CHAPITRE XXV
L'impatience des sauvages nui gardaient le captif avait fait taire h crainte que leur insulrait le souffle du sorcier. Ils s'avuncèrenl
avec précaution, et respirant à peine, vers une crevasse à travers laquelle brillait la clarté mourante du feu. Pendant quelques minutes, ils prirent David pour leur prisonnier ; mais ce qu'Œil-de-Faucon avait |>révu arriva. Fatigué de tenir si longtemiis ses jambes repliées sur elles-mêmes, le chanteur les étendit'peu à peu, si bien (|u'iin de SCS pieds disgracieux s'approcha du brasier qui en éclaira les contours. D'abord les Hurons crurent que cette iliibHMl'' ''" Delaware était le résultat de rensorcellcmcnt. Mais \(jrmimmtHi\ , qui ne croyait pas être vu, lourna la tête et laissa aperccWîf son vi- .«age doux et simple , au lieu des traits sévères et hautaife du prisonnier, le doute ne fut plus possible même à la crcdul __ Indien. Ils se précipitèrent tous ensemble dans la cabane, et port^ui les mains sans cérémonie sur le pauvre diable, découvrirent sur-lechani]) l'imposture. Alors s'éleva le premier cri qu'avaient enti'iidu les fugitifs. Il fut suivi des démonstrations les plus frénétiques de colère et de vengeance. David, quoique toujours ferme dans .sa résolution de couvrir la retraite de ses amis, dut bien croire que sa dernière heure était venue. Privé de son livre et de son instruniciit. il fut obligé de recourir à sa mémoire qui, dans de telles matières, lui faisait rarement faute : élevant tout à coup sa forte voix, il vouhit adoucir son passage dans l'autre monde, en chantant les premiers versets d'une antienne funéraire. Ce chant rappela fort à pro;ios aux Indiens son infirmité intellectuelle; et s'élançant hors de la cabane, leurs clamcursévcillèrent tout le village. Un* guerrier indien dort sans rien changer à sa tenue, ses armes à côlé de lui. Aussi, le cri d'alarme eut à peine 'élé entendu, que deux cents hommes étaient debout. L'évasion du prisonnier fut bientôt connue, et la tribu entière se rassembla autour de la cabane du conseil, attendant impatiemment les ordres de ses chefs. Dans cette circonstance grave, qui réclamait les conseils de riiabileté etde rcxpcrience, la présence du rusé Magna ne pouvait manquer d'être réclamée. Sou nom fut prononcé, et chacun témoigna son étonncment de ne point le voir |iaraître. On l'envoya chercher à .sa cabane. En même temps quelques-uns des jeunes gens les plus agiles et les plus intelligents reçurent ordre de faire le lourde la clairière, sous l'abri de la forêt, afin de parer à toute attaque que pouriaictit méditer leurs voisins suspects, les Delawarcs. Les femmes et les enfants couraient çà et là; tout le camp était en émoi. Mais peu à peu ces symptômes de désordre disparurent, et au bout de quelques minutes les chefs s'assemblèrent dans la grande hutte pour tenir conseil.
Des clameurs annoncèrent bientôt l'approche d'un détachement, et on espéra voir enfin s'expliquer le mystère de cette évasion. La foule placée à l'extérieur de la cabane s'écarta et plusieurs guerriers entrèrent, amenant avec eux le malheureux sorcier que l'éclaircur avait laissé si longtemps dans une situation gênante Quoique cet homme jouît parmi les Huronsd'une réputation fort équi>oque, tous en cette occasion l'é'COUlèrent avec une altenliori profonde. Quand il eut terminé son récit, le père de la malade s'avança, et raconta brièvement ce qu'il savait. Ces deux dépositions servirent à diriger les recherches dans lesquelles on mit toute la gravité et la circonspection des Indiens. .\u lieu de se précipiter tous en foule et en désordre vers la caverne, on choisit pour cette investigation dix des guerriers les plus habiles et les plus courageux. Comme II n'y iivail pas de temps à perdre, dès que le choix fut fait, les individus désignés se levèrent et soriirent sans prononcer une parole. A l'entrée de la caverne, les plus jeunes cédèrent le pas à leurs aînés, et tous s'avancèrent dans la galerie basse et sombre avec l'iutrépldllé de guerriers qui étaient prêts à se sacrifier au bien public, mais qui en même temps avaient de secrètes inquiétudes touchant la nature de l'ennemi en face duquel ils allaient se trouver.
Le premier appartement de la caverne était sombre et silencieux. La femme était à la même place et dans la même attitude qu'auparavant, quoique plusieurs affirmassentqu'ils l'avaient vu emporter dans les bois par le ]irélendu médecin des hommes blancs. Cette conlradiclion palpable du récit fait par le père attira tous les regards sur lui. Irrité de cette imputation tacite, et intérieurement trouble par une circonstance aussi inexplicable, le chef .s'approcha du lll. et .se baissant vers sa fille, promena sur ses traits un regard iniredule, comme s'il eût douté que ce fût elle. Il vit qu'elle était morte. La nature l'emporta pour un moment, et le vieux guerrier cacha sesyeui dans ses mains comme pour réprimer sa douleur; puis revenant à lui, il regarda en face ses compagnons, et leur montrant le corps, il leur dit : — La femme de mon jeune guerrier nous a quitté;). Le Grand-Esprit est en colère contre ses enfants.
Cette douloureuse nouvelle fut reçue dans un profond silence. Après une courte pause, un des Indiens les plus âges allait prendre la parole, lorsqu'on aperçut quelque chose de noir qui, sortant d'une pii'ce voisine , vint en roulant au centre même de l'appartement. Ignorant ii quels êtres ils avaient affaire, les sauvages tirent quelques pas en arrière, et ouvrirent de gran Js yeux. L'objet étrange se leva sur son séant; et les Indiens, ayant approché la lumière, reconnurent avec surprise, et en pou-sant une exclamation, les traits farouches et sombres de Magna. Aussitôt plusieurs couteaux furent tirés, et on s'empressa de mettre en liberté ses membres et sa langue. Le Huron se leva, et se secoua comme un lion quittaoi -•* la-
LE DERNIKK DES MOHICANS
nière ; aucune parole ne lui échappa, mais sa main erra convulsivement sur le manche de son coutelas, tandis que ses yeux parcouraient toute la troupe, comme s'il eût cherché un objet sur lequel il pût décharger sa vengeance. Uncas et l'cclaireur, et mèmeDavid, furent heureux de ne point se trouver sous sa main en ce moment; car dans la fureur violente qui l'étouffait presque, il n'est pas de raffinement de cruauté qui l'eut porté à ditlérerleur mort. Ne rencontrant que des visages amis, le sauvage grinça des dents, et dévora sa rage faute de trouver sur qui en décharger l'explosion. Dans la ^ crainte d'ajouter à une irritation déjà portée jusqu'à l'excès, on laissa plusieurs minutes s'écouler avant d'articuler un seul mot. C'est alors seulement et après un suffisant intervalle, que le plus àgéde la troupe parla: — Mon ami a trouvé un ennemi? Est-il près d'ici, afin que les Hurons en puissent tirer une éclatante vengeance? — Que le Delaware meure! s'écria Magua d'une voix tonnante.
Il se fit un second silence, lequel ne fut interrompu qu'avec circonspection et par le même interlocuteur. — Le Mohican a les pieds légers, et ses bonds sont rapides; mais nos jeunes hommes sont à sa poursuite. — 11 est parti ! s'écria Magua d'une voix concentrée et gutturale qui semblait sortir du plus profond de sa poitrine. — Un malin esprit s'est glissé parmi nous, et a frappé nos yeux d'aveuglement.— Un malin esprit ! répéta le Renard d'un ton animé; c'est l'esprit qui a ôté la vie à tant de Hurons, l'esprit qui a tué tous mes jeunes guerriers sur la colline, qui a pris leur chevelure à la grande Gataracle et qui a aujourd'hui lié les bras du Renard-Subtil. — Dç qui mon ami parle-t-il? — Du chien qui porte sous une peau pâle le cœur et la ruse d'un Huron, de la Longue-Carabine.
Ce nom redouté produisit son effet ordinaire. Mais après quelques moments de réflexion, lorsque les guerriers se rappelèrent que leur formidable et audacieux ennemi avait pénétréjusque dansleurcamp pour y accomplir ses funestes projets, la rage prit la place de l'étonnenient, et toutes les passions farouches qui s'agitaient dans lecœur de Magua se communiquèrent à ses compagnons. Les uns grincèrent des dents; d'autres exhalèrent leur colère en longs hurlements; d'autres enfin se mirent à frapper l'air avec fureur, comme si leurs coups eussent pu atteindre leur ennemi. Mais cette explosion soudaine s'arrêta bientôt et fit place au calme et à la gravité habituelle aux Indiens dans les moments d'inaction. Magua, qui avait eu le temps de réfléchir, changea également de manières. — Allons rejoindre les chefs, dit-il avec dignité : ils nous attendent.
Ses compagnons le suivirent en silence; toute la troupe quitta la caverne et se rendit à la cabane du conseil. Quand on fut assis, tous les yeux se portèrent sur .Magua : on attendait de lui l'explication de ce qui s'était passé. Il se leva et raconta tout sans duplicité ni réserve. Le stratagème employé par Duncan et CEil-de- Faucon fut alors dévoilé, et il ne fut plus possible, même aux hommes superstitieux , de méconnaître le véritable caractère des événements. 11 n'était que trop manifeste qu'ils avaient été trompés de la manière la plus insultante et la plus honteuse. Quand Magua eut terminé et entrepris son siège, ses auditeurs se regardèrent les uns les autres, également étonnés et de l'audace et du succès de leurs ennemis. On s'occupa aussitôt des moyens d'en tirer vengeance. De nouveaux éclaireurs furent envoyés sur les traces des fugitifs pendant que les chefs continuaientà délibérer. Divers expédients furent successivement proposés par les guerriers les plus âgés. Magua les écoutait avec une attention respectueuse. Ce rusé sauvage avait repris son empire sur lui-même, et il marcha dès lors vers son but avec la circonspection et l'habileté qui lui étaient ordinaires. Ce fut seulement lorsque chacun eut dit son opinion qu'il voulut exprimer la sienne. Quelques-uns des coureurs étaient déjà revenus et rapportèrent,que d'après les traces des ennemis, ilsavaient été cbercherun asile dans le campdes Delawares. Cette circonstance ne fut pas négligée par Magua ; il sut en profiter pour donner à son opinion plus de poids. Il développa ses plans à ses compatriotes, et, comme son éloquence et son adresse devaient le faire attendre, on les adopta à l'unanimité. En séparant les deux sœurs, Magua avait gardé Alice comme moyen d'influence sur Cora, et il avait confié celle-ci aux Delawares auxquels il donnait ainsi une marque flatteuse de confiance. Il avait à reconquérir la confiance de sa tribu, et l'alliance de ses puissants voisins était un moyen d'agir sur ses propres concitoyens. Frustré maintenant dans son espoir de vengeance, il devait avoir recours aux alliés que, par politique, il avait caressés et «ervis jusque-là.
Plusieurs d'entre les chefs avaient proposé des plans habillement calculés pour surprendre les Delawares, s'emparer de leur camp et recouvrer leurs prisonniers; car l'honneur, la vengeance, réclamaient des victimes. Mais Magua n'eut par de peine à faire échouer ces projets. Il en exposa les dangers et les défauts avec son habileté ordinaire, et ce fut alors seulement qu'il présenta les plans qu'il avait lui-même conçus. Il commença par flatter la vanité de ses auditeurs, moyen infaillible d'obtenir leur attention. Après avoir énuméré les occasions nombreuses et diverses dans lesquelles les Hurons avaient montré leur courage et leurs talents guerriers dans le châtiment des insultes, il fit un pompeux éloge de la prudence. Il représenta celte qualité comme établissant le principal point de dif-
rence entre le castor et les autres animaux , entre tous les animaux etl homme,etenfinentrelesHuronsen particulier et le reste du genre humain.llentrepritalorsdemùntrercommeiitcette vertu étaitapplicable à lasituation actuelledela tribu. D'uncùté, dit-il, était leurgrand père pcAle, le gouverneur du Canada, qui regardait ses enfants d'un œil dur, depuis que le sang avait rougi leurs tomahawks; de l'autre une peuplade aussi nombreuse que la leur, qui parlait nne autre langue, avait d'autres intérêts, ne leur voulait aucun bien, et serait charmée d'avoir un prétexte pour les faire tomber dans la disgrâce du grand chef blanc. Alors il parla des besoins des Hurons. des dons qu'ils avaient droit d'attendre pour leurs services passés, de l'éloignement où ils étaient de leurs territoires de chasse et 'des villages de leur patrie , et de la nécessité , dans des circonstances aussi critiques, de consulter un peu plus la politique, un peu moins l'inclination. Lorsqu'il aperçut que si les vieillards applaudissaient à sa mobéralion, les guerriers les plus redoutables et les plus distingués daissaient les yeux avec une sorte de honte, il ramena d'une manière adroite le texte favori des ambitieux. Il parla ouvertement des fruits qu'ils retireraient de leur prudence, et prit sur lui de leur prédire un triomphe complet et définitif sur leurs ennemis. Il donna même confusément à entendre que leur vengeance irait aussi loiu que possible. Enfin , il sut mêler avec tant d'art les idées de ruse aux sentiments belliqueux , qu'il flatta toutes les inclinations ,enflamma toutes les espérances. L'orateur ou l'homme d'élat qui'sait produire de tels effets, manque rarement d'obtenir une grande popularité parmi ses contemporains, quelque jugement que porte de lui la postérité. Tous s'aperçurent qu'il en pensait plus qu'il n'en disait, et chacun crut que ce qui restait caché était précisément ce qu'il désirait lui-même. La tribu consentit donc à user de prudence ; et d'une voix unanime, on confia la direction des affaires au chef qui avait suggéré des mesures aussi sages. Magua venait d, obtenir l'objet qu'avait convoité depuis longtemps son esprit audacieux et rusé. Dépouillant donc la modestie circonspecte avec laquelle il avait jusque-là consulté le sentiment des autres, il prit l'air grave et imposant , nécessaire pour soutenir la dignité de sa charge.
Des éclaireurs partirenten reconnaissance dans diverses directions; des espions eurent ordre de s'approcher du camp des Delawares, et d'observer ce qui s'y passait; les guerriers furent renvoyés dans leurs wigwams , avec l'assurance que leurs services ne tarderaient pas à être requis; et on ordonna aux enfants et aux femmes de se retirer, en leur recommandant le silence. Quand ces arrangements furent terminés, Magua traversa le village, s'arrêlant de temps en temps, pour faire une visite à ceux que pouvait flatter sa présence. Il confirma ses amis dans leur confiance en lui, raffermit ceux qui hésitaient, et satisfit tout le monde ; puis, il se rendit dans la rabane qu'il habitait. L'épouse que le chef huron avait abandonne 'nrsqu'il avait été chassé par ses compatriotes, était morte, il n'avait pas d'enfants, et il était maintenant solitaire dans .«a hutte. Celait la cabane isolée et à demi construiteoù Œil de-Faucon avait rencontré David ; et dans les rares occasions « ù ils s'y étaient trouvés ensemble , le Huron avait toléré la présence du chanteur, avec l'indifférence dédaigneuse d'une supcrioriié hautaine. Cefutdonc laque se retira Magua, quand il eut terminé ces travaux politiques. Mais pendant que les autres dormaient, lui ne connaissait point le repos et ne le cherchait pas. Celui qui aurait eu la curiosité d'épier les mouvements du chef nouvellement élu , l'aurait vu assis dans un coin de sa hutte, méditant ses plans futurs depuis le moment où il était entré jn,squ'à l'heure fixée pour une réunion nouvelle des guerriers. De temps en temps, le veut sifflait à travers les crevasses (les parois, et le peu de flamme qui s'élevait alors des tisons jetait sa lueur incertaine sur le front triste et rembruni du solitaire. Dans ce moment où aurait pu prendre le faroucbe sauvage pour le Prince des Ténèbres, rappelant le souvenir de ses prétendues injures et ourdissant ses noii's complots.
Longtemps avant le lever du soleil, des guerriers entrèrent l'un après l'autre et à différents intervalles dans la cabane de .Magua, jusqu'à ce que leur nombre s'élevât à vingt. Chacun d'eux avait sa carabine et son équipement de guerre. Ces hommes au regard farouche arrivaient sans prononcer un mot et sans que Magua leur parlât. Les uns s'assirent dans un coin, d'autres restèrent debout, immobiles comme des statues et dans un profond silence, jusqu'à ce que le nombre désigné ftJt complet. Alors Magua se leva donna le signal du départ et se mit en tète. Les sauvages suivirent leur chef un à un,etdans l'ordre de marche auquel on adonné le nom de file indienne. Ils se glissèrent sans bruit hors du camp , ressemblant à une troupe de spectres plutôt qu'à des guerriers qui vont clierchi r la gloire des héros.
Au lieu de prendre le sentier qui menait en ligne directe au camp des Delawares , Magua suivit pendant quelque temps le cours tortueux du ruisseau , et conduisit sa troupe sur les bords du lac artificiel des castors. Le jour commençait à paraître lorsqu'ils entrèrent dans la clairière défrichée pour ainsi dire par ses industrieux animaux. Magua, qui avait repris son ancien costume, portait l'image d'uu rtnard sur la peau apprêtée dont il était vêtue; mais un guer-
LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
rier de la troupe avait un castor pour symbole particulier ou totem. Il aurait regardé comme une prolanalion de pas>(T devant une communauté de sa prétendue race, sans lui donner quelques témoignages de civilité. En conséquence il s'arrêta, et toute la troupe ayant imité son exemple, il se mit à parler aux castors en termes pleins de bienveillance et d'amitié, comme s'il se fût adressé à des hommes. Il les appela ses cousins, et leur rappela que c'était à .son inihiencc protectrice qu'ils devaient la sécurité dont ils jouissaient, pendant que tant de marchands avides excitaient les Indiens à leur ôterlavie. Il leur promit la continuation de ses bons offices, et leur recommanda la reconnaissance. Après quoi il parla do l'expédition dont il l'ai.sait partie, et les pria indirectement de communiquer à leur parent une portion de cette prudence pour laquelle ils étaient si célèbres. Pendant cette harangue extraordinaire, les compagnons de l'orateur l'écoutaient avec une attention et une gravité qui prouvaient qu'ils ne trouvaient rien que de raisonnable dans son discours. Un ou deux castors se montrèrent à la surface de l'eau, et le Huron en exprima sa satisfaction, y trouvant la preuve qu'il n'avait point parlé en vain. Au moment où il terminait son discours, on crut voir la tète d'un gros castor .sortir d'une hutte en terre qui n'était pas en très bon état . et qui pouvait paraître inhabitée. Un signe aussi extraordinaire de confiance fut accueilli par l'orateur comme un présage favorable, et quoique l'animal se retirât avec un peu de précipitation, il ne lui en fit pas moins ses compliments bien sincères.
Lorsque Magua pensa qu'on avait accordé assez de temps aux affections de famille du guerrier, il donna l'ordre de se remettre en marche. Pendant que la troupe s'éloignait d'un pas que les oreilles d'un Européen n'auraient pu entendre, le même castor vénérable se hasarda de nouveau à montrer sa tète. Si l'un des Hurons se fût retourné, il eût vu l'animal épiant leurs mouvements avec une attention et une .sagacité vraiment humaines. Effectivement, il y avait dans les mouvements du quadrupède une intelligence si manifeste que l'observateur le plus habile n'eût pu s'en rendre compte, jusqu'au moment où la troupe entra dans la forêt. Alors tout s'expliqua, et le castor, sortant tout entier de sa hutte , et se débarrassant de son masque de fourrure, découvrit le visage grave et attentif de Chingachgook.
La tribu ou plutôt la demi-tribu des Delawares, dont le cantonnement actuel était si rapproché du village temporaire des Hurons, comptait à peu près le môme nombre de gm'rriers que cette dernière peuplade. Comme leurs voisins, ils avaient suivi Montcalm sur le territoire de la couronne britannique, et faisaient des invasions fréquentes et sérieuses sui' le terrain de chasse des Mohawks ; néanmoins, avec !a ré.servn mystérieuse si commune aux Indiens, ils avaient refusé leur coopération au moment où elle était le plus nécessaire. Les Français avaient clicrché à s'expliquer de diverses manières cette défection inattendue de leurs alliés. L'opinion générale était qu'ils avaient été guidés par leur respect pour quelque ancien traité. Quant à la tribu, elle s'était contentée de faire savoir à Montcalm, avec un laconisme tout à fait indien, que ses haches étaient émoussées , et qu'il fallait du temps pour les aiguiser. Le prudei>l général avait jugé plus sage de conserver un allié passif que de s'en faire un ennemi déclaré par des actes d'une sévérité mal entendue.
Dans la même matinée, et pendant que Magua conduisait sa troupe silencieuse de la colonie des castors dans la forêt, le soleil , en se levant sur le camp des Delawares, éclaira une population aussi activement occupée que .s'il eût été plein midi. Les femmes couraient d'une cabane à une autre; quelques-unes préparaient le repas du matin ; d'autres .se livraient à leurs occupations habituelles; mais le plus grand nombre s'entretenaient avec vivacité et à voix basse. Les guerriers se promenaient par groupes, réllccliissant nj»is qu'ils ne causaient, ou si quelques mots étaient artiiub s, parlalFeu hommes qui pesaient mûrement leurs opinions. On voyait idT instruments de lâchasse disposés devant les cabanes, mais persaÉ'ne ne parlait. Çà et là un guerrier examinait ses armes avec mm Ittention qui n'est pas ordinaire lorsiju'oii ne s'attend à combajre/que les animaux des forêts. De temps à autre, on voyait tout Ki groupe porter simultanément ses regards sur une cabane vasteVèt silencieuse au «flntre du village , comme si elle eût contenu ltjj*ujiet de la pensée de tous. Cependant, un homme parut tout à w>P i l'extrême limite de la plate-forme de rocher sur laquelle l^illage était assis. Il était .sans armes, et son corps était peint de manière à déguiser la sévérité naturelle de ses traits. Lorsqu'il fut complètement en vue dis Delawares, il s'arrêta et fit un geste d'amitié en étendant un bras vers le ciel et le lai.ssant ensuite retomber d'une manière expressive sur sa poitrine. Les habitants du village répondirent à son salut par un murmure affectueux , et l'encouragèrent à s'approcher en répétant les mêmes démonstrations amicales. Rassuré par ces témoignages, le sombre perscmnage quitta la crête du rocher où il s'était un moment arrêté et où son corps se détachait fortement sur l'horizon vermeil du matin , et s'avança majestueusenieiit au centre du village. Pendant qu'il marchait, le silence prol'.ind de la foule n'était interrompu que par lebruitdcs ornements d'argent qui
chargeaient ses bras et son cou , et par le tintement des grelots qui ornaient ses moccassins.En s'avançant il adressa plusieurs saints de politesse aux hommes qu'il rencontra sur son passage, sans faire attention aux femmes, comme s'il eût jugé leur assentiment inutile dans l'airairequi l'amenait. Lorsqu'il eut atteint le groupe où la fierté de toutes les contenances indiquait la présence des principaux chefs, l'étranger s'arrêta, et les Delawares reconnurent, dans le guerrier robuste et agile qui était devant eux, un chef huron qui leur était bien connu , le Renard-Subtil, La réception fut grave, silencieuse et circonspecte, l^es guerriers s'écartèrent pour laisser approcher l'orateur le plus distingué de la tribu, qui parlait toutes les langues en usage parmi les aborigènes du Nord. — Le sage Huron est le bienvenu, dit le Delaware dans la langue des Maquas; il vient manger son plat de maïs avec ses frères des lacs ? — H vient pour cela, répéta Magua en inclinant la tète avec toute la dignité d'un prince de l'Orient.
Le chef delaware ctendk le bras, et prenant Magua par le poignet, ils échangèrent de nouveau leurs salutations amicales. Le Delaware invita alors son hôte à entrer dans sa cabane et k partager son repas du matin. L'invitation fut acceptée, et les deux guerriers, accompagnés de trois ou quatre vieillards, s'éloignèrent lentement, laissant le reste de la tribu impatiente de connaître les motifs de cette visite inattendue; et pourtant aucun signe, aucune syllabe ne vint trahir cette curiosité. Pendant le repas court et frugal qui suivit, la conversation fut extrêmement circonspecte, et roula tout entière sur les événements de la dernière chasse à laquelle Magua avait assisté. Les hôtes du Huron avaient l'air de considérer sa visite comme une clio.se toute naturelle, et il était imiiossible de jouer l'indifférence avec plus de finesse, bien que tout le monde fût intérieurement convaincu que cette visite se liait à quelque objet secret d'une haute importance. Dès que l'appétit fut apaisé, les femmes enlevèrent les aliments et les gourdes, et les deux interlocuteurs se préparèrent à faire assaut d'habileté et de finesse. — .Mon grand père du Canada a-t-il de nouveau tourné son visage vers ses enfants hurons? demanda l'orateur des Delawares. — Quand donc en a-t-il été autrement? répondit Magua; il nous appelle ses bien-aimés.
Le Delaware fit gravement un signe d'assentiment à cette assertion qu'il savait être fausse, et continua: — Les tomahawks de vos jeunes hommes ont été bien rougis ! — C'est vrai ; mais maintenant ils sont brillants et émoussés ; car les Yenguis sont morts, et les Delawares sont nos voisins!
L'autre répondit à ce compliment pacifique par un geste gracieux de la main et garda le silence. Alors .Magua, comme si ce souvenir ne lui fût revenu que par l'allusion faite au massacre, demanda : — .Ma prisonnière donne-t-elle de l'embarras à mes frères? — Elle est la bienvenue. — Le .sentier qui conduit des Hurons aux Delawares est court et facile; si elle donne de l'embarras à mon frère, il la renverra auprès de nos femmes. — Elle est la bienvenue, répondit le chef delaware d'un air encore plus significatif. Quoique déconcerté, Magua garda quelque temps le silence et eut néanmoins l'art de paraître indifférent à ce mauvais succès de sa première ouverture pour reprendre possession de Cora.
— Mes jeunes hommes laissent-ils les Delawares chasser lihrenientsur leurs montagnes? continua-t-il enfin — Les Lénapcs sont maîtres sur leurs collines, répondit l'autre avec un peu de hauteur. — C'est bien ; la justice règne sur les peaux rouges ! pourquoi iraientils faire brillef leurs tomahawks et aiguiser leurs couteaux les uns contre les autres? n'ont-ils pas pour ennemis les visages pâles? — C'est bien ' s'écrièrent à la fois deux ou trois de ses auditeurs.
Magua attendit un peu pour donner à ses paroles le temps de faire impression sur les Delawares; puis il ajouta : — N'y a-t-il pas eu dans les bois des moccassins étrangers? mes frères n'ont ils pas senti des traces d'hommes blancs? — Que mon père du Canada vii'iine parmi nous! répondit l'autre d'une manière cvasive; ses enfants sont prêts à le recevoir. — Quand le grand chef vient, c'est pour fiimiM- avec les Indiens dans leurs wigwams. Les Hurons aussi disent qu'il est le bienvenu. Mais les Yenguis ont de longs bras, et des jambes qui ne se fatiguent jamais. Mes jeunes hommes ont cru apercevoir les traces des Yenguis près do village des Delawares. — Ils ne trouveront pas les Lénapes endormis. — C'est bien. Le guerrier dont l'œil est ouvert peut voir son ennemi, dit Magua, et voyant qu'il ne pouvait mettre en défaut la circonspection de son interlocuteur, il changea encore de terrain. J'ai apporté des présents à mon frère. Sa nation n'a pas jugé convenable de marcher dans le sentier de la guerre; mais ses amis n'ont pas oublié où elle demeure.
.Après avoir ainsi annoncé ses intentions libérales, le chef iistucieiix se leva et étala gravement ses présents aux yeux éblouis de son hôte. Ils consistaient principalement en bijoux de peu de valeur, |irovenant des femmes égorgées devant la forteresse de William- Henri. Dans la distribution de ces bagatelles, l'habile Huron montra beaucoup d'adresse. Après avoir donné les articles les plus précieux aux deux guerriers les plus distingues, dont l'un était son hôte, il accompagna ses dons aux chefs infericiiis de ciunplimenis si opportuns et si bien choisis, qu'il ne leur lai>sa aucun motif de se plain-
LE DERNIER DES MOHIGANS
dre. En un mot, il mêla si adroitement la flatterie à la libéralité, qu'il put lire une entière satisfaction dans les yeux de ceux à qui il offrait ses présents.
Le coup politique que Magua venait de frapper produisit des résultats immédiats. La gravité sévère des Delawares fit place à une expression beaucoup plus cordiale; et Thôte surtout, après avoir examiné avec un plaisir tout particulier la part qui lui avait été libéralement faite dans cette distribution, répéta d'un ton de voix expressif ces mots : — Mon frère est un chef sage. Il est le bienvenu!
— Les Hurons aiment leurs amis les Delawares, répondit Magua. Pourquoi en serait-il autrement! ils doivent leur couleur au même soleil ; leurs hommesjustes chasseront après leur mort sur le même territoire. Les peaux rouges doivent être amies, et avoir les yeux ouverts sur les hommes blancs. Mon frère n'a-t-il pas senti des espions dans les bois?
Le Delaware, dont le nom signifiait Cœur-Dur, oublia la sévérité rigide qui lui avait sans doute valu ce titre significatif. Ses traits s'adoucirent sensiblement, et il dai|;na répondre d'une manière plus directe : — Il y a eu des moccassins étrangers autour de mon camp. On en a suivi la piste jusque dans nos habitations. - Mon frère at-il chassé ces chiens? demanda Magua, sans faire semblant de remarquer que cette réponse en contredisait une autre qu'il avait faite auparavant. — Cela ne se peut pas; l'étranger est toujours bien venu chez les enfants des Lénapes. — L'étranger, mais non l'espion.
— Les Yenguis emploient-ils leurs femmes comme espions? Le chef huron n'a-t-il pas dit qu'il avait fait des femmes prisonnières dans la bataille? — Il a dit vrai. Les Yenguis ont mis en campagne leurs éclaireurs. Ils sont venus dans mes wigwams, mais ils n'y ont trouvé personne pour les accueillir; alors ils ont fui chez les Delawares, car, ont-ils dit, les Delawares sont nos amis ; ils ont détourné leur affection de leur père du Canada.
Cette insinuation était un argument direct, et, dans un état de société plus avancé, il aurait valu à Magua la réputation de diplomate habile. Les Delawares savaient que la défection récente de leur tribu les avait exposés à de graves reproches de la part des Français leurs alliés, et ils sentaient maintenant qu'à l'avenir leurs actes seraient regardés avec jalousie et défiance. Il n'était pas besoin de beaucoup de pénétration, pour prévoir que cette situation des choses leur serait, selon toute probabilité, hautement préjudiciable. Leurs villages lointains, leurs territoires de chasse, plusieurs centaines de femmes et d'enfants, ainsi qu'une portion considérable des forces de la tribu, étaient actuellement dans les limites du territoire français. En conséquence, cette nouvelle fui reçue, comme le désirait Magua, avec une désapprobation manifeste, et même avec un sentiment d'alarme. — Que mon père me regarde en face, dit leCœur- Uur; il ne verra pas de changement. 11 est vrai que mes jeunes hommes n'ont point marché dans le sentier de la guerre; ils ont eu des l'èves qui les en ont empêchés, mais ils aiment et vénèrent le grand chef blanc. — Pensera-t-il ainsi lorsqu'il apprendra que son plus grand ennemi est nourri dans le camp de ses enfants; quand on lui dira qu'un Yengui sanguinaire fume devant votre feu; que le visage pâle qui a tue un si grand nombre de ses amis, va et vient parmi les Delawares ? Allez, mon grand père du Canada n'est pas un insensé. — Où est l'Yengui que les Delawares doivent craindre? répondit l'autre. Qui a tué mes jeunes hommes? Quel est l'ennemi mortel de mon père? — La Longue-Carabine.
A ce nom si connu, les guerriers delawares tressaillirent, et témoignèrent par leur étonnenient qu'ils apprenaient alors pour la première fois la présence parmi eux d'un homme aussi redoutable aux Indiens amis delà France. — Que veutdire mon frère? demanda le Cœur-Dur, d'un ton de surprise qui démentait l'apathie habituelle de sa race. — Un Huron ne ment jamais, re|irit Magua froidement en appuyant sa tête contre le mur delà cabane et en croisant son léger manteau sur sa poitrine basanée. Que les Delawares comptent leurs prisonniers, ils en trouveront un dont la peau n'es' ni ronge ni pâle.
Il s'ensuivit un long et profond silence. Alors le chef s'étant consulté à l'écart avec ses compagnons, on dépêcha des messagers pour requérir la présence de quelques autres chefs des plus distingués de la tribu. A mesure que chaque guerrier arrivait, on lui communiquait à son tour l'importante nouvelleque Maguavenaitd'annoncer, et chacun montra sa surprise par l'exclamation grave et gutturale des Indiens. La rumeur se répandit de bouche en bouche, et bientôt tout le camp fut en proie à la plus grande agitation. Les femmes suspendirent leurs travaux pour tâcher de saisir le peu de mots que les lèvres des guerriers laissaient échapper. Les Jeunes garçons oublièrent leurs jeux pour se mêler librement à la société de leurs pères, et pour s'étonner avec eux de la témérité de l'ennemi. En un mot, toutes les occupations furent suspendues par l'expression du sentiment général. Quand la première agitation se fut un peu calmée, les vieillards s'occupèrent sérieusement à examiner ce qu'exigeaient l'honneur et le salut de la tribu. Cependant, au milieu de l'émotion générale, non-seulement Magua était resté assis à la même place, mais il avait encore gardé sa première altitude, et, appuyé contre le mur de la cabane, était demeuré immobileet indi/férent,
comme s'il eiit été étranger aux résultats de a crise. Mais rien de ce qui pouvait indiquer les intentions ultérieures de ses hôtes n'échappait à ses yeux vigilants. Sous plus d'un rapport, il savait leurs intentions avant qu'eux-mêmes les connussent.
Le conseil des Delawares ne dura pas longtemps. Quand il fut terminé, un mouvement général annonça qu'il allait être immédiatement suivi d'une assemblée de la nation tout entière. Comme ces assemblées n'avaient lieu que dans des occasions de la plus grande importance, le subtil Huron vil alors que tous ses projets allaient se réaliser ou échouer définitivement. Il quitta donc la cabane, et se dirigea en silence vers l'eniplacementoù lesguerriers commençaient à se réunir. Il s'écoula une demi-heure avant que toute la tribu, y compris les femmes et les enfants, eût pris place. Ce délai avait été occasionné par les graves préjiaratifs qu'on avait jugés nécessaires pour une réunion aussi solennelle. Mais quand le soleil eut atteint le sommet de la montagne sur un des flancs de laquelle les Delawares avaient construit leur camp, ses rayons, brillant à travers les arbres, tombèrent sur une multitude grave, silencieuse et recueillie.
Le nombre des personnes présentes s'élevait à mille ou environ
Dans une pareille réunion d'Indiens, on ne voit jamais d'iin|)atients, aspirant à une distinction prématurée, se lever sans réflexion \iout commencer une discussion précipitée et peu judicieuse, afin de se faire une réputation d'orateur. Un tel' acte de légèreté et de présomption amènerait la ruine de l'orateur précoce. Il n'appartient qu'aux plus expérimentés d'exposer à l'assemblée le sujet en discussion. Ni les exfiloits guerriers, ni les talents naturels, ni la réputation oratoire, ne justifieraient la plus légère dérogation à cet usage. En cette occasion, le vieux guerrier auquel appartenait le privilège de prendre le premier la parole, gardait le silence et semblait accablé par l'importance du sujet. Ce délai s'était déjà proliingé beaucoup au-delà du temps qui précède habituellement une délibération ; mais on n'aurait pu surprendre à personne, pas même an [dus Jeune enfant, le moindre signe d'impatience ou de surprise. Tous les regards étaient fixés vers la terre; quelques-uns seulements'en détachaient de temps à autre pour se diriger vers une hutte particulière, qui n'avait rien néanmoins qui la distinguât des autres, si ce n'est le soin tout spécial qu'on avait pris pour la protéger contre les intempéries des saisons.
Enfin on entendit un de ces murmures sourds qui planent si souvent sur une multitude assemblée; et toute la nation se leva par un mouvement spontané. En cet instant, la porte de la cabane en question s'ouvrit, et il en sortit trois hommes qui s'avancèrent à pas lents vers le lieu de réunion. C'étaient trois vieillards, tous d'un âge plus avancé qu'aucun de ceux qui étaient présents; mais l'un d'eux, placé entre les deux autres qui le soutenaient, comptait un nombre d'années qu'il est donné rarement à la race humaine d'atteindre. Sa taille, qui avait été autrefois grande et droite comme le cèdre, paraissait maintenant courbée sous le poids de plus d'un siècle. Il n'avait plus la démarche élastique et légère d'un Indien, et il traînait lentement ses pas appesantis. Ses traits basanés et ridés formaient un pittoresque et singulier contraste avec les longues touffes de cheveux blancs qui flottaient sur ses épaules et qu'il laissait toutes croître depuis qu'il avait quitté le sentier de la guerre, c'est-à-dire depuis plusieurs générations d'hommes.
Le costume de ce patriarche, car son grand âge, son influence sur ses compatriotes et les liens du sang qui l'unissaient à eux, permettent de lui donner ce nom, était riche et imposant, bien que très simple. Son manteau était fait des plus belles peaux, dont on avait enlevé la fourrure, afin d'y tracer une représentation hiéroglyphique de ses anciens faits d'armes. Sa poitrine était chargée de médailles, quelques-unes en argent massif, et une ou deux en or, présents qu'il avait reçus de divers monarques d'Europe, pendant le cours de satongue carrière. Des anneaux d'or entouraient ses bras et ses Jambes-^au-dessus de la cheville. Sa tète était ceinte d'une sorte de diadçme d'argent où étaient incrustés d'autres ornements plus brillants, ^ui étincelaient au milieu de trois plumes d'autruche, dont la coulenr^noire formait un éclatant contraste avec la neige de sa chevelure. So'n tomahawk était presque caché sous l'argent, et le manche de soq couteau brillait comme s'il eût été d'or massif. Aussitôt que le premier mouvement d'émotion et de |)lai>ir qu'.ivaitfail naître l'apparition soudaine de ce personnage révéré eut un peu cessé, le nom de Tamennnd passa de bouche en bouche. Magua avait souvent entendu parler de ce sage et juste Delaware; la renommée allait même Jusqu'à lui attribuer le rare privilège d'avoir des conférences secrètes avec le Grand-Esprit ; et son nom, légèrement altéré, est encore répété par les usurpateurs blancs de son ancien territoire, comme celui du saint patron d'un vaste empire. (Saint Tameny.) Le chef huron s'avança donc un peu en dehors de la foule, jusqu'à un endroit d'où il pouvait apercevoir de plus près les traits de l'homme dont la décision allait avoir tant d'influence sur le succès de ses desseins.
Les yeux du vieillard étaient fermés, comme s'ils eussent été fatigués du spectacle des passions humaines. La couleur de sa peau différait de celle de la plupart des Indiens qui l'entouraient ; elle était plus colorée et plus foocée : cette dernière teinte avait été pro-
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
duile par le dessin délicat d'un grand nombre de figures compliquées qu'on avait tracées sur presijue toute sa personne par l'operatiiin du taliiuage. Malgré la position qu'occupait le Hurou, Tamenund passa devant lui sans le remarquer. Appuyé sur ses deux vénérables compagnons, il.illa prendre place sur le |)oinl le plus élevé du cirque, au centre de sa nation, dans toute la diguilé d'un monarque et d'un père. Après quelques instants d'un silence respectueux, les principaux chefs se levèrent, et s'approchantdu patriarche^ placèrent ses mains sur leur tète comme pour lui demander sa bénédiction. Les jeunes hommes les plus distingues se contentèrent do toucher son manteau, ou même oe s'approcher de sa personne, afin de respirer dans l'atmosphère d'un homme si chargé de jours, si juste et si vaillant. La multitude s'estima heureuse de contempler
de loin un personnage révéré et l'objet d'une allèction profonde
Après que ces actes d'attachement et de respect eurent été accomplis, les chefs retournèrent à leur place, et tout retomba dans un silence profond.
Cependant quelques jeunes guerriers, après avoir reçu des instructions à voix basse de l'un des vieux compagnons deTamenund, se levèrent, quittèrent la foule, et entrèrent dans la hutte déjà signalée. Bientôt ils reparurent, escortant les individus pour qui tous ces préparatifs solennels étaient faits, vers le lieu ou ils allaient entendre prononcer leur jugement. La foule leur ouvrit un passage, et quand ils furent entrés, elle se referma sur eux.
CHAPITHE XXVL
A la tète des prisonniers était Cora, les bras tendrement enlacés dans ceux d'Alice. Malgré le spectacle terrible de la foule qui l'entourait, elle semblait, la généreuse fille, avoir oublié ses propres dangers, et fixait ses regards sur le visage pâle et inquiet de sa tremblante sœur. Tout près d'elles, se tenait Heyward, prenant à toutes deux un intérêt égal, et sachant à peine, en cet instant d'angoisses, que l'une d'elles était la préférée de son cœur. Œil-de-Faucoii avait pris place un peu en arrière, par une déférence que toute une communauté de malheur n'avait pu lui faire oublier. Uncas n'était point parmi eux. Quand le si.ence fut de nouveau rétabli, et après la pause solennelle d'usage, un des deux vieillards assis auprès du patriarche se leva, et demanda tout haut en anglais très intelligible: — Lequel de mes prisonniers est la Longue-Carabine?
Ni Duncan ni i'éclaireur ne répondirent. Le premier toutefois promena ses regards sur l'assemblée sombre et silencieuse, et il recula d'un pas en apercevant le visage pervers de Magua. 11 devina sur-le-champ que ce ru.sé sauvage n'était point étranger à cette mise en jugement devant la nation, et il résolut de tout faire pour entraver ses sinistres desseins. Il avait été témoin d'un exemple de la justice sommaire des Indiens, et il craignait que son compagnon ne lût destiné à en servir à son tour. Dans cette conjoncture pressante, il prit la résolution subite de sauver son inestimable ami, quoi qu'il pût lui en coilterà lui-même. La question fut répétée plus clairement et d'une voix plus forte. — Donnez-nous des armes, s'écria le jeune homme avec fierté, et envoyez-nous dans ces bois; nos actions parleront pour nous ! — C'est donc là le guerrier dontle nom a retenti à nosoreilles' répondit le chef en regardant llevward avec cette sorte de curiosité et d'intérêt que l'on porte à toute célébrité de talent, de vertu, de crime ou de hasaid. Quel motif a conduit riionmie blanc dans le camp des Delawares? — Le besoin. Je suis venu demander de la nourriture, un abri et dos amis. — Cela ne se peut. Les bois sont pleins de gibier. Il ne faut à la tête d'un guerrier d'autre abri qu'un ciel sans nuages ; et les Delawares sont les ennemis, non les amis des Yenguis. Allez, votre bouche a parlé, mais votre cœur n'a rien dit.
Duncan, nesachanl tropcequ'il devait répondre, garda le silence; mais I'éclaireur, qui avait écoulé attentivement, s'avança hardiment et prit à son tour la parole : — Si je n'ai pas répondu au nom de la Longue-Carabine, ce n'était ni par honte ni par crainte, dit-il; cai' ni l'une ni l'autre ne sont le partage d'un honnête homme. Mais je n'admets pas le droit des Miiigosde do'nncr un nom à un homme à quises (|ualilésen ont mérité un autre de la pari de ses amis, surtout lorsque ce nom est un mensonge, puisque mon Tueur de damis est un bon fusil rayé et non une caraliine. Toutefois, je suis l'homme qui a reçu de ses jiarents le nom de Nathaniel. que les Delawares des bords de la rivièreont hoimré du surjnim d'Œil-de-Faucon, cl que les Iroquois se sont permis d'appeler la Longue-Carabine, sans y êlre autorisé par celui que cela concerne.
Tous les regards qui jusque-là avaient parcouru gravement la personne de Duncan, se portèrent alors sur les traits màlcs et le corps de fer de ce nouvea\i prétendant à un titre aussi glorieux. Il n'y avait rien d'étonnant à voir ce que deux hommesréclaniassentàlafois cet honneur, car les imposteurs, (iuoi(|ue rares parmi les Indiens, n'y étaient pas toul-à-fail inconnus; mais il importail aux intentions justes et sévères des Delawares qu'il n'y eût point de méprise à cet égard. Quelques-uns de leurs vieillards se consultèrent entre
eux, et cette conférence eut pour résultat d'interroger leur hôte à ce
sujet. — Mon frère a dit qu'un serpent s'était glissé dans mon camp, dit le chef à Magua: quel est-il?
Le Huron désigna du doigt I'éclaireur, mais continua de garder le silence. — Un sage Uclaware p.-clera-l-il l'oreille à l'aboiement d'un loup ? s'écria Duncan encore plus convaincu des mauvaises intentions de son ancien ennemi. Un chien ne ment jamais, mais quand a-l-on vu un loup dire la vérité?
Les yeux de Magua lancèrent des flammes; mais se rappelant tout à coup la nécessité de conserver son sang-froid, il se détourna dans un dédaigneux silence, certain que la sagacité des Indiens ne manquerait pas de découvrir la vérité. Il ne se trompait pas; car après une autre conférence de quelques minutes, l'habile Delaware se tourna de nouveau vers lui, et lui fit part de la rê.solution des chefs, quoique dans les termes hs plus circonspects. — On aappelé mon frère un menteur, dil-il ; et cela donne de la cplèrc à .ses amis. Ils montreront qu'il a dit la vérité. Qu'on donne des fu>ils à mes prisonniers, et que le guerrier que nous cherchons se fasse connaître.
Le Hurou affecta de considérer comme un compliment cet expédient qu'il savait inspiré par la défiance à son égard ; il fit donc un geste d'assentiment, ne demandant pas mieux que de placer la véracité de ses paroles sous la garantie de l'habileté de I'éclaireur, Les armes furent aussitôt remises entre les mains des deux rivaux, et ils eurent ordre de tirer par-dessus la multitude contre un vase de terre qui se trouvait par hasard sur un tronc d'arbre, à cent cinquante pieds de là. Heyward sourit à l'idée d'une telle joute contre I'éclaireur ; mais il résolut de persévérer dans son mensonge jusqu'à ce que les desseins de Magua lui fussent connus. Il prit donc le fusil, ajusta trois fois avec le plus grand sang-froid et fit feu. I.a balla entra dans le bois à quelques iiouces du vase, et un cri général de satisfaction annonça que le cou^ était considéré comme une preuve singulière d'adresse. CEil-de-Faucon lui-même fit un signe d'approbation montranlquele résultatétait meilleurqu'il ne s'y était attendu. Mais au lieu de disputer le prix de l'adresse à soti heureux rival, il resta quelque temps appuyé sur sa carabine, dans l'attitude d'un homme absorbé par ses pensées. Il fut bientôt tiré de sa rêverie par l'un des jeunes Indiens qui avait fourni les armes, et qui vint lui toucher sur l'épaule en lui «lisant en fort mauvais anglais : — Le visage pâle peut-il faire mieux? — Oui, oui!.. Huron, s'écria I'éclaireur, et en même temps sa main droite saisit la carabine et l'agita en l'air, l'œil fixé sur Magua, avec autant d'aisance que si c'eût été un roseau ; Huron ! je pourrais te frapper maintenant, et nulle puissance sur la terre ne pourrait arrêter le coup. Le vautour n'est pas plus maître de la colombe au-dessus de laquelle il plane, que je ne le suis maintenant de toi, s'il me plaisait de l'envoyer une balle au cœur. Pourquoi donc ne le fais-je pas? pourquoi? parce que ma couleur me le défend, et que je pourrais attirer des malheurs sur des tètes précieuses et innocentes ! Si lu reconnais un Dieu, reinercie-le donc du fond de ton àme; ce ne sera pas sans raibon !
Les traits irrités du chasseur , son œil étincelant , ses joues enflammées [iroduisirent un sentiment de terreur secrète dans tous ceux qui l'eiUendirent. Les Delawares attentifs pouvaient à peine respirer; mais Magua. tout en se défiant de la magnanimité deson enniini, resta immobile et calme à la place qu'il occupait au milieu de la foule, connue s'il y eût pris racine. — Faites mieux ! répéta le jeune Delaware qui était resté auprès de I'éclaireur. — Mieux que quoi, insensé? s'écria Œd-de-Faucon en brandissant de nouveau son arme au-dessus de sa tète d'un air menaçant, bien que ses yeux ne fus.sent plu.s fixés sur Magua. — Si l'Iionirac blanc est le guerrier qu'il dit être, ajouta le chef, qu'il frappe plus près du but.
L'éclaireur partit alors d'un rire de mépris; mais cette fois il rit tout haut, et ce bruit fit surHeyward l'effcldesons surnaturels; puis, ayant abattu lourdement le fusil dans sa main gauche, leconp partit comme si c'eût été l'effet de la secousse, et le vase vola en éclats. Au même instant, on en tendit le bruit du fusil qui tombait à terre où l'avait jeté dédaigneusement I'éclaireur. La première impression que produisit cette scène étrange fut une admiration profonde et toujours croissante. Puis il se répandit dans la multitude un murmure sourd, à la suite duquel d'autres bruits semblèrent indiquer une vive opposition dans les sentiments des speclateurs. I endant que certains témoignaient ouvertement leur satisfaction de cette adresse inouïe, le plus grand nombre paraissait attribuer au ha.sard un coup aussi merveilleux. Heyward se hâta d'appuyer une otiiiiion toute favorable à ses prélentions. — C'est un hasard ! s'écria-t il ; on ne peut toucher sans ajuster. — Un hasard ! s'écria I'éclaireur qui , coniuiençanl à s'échauffer, voulait soutenir à tout prix son identité, et n'avait |ioint aperçu les signes que lui faisait Heyward pour qu'il se prêtât à cette substitution de personnes. Cet impo.'ilcur de Huron croit-il aussi, lui, que ce soit l'effet du hasard? donnez-lui un fusil, placeî-uùus face à face, à découvert, et de franc jeu ; el que la Providence et notre adresse décident l'afl'aire entre nous! Je ne vous fais pas cette proposition à vous, major; car notre sang est de la môme couleur el nous servons le même maître. — 11 est évident
LE DERNIER DES MOHICANS
que le Hiiron est un imposteur, reprit froidement Heyward; et c'est lui qui vous a désigné comme étant la Longue-Carabine.
Il est impossible de dire à quelles assertions violentes l'opiniâtre Œil-de-Kauion se serait poiié dans son obstination à revendiquer son identité, si le vieux Delaware ne se fût entremis de nouveau. — Le faucon qui vient des nuages peut y retourner quand il lui plait dit-il; donnez-leurencore les fusils.
Cette fois l'éclaireur saisit la carabine avec avidité ; ctMagua,qui suivait d'un œil inquiet tous les mouvements du tireur, n'eut plus de motifs de crninie. — Qu'il soit maintenant prouvé à la face de celte tribu de Delawares, quel est le plus habile de nous deux, s'écria l'éclaireur en frappant la crosse de son fusil de celte main redoutable qui avait fait partir tant de coups meurtriers. Vous voyez, major, celte gourde pendiie à cet arbre là-bas: si vous êtes un des bons tireurs de la frontière, voire balle pourra l'atteindre.
DuDcan regarda le but désigné, et consentit à renouveler l'épreuve. La gourde était un de ces petits vases dont les Indiens font usage; elle était attachée par un filet de peau à la branche morte d'un petit pin, et la dislance était de cent pas au moins. Lescitimeiitde l'aniiuir-propre a de telles bizarreries que le jeune officier, bien qu'il n'Htlacliàl aucune valeur aux suffrages de ses sauvages artiilres, oublia lout-à-CHup les motifs de la contestation pour ne s'occuper qu'à faire preuve d'adresse. On a déjà vu qu'il n'était pas trop mauvais tireur, et il résolut de déployer toute son habileté. Si la vie de Duncan avait dépendu du coup qu'il allait tirer , il n'eût pas mis plus de soin et d'attention aviser. Il fit l'eu, et trois ou quatre jeunes Indiens, qui s'étaient précipités vers le but aussitôt après la détonnation, annoncèrent à grands cris que la balle était dans l'arbre, à très peu de distance de la gourde Les guerriers jetèrent leur exclamation habituelle de plaisir, puis leurs yeux se portèrent sur son rival afin de voir ce qu'il allait faire. — Pas mal pour un Royal-Américain ! dit Œil-df-Fauroii en riant à sa manière silencifuse; mais si ma carabine s'écartait ainsi du but, biin des martes, dont les dames ont maintenant la peau sur leurs manchons, seraient encore dans les bois; et plus d'un sanguinaire Mingo, qui est allé là-haut rendre ses comptes, continuerait ses diaboliques exploits sur la frontière. J'espère que la femme à qui celte gourde appartient en a d'autres daris son wigwam.car celle-ci ne tiendra plus d'eau.
Tout en parlant ainsi, l'éclaireur visitait l'amorce et armait son fusil. Il mit un pied en arrière, et éleva lentement le canon de la carabine, it'un mouvement droit et uniforme. Parvenue au niveau de l'œil, l'arme resta un moment dans une immobilité telle qu'on eût dit que l'iiomme et la carabine étaient de pierre. Pendant cet intervalle rapide, l'arme partiten jetant une flamme brillante. Les jeunes Indjens s'élancèrent de nouveau; mais après avoir inulilemeut therche. ils revlnrtnt en annonçant qu'on ne voyait aucune trace de la balle. — Va, dit le vieux chef à l'éclaireur, avec un air de mépris fortement prononcé, tu es un loup sous la peau d'un rhien. Je vais parler à la Lûuj.'ue-Carabine des Yengiiis. — Ali! si j'avais cette arme qui vous a fourni le nom dont Vdus vous servez, je m'engagerais à couper la corde, et à faire tomber la gourde au lieu de la percer! répondit (Eil-de-Faucon sans s'émouvoir du ton du vieillard. Pauvres e.-prits, si vous voulez trouver la balle d'un bon tireur de ces bojs, c'est dans l'objet visé, et non autour, qo'il faut la chercher !
Les jeunes Indiens le comprirent, car cette fois il s'exprimait en delaware, et arraebant la gourde de l'arbre, ils l'élevèrenleii triomphe en montrant dans le fend un tronque la balle y avait fait après avoir passé par l'onlice. A cette preuve inouie d'adresse, tous les guerriers (iiésents laissèrent échapper l'expression vive de leur satisfaction. Dès lors la question fut décidée, et CEil-doFaucoii réta- \>\\ dans la pnssessiou incontestable de sa dangereuse célébrité. Les regards curieux et admirateurs qui s'étaient de nouveau diriges vers J3eyward,se portèrent définitivement sur le robuste éclaireur. Quand celte agitation bruyante se fut un peu calmée, le vieux chef reprit sou interrogatoire. — Pourquoi avez-vous cherché à boucher mes oreilles? dit-il en s'adressant à Duncan ; les Delawares sunt-ils des fous, qu'ils ne puissent distinguer la jeune panthère du chat sauvage?— Us ne tarderont pas à rec^uinailre ciiie le Huron n'e.vt qu'up oiseau gazouilleur, dit Duncan eu s'euorçant d'adopter le langage métaphorique des Indiens. — C'est bon. Nous verrous qui peut prétendre à fermer les oreilles d'hommes tels que nous.^Fnre, ajouta le chef en tournant ses regards vers Magua, les Delawares écoutent.
Ainsi interpellé, d'une manière personnelle et directe, de faire connaître ses intentions, le Huron se leva, et .s'avançant avec beaucoup de calme et de dignité au centre du cercle et en face des prisonniers, il [irit l'attitude d'un homme qui va parler. Toutefoi>, avant d'ouvrir la bouche, il promena lentement ses regards sur toutes ces physionomies allentives qui formaient autour de lui comme un rempart, aliii d'adapter son langage au caractère de son auditoire. Il jeta sur CEil-de-Faucon un regard d'ho-lililé respectueuse; $ur Duncan, un coup d'œil de haine implacable ; il daigna remarquer à peine la tremblante Alice : mais en rencontrant l'attitude ferme et
majesluense de Cora, sa vue s'y arrêta un moment avec une expression difficile à définir. Alors, tout pénétre de ses sinistre.s desseins, il s'exprima dans la langue du Canada, qu'il savait être comprise de la plupart de ses auditeurs. — L'esprit qui fait- les hommes leur a donné des couleurs différentes. Quelques-uns sont plus noirs que l'ours (laresseux II les fit pour être esclaves et travailler éternellement comme le castor. Le vent du sud vous apporte leurs gémissements, plus bruyants que la voix des grands buffles, le long des rives de l'eau salée où de gros canots les apportent par troupes. A d'autres il a donné des visages plus pilles que l'Iierniine des furets : il les a destinés à être niarchaiuls; chiens pour leurs femmes, et loups pour leurs esclaves. Il a donné à ce [leiiple la nature dn pigeon; des ailes infatigables; une postérité plus nombreuse que les feuilles des bois, et ries appétits capables de dévorer le monde. Il leur a donné une voix semblable au cri trompeur du chat sauvage, des cœurs de lapin, la ruse dn pourceau (mais non pas celle du renard), et des bras plus longs que les jambes de l'élan. La langue de ce peuple a l'art de boucher les oreilles des Indiens; son cœor lui enseigne à payer des guerriers qui combattent pour lui; sa malice lui apprend à s'emparer de tous les biens de la terre; et ses bras enserrent le pays, depuis les rivages de l'eau salée jusqu'aux îles du grand lac. Sa gloutonnerie fait sou tourment. Dieu lui a diuiiié suffisamment, et II veut tout avoir. Tels sont les visages pâles... D'autres enfin ont reçu du Grand-Esprit des peaux plus rouges et plus brillantes que ce soleil, continua Magua en montrant par nu geste expressif l'aislre radieux que rougissaient les vapeurs de l'horizon; et ceux-là, il les créa selon son cœur. Il leur donna cette île telle qu'il l'avait faite, couverte d'arbres et pleine de gibier. Le vent balaya leurs clairières, le soleil et la pluie mûrirent leurs fruits; et les neiges vinrent leur apprendre àéire reconiiai-sanls envers le Grand Etre qui ramène les printemps. Qn'avaientils besoin de routes pour voyager? ils semaient le blé sur la pente des cidlines; quand les castors travaillaient, ils se couchalentà l'ombre et les regardaient faire. Les vents les rafraîchissaient dans l'ete; l'hiver, des fourrures leur prêtaient leur douce chaleur. S'ils combattaient entre eux, c'était pour montrer qu'ils étaient des hommes; ils étalent braves, ils étaient justes, ils étaient heureux.
ici l'orateur s'arrêta et regarda autour de lui pour s'assurer que sa légende excitait quelque sympathie dans l'àme de ses auditeurs; il ne vil partout que des yeux fixes sur les siens, des cous tendus et des narines dilatées, comme si chaque Indien se fût senti la force de rétablir dans tous ses droits sa race si longtemps opiirimée. — Si le Grand Esprit a donné des langues diflereutes a ses enfants rouges, continua-t-il en donnant à sa voix un accent de tristesse et de ilouceur, c'était pour que t<ms les animaux pussent les Comprendre. Il a placé les uns parmi les neiges avec leur cousin l'ours; d'autres plus près du soleil couchant, sur la route qui coiuliiit aux territoires de chasse où les justes iront après leur mon. D'autres ont été établis d^ins les pays voisins des grandes eaux douces. Mais aux plus grands d entre eux, à ceux qu'il chérissait de tout son amour, il a donné les sables du lac salé. Mes frères connaissent-ils le nom de ce peuple favorisé? — C'étaient le» Leiiapes! s'écrièrent eu même temps vingt voix empressées. — C'étaient les Leuni-Léiiapes, reprit Magua en affectam d'Incliner la tète par respect pimr leur antique grandeur. Le soleil se levait du sein de l'eau salée et se touchait dans l'eau douce sans que ses ravous se cachassent à leurs yeux. Mais pourquoi irais-je, moi Hiiron des bois, racontera un peuple sage ses propres traditions? Pourquoi lui rappeler sou ancienne puissance, ses injures, ses exploits, ses défaites, sa misère? Il esl un homme parmi eux qui a vu tout cela et qui sait que cela est vrai? J'ai dit; ma langue est muette, mais mes oreilles sont ouvertes.
Il cessa de parler, et à l'instant tous le.s visagi!S et tous les yeux se tournèrent, |iar un mouvement uiianime, vers le vénérable Tameniind. Depuis le moment où il s'elait assis, le patriarche n'avait pas ouvert les lèvres ni donne signe de vie. Pendant cette scène d'ouverture, où l'adresse de l'éclaireur avait été établie par des preuves aussi évidentes, il était resté imnioliile, le corps conibé de faiblesse, sans paraître prendre aucun intérêt à ce qui se passait. Aux inflexions savanimenl graduées de la voix de .Magua, il avait paru reprendre quelque coniiais.sance, et nue ou deux fois il avait soulevé la tête comme pour écouter. Mais, lorsque l'artificieux Huron parla nominativement de sa natiim , les paupières du vieillard s'enlr'ouvrirent, et il regarda la multitude avec une expression lugubre et terne comme celle d'un spectre. Alors il fit un ell'orl pour se lever, et, soutenu par ses compagnons, il su tint debout, dans une attitude de dignité imposante. — Qui parle des enfants des Lénapes? dit-il d'une voix .sourde et gutturale que le religieux silence de la multitude permit d'entendre ; qui parle de choses qui ne sont plus? L'œuf ne se change-t-il pas en ver, le ver en papillon, pour périr ensuite? Pourquoi entretenir les Delawares du bien qui a disparu? Mieux vaut rendre grâce au .Manitto de ce qui leur reste. — C'est un Huron qui a parlé, dit Magua en s'avançant vers la plate-forme grossière sur laquelle se tenait le vieillard ; c'est un ami de Tanienuiid. — Un ami! répéta le patriarche; et en nième temps son front se couvrit d'un sombre nuage, et s'arma J'une partie de cette
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
sévérité qui avait rendu jadis son regard si terrible. Les Mingos gouvernent-ils la terre? Qui amène ici un Huron? — La justice. Ses prisonniers sont chez ses frères, et il vient chercher ce qui est à lui. Tamenund tourna la tète vers l'un de ceux qui le soutenaient, et prêta l'oreille à la courte explication de Magua ; puis, l'ayant regardé en face pendant quelque temps avec une attention profonde, il dit d'une voix sourde et heurtée: — La justice est la loi du grand Manilto. Mes enfants, offrez des aliments à l'étranger ; ensuite, Huron, prends ton bien, et laisse-nous.
Après avoir rendu ce jugement solennel, le patriarche se rassit et ferma de nouveau les yeux, comme s'il eût préféré ses souvenirs au spectacle du monde visible. Nul Delaware n'eut l'audace de murmurer contre ce décret. Les paroles étaient à peine articulées : quatre ou cinq jeunes guerriers, s'élançant derrière Heyward et l'éclaireur, passèrent des cordes autour de leurs bras avec tant d'adresse et de rapidité qu'en un moment ils se trouvèrent tous deux dans l'impossibilité de faire le moindre mouvement. Le premier était occupé à soutenir son [irécieux fardeau, Alice évanouie dans ses bras, en sorte qu'il connut les intentions des Indiens par l'exécution seule Quant à l'éclaireur, qui considérait les tribus des Delawares comme une race d'êtres supérieurs, il se soumit sans résistance. Peut-être néanmoins la conduite de ce dernier eût-elle été moins passive, s'il eût pleinement compris la langue dans laquelle avait eu lieu le dialogue précèdent. Magua jeta un regard de triomphe sur toute l'assemblée avant de procéder à l'exécution de ses desseins. Voyant que ses deux prisonniers étaient hors d'état de résister, sa vue se tourna vers celle qui avait le plus de prix à ses yeux. Cora soutint son regard avec tant de calme et de fermeté qu'il sentit chanceler sa résolution. Alors, se rappelant l'artifice dont il avait déjà fait usage, il prit Alice des bras de Duncan sur qui elle s'appuyait, et, après avoir dit au major de le suivre, il fit signe h la foule de lui ouvrir un passage. Mais Cora, au lieu de céder à l'impulsion sur laquelle il avait compté, se précipita aux pieds du patriarche et s'écria : — Juste et vénérable Delaware, nous nous motions à la merci de ta sagesse et de ton pouvoir. N'écoute pointée monstre artificieux, qui empoisonne tes oreilles de mensonges pour étanclier la soif qu'il a de notre sang. Toi qui as longtemps vécu et qui as vu les maux de ce monde, tu dois avoir appris à secourir les misérables.
Les yeux du vieillard s'ouvrirent avec effort, et il regarda de nouveau la multitude. Lorsque la voix perçante et douloureuse de celle qui l'implorait parvint à ses oreilles, ses yeux se tournèrent lentement dans la direction de sa personne, et finirent par se fixer sur elle, ternes et froidement immobiles. Cora s'était jetée à genoux, et les mains jointes pressées sur sa poitrine, modèle accompli de la beauté de son sexe, elle contemplait, avec une vénération sainte, le visage flétri, mais majestueux encore, du patriarche. Peu à peu les traits de Tamenund cliangèrent d expression ; ce qu'ils avaient de vague fit place à l'admiration, et ils semblèrent reluire d'un rayon de celte intelligence qui, un siècle auparavant, aux jours de sa jeunesse, avait communiqué sa flamme et son enthousianie aux bandes nombreuses des Delawares. Se levant sans ai'le et comme sans effort, il demanda d'une voix dont la fermeté surprit son auditoire : — Qui es-tu? — Une femme, d'une race détestée, si tu veux, une Anglaise; mais une femme qui ne t'a jamais fait de mal, qui ne pourrait pas en faire à ton peuple quand même elle le voudrait, et qui implore ton secours. — Dites-moi, mes enfants, continua le patriarche d'une voix sourde, en s' adressant à ceux qui l'entouraient, mais les yeux toujours fixés sur Cora, où les Delawares ont-ils campé? — Dans les montagnes des Iroqnois, par-delà les sources limpides de l'Horican — Bien des étés bi ûlaiils ont passé sur ma tête depuis que je n'ai bu des eaux de ma rivière Les enfants de Miquon (William Penii) sont les plus justes des hommes blancs; mais ils avaient soif, et ils se sont approprié la rivière à eux seuls. Est-ce qu'ils nous ont poursuivis si loin? — Nous ne poursuivons personne, nous ne convoitons rien, répondit Cora avec vivacité; captifs contre notre volonté, nous avons été amenés parmi vous ; et nous demandons la permission de nous en retourner en paix. N'es-tu pas Tamenund, le père, le juge, j'allais dire le prophète de ce peuple?... — Je suis Tamenund aux jours noiiihienx. — Il y a maintenant sept ans que l'un des tiens était à la merci d'un chef blanc, sur la frontière de cette province. Il se dit de la famille du bon et juste Tamenund. « Va, dit l'homme blanc ; |>ar égard pour ton parent, tu es libre.» Te rappelles-tu le nom de ce guerrier anglais? — Je me rappelle que, dans ma riante jeunesse, reprit le patriarche, commeun hoinme Tiiise reporte à des souvenirs éloignés, j'étais un jour sur les sables du rivage de la mer, et je vis venir du soleil levant un grand canot avec des ailes plus blanches que celles des cygnes et plus larges que celles de plusieurs aigles ensemble. — Non, non ; je ne parle pas d'une époque aussi éloignée, mais d'un service rendu à quelqu'un de ta race par l'un des miens : le fait est si récent que le plus jeune de tes guerriers peut en avoir gardé le souvenir. — Etait-ce lorsque les Yenguis et les Hollandais se battaient pour les territoires de chasse des Delawares? C'est à cette époque que Tamenund devint chef, et qu'il abandonna l'arc pour l'éclair des visages pâles. — Plus tard encore, interrompit de nouveau Cora, bien des céiiérations plus tard; je parle d'une rlio^e
d'hier. Sans doute, sans doute vous ne l'avez pas oublié ! — Hier encore les enfants des Lénapes étaient les maîtres du monde ! Les poissons du lac salé, les oiseaux, les animaux et les Mingos des bois les reconnaissaient pour Sagaraores.
Dans l'impossibilité de se faire comprendre, Cora baissa la tète en luttant contre sa douleur; puis relevant ses traits éclatants et ses yeux animés , elle dit avec un accent non moins pénétrant que la voix surnaturelle du patriarche lui-même : — Dites-moi, Tamenund est-il père ?
Un sourire bienveillant vint éclairer les traits du vieillard; puis promenant lentement les yeux sur la multitude assemblée, il répondit : — Oui, père d'une nation! — Pour moi, je ne demande rien, continua-t-elle en pressant convulsivement ses mains sursoa cœur. Je suis comme toi et les tiens : la malédiction transmise par mes ancêtres est tombée de tout son poids sur leur enfant; mais en voici une qui n'a jamais connu jusqu'à ce jour la colère céleste. Elle est la fille d'un guerrier affaibli par ï'àge ; elle a bien des cœurs qui l'aiment et dont elle fait les délices; elle est trop pure, trop précieuse pour devenir la victime de ce misérable. — Je sais que les visages pâles sont une race orgueilleuse et avide. Je sais que non-seulement ils veulent l'empire de la terre, mais qu'ils estiment le moindre de leur couleur au-dessus des sachems ( vieillards) de la race ronge.
Puis, sans remarquer que ses paroles perçaient le cœur de celle qui l'écoutait, le vieillard ajouta- — Les chiens do leurs tribus aboieraient, les corbeaux croasseraient, s'il leur arrivait de faire entrer dans leurs wigwams une femme dont le sang n'eût pas la couleur de la neige. Mais qu'ils ne s'enorgueillisent pas trop devant la face du Manitto. Ils sont entrés dans le pays au lever du soleil , ils peuvent en sortir à son coucher! J'ai souvent vu les sauterelles dépouiller les arbres de leur feuillage, mais toujours le printemps l'a fait renaître. — Il est vrai ! dit Cora en poussant un profond soupir, comme si elle fût sortie d'une pénible agonie; puis, relovant la tète, et rejetant en arrière le voile brillant de sa chevelure , elle laissa voir des youx ]ileins de feu qui contrastaient avec la pâleur mortelle de ses traits. Mais ce n'est pas à nous de cherohi'r à pénétrer ces mystères. Il y a encore un prisimnier qui appariient à ton peuple et qui n'a pas été amené devant toi; avant de laisser le Huron partir en triomphe, écoute sa parole.
Voyant que Tamenund regardait autour de lui d'un air de doute, un de ses compagnons lui dit : — C'est un serpent... une peau rouge à la solde des Yenguis. Nous le réservons pour la torture. — Qu'il vienne ! répondit le sage.
Alors Tamenund retomba sur son siège, et pendant que les jeunes hommes allaient chercher le captif, il régna un si profond silence, qu'on entendait distinctement le froissement des feuilles agitées par la brise du matin dans la forêt voisine.
Bientôt les flots de la foule s'ouvrirent pour se fermer de nouveau, et Uncas apparut debout au milieu de ce ctTcle vivant. Tous les yeux qui avaient jusque-là cherché à lire dans les traits du sage , comme à la source de leur propre intelligence, se tournèrent à l'instant avec une admiration secrète sur la taille droite et svclte d'Uncas; mais ni la foule des spectateurs dont il était entouré, ni l'attention exclusive dont il était l'objet, ne troubleront en aucune manière le sang-froid du jeune Mohican. Il jeta autour de lui un regard calme et observateur, et soutint avec la même indifférence l'expression hostile qui se peignait dans le visage des chefs, et les regards curieux des enfants attentifs. Mais après cette revue rapide, lorsque son œil rencontra la personne de Tamenund, son regard devint fixe comme si tout autre objet eût été déjà oublié. Alors, s'avançant d'un pas lent et silencieux dans lenceinte, il se plaça immédiatement devant le marchepied du sage. Là, il s'arrêta sans être aperçu du vieillard qu'il continua de regarder, jusqu'à ce que l'un dos chefs avertit Tamenund de sa présence. — Dans quelle langue le prisonnier parle-t-il an Manitto? demanda le patriarche, les yeux toujours formés. — Comme ses pères, reprit Uncas; dans la langue d'un Delaware.
A cette déclaration inattendue, on entendit s'clever un murmure, semblable au rugissement sourd du lion dont on a éveillé la colère. L'effet produit sur le sage fut également énergique, quoique différemment exprimé. 11 passa une main sur ses yeux, comme pour s'épargner un spectacle honteux pour sa race, et répéta de sa voix sourde et profondément gutturale : — Un Delaware ! J'ai assez vécu pour'voir les tribus des Lénapes chassées du "feu de leur conseil et dispersées comme des troupeaux de daims au milieu des collines des Hurous. J'ai vu la hache de l'étranger dépouiller les vallées des bois que les vents du ciel avaient épargnés. J'ai vu les animaux qui courent sur les montagnes, et les oiseaux qui volent au-dessus des arbres', habiter dans les wigwams des hommes; mais ce que je n'avais jamais vu , c'est un Delaware assez lâche pour se glisser en rampant comme un serpent venimeux dans les wigwams de sa nation.— Los oiseaux chantent, reprit Uncas avec l'accent le plus doux de sa voix musicale, et Tamenund reconnaît leur voix.
Le sage tressaillit et pencha la tète , comme pour saisir les sons fiiiritifs d'une mélodie lointaine. — Tamenund rêve-t-il? quelle
LE DERNIEK DES MOHICANS
voix a frappé son oreille? Les hivers ont ils fui? l'été luira-t-il de nouveau sur les enfants des Lénapes.
Cette incohérente explosion échappée des lèvres du patriarche delaware fut suivie d"un solennel et respectueux silence. Son peuple attribua ce langage inintelligible à l'un de ces entretiens mystérieux qu'il avait fréquemment, disait-on, avec une intelligence supérieure. Toutefois, après avoir longtemps et patiemment attendu, l'un des vieillards, s'apercevant que le sage avait perdu le souvenir du sujet qui l'occupait, osa lui rappeler la présence du (irisonnier. — L.; faux Delaware tremble de peur d'entendre les paroles de Tamenund, dit cet homme : c'est un chien qui hurle, quand les Yenguis le mettent sur la piste. — Et vous, répondit Uncas en jetant autour de lui un regard sévère, vous êtes des chiens couchants auxquels le Français jette le rebut de sa chasse !
Vingt couteaux brillèrent dans l'air et vingt guerriers se levèrent à celle réponse mordante et peut-être méritée; mais un mouvement de l'un des chefs arrêta celte explosion de colère et rétablit une apparence de calme. La tâche eût probablement éié plus difficile, si un mouvement de Tamenund n'eût indiqué qu'il allait parler de nouveau. — Delaware reprit le sage, tu es indigne de ton nom. Il y a bien des hivers que mon peuple n'a vu luire un soleil brillant; et le guerrier est doublement traître, qui déserte sa tribu lorsqu'elle est cachée dans le nuage La loi du Manitlo est juste. Elle l'est; tant que les rivières couleront, que les montagnes resteront debout elle le sera. En vertu de cette loi, le traître est à vous, mes enfants ; je le livre à voirejusiice.
Tout était resté immobile, toutes les respirations étaient suspendues, quand les lèvres de Tamenund laissèrent échapper la dernière syllabe de cet arrêt sans appel. Alors la nation poussa un cri unanime de vengeance, effrayant présage de ses résolutions sanguinaires. Au milieu de ce concert prolongé de sauvages hurlemen ts, un chef annonça que le captif était condamné à la redoutable épreuve de la torture du feu. Le cercle se rompit et des cris de joie se mêlèrent au tumulte et à la confusion des préparatifs immédiats. Heyward, avec l'énergie du désespoir, lutta contre ceux qui k retenaient; les yeux inquiets d'CEd-de-Faucon commencèrent à se promener autour de lui avec une expression singulière d'anxiété ; et Cora se jeta de nouveau aux pieds du patriarche, pour implorer encore sa clémence. Uncas seul avait conservé sa sérénité. Il regarda les apprêts d'un œil calme, et quand les bourreaux s'approchèrent pour le saisir, il les reçut dans une attitude ferme et le front haut. L'un d'eux, plus féroce que ses compagnons, saisit la blouse de chasse du jeune guerrier, et d'un seul coup l'arracha de son corps Ali.>rs, poussant un cri de joie frénétique, il s'élança vers sa victime sans défense pour l'attacher au poteau... Mais, dans le moment où il paraissait le plus étranger aux sentiments humains, le sauvage fut arrêté aussi soudainement que si un être surnaturel se fût placé entre lui et le captif. Les yeux la Delaware parurent prêts à sortir de leur orbite; il ouvrit la f^^Mche sans pouvoir articuler un son , et on eût dit un homme pétrihe par le froid dans l'atlilude du plus profond étonnenienl. Enfin, levant lentement et avec elfort la main droite, il montra du doigt la poitrine du prisonnier. La foule s'approcha, et tous les yeux regardèrent avec surprise, sur le sein du captif, une petite tortue tatouée avec le plus grand soin et d'une belle teinte bleue.
Uncas jouit un moment de son triomphe, et promena ses regards autour de lui avec un calme sourire; mais bientôt, écartant la foule d'un geste fier et impérieux, il s'avança comme un roi, et prit la parole d'une voix sonore et éclatante qui se fit entendre au-dessus du murmure d'admiration de la multitude. — Hommes de Lenni- Lénape, dit-il, ma race soutient la terre! votre faible tribu repose sur mon écaille ! Quel feu un Delaware pourrait-il allumer pour brûler un enfant de mes pères ? le sang sorti d'une telle source éteindrait vos flammes. Ma race est la mère des nations! — Qui es-tu donc? demanda Tamenund en se levant ému par le son de voix plutôt que par le sens des [laroles. — Je suis Uncas, le fils de Chingachgook, fils de la grande Unaniis (tortue), répondit le prisonnier îvec modestie, en inclinant la tête devant le vieillard. - L'heure de Tamenund est proche ! s'écria celui-ci ; enfin le jour de son existence touche à la nuit! je rends grâce au Manitlo qu'il se trouve ici quelqu'un pour tenir ma place au feu du conseil. Uncas, le filsd'Uncas est trouvé ! Que les yeux d'un aigle mourant contemplent encore une fois le soleil qui se lève.
Le jeune homme s'avança d'un pas léger mais sûr, sur le bord de la plate-forme, où il pouvait être aperçu par la multitude agitée et émerveillée. Tamenund ne pouvait se lasser decontempler la beauté et la noblesse de ses traits, comme un homme à qui cette vue rappelait des jours plus heureux. — Tamenund est-il encore enfant? s'écria enfin le prophète avec exaltation. Quand j'ai cru quêtant de neiges avaient passé... que mon peuple était dispersé comme le sable des déserts... que j'avais vu les Yenguis plus nombreux que les feuilles des bois, tout cela n'était-il qu'un rêve? La flèche de Tamenund ne pourrait effiayer le jeune faon ; son bras est sec comme la branche du chêne mourant; l'escargot le devancerait à la course, et pourtant Uncas est devant lui, tel que le jour où ils allaient ensemble combattre les visages pâles. Uncas, la panthère de sa tribu, le fils aîné
des Lénapes, le premier saganiore des Mohicans! Dites-moi, Delawares, Tamenund dort-il depuis cent hivers?
Un silence calme et profond suivit ces paroles. Tous retenaient leur haleine dans l'attente de ce qui allait suivre. Cependant Uncas, regardant le vieillard en face avec la tendresse et la vénération d'un enfant chéri, prit sur lui de répondre; c'était un droit que lui conférait son rang maintenant reconnu. — Quatre guerriers de sa race ont vécu etsont morts, dit-il, depuis que l'ami de Tamenund conduisait son peuple aux combats. Le sang de la grande Tortue s'est transmis à beaucoup de chefs, mais lous sont retournés au sein de la terre doù ils étaient venus, à l'exception de Chingachgouk et de son fils. — C'est vrai ! c'est vrai ! reprit le patriarche, car un rayon de lumière venait de dissiper toutes ses illusions et de lui rappeler tout-à-coup la véritable histoire de sa nation. Nos sages ont souvent dit qu'il y avait dans les collines des Yenguis deux guerriers de la race sans mélange; pourquoi leurs sièges au feu du conseil desDelawares ont-ils été si lon^'temps vides?
A ces mots le jeune hfimme releva la tète qu'il tenait baissée par respect, et s'exprimant de manière à être entendu de la multitude, il entreprit de lui expliquer une fois pour toutes les vicissitudes politiques de sa f.imille. Il parla donc ainsi d'une voix haute : — Il fut un temps: du lieu où nous dormions , nous pouvions entendre mugir la colère des flots du lac sale. Nous étions alors souverains etsagamores du pays ; mais lorsqu'on rencontra un visage pâle au bord de chaque ruisseau, nous nous retirâmes avec le daim vers la rivière de notre nation. Les Delawares étaient partis; bien peu de leurs guerriers étaient restés pour boire les ondes qu'ils chérissaient. Alors mes pères dirent: « Nous chass.erons ici. Les eaux de la rivière se rendent au lac salé. Si nous nous dirigeons vers le soleil couchant, nous trouverons des ruisseaux qui coulent dans les grands lacs d'eau douce; là un Mohican mourrait comme les poissons de mer dans l'eau des fleuves. Quand le M.initto sera prêt, et qu'il nous dira: ■Venez ! nous suivrons la rivière qui va à la mer , et nous reprendrons ce qui est à nous. » Telle est, Delawares, la croyance des enfants de la Grande-Tortue ! C'est vers le lever du soleil, et non vers son couchant, que se portent nos regards ; nous savons d'où il vient, mais nous ne savons pas où il va. J'ai dit
Les enfants des Lénapes écoutèrent ces paroles avec tout le respect qu'imprime la superstition, trouvant un charme secret dans le langage figuré dont le jeune Mohican revêtait ses idées. Uncas luimême épiait, d'un œil intelligent, l'effet que venait de produire cette courte explication, et peu à peu, lorsqu'il vit que ses auditeurs étaient satisfaits, il déposa l'air d'autorité qu'il avait pris d'abord. Alors, il laissa errer ses regards sur la foule silencieuse qui se pressait autour du siège élevé de Tamenund, et Œil de-Faucon, toujours chargé de liens, s'offrit pour la première fois à sa vue. Aussitôt il s'élance de la plate-forme, se fraie un chemin jusque vers son ami, tire précipitamment son couteau, et coupe ses liens. Uncas prend .ilors l'éclaireur par la main et le conduit aux pieds du patriarche. — Mon père, dit-il, regardez ce visage pâle; c'est un homme juste et un ami des Delawares. — Est-ce un fils de Miquon (Guillaume l'enn)? — Non ; c'est un guerrier conni; des Yenguis, et redouté des Mingos. — Quel est le nom que lui ont valu ses exploits? — Nous l'appelons (Kil-de-Faucon, reprit Uncas en employant l'expression delaware : sa vue ne le trompe jamais. Les Mingos, qui ne le connaissent que par la mort qu'il donne à leurs guerriers, l'appellent la Longue-Carabine. — La Longue-Carabine! s'écria Tamenund en ouvrant les yeux et en regardant fixement l'éciaireur; mon fils n'a pas bien fait de lui donner le nom d'ami. — Je donne ce nom à qui s'est montré tel, reprit le jeune chef avec beaucoup de calme mais avec un maintien assuré. Si Uncas est le bienvenu parmi les Delawares, CEil-de-Faucon doit l'être aussi auprès des amis d'Uncas. — Le visage pâle a tué mes jeunes hommes; il est renommé pour les coups qu'il a portés aux Lénapes. — Si un Mingo a dit cela à l'oreille d'un Delaware, il n'a prouvé qu'une chose, c'est qu'il est un oiseau babillard, dit l'éciaireur, qui crut alors qu'il était temps de se disculperdes accusations odieuses dirigées contre lui. Il s'exprima dans la langue du personnage auquel il s'adressait, entremêlantaux métaphores indiennes le siyle qui lui était particulier. Que j'aje tué des Mingos, ajouta-t-il, c'est ce que je ne suis pas homme à' nier, même au feu de leur conseil, mais que sciemment ma main ail jamais fait du mal à un Delaware, c'est ce qui est opposé à ma nature qui me porte à les aimer, ainsi que tout ce qui appartient à leur nation.
Des exclamations approbatives circulèrent parmi Us guerriers, qui se regardèrent les uns les autres comme des hommes qui commençaient à apercevoir leur erreur. — Où est le Huron? demanda Tamenund A-t-il fermé mes oreilles?
Magiia, dont il est facile de se figurer mais non de décrire les senliments pendant la scène du triomphe d'Uncas, répondit à celte interpellation ens'avançant hardiment en face du patriarche — Le juste Tamenund ne voudra pas garder ce qu'un Huron a prêté. — Diie>-moi, fils de mon frère, répondit le sage, en détournant ses regards de la physionomie sinistre du Subtil, pour les re[iorler sur le visage et ouvert d'Uncas; l'étranger a-t-il sur vous od droit de c«n-
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LES \ lilLLÉES LITTÉKAIRES ILLUSTRÉES.
quête? — Aucun. La p;iiithi;re peut tomber dans les pièges tendus par des femmes, mais elle e>l forte, et elle saute dehors. — La Longue- Caraliine? — Se rit des Mingos. Va, llnron ; demande à tes femmes la couleur d'un ours. — L'étranger et la jeune fille blanche qui sont Tenus ensemble dans mon carap? — Doivent continuer librement leur Voyage. — Et la femme que leHuron a confiée à mes guerriers?
Un('as ne répondit point
— Et la feiinne que le Mingo a amenée dans raon camp? répéta Tanienund d'un ton grave. — Elle est à moi, s'écria Magua triomplianl. Molii<:an, tu sais qu'elle est à moi. — Mon fils garde le silence? dit Tamenund en s'efforçant de lire dans les traits du jeune lioiiinie qui détournait la tète avec douleur.
Enlln il laissa écha[iperà voix basse cette courte réponse : « Il est vrai.» Il y eut alors quelques moments d'un étonnement solennel pendant lejnel il fut manifeste que la nuiltitude n'admettait qu'avec ré- [lugnance la jusiice de la demande de Magua. Enfin, le patriarche, de qui seul la décision dépendait, dit d'une voix ferme; — LeHuron, partira. — l'artira-t-il comme il est venu, juste Tamenund , ou les mains pleines de la bonne foi des Delawares? Le wigwam du Renard Subtil est vide; rendez-lui ce qui lui appartient.
Le vieillard réfléchit quelque temps, puis se penchant vers l'un de ses compagnons vénérables, il demanda: — Mes oreilles sontelles ouvertes ; — Elles le sont. — Ce Mingo est-il un chef? — Le premier de sa nation. — Jeune fille, que veux-tu? Un grand guerrierte prend ,ioiir femme. Va, ta race ne s'éteindra pas. — Qu'elle s'éteigne mille fois, s'écria Cora saisie d'horreur, plulôt que de subir une telle dégradation ! — Uuron, son esprit est dans les tentes de Sun pcre Une fille dont on force la volonté ne rend point un ■wiv'Wam heureux — Elle parle le langage de sa nation, reprit Magua, en joiant sur sa victime en regard d'amére ironie; elle est d'une raee dit marchands, et veut stipuler le prix d'un sourire. Que Tameniiiul prunonce! — Emporte sa rançon et notre amitié. — Je ne veux t;m|iorter d'ici que ce que j'y ai amené. — Pars donc avec ce i|iii t'apjiartient. Le grand Manitto ne veut pas qu'un Delaware
Soit IMJ liste !
Magua s'avança et saisit avec force le bras de sa captive; les Deluwans reculèrent en silence ; et Cora, convaincue que de nouvellis remonirauces seraient inutiles, allait subir sans résistance sa desitnée. — Arrête/., arrêtez! s'écria Diincan en s'avançanl avec vivacité ; Hurnd, laisse-toi toucher! Sa faucon le rendra plus riche qu'aucun de ta nation ne l'a jamais été. — Magua est une peau rougi:; il n'a pas besoin des morceaux de mêlai des visages pâles. — L'or, l'argent, la poudre, le plomb, tout ce qu'il faut à un guerrier, tout ce qui convient au chef le plus grand, tu l'auras dans ton Wigwam — Le Subtil est bien fort, s'écria Magua en agitant violeiuiuent la main dont il étreigiiail le bras de Cora; il a pris sa revanche.— S'iiiverain arbitre de la Providence! s'écria lleyward, en serrant ses maius l'une contre l'autre dans l'agonie du desespoir, soulfiiras-lu de tels attentits ! Ju>te Tainenmid, c'est voire pilie que j'implore. — Les paroles du Uelaware sont prononcées, répondit le?age en fermant les yeux et en se laissant retomber sur son siège, car son esprit et .son corps étaient également fatigués. Des hcinimes ne parlent pas deux fois. — Qu'un chef ne perde pas son tein|is à redire ce qu'il a dit, c'est chose sage et raisonnable, dit CEil-de-Faiicon en fai.sant signe à Duiican de se taire ; mais il est bon aus>i qu'un guerrier prudent y regarde à deux fois avant de frapper de son tomahawk la tèle de son prisonnier. Huron, je ne vous aime pas ; et je ne puis pas dire qu'aucun Mingo ait jamais eu à se louer de nmi. Il est raisonnable de supposer que, si celteguerre se prolonge, beaucoup de vos guerriers encore aunmt all'aire à moi dans la forêt. Relléchis.sez donc, et voyez ce qui vaut mieux pour vous, de conduire celte lady prisonnière dans votre camp, ou de ni'emmc-ner luoi-niêinc qui suis un homme que votre nation ne sera pas lâchée de voir désarmé. — La Longue-Carabine donner sa vie
pour ; femme? demanda Magua en s'arrètant; car il avait déjà
fait quelques pas [loiir s'éloigner avec sa victime. — Non, non; je n'ai pas élé jn.--qiie-là, répondit CEil-de-Fancon eu faisant ses réserves, lor,siiiril s aperçut de l'empressement de Alagua à prêter l'oreille à sa proposiiion. Ce serait un échange par trop inégal, quede dimnerponr la meilleure l'emiuc de toute la frontière un guerrier dans la fleur de l'âge, et qui [leut reuilre encore plus d'un service. Si vous voulez, je consens à prendre mes quartiersd'hiver maintenant... c'est-à-dire d'ici au retour des feuilles, à condition que vous relâcherez la jeune lille.
Magu I secoua la tête avec un froid dédain , et fit à la foule un signe d'im|)atience pourqii'elle lui livrât passage. — Hjbien! ajouta féciaireur , lie l'air de réflexion d'un homme qui n'est qu'à demi décidé, je donne le Tueur de daims par-dessus le marché. Croyezen la parole d'un chasseur expérimenté, ce fusil n'a pas son égal dans lout le pays.
Magua dédaigna encore de répondre et continua ses efforts pour disperser la foule. — ICcoulez I dit l'éclaireur en dépouillant sa froideur aireciee en proportion de l'indifférence de Magua , si je prenais l'engagement d'enseigner à vo, jeunes hommes la vertu véritable de celle arme, cela ne pourrait il pas combler la difTereaceî
Le rienard ordonna fièrement aux Delawares de le laisser passer; car ils continuaient à former autour de lui une ceinture Impénétrable , dans l'espoir de le voir consentir aux propositions de l'eclalreur. — Ce qui est ordonné doit arriver tôt ou tard, continua CEilde-Kaucon, en tournant vers Uncas un regard triste et humilié. Le drôle connaît ses avantages et il veut les garder! Dieu vous protège, raon garçon; vous avez trouvé des aiuis au milieu de votre race et de votre nation , et j'espère qu'ils vous seront aussi fidèles que les anciens dont le sing était sans mélange. Quant k moi, tôt ou lard il me faudra mourir, et je ne laisse heu^eu^enlent que bien peu d'amis pour pousser sur ma tombe le cri de mort! Apres tout , il est probable que les coquins auraient fini par s'approprier ma chevelure ; un jour ou deux ne font pas une grande diirérencc dans le compte de l'éternité. Dieu vous protège ! je vous ai chéris vous et votre père, Uncas, quoique nos peaux n'aient pas la même couleur, et que nos natures soient un peu différentes. Dites au Sagamore que je ne l'ai jamais oublié dans mes plus grandes traverses : pour vous, pensez à moi quelquefois quand vous serez sur une bonne piste ; et soyez sûr de ceci, raon enfant, qu'il n'y ait qu'un ciel, ou qu'il y en ait deux, on trouve dans l'autre monde un sentier où les honnêtes gens se rencontrent. Vous reprendrez mon bon fusil où nous l'avons caché; gardez-le pour l'amour de moi; et surtout, mon garçon , vous à qui votre nature n'interdit pas la vengeance, faites bon usage de mon arme contre les Mingos; cela soulagera votre douleur et vous consolera un peu de ma perte. Huron, j'accepte ton offre ; délivre la jeune fille, je suis ton prisonnier.
A cette proposition généreuse, un murmure d'approbation se fil entendre dans la foule; et les guerriers delawares les plus farouches manirestcrent leur admiration. .M.igiia s'arrêta et sembla même hésiter quelques momeiits; puis jetant sur Cora un regard où se mêlaient étrangement la férocité et le désir, sa résolution devint fixe et imninahle. D'un geste en arrière, il fit signe qu'il dédaignait celte offre et dit d'une voix ferme et calme : — Le Renard-Subtil est un grand chef; il n'a pas deux volontés. Venez, ajoula-l-il en posant ramilièreiuent sa main sur l'épaule de sa captive; un guerrier Huron ne dit (loint de paroles inutiles, partons.
A cette indigne violence , la jeune fille recula d'un air plein de fierté; son œil noir étincela, tin vif incarnai vint, comme un rayon passager du soleil, colorer ses joues et jusqu'à ses tempes. — Je suis viitre prisonnière, et quand il le faudra, je suis prête à vous suivre, fût-ce même à la mort; mais la violence est inutile, dit-elle froidement. Puis se tournant aussitôt vers QEil-de- Faucon, elle ajouta : Hiiinme généreux , je vous remercie du fond de mon àme. Votre ofire ne pouvait être acceptée; mais pourtant vous pouvez ine servir beaor-iup plus eflicacement que si vos nobles iutentious eussent été accuiuniies. Voyez celle pauvre enfant que la douleur accablé! ne la ^jiitez [Ti: que vous ne l'ayez déposée dans les habitations d'hommes civilisés. Je ne dirai pas, poursuivit-elle en prenant la main rude du chasseur, que son père vous récompensera , car des hommes tels que vous sont au-dessus des récompenses humaines. Mais il vous remerciera, il vous bénira; el croyezinoi , la bénédiction d'un vieillard, d'un juste, a sa puissance devant Dieu. Plût au ciel qu'il pût nie bénir moi-même en ce momeul redoutable!
Sa voix s'éteignit, el pendant un instant elle garda le silence, puis, faisant un pas vers Duncan qui soutenait Alice évanouie, elle continua d'une voix plus calme, mais où se révélait nno lutte violente entre ses sentiments et la retenue imposée à sou sexe : — Je n'ai pas besoin de vous recomniaiider l'ineslimable trésor que vous posséderez un jour; vous l'aimez, Hcyward, el eût elle mille défauls, ce sentiment les couvrirait tous; elle est aussi bonne , aussi douce, aussi aimante que peut l'être une mortelle. La bla.'icheur de ce front, ajoiita-t-elle en passant la main dans les blonds cheveux d'Alice, n'est qu'une faible image de la transparence de son Ame. J'en pourrais dire plus... mais il faut que j'aie pitié de vous el de moi !....
Sa Voix parut s'éteindre... elle se baissa vers sa sœur cl la tint pressée entre ses bras. Apres un long baiser, elle se b'va; el la pâleur de la mort sur la ligure, mais sans qu'une larme mouillai ses yeux, elle se retourna, el reprenant toute sa fierté, elle dit au sauvage : — Maintenant, quand vous voudrez; je suis prêle à vous suivre. — Oui , parlez, s'écria Dnncan en plaçant Alice dans les bias d'une jeune Indienne; parlez, Magua. Ces Delawares oui leur loi qui les empêche de vous retenir; mais moi je ne suis pas enchaîné par une telle obligation. Marche , brigand ! qui l'arrête?
11 serait difficile de dépeindre l'expression que prirent les traits de Magua en écoutant cette menace de le suivre. Ce fut d'abord un mouvomeiit manifeste de joie féroce, qu'il réprima aussitôt pour prendre un air de froide perfidie. — Les bois sont libres, se contenta-l-il de répondre, laMain-Ouverle peut nous suivre. — Arrêtez, s'ecria CEil-de-Faucon en saisissant Duntaii par le bras, et en le retenant de force; vous ne connaissez pas la perfidie de ce coquin. Il vous conduirait à une embuscade, et la mort — Huron ! interrompit Uncas qui , résigné aux coutumes rigides de sa nation, avait prèle une oreille attentive, Hurou ! la jusiice des Delawares vieiil du Manitto. Regardez le soleil, il est à présent dans les bran-
LE DERNIER DES MOHICANS
ches de ces arbres. Votre chemin est court et facile. Quand le soleil aura quille les rameaux , il y aura des fiuerriers sur vos traces. — J'enlemls une corneille! s'écria le Ren.ird avec un sourire ironique; allez, ajouta-t-il en faisant .signe de la main à la foule qui s'ouvrait lenlenient pour lui donner passage. Où sont les jupons des Delawares ! qu'ils lancent leurs flèches et leurs balles contre les Hurons. Chiens, l.ipiiis voleurs... Je crache sur vous!
Ces adieux insulUiiits furent écoutés dans un morne silence; et Magua tiioiiiphanl prit le chemin de la l'orèl, suivi de sa captive obéissante, et protégé par les lois inviolables de l'hospitalité indienne.