CHAPITRE DEBiMER
Le lendemain, le soleil éclaira une nation en deuil. Le bruit des combats avait cessé; les Lénapes avaient assouvi leur haine par la destruction de toute une peuplade. Une atmosphère brumeuse et sombre flottait autour de l'ancien campement des Hurons; et les corbeaux, volant par centaines au-dessus des noirs sommets des montagnes, indiquaient d'une manière effrayante le théâtre du fatal combat.
Cependant, aucun cri de victoire, aucun chant de triomphe ne se faisait entendre. Le dernier Delaware était de retour de son œuvre de sang ; il venait de faire disparaître de son corps les emblèmes terribles de la guerre, et de se joindre aux lamentations de ses concitoyens, frappes dans tout ce qu'ils avaient de plus précieux. Les habitations étaient désertes ; mais la population tout entière s'était réunie dans un silence lugubre et solennel. Tous les âges , tous les sexes étaient rassemblés sous l'empire d'une émotion comnmne. Les yeux étaient fixés sur les objets d'une douleur profonde et universelle. Six jeunes filles, leurs longues tresses noires flottantes sur leurs épaules, étaient là immobiles et ne donnaient d'autre signe de vie qu'en jetant de temps à autre des herbes odoriférantes et des fleurs de la forêt sur le lit funèbre où reposait tout ce qui restait de la noble, ardente et généreuse Cora: son corps était enveloppé d'etolfes indiennes, et ses traits étaient caches pour toujours aux regards. A ses pieds était assis l'inconsolable Munro : sa tète vénérable, penchée vers la terre, semblait témoigner de sa résignation aux cogps de la Providence ; mais sur son front ridé et à travers les touffes de cheveux gris en désordre, on lisait l'expression cachée d'une douleur déchirante. Près de lui se tenait La Gamme, dont les regards errants semblaient également partagés entre le petit volume qui contenait tant de maximes utiles et saintes, et le vieillard qu'il cherchait à consoler par ses lectures. Heyward se tenait près de là, appuyé contre un arbre, et s'efforçant de comprimer sa douleur.
Mais ce groupe , quelque digne d'intérêt qu'il fût, fêlait moins encore qu'un autre qui occupait le côté opposé de l'enceinte. Là était Uncas, assis comme s'il eût été vivant, le corps placé dans une attitude grave et calme, revêtu des plus magnillques ornements que pût fournir la richesse de la tribu : de superbes plumes flottaient sur sa tète; wampum, colliers, bracelets, médailles, étaient prodigués sur sa personne; mais son regard terne et ses traits insensibles donnaient un démenti trop amer à cette orgueilleuse imposture. En face du corps, on voyait Chingachgook, sans armes ni ornements d'aucune sorte; toute peinture avait disparu de son corps, à l'exception de l'emblème de sa race ar'oorié sur sa poitrine en
bleu indélébile Depuis que la tribu était ainsi rassemblée, l'œil
du guerrier mohican n'avait pas quitté un moment les traits glacés de iîon fils ; à son regard fixe et intense, à l'immobilité de son altitude, on distinguait à peine le vivant du mort.
L'éciaireur était à quelque distance, appuyé sur son arme vengeressi'; et Taincnund , soutenu par les vieillards de sa nation , occup.iil lires de là un siège élevé d'où ses regards pouvaient errer sur la muette et douloureuse assemblée de son peuple. Vers le centre, (111 voyait un oflicier revêtu d'un uniforme étranger; et hors de "iMceinle était son coursier de bataille entouré de quelques domes- 1i(|ues à cheval qui semblaient prêts pour un long voyage. Le costume de l'étranger annonçait qu'il occupait un poste de confiance auprès de la personne du gouverneur français du Canada; chargé d'une mission de paix, il avait été prévenu par la farouche impétuosité de ses alliés.
Lejour avait presque atteint le quart de son cours, et la multitude conservait encore l'attitude douloureuse qu'elle avait prise depuis le lever de l'aurore. Le silence n'avait été interrompu que par des sanglots étouffés, et aucun mouvement n'avait eu lieu, si ce n'est pour faire de temps à autre à la jeune lille les douces et chastes offrandes, emblèmes de sa pureté et de son innocence ; la patience et la fermeté indienne étaient seules capables de soutenir aussi longtemp* une intense contemplation qui semblait avoir change en pierr toute celte multitude sombre et immobile. Enfin le patriar-
che des Delawares, s'appuyant sur les épaules des vieillards placés à ses côtés, ^e leva d'un air si débile qu'on eût dit qu'il y avait l'intervalle d'un siècle entre l'homme qui s'était présenté la veille aux regards de sa nation, et celui qu'elle voyait aujourd'hui chanceler sur son estrade élevée. — Hommes des Lénapes! dit-il d'une voix solennelle, la facedu Manitto est derrière un nuage; ses yeux se sont détournés de vous; ses oreilles sont fermées; sa langue ne donne point de réponse. Que vos cœurs s'ouvrent, et que vos esprits ne rêvent point d'impostures. Hommes des Lénapes, la face du Manilto est derrière un nuage !
11 se fit un silence aussi profond et aussi solennel que si ces paroles eussent été prononcées par l'esprit vénéré qu'adorait la tribu, sans passer par l'intermédiaire d'une voix humaine. Cette impression s'étanl peu à peu dissipée, on entendit une sorte de chant en l'honneur des morts. C'étaient des voix de femmes : la mélodie était douce et douloureuse. Lorsque l'une cessait, une autre reprenait cette lamentation , et exhalait ses émotions comme elles arrivaient à son cœur. Par intervalles, celle qui chantait était interrompue par une explosion générale de douleur, pendant laquelle les jeunes filles qui entouraient le cercueil de Cora arrachaient précipilaniment et dans l'égarement de leur douleur les fleurs semées sur son corps. Mais lorsque le chant plaintif redevenait plus doux, les emblèmes d'innocence lui étaient rendus avec tous les signes d'affection et de regret. Une jeune fille, distinguée par son rang et ses qualités, conimençal'éloga du guerrier mort Elle employait ces images oriei) taies, que l'Asie a sans doutetransmises par ses extrémités aux indiens de l'Amérique et qui forment, en quelque sorte, la chaîne entre les traditions des deux mondes. Elle le nomma la panthère de sa tribu : son moceassin ne laissait point d'empreinte sur la rosée; ses bonds ressemblaient à ceux du jeune faon ; ses yeux étaient plus brillants qu'une étoile dans la nuit; et sa voix dans les batailles égalait le bruit du tonnerre. Heureuse lanière qui lui avait donné lejour. Le jeune guerrier dirait à cette mère , lorsqu'ils se reverraient dans le monde des esprits, que les filles delawares avaient pleuré sur le tombeau de son (ils, et l'avaient appelée bienheureuse. D'autres jeunes filles succédèrent à celles-ci, et firent allusion à la belle étrangère, dont le départ avait été si rapproché du sien qu'on ne pouvait y méconnaître la volonté du Grand-Esprit. Elles lui recommandèrent d'être bienveillant pour elle, et de l'excuser si elle ne savait pas toutes les choses nécessair.es au bien-être d'un guerrier tel que lui. Sans la moindre ombre d'envie, et comme des anges qui se délectent dans l<^ contemplation d'un mérite supérieur, elles firent ressortir son incomparable beauté et sa noble intrépidité, ajoutant que ces qualités compensaient et au-delà ce qui pouvait manquer à une fille des blancs.
Aprcsquoi d'autres vinrent à leur tour s'adresser à la jeune lille elle-même et lui parler un doux langage de tendresse et d'amour. Elles lui recommandèrent de ne rien craindre pour son bonheur à venir. Un chasseur serait son compagnon, qui saurait pourvoir à ses besoins; un guerrier près d'elle , qui saurait la protéger contre les périls. Sa route serait agréable et son fardeau léger. Elle ne regretterait point les amis de sa jeunesse et les lieux ou avaient vécu ses pères; car les forêts bienheureuses où les Lénapes chassent après leur mort, contiennent des vallées aussi belles, des eaux aussi pures que celles des Visages pâles. Attentive aux besoins de son compagnon, elle n'oublierait jamais la distance que le grand Manitto a si sagement établi entre le guerrier et la jeune fille. Alors réunissant leurs voix, elles chantèrent avec enthousiasme les qualités morales du .Mohican. Elles le représentèrent noble, mile et généreux; un guerrier, un amant : déjà, dans le court intervalle où elles avaient connu le jeune .Mohican, elles avaient découvert, avec la perspicacité instinctive de leur sexe, la pente naturelle de ses inclinations. Lesfilles delawares n'avaient pas trouvé grâce devant ses yeux. Il descendait d'une race autrefois souveraine des rives du lac salé, et ses affections s'étaient reportées sur un peuple qui vivait au milieu des tombeaux de ses pères. Du reste, la jeune fiancée de la morl avait le sang plus pur et plus brillant que le reste de sa nation. Les dangers et les fatigues de la vie des forêts n'étaient pas au-dessus d'elle; et maintenant, le Grand-Esprit l'a transportée dans un lieu où elle trouvera des âmes qui lui ressemblent.
Alors, chaqgeanl encore de ton et de sujet, elles firent allusion à la jeune fille qui pleurait dans la cabane voisine ; neige pure, blanche, brillante, mais prête à fondre aux rayons de l'été, à se glacer au souffle de l'hiver ! charmante aux yeux du jeune chef, pale el affligé comme elle ! Peut-être son âge ne lui avait point permis d'égaler les vertus de sa sœur ; mais les boucles de ses cheveux étaient les vrilles de la vigne, ses yeux l'azur du ciel, et le blanc nuage, coloré par le soleil du soir, était moins transparent que son teint.
Ces chants étaient interrompus par de fréquentes explosions de douleur, qui en formaient le refrain. Les Delawares semoiaieni sous l'influence d'un charme. David lui-mémese plaisait à entendre ces accents. L'éciaireur, le seul de tous les blancs pour qui les paroles fussent intelligibles, écoutait attentivement; mais, lorsqu'on parla du bonheur qui attendait Cora et Uncas dans une autre »ie, il secoua la tète comme un homme qui connaissait l'erreur de celte
LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTREES.
simple croyance. Heureusciueut pour la fermeté d'Hejward cl de Muiiro, ils ne comprenaient rien. Quanta Chingachgook, aucun muscle ne s'agitait sur son visage sombre et sévère. Les restes inanimés de son fils étaient tout pour lui; à l'exception de la vue, tous ses sens paraissaient glacés ; tout entier à contempler pour la dernière fois ces traits qu'il avait tant aimés, et qui bientôt allaient pour toujours disparaître à ses regards !
En ce moment des obsèques, un guerrier renommé sortit de la foule, et vint se placer auprès d'Uncas. — Pourquoi nous as-tu quittés , orgueil de ta tribu ? ta vie a été rapide comme la course du soleil, lorsqu'il ne brille encore qu'à travers les arbres; mais ta gloire a été plus brillante que son midi. Tu n'es plus, jeune guerrier, mais cent ennemis t'ont précédé sur le chemin des esprits et s'occupent à en écarter les ronces. Qui, t'ayaut vu dans la bataille, aurait cru que tu pouvais mourir? Tes pieds étaient les ailes de l'aigle, ton bras la branche d'un chêne et ta voix celle du Manitto dans les nuages. Ma langue est faible , mon cœur est gonflé de tristesse. Orgueil de ta tribu, pourquoi nous as-tu quittés?
D'autres lui succédèrent; tout ce que la nation comptait d'hommes distinguésvint payerson tributàla mémoireduhéros. Alors on entendit un murmure sourd et léger, comme celui d'une musique lointaine; les sons avaient un caractère incertain, et on ne pouvait dire d'où ils provenaient; cependant ils devenaient de moment en moment plus clairs; on distingua d'abord de longues exclamations souvent répétées, puis enfin des paroles. Le mouvement des lèvres de Chingachgook annonçait que le père d'Uncas allait faire entendre le chant de mort. Aucun regard ne se tourna vers lui ; pas le moindre signe d'impatience : toutefois, la multitude semblait avide de l'écouter. Mais en vain: les sons s'affaiblirent , et moururent emportés par le vent. Les lèvres du Sagamorc se fermèrent, et il resta silencieux, les yeux fixes, le corps immobile ; on eût dit une créature échappée des mains du Tout-Puissant avec les formes extérieures de l'homme, mais sans son àme. Les Delawares virent que leur ami n'était pas préparé à soutenir un effort aussi pénible, et avec un instinct de délicatesse qui leur était naturel, leur attention se reporta tout entière sur les obsèques de la jeune étrangère.
Au signal donné par un des chefs, les jeunes filles soulevèrent la litière et s'avancèrent d'un pas lent et mesuré. La Gamme, trouvant les cérémonies trop païennes, se pencha vers le père absorbé dans sa douleur, et lui dit tout bas : — Us emportent le corps de votre enfant; ne lui donnerons-nous pas unesépulture chrétienne.
Munro tressaillit comme si la trompette du jugement dernier eût retenti à son oreille, et jetant autour de lui un regard inquiet et agité, il suivit le simple cortège avec le maintien d'un soldat, mais avec le cœur d'un père. Ses amis éplorés se presseront autour de lui. Mais lorsque toutes les femmes eurent pris place dans la marche funèbre, les hommes de la peuplade rétrécirent leur cercle et se groupèrent de nouveau autour d'Uncas.
On avait choisi un petit monticule où des sapins formaient un mélancolique ombrage. Les jeunes filles déposèrent le corps, et avec la patience indienne et la timidité de leur âge, elles attendirent... Enfin l'éclaireur, qui seul était au fait de leurs coutumes , leur dit en delaware : — Mes filles ont bien fait; les blancs les remercient !
Satisfaites de ce témoignage d'approbation, elles déposèrent le corps dans une bière d'écorce de bouleau et le descendirent dans son obscure demeure. Le corps fut recouvert de terre, et le sol fraîchement remué disparutsous des feuilles etdesbranchesd'arbres. Après avoir rempli ce dernier et triste devoir, les jeunes filles .s'arrêtèrent. Mais l'éclaireur , voyant les rites des funérailles indiennes arrivés à ce point , prit de nouveau la parole. — Mes filles en ont fait assez, dit-il; l'esprit des visages pàli'S n'a besoin ni de nourriture, ni de vètemenls. Puis voyant que David préiiarait son livre et se disposait à entonner un chant sacré , il ajouta : — Je vais laisser parler un homme qui connaît mieux que moi les usages des chrétiens.
Les femmes s'écartèrent modestement. Pendant que Dayid exhalait ses pieux sentiments, elles ne montrèrent ni surprise ni impatience. Elles écoutaient comme si elles eussent compris. David fut ce jour-là un poète.
Lorsque les derniers sons eurent cessé, un mouvement annonça qu'on attendait quelques paroles du père de Cora. Munro, par un efi'ort suprême, découvrit ses cheveux blancs, et jeta un regard calme sur la foule immobile, l'uis, s'adressant à l'éclaireur : — Dites à ces jeunes filles, si bonnes et si douces, qu'un vieillard défaillant, un père désolé, les remercie. L'Etre que nous adorons tous sous difl'érents noms leur tiendra compte de leur charité; et le temps n'est pas éloigné qui doit nous réunir autour de son trône sans distinction de sexe, de rang, ou de couleur.
L'éclaireur secoua la tête , comme s'il eût douté de l'efficacité de ces paroles. Se tournant vers les Jeunes lilles, il leur exprima la
reconnaissance de Munro, en des termes plus appropriés à l'intelligence de l'auditoire. La tête du vieillard elait déjà retombée sur sa poitrine, et il allait rentrer dans son apathique mélancolie, lorsque le jeune Français dont nous avons parlé vi,,t lui toucher le coude. Apres avoir attiré ainsi l'attention du malheureux père, il lui fit voir une troupe déjeunes Indiens qui s'approchait en portant une litière entièrement fermée; puis, par un geste expressif, il lui montra le soleil. — Je vous com|)rends, monsieur, répondit Munro d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme : Cora , mon enfant ! si les prières (l'un père éploré peuvent maintenant quelque chose pour toi, ta destinée là-haut doit être heureuse ! Allons, messieurs, ajouta-t-il, en regardant autour de lui avec un air de fierté calme, notre devoir est terminé; partons !
Heyward obéit sans peine à un ordre qui sauvait sa fermeté toujours prête à l'abandonner. Pendant que ses compagnons montaient à cheval, il pressa la main de l'éclaireur, et tous deux se promirent de se revoir dans les rangs de l'armée anglaise. Puis, se mettant en selle, il alla prendre place à côté de la litière où des sanglots étouffés annonçaient la iirésence d'Alice. On se mit en marche ; et tous les blancs, sauf CEil-de-Faucon , passèrent devant les Delawares, et disparurent dans la forêt. Mais la sympathie qu'une communauté de malheurs avait établie entre les simples habitants de ces bois et les nobles étrangers, ne fut pas de sitôt oubliée. Pendant bien des années encore, l'histoire traditionnelle de la jeune fille blanche et du jeune guerrier des Moliicans charma l'ennui des longues veillées et des marches pénilvles. Les acteurs secondaires de ce drame touchant et terrible ne furent pas non plus oubliés. L'éclaireur servant de lien entie eux et la vie civilisée, les Delawares apprirent que la Tête-Grise avait rejoint ses pères dans la tombe, ne succombant pas seulement au chagrin de ses infortunes guerrières; la .Main- Ouverte avait emmené la fille aux yeux bleus bien loin dans les colonies des Visages pâles, nù ses larmes avaient cessé de couler.
Seul de sa couleur, OEil-de-Faucon revint à temps pour jeter un regard d'adieu sur les traits d'Uncas, que les Delawares enfermaient dans ses derniers vêtements de peau, lis s'arrêtèrent un moment pour permettre à l'éclaireur de payer à son jeune ami ce pauvre tribut de sa mâle affection, .\lors commença une marche solennelle semblable à celle qui avait conduit Cora' à sa dernière demeure , et la nation entière accompagna le guerrier à sa tombe temporaire... temporaire, car un jour ses ossements devaii;nt reposer parmi ceux de son peuple. Le corps fut placé dans une attitude de repos, faisant face au soleil levant, ayant près de lui les instruments de guerre et de chasse. On pratiqua une ouverture dans la bière , pour que l'esprit pût communiquer quand il le voudrait avec son habitation mortelle ; et le tout fut mis à l'abri des ravages des animaux de proie par des moyens ingénieux connus des Indiens. On attendait de Chingachgook quelques paroles consolantes et instructives Le guerrier, habitué à se dominer, comprit les désirs du peuple ; il releva la tête, qu'il avait jusque-là tenue cachée sous sou vêtement, et promena autour de lui un regard calme. Ses lèvres, fortement comprimées, s'ouvrirent enfin, et, pour la première fois depuis le commencement de cette longue cérémonie, sa voix se fit entendre d'une manière distincte. — Pourquoi mes frères sont-ils dans le deuil? pourquoi mes filles pleurent-elles? Parce qu'un jeune homme est parti pour les territoires de chasse des heureux ? Parce qu'un chef a rempli sa carrière ? 11 était bon, docile, bravo , qui peut le nier? Le .Manitto avait besoin d'un tel guerrier, et il l'a rap- (lelé à lui. Pour moi , fils d'Uncas et père d'Uncas , je suis un arbre dépouillé. Ma race a disparu... Je suis seul !... — Non , non , s'écria OEil-de-Faucon, qui avait tenu ses regards émus fixés sur les traits rigides de son ami ; non , Sagamore, vous n'êtes pas seul : notre couleur peut différer , mais Dieu nous a créés pour marcher dans le même sentier. Je n'ai point de famille, et comme vous, point de [latrie. Il était votre fils... mais, si jamais j'oublie qu'il a combattu et dormi à mon côté , puissé-je être oublié de celui qui nous a créés tous, quelles que soient notre couleur et noire nature. L'enfant nous a quittés pour quelque temps; mais, Sagamore, vous n'êtes pas seul !.-..
Chingachgook saisit les mains que l'éclaireur, dans son émotion, lui avait tendues au-dessus delà terre fraichemont remuée; dans cette attiliule touLliante, ces deux intrépides enfants de la forêt inclinèrent en inéine temps la tête, et leurs larmes confoiulues arrosèrent la Umibe du jeune guerrier.
Au milieu du silence solennel , Tamenund éleva la voix : — C'est assez, , dit-il ; allez, enfants des Léiiapes : le Manillo n'est pas apaisé. Pourquoi Tamenund\ivrait-il encore? Les Visages pâles sont maîtres de la terre, et le temps des hommes rouges n'est pas revenu. Ma journée a été trop longue. Le malin, j'ai vu les eni'anls de la Tortue heureux et puissants; avant la nuit, j'ai dit adieu au dernier chef de la race des Mobicans.
FIN DU DERNIER DES MOllICANS.
Paris. — Imprimerie Lacoor Cl Conip'".. n ■ illlol, 11.