la philosophie, mais la foi et la résolution de David y résistassent. H chercha son instrument, et se leva avec l'intention confuse d'essayer un exorcisme musical. — Monstre noir et mystérieux, s'éeria-t'-il, en affermissant d'\me main tremblante ses vénérables lunetles et en s'armant de son livre de cantiques, je ne connais ni votre nature, ni vos intentions , mais si vous méditez quelque chose contre la personne et les droits de l'un des plus humbles serviteurs du temple, écoutez le langage du jeune bereer d'Israël et repentez-vous.
L'ours se tint les côtés de rire, et une voix connue de David lui répondit : — Laissez-là votre brimborion, et contenez un peu voire gosier ; quatre mots de bon anglais valent mieux maintenant qu'une heure employée à brailler. — Qui es-tu ! demanda David dans l'impuissance totale de continuer l'exorcisme qu'il s'était proposé, et pouvant à peine respirer. — Un homme comme vous, et qui a dans les veines aussi peu de sang d'ours que vous-même ; .tvez-voiis donc si tôt oublié celui qui vous a rendu cet instrument que vous tenez à la main? — Est-il possible? répondit David en respirant plus à l'aise à mesure que la vérité .se faisait jour dans son esprit J'ai rencontré bien des merveilles pendant mon .séjour chez les idolâtres, mais je n'ai rien vu qui égale celle-là ! — Attendez, attendez , reprit Œilde-Faucon en se découvrant la figure, pour raffermir la foi chancelante de son compagnon ; vous voyez ici une peau qui, si elle n'est pas aussi blanche que celle de nos jeunes dames, a seulement la
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
teinte que l'air et le soleil lui ont donnée. Maintenant parlons affaires. — Parlez-moi d'atiord de la jeune fille, et du jeune homme qui est venu si courageusement à sa recherche. — Oh ! ils sont heureusement à l'aliri des tomahawks de ces misérables! mais pouvezvous me mettre sur la piste d'Uncas? — Lejeune homme est captif, et je crains bien que sa mort ne soit résolue. Je déplore du fond de ) arae qu'un jeune homme si bien disposé meure dans son i;;norance, et j'ai fait choix d'un cantique... — Pouvez-vous me conduire vers lui?— Cela n'est pas difficile... pourtant je crains beaucoupque votre présence n'ajoute à son infortune au lieu de l'adoucir. — Trêve de paroles , et marchons! reprit l'OEil-de-Faucon qui remit sa tète d'ours, et donna l'exemple à l'instant même.
L'éclaireur en chemin apprit que son compagnon avait la permission de visiter Uncas, grâce au privilège de scm infirmité et à sa liaison avec l'un des gardes qui, parlant un peu d'anglais, avait été choisi par David pour sujet deconversation religieuse. Ilest fort douteux que le Huron comprît les intentions de son nouvel ami ; mais un sauvage n'est pas moins flatté qu'un homme civilisé de se voir l'objet d'attentions particulières. Pendant la route l'éclaireur fit connaître à son compagnon le rôlequ'il aurait à jouer.
La prison d'Uncas était située au centre même du village , et il était difficile de s'en approcher ou d'en sortir sans être aperçu. Mais il n'entrait pas dans le plan d'OEil-de-Faucon de se cacher le moins
David La Ganinio en sauvage.
du monde. Comptant sur son déguisement , il se rendit à la cabane par le chemin le pins direct. Néanmoins l'heure avancée de la nuit lui offrait aussi quelque protection. Les enfants étaient déjà endormis; toutes les femmes et la plupart des guerriers étaient rentrés dans leurs huttes. Seulement quatre ou cinq de ces derniers étaient à la porte de la prison d'Uncas, observateurs attentifs des mouvements de leur prisonnier. A la vue de La Gamme accompagné de leur jongleur le plus célèbre dans l'un de ses déguisements habituels, ils s'écarlèrent sur-le-champ pour les laisser entrer. (;e[iondant ils ne manifestèrent aucune intention de s'éloigner , au contraire ils parurent évidemment désireux d'être témoinsdes mystères qui allaient s'accomplir. Dans l'impossiliilite où était l'éclaireur de parler aux Hurons dans leur langage, il fut obligé do laisser faire à David tous les frais de la conversation. Malgré la simplicité de ce dernier, il s'acquitta fort bien de sa tâche et exécuta les instructions qu'il avait reçues de manière à dépasser les espérances de son maître. — Les Delawares sont des femmes, dit-il au sauvage qui avait une légère teinture d'anglais; les Yenguis, mes compatriotes, leur ont dit de prendre le tomahawk et d'en frapper leurs pères du Canada, et alors ces Mokicans ont oublié leur sexe.iMon frère désiret-il entendre le Cerf-Agile demander ses jupons'? veut-il le voir pleurer au poteau en présence des Hurons?
L'exclamation Hugh! articulée d'un ton d'assentiment formel, fut la seule répose du sauvage. — Alors que mon frère s'écarte , et l'homme savant soufflera sur le chien ! Qu'il le dise à mes autres frères !
Le Huron expliqua les paroles de David à ses compagnons , qui à leur tour écoutèrent ce projet avec la satisfaction que devait naturellement donner à ces hommes farouches un tel raffinement de
Uncas prisonnier.
cruauté. Ils s'éloignèrent un peu de la porte , et firent signe au prétendu sorcier qu'il pouvait entrer- Mais l'ours, au lieu d'obéir, resta sur ses pieds de derrière et se mit à grogner. — L'homme savant a peur que son souffle n'atteigne ses frères et ne leur ôte leur courage de même qu'au prisonnier, continua David , il faut qu'ils s'éloignent davantage.
Les Hurons , qui auraient regardé ce malheur comme le plus grand de tous, s'éloignèrent aussitôt, et prirent position hors de la portée de la voix, mais de manière cependant à surveiller l'entrée de la cabane. Alors, comme s'il les eût crus suffisamment en sûreté, l'éclaireur quitta son attitude et entra lentement. La cabane silencieuse et sombre ne recevait d'autre lumière que celle des lisons d'unfeu qui s'éteignait. Uncas occupaitun coin, à demi couché, les pieds et les mains fortement attachés. Lorsqu'il aperçut le prétendu monstre, il ne daigna pas même jelcr un coup d'œil sur l'animal. L'éclaireur, qui avait laissé David à la porte, pour s'assurer qu'on ne les observait pas, jugeaprudeut de garder son déguisement jusqu'à ce qu'il eût la certitude qu'on ne viendrait pas troubler leur entrevue. Au lieu donc de parler, il se mit à faire les évolutions de l'animal qu'il représentait. Le jeune Mohican, (|ui avait cru d'abord que ses ennemis lui avaient envoyé un ours véritable pour le tourmenter et mettre son courage à l'épreuve, découvrit dans le jeu de l'acteur qu'Heywdrd avait trouvé si complet, certaines imperfections qui lui firent reconnaître l'imposture. Si Œil-de-Faurou eût pu deviner le jugement défavorable que portait sur sa pantomime un connaisseur tel qu'Uncas, lise fût sans doute pique d'honneur et eût conlinyé le divertissement; mais l'expression me|iri,«anle du regard du jeune homme était susceptible de tant d'interprétations, que la mortilienlion de cette découverte fut épargnée à l'amour-propre du digne pclaircnr. Sitôt donc que David eut donné le signal convenu, un sifflement sourd remplaça dans la cabane les rauques grognements de l'ours. Uncas s'était appuyé contre le mur, et fermait les yeux comme pour ne pas voir un objet aussi vil. Mais du niomen qu'il entendit le serpent, il se leva et regarda de tous côtes, jusqu'
LIi DKHMER Di:S MOMICANS.
ce qu'enfin ses yeux s'arrêtassent sur le monstre velu , où ils restèrent fixés comme par un pouvoir magique. Le même son se fit entendre de nouveau, et parut évidemment sortir de la gueule de l'animal. Aussitôt le jeune homme articula d'une voix basse et étoufTée l'exclamation habituelle : — Hugh! — Coupez les liens, dit OEil-de- Faucon à David qui s'approchait en ce moment.
Le chanteur fit ce qu'on lui ordonnait. Au même instant la peau de l'animal se détacha, et l'éclaireur parut à découvert aux regards d 6 son ami. Le Mohican parut comprendre comme par instinct la nature de la tentative de son compagnon ; mais ni sa voix ni ses traits ne laissèrent échapper le moindre symptôme de surprise. OEilde-Faucon tira ensuite un long couteau à la lame brillante, et le remit aux mains d Uncas. — Les Hurons sont dehors, dit-il ; mettons-nous sur nos gardes.
En même temps il appuya la main d'un air expressif sur un autre instrument du même genre; tous deux étaient le fruitdeses exploits
Il appuya sa patte sur le dos du major.
de la soirée. — Partons! dit Uncas. — Où irons-nous? — Chez les Tortues. Us sont enfants de mes grands pères. — Oui, mon garçon; le mèn:e sang coule dans vos veines, je le crois; mais le temps et la distance n'en ont-ils pas un peu changé la couleur? Que feronsnous des Mingos qui sont à la porte ? ils sont six, et ce chanteur n'est bon à rien. — Les Hurons sont des fanfarons ! dilUncasd'un air de mépris; leur totem est un élan, et ils courent comme les limaçons. Les Delawares sont les enfants de la tortue, et ils devancent ledaim à la course ! — Oui, mon enfant, il y a de la vérité dans ce que vous dites, et je ne doute pas qu'à la course vous ne dépassiez la nation tout entière ; mais la puissance d'un blanc [éside plus dans ses bras que dans ses jambes. Je puis tenir tète à un Huron aussi bien qu'un autre; mais s'il s'agissait de courir, les coquins me rattraperaient bien vite.
Uncas, qui déjà s'était approché de la porte pour sortir le premier, revint sur ses pas , et alla reprendre sa place au fond delà cabane. Mais OEil-de-Faucon, trop préoccupé pour remarquer ce mouvement, continua de se parler à lui-même. — Après tout, ditil, il n'est pas juste d'asservir un homme aux qualités d'un autre. Ainsi, Uncas, je vous conseille de tenter l'aventure, tandis que moi je vais reprendre ma peau d'ours et recourir à la ruse à défaut d'agilité. Le jeune Mohican ne répondit pas, mais ayant tranquillement croisé les bras, il s'appuya contre un despoteaux de la cabane. — Eh bien ! dit l'éclaireur en"le regardant d'un air surpris, qu'attendez-vous? Pour moi, pendant que ces coquins vous donneront la chasse, j'aurai du temps de reste. — Uncas ne veut point partir, répondit avec calme le Slohican. — Pourquoi? — 11 combattra avec
le frère de son père, et mourra avec l'ami des Delawares. — Bien , mon garçon , reprit Œil -de-Faucon en serrant la main d'Uncas entre ses doigts de fer; si vous m'aviez laissé, vous auriez agi en Mingo. Mais sachant combien la jeunesse est attachée à la vie , j'ai cru devoir vims faire cette offre. Ce qu'on ne peut faire à la guerre par le seul courage, il faut le faire par la ruse. Couvrez-vous decette peau; je ne doute pas que vous ne jouiez l'ours presque aussi bien que moi.
Quelle que put être l'opinion particulièred'Uncas sur leurstalents respectifs en cette matière, sa contenance grave n'annonça aucune prétention à la supériorité. Il se hâta de revêtir en silence la dépouille de l'animal , puis il attendit. — Maintenant, mon ami, dit Œil-de-Faucon en s'adressant à David, un échange decostume vous sera avantageux, car vous n'êtes point acclimaté aux intempéries du désert. Tenez, prenez mon bonnet et ma blouse de chasse, et donnezmoivotre chapeau et votrecouveriure. Conflez-moi aussi votre livre, vos lunettes et votre petit instrument ; si nous nous revoyons dans des circonstances plus heureuses, je vous rendrai le tout en y joignant mes remerciments.
David lui donna les différents objets qu'il venait de nommer, avec un empressement qui eût fait honneur à sa libéralité, si , sous plus d'un rapport, il n'eût pas gagné au change. OEil-de-Faucon fut bientôt revêtu de son nouveau costume; et lorsque ses yeux vifs et perçants furent cachés derrière les lunettes, et que sa tète fut surmontée du castor triangulaire, comme la taille desdenx blancsétait à peu près la même, il put raisonnablement, à la clarté des étoiles, passer pour le chanteur. — Avez-vous beaucoup de disposition à la poltronnerie? demanda-t-il brusquement à celui-ci , afin de connaître l'étal véritable de la maladie avant de prescrire son ordonnance. — Mes habitudes sont paisibles, et mon caractère, j'ai lieu en toute humilité de le croire, est grandement incliné vers la paix et la charité, répondit David, un peu piqué de cette attaque directe à son courage; mais nul ne peutdire que, dans les plusgrandspérils, j'aie jamais oublié ma foi dans le Seigneur. — Votre plus grand danger sera au moment où les sauvages s'apercevront qu'ilsontété trompés. S'ils ne vous assomment passur-le-champ, votre infirmité intellectuelle vous protégera, et vous pourrez espérer avec raison de mourir dans votre lit. Il faut donc vous asseoir dans l'ombre et prendre la place d'Uncas, jusqu'à ce que la ruse des Indiens vienne à découvrir la mèche. Choisissez cependant de faire une sortie avec
Magua garrotté et bâillonné.
nous ou de rester ici. — Je resterai , dit David d'un ton ferme ; je prendrai la place du Delaware; il a bravement et généreusement combattu pour moi, et je ferai pour lui ce que vous demandez , et plus encore si cela est nécessaire. — Vous venez de parler en homme, et en homme qui, avec une meilleure direction, aurait pu faire quelque chose de mieux qu'un chanteur. Baissez la tète et re-
LKS VKILLÉES LITTËRMIIES ILHJSTKl.KS.
pliez vos jambes; leur forme pourrait faire connaître trop tôt la vérité. Gardez le silence aussi longtemps que vous pourrez; il serait liii.'ii, quand la chose éclatera, de brailler tout à coup un de vos cantiques, ce qui rappellera aux Indiens que vous n'êtes pas tout à fait aussi responsable de vos actes que le commun des mortels. Si néanmoins ils prennent votre chevelure, comptez qu'Uncas et moi riiius ne Vous oublierons pas, mais que nous tous vengerons comme il convient à de vrais guerriers, à des amis sincères. — Arrêtez! dit Daviil, voyant qu'après lui avoir donné cette assurance ils allaient le quitter; je suis le disciple humble et indigne d'un maître qui n'a uas enseigné le damnable principe de la vengeance. Si donc je viens à succomber, n'immolez point de victime à mes mânes, mais
S')lulôt pardonnez à mes meurtriers; et quand vous penserez à eux, |uc ce soit pour demander à Dieu dans vos prières leur conversion et leur salut.
L'éclaircur parut réfléchir profondément. — Il J a là, dit-il, un principe différent du code des bois ; et cependant il est beau et fait naître de nobles réflexions. Alors, poussant un [irofond soupir, probablement le dernier que lui arracha le regret de la vie civilisée, il ajouta: C'est ce principe que je voudrais moi-même mettre en pratique, comme il convient à un homme de pur sang ; quoiqu'il ne soit pas toujours facile d'agir avec un Indien comme on agirait avec un chrétien. Dieu vous bénisse, mon ami ! je pense que vous n'êtes pas loin de la bonne piste, si l'on considère mûrement les choses et si l'on envisage l'éternité; quoique cela dépende beaucoup des qualités naturelles et de la force des tentations.
Ce disant, l'éclaircur s'approcha de David et lui serra cordialement la main ; après cette marque d'amitié, il sortit de la cabane, accompagné du nouveau porteur de peau d'ours. Du moment qu'ÛEilde-Faucon se vit sous les regards des Hurons, il sut donner à sa haute taille l'attitude raide de David, étendit la main pour marquer la mesure, et se mit à imiter comme il put sa psalmodie Heureusement pour le succès, il avait à affaire à des oreilles peu accoutumées à l'harmonie, sans quoi la ruse eût été bientôt découverte. Il fallait nécessairement passer à une proximité dangereuse du groupe des sauvages; et, à mesure qu'il en approchait, l'éclaircur élevait de plus en plus la voix. Lorsqu'il fut tout prés, le Huron qui parlait anglais étendit un bras et arrêta le faux maître de chanl. — Ce chien de Delaware, dit-il en avançant la tête, et en cherchant à lire à travers l'obscurité dans les traits du chai^teur supposé, est-il bien effrayé? Les Hurons entendront-ils ses gémissements?
L'oursfit entendre un grogneraentsi naturel etsi menaçant, que le guerrier indien lâcha prise et s'écarta, comme pour s'assurer si l'ours qu'il voyait marcher devant lui, était faux ou véritable. Œ^il-de- Faucon, qui craignait qu'en parlant sa voix ne le trahit, se hâta de profiler de cette interrup'.ion pour faire une nouvelle explosion musicale, qui aurait déchiré les oreilles d'hommes civilisés, mais qui, parmi ses auditeurs actuels, ne fit qu'ajouter au respect dont il leur paraissait digne. Tous les Indiens s'écartèrent donc el laissèrent passer le sorcier et son aide. U fallait toute la fermeté d'ànie d'Uncas el de t'éclaireur pour continuer le pas grave et tranquille qu'ils avaient pris, en passant devant les cabanes du village, lorsqu'ils virent surtout que la curiosité l'avait assez emporté sur la crainte pour engager les Indiens à s'approcher de la hutte afin de s'assurer de l'elfét (^l'avait produit le sortilège. Le moindre mouvement de la part de David pouvait les trahir, et il fallait du temps à l'éclaircur pour se mettre en sûreté Le tintamarre que ce dernier jugeait prudent de continuer fit sortir de leurs huttes plusieurs Indiens , qui les regardèrent passer ; et plus d'une fois un guerrier menaçant vint les reconnaître. Néanmoins leur marche ne fut puint inierrompue; les ténèbres et la hardiesse même de leur entreprise les protégeaient. Déjà le village était derrière eux, et ils s'avançaient rapidement vers l'abri de la forêt, lorsqu'un grand cri s'éleva de la cabane qui avait servi de prison à Uncas. Le .Mohicaa tressaillit, et agita sa peau velue, comme pour s'en débarrasser. — Arrêtez ! dit l'éclaircur en retenant son auii par l'épaule ; laissez-les crier, ce n'est qu'un cri de surprise.
Ils n'avaient pas de temps a perdre, car aussitôt d'afîrcux hurlements remplirent les airs, et parcoururent toute l'étendue du village. Uncas jeta loin de lui sa peau d'ours, et parut dans sa beauté naturelle. — Maintenant, que les démons se mettent à notre piste! deux d'entre eux au moins y trouveront la mort; dit l'éclaircur; et en même temps il retira de dessous les broussailles deux fusils et tous leurs accessoires. En ayant donné un à son ami , il agita en l'air son Tueur dedaims ; puis, frappant légèrement sur l'épaule du jeune Mohican, il prit les devants; Uncas s'clança à sa suite : chacun d eux tenant son arme de manière à s'en servir au premier instant ; et bientôt ils disparurent dans l'épaisseur du bois