‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 89 sur 280 · CHAPITRE XXMI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXMI

Tant que Magna et sa victime furent en vue, la multitude parut enchaînée par une puissance supérieure qui protégeait le Huron ; mais des qu'ileut disparu, elle entra dans l'irritalion la plus violente. Uncas resta sur le tertre où il s'était placé, les yeux fixés sur Cora, jusqu'au moment où la couleoir de ses vêtements se confondit avec le feuillage de la forèl; alors, traversant la foule en silence, il rentra dans la hutte. Il fui suivi de quelques-uns des guerriers les plus graves et les plus prudents, qui avaient remarqué les éclairs de l'indignation dans les yeux du jeune chef : après quoi l'on emmena Tamenund et Alice, et les femmes et les enfants eurent ordre de se retirer. Pendant l'heure critique qui suivit, le camp présenta l'image d'une ruche d'abeilles courroucées. Enfin un jeune guerrier sortit de la cabane d'Uncas, et d'un pas calme et grave s'approcha d'un arbre nain qui avait poussé sur le tertre rocailleux ; il en arracha récorce, puis, sans prononcer une parole, retourna dans la cabane d'où il venait de sortir. Bientôt il fut suivi d'un autre qui enleva les branches, ne laissant plus qu'un tronc nu et désolé. Un troisième ■vint peindre ce poteau de larges raies d'un rouge foncé; toutes ces indications des desseins hostiles des chefs furent reçues par la foule dans un sombre et lugubre silence. Enfin le Mohican lui-même reparut dépouillé de la plupart de ses vêtements et nu jusqu'à la ceinture.

Uncas s'avança d'un air grave et plein de dignité vers le poteau, dont il se mit à faire le tour d'un pas mesuré assiz semblable à une danse, pendant que sa voix faisait entendre les accents sauvag'es et irréguliers de son chant de guerre. Les notes de ce chant allaient jusqu'aux dernières limites de la voix humaine; tantôt mélancoliques et doucement plaintives, elles imitaient la mélodie des oiseaux; puis par des transitions brusques, leurs sons graves et énergiques faisaient tressaillir toutes les fibres du corps. Les paroles se coiii[iosaient d'un petit nombre de mots souvent répétés; c'était d'abord une sorte d'invocation ou d'hymne à la Divinité; puis le guerrier annonçait l'objet de son chant; le tout se terminait^ comme en commençant, par l'hommage que faisait le guerrier de sa soumission au Grand-Esprit. Voici à peu près le sens de cette espèce d'hymne :

Manitto, grand, juste et sage, Dieu de force et de courage,

Manitto! Manitto!

L'air porte un affreux présage :

J'.iperçois dans le nua^e Bien du rouge et bien du noir!

J'entends le long cri de guerre.

Au Ibnd du bois solitaire.

Percer les brumes du soir.

Manitto, vois ma déiresso.

Pour soutenir ma laiblessa A ma droite Tiens l'asseoir Manitto, grand, juste et sage.

Dieu do force et de courage, Manitto ! Manitto !

Trois fois, il répéta ce chant; et trois fois, il fit en dansant le tour du poteau : à la lin du premier tour, un chef lénape suivit son exemple en chantant des paroles de sa composition sur un air à peu près si;mblahle. D'autres guerriers se joignirent successivement à la danse jusqu'à ce qu'on y vit tous ceux quiavaieut quelque renom et quelque autorité. Le spectacle devint alors plus terrible; les visages i farouches et menaçants des chefs, et les sons effrayants de leurs voix jg. Uurales, formaient une effrayante harmonie. C'est alors qu'Uncas jenfonça son tomahawk dans le poteau, en donnant à sa voix un accent redoutable : c'était son cri de guerre ; c'était l'annonce qu'il prenait possession de l'autorité suprême dans l'expédition projetée. A ce signal, toutes les passions eiulormies de la nation s'éveillèrent : une centaine de jeunes gens, que leur âge atait retenus jusque-là, s'élancèrent avec fureur sur le tronc, emblème de leur ennemi, et le mirent en pièces ju,squ'à ce qu'il n'en rest/it plus que les racines. Pendant ce tumulte, tous les actes les plus sanguinaires de la guerre furent simules par eux sur les fragments de l'arbre, avec autant de férocité que s'iù eussent décharge leur cruauté sur une victime vi-

vante. L'un imitait l'opération du scalpel ; l'autre enfonçait la hacha affilée et tremblante; quelquefois, le fatal couteau perçait le bois de part en part. Enfin les manifestations de zèle et de farouche eraprcssement furent si peu équivoques, qu'on ne pouvait plus douter que l'expédition ne fût une guerre nationale.

Aussitôtqu'L'ncaseuldonné le signal en frappant le premier coup, il sortit du cercle et leva les yeux sur le soleil, qui en ce moment était arrivé au point où la trêve devait expirer. Un grand cri, accompagné d'un geste énergique, apprit bientôt aux autres guerriers que l'hetire était arrivée ; et toute la multitude transportée, abandonnant cette guerre simulée, fit entendrede joyeuses clameurs, et se pré[iaraaux hasards [ilus périlleux de la réalité. A l'instant tout le camp changea de face; lesguerriers, qui étaient déjà arméset peints, devinrent aussi calmes que s'ils eussent été incapables de la moindre émotion. D'autre part, les femmes, sortant des cabanes, entonnèrent des chants de joie et de lamentations si étrangement mêlés qu'il eût été difficile de dire quel était le sentiment qui y dominait. Nulle cependant ne restait oisive. Les unes, se chargeant de leurs effets les plus précieux, d'autres de leurs petits enfants, d'autres enfin des viellards et des infirmes, se hâtaient de les transporter dans la forêt qui s'étendait au Banc de la montagne comme un brillant tapis de verdure. C'est là que Tamenund se retira également avec une dignité calme, après une courte et touchante" entrevue avec Uncas, dont le patriarche se sépara péniblement et plein d'émotion, comme d'un fiiS longtemps perdu et récemment retrouvé. En même temps Duncan fit conduire Alice en lieu de sûreté , puis il alla trouver l'éclaireur: on lisait d^ins ses traits l'impatience avec laquelle il appelait la lutte. Mais CEil-de-Faucon était trop accoutumé au chant de guerre des Indiens pour prendre beaucoup d'intérêt à ce qui se pa.ssait sous ses yeux; il se contenta de jeter çà et là un coup d'œil sur les guerriers qui de temps à autre venaient signifier leur résolution de suivre Uncas au combat. Sous ce rapport il eut lieu d'être satisfait; car, la troupe du jeune chef corafirit bientôt tous les hommes de la nation en état de porter les armes. Il envoya ensuite un jeune Indien chercher le Tueur de daims et la carabine d'Uncas sur la lisière du bois où ils avaient caché leurs armes avant d'entrer dans le camp des Delawares , mesure doublement politique. En n'allant pas en personne chercher sa précieuse carabine, l'éclaireur se conformait à sa prudence accoutumée. Il savait que Magua n'était pas venu sans escorte, et que ses espions surveillaient toute la lisière des bois: il n'aurait donc pu impunément tenter lui-inêuie l'épreuve. Un guerrier n'aurait pas eu un meilleur destin; mais le danger pour un enfant ne pouvait commencer C|u'après qu'on se serait aperçu de son dessein. Lorsque Heyward le joignit, l'éclaireur attendait froidement le retour de son messager. L'enfant, qui était très adroit, et qui avait reçu les instructions nécessaires, partit le cœur palpitant de la joie orgueilleuse que lui inspirait une telle confiance, et tout plein des rêves de sa jeune ambition. Il traversa rapidement la clairière, en la quittant près de l'endroit où les fusils étaient cachés. Mais aussitôt qu'il se vit abrité par le feuillage du taillis, il se glissa comme un serpent vers le trésor qu'il convoitait. Il ne tarda pas à le trouver ; et le moment d'après il reparut fuyant vers la colline avec la vitesse dune flèche, un fusil dans chaque main. 11 venait d'atteindre le rocher et déjà il le gravissait avec une agilité incroyable, lorsqu'un coup de feu parti du bois prouva combien l'éclaireur avait jugé sainement. L'enfant répondit par un cri méprisant, et aussitôt une seconde balle lui arriva d'un autre point du taillis. Le moment d'après, il parut sur la terrasse, brandissant les fusils en signe de triomphe, tandis qu'il se dirigeait avec la fierté d'un conquérant vers le célèbre chasseur qui l'avait honoré d'une mission aussi glorieuse. Malgré le vif intérêt qu'CEil-de-Kaucon avait pris au sort de son messager, il reçut son Tueur de daims avec une satisfaction qui, pour le moment, chassa de son esprit tout autre souvenir. Après avoir examiné son arme d'un œil attentif et intelligent, avoir ouvert et fermé le bassinet dix ou quinze fois, et fait subir à la platine diverses autres épreuves importantes, il se tourna vers l'enfant et lui demanda avec la plus touchante bonté s'il était blessé. L'enfant L regarda fièrement en face, mais ne répondit pas. —Ah! je vois, mon enfant, que les coquins vous ont écorché le bras! dit l'éclaireur en prenant le bras du jeune Indien où l'une des balles avait fait dans la chair une blessure profonde; mais quelques feuilles d'aune guériront cela comme un charme. En attendant; jevaisy mettreun baiidage.Vousavez commencé de bonne heure le métier de la guerre, mon brave garçon, et il est (irobable que vous em[iorterezdans la tombe un grand nombre de cicatrices honorables. Je connais bien des jeunes hommes qui ont pris des chevelures et qui ne pourraient montrer une marque telle que celle-ci ! Allez, ajouta-t-il après avoir achevé le pansement, vous serez un chef.

L'enfant s'éloigna, plus fier de sa blessure que ne serait un courtisan d'un ruban; et il alla se mêler aux enfants de son âge, objet universel d'admiration et d'envie .Mais dans un moment cm tant de devoirs sérieux et importants absorbaient l'attention, cet acte isolé d'intrépidité juvénile ne fut pas autant remarqué et loué qu'il l'aurait été sous de plus calmes auspices. Néanmoins il avait instruit

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

les Delawares delà position et des intentions de leurs ennemis. En conséuiicrice un détachement de guerriers plus redoutables que le vaillant enfant reçut ordre de déloger les éclaircurs liurons La chose fut bientôt exécutée, ear la plupart des agresseurs se retirèrent d'eux-mêmes lorsqu'ils se virent découverts. Les Delawares les suivirent jusqu'à une certaine distance de leur propre camp; mais, craignant de tomber dans quelque embuscade, ils firent halte et attendirent des ordres. Comme les deux partis se cachaient, les bois ne tardèrent pas à reprendre le silence d'une douce matinée d'été. Uncas rassembla ses guerriers et divisa ses forces. Il présenta Œ.\\de-Faucon comme un guerrier éprouvé et qui avait toujours mérité la conliance. Voyant qu'on s'empressait de faire à son ami une réception favorable, il lui donna le commandement de vingt hommes actifs, adroits et résolus comme lui. Il expliqua aux Delawares le rang qu'occupait Hejward dans les troupes des Yenguis, et lui olTrit un commandement semblable. Mais Dunran refusa cet honneur, déclarant qu'il préfi rail combattre comme volontaire auprès de l'éclaireur. Ces dispositions prises, le jeune Mohican désigna difTérents chefs pour occu|icr les postes les plus importants, et comme le temps pressait, il donna l'ordre de se mettre en marche. Aussitôt il fut obéi avec joie, mais en silence, par plus de deux cents guerriers. Ils entrèrent dans la forél sans être inquiétés, et ne rencontrèrent aucun être vivant qui pût donner l'alarme ou fournir les renseignements dont ils avaient besoin; c'est ainsi qu'ils arrivèrent sur la ligne occupée par leurs propres éclaireurs. On fit halte alors, et les chefs s'assemblèrent sur le iront de la troupe pour tenir conseil à voix basse. Là divers plans d'opération furent proposés, mais aucun n'était de nature à convenir à l'ardeur du chef. Si Uncas avait suivi se« propres impulsions, il aurait conduit son monde à la charge sur l'instant même et aurait remis la question au hasard d'un combat; mais celte manière d'opérer eût été en opposition avec les habitudes de ses compatriotes. Il fut donc obligé de se soumettre à une circonspection qui, dans l'étal actuel de son esprit, lui était intolérable, et d'écouter des conseils auxquils répugnait sa fierté, en présence des dangers de Cora et de l'insolence de Magua. Apres plusieurs minutes de conférence sans résultat, on vit un individu isolé venir du côléoù était l'ennemi, d'un pas si rapide, qu'on jugea que c'était un messager chargé de quelquesouverlures importantes; mais à cenlpasdu taillis, l'étranger parut incertain de la direction qu'il prendrait el tinit par s'arrêter. Tous les yeux se tournèrent alors vers Uncas comme pour lui demander des ordres. — Œil-de-l'aucon, dit le jeune chef à voix basse, celui-là ne doit plus reparler aux Hurons. — Son temps esl venu, dit l'éclaireur ; el en même temps il passa le canon de sa longue carabine à travers les feuilles, en ajustant avec sa fatale précision. Mais au lieu de lâcher la détente, il remit son fusil à terre et se mit à rire à sa manière. — J'avais pris le coquin pour un Mingo, foi de misérable pécheur! dit-il; mais lorsque mes yeux ont parcouru ses côtes pour choisir l'endroit où je voulais envover une balle, le croiriez-vous, Uncas? j'ai reconnu l'instrument du chanteur. Ainsi ce n'est après tout que notre ami La Gamme, dont la mort ne peut profiler à personne, et dont la vie, si son gosier sait faire autre chose que clianler, pourra servir nos vues. Je vais lier conversation avec cet honnête garçon, et cela d'une voix qui lui sera plus agréable que celle de mon Tueur de daims.

Ce disant, OEil-de-Faucon déposa son arme , et ayant rampé à travers les taillis jusqu'à ce qu'il se fût approché de David à la portée de la voix, il essaya de répéter le chef-d'œuvre musical qui lui avait servi à traverser avec tant de sécurité le camp des Hurons. On ne pouvait facilement donner le change aux oreilles exercées de La Gamme; et, à dire vrai, il eût été difficile pour tout antre que pour Œil-dc-Faucon de produire un bruit semblable; une foisdoiic qu'il eut entendu les sons, il sut d'où ils venaient. Le pauvre diable parut, à l'instant même, délivré d'un grand embarras; il s'avança donc dans la direction de la voix, tâche qui lui était moins difficile que s'il lui eût fallu marcher sur une batterie; et il découvrit bientôt le chantre caché qui produisait des accents aussi mélodieux. — Je voudrais savoir ce que les Hurons vont penser de cela, dit en riant l'éclaireur, qui prit son compagnon par le bras et le mena en toute hâte auprès des Delawares. Si les coquins sont cachés à la portée de la voix, ils diront qu'il y a deux fuus au lieu d'un. Mais ici nous sommes en sûreté. Maintenant contez-nous l'histoire des Mingos, en anglais tout simple, el sans roucoulements.

David jeta les yeux autour de lui , cl contempla dans un muet étonnemenl l'air farouche et sauvage de tous ci;s guerriers; mais rassuré par certains visages connus, il se remit assez pour répondre intc-lligibleinent : — Les païens se sont mis en campagne en grand nombre, et, je le crains, avec de mauvaises intentions. Depuis une heure leurs habitations retentissent de hurleinenls et d'un tapage diabolique ; ce sont des notes que des profanes seuls peuvent articuler, telleniiiii que je me suis enfui pour aller chercher la paix chez les Delawares. — Vos orrilles n'auraient pas beaucoup gagné au cli.uige, si vous aviez élé un peu plus agile, re(uit sèchement l'éclaile'ir : mais laissmis cela. Où sont les Hurons? — Caches dans la fo'èl, entre le lieu i.ù nous somme!, el leur village, et tellement en force, que la prudence doit vous engager à retourner .sur vos pas

Uncas jeta un regard noble el fier sur la rangée d'arbres qui cachait sa troupe, et pnmonça le nom de Magua ! — Il est avec eux. Il a I amené la jeune fille qirt avait séjourne parmi les Delawares, et après l'avoir laissée dans la caverne, il s'est mis lui-même, comme un loup furieux, à la lête de ses sauvages; j'ignore ce qui peut avoir tellement troublé ses esprits — Il Ta laissée, ditesvous, dans la caverne? interrompit jleyward; il est heureux que nous connaissions l'endroit! N'y a-t-il rien à faire pour sa délivrance immédiate?

Uncas regarda vivement l'éclaireur, puis il lui demanda : — Que dit OEil-de-Faucon? — Donnez-moi mes vingt carabines, el je tournerai à droite le long du ruisseau ; je pousserai jusqu'aux huttes des castors pour rejoindre le Sagamore et le colonel. C'est de ce côté que vous entendrez retentir le cri de guerre; un vent comme celui-ci pourra vous l'apporter d'un mille. Pendant ce temps, Uncas , vous marcherez sur leur front; quand ils seront à la portée de nos fusils, nous leur ferons une réception telle que nous ferons plier leurs lignes comme un arc. Après quoi nous enlèverons leur village el nousdéllvrerons la jeune fille; puis nous pourrons en finir avec la tribu par un combat el une victoire , ou , à la manière indienne , par une guerre couverte. Ce plan, major, n'est peut-être pas très savant, mais avec du coiuage ctde la patience, il est exécutable. — Je l'approuve beaucoup, s'écria Duncan, voyant que la délivrance de Cora était l'objet principal; je l'approuve beaucoup. Mettons-le donc surle-champ à exécution.

Apres une courte conférence, le plan, suffisamment mûri, fut expliqué aux (lllferents chefs ; on convint des signaux, et chacun alla prendre son poste.

Pendant qu'Uncas disposait ainsi ses forces, les bois étaient aussi paisibles cl en apparence aussi solitaires que le jour où ils étaient sortis des mains du Créateur suprême. L'œil pouvait plonger dans toutes les directions à travers les longues et sombres avenues; mais on n'apercevait nulle part aucun objet qui ne fit partie de cette nature paisible où tout semblait dormir. Çà et là on entendait un oiseau voltiger entre les branches des bouleaux, ou parfois un écureuil faisait tomber une noix. L'attention des guerriers se fixait un moment sur l'endroit d'où était parti le bruit ; mais dès que l'interruption passagère avait cessé, on n'entendait plus que les murmures de l'air, rasant la surface onduleuse de l'immense forêt. On eût dit que le déser\ qui séparait les Delawares du village de leurs ennemis [.'avait jamais été foulé parle pied de l'homme. MaisQEil-de-Faucon, charge dune partie importante des opérations, connaissait trop le caractère de l'ennemi pour se fier à ce calme trompeur. Quand il vit sa pctiie troupe de nouveau réunie, l'éclaireur mit le Tueur de daims .sous son bras, et faisant à ses compagnons un signe silencieux pour qu'ils eussent à le suivre, il les fit rétrograder de plusieurs verges, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au lit d'un petit ruisseau qu'ils avaient traversé en venant. Là il s'arrêta , el après que tous ses guerriers graves et ntlenlifs l'eurent rejoint, il dit en delaware : — V a-l-il quelqu'un de mes jeunes hommes qui sache où conduit ce courant d'eau ?

Un Delaware étendit la main, ouvrit deux doigts, et indiquant leur point de réunion , il répondit : — Avant que le soleil ait parcouru la grandeur de son diamètre, le petit ruisseau sera dans le grand. Puis il ajouta, en montrant la direction du lieu qu'il désignait : Les deu.v font l'étang des castors. - C'est ce que je pensais, d'après sa direction et la position des montagnes, reprit l'éclaireur. Guerriers, nous nous tiendrons à l'abri de leurs rivesjusqu'à ce que nous sentions les Hurons.

Ses compagnons exprimèrent, selon leur coutume, leur assentiment par une courte exclamation; mais voyant que leur chef allait guider la marche en personne, un on deux d'entre eux firent signe que tout n'était pas dans l'ordre. OEil-de-Faucon, qui (omprit leurs regards expressifs, se retourna et aperçut que le maître de chant les avait suivis. — Savez-vous, mon ami, ditil gravement, et peutêtre avec un pende l'orgueil d'un homme qui .sent ce qu il vaut, savez-vous que nous sommes ici une troupe de guerriers clioisis tout ex[ires pour une expédition des plus dangereuses, et placés sous le commandement d'un homme qui, ce n'est peut-être pas à lui de le dire, leur donnera probablement de la besogne ? Dans ciiiq minutes, je suppose , et très certainement avant qu'il s'en écoule trente , nous marcherons sur le corps d'un Huron, vivant ou mort. — Quoique vous ne m'ayez pas communiqué vos intentions, dit David, dont le visage .s'anima lout-à-coup, el dont les yeux brillèrent d'un feu inusité, vos guerriers m'ont rappelé les enfants de Jacob allant roiiibattre les Sichémites, dont le chef avait méchaninunt aspiré à épouser une femme d'une race favorisée du Seigneur. Or, j'ai voyagé longtemps, j'ai séjourné souvent, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, avec la jeune fille que vous cherchez; et quoique je ne sois pas un homme de guerre, muni d'un ceinturon et d'une épce bien ai:.;uisée, cependant je ne demanderais pas mieux que de combattre pour une pareille cause.

L'éclaireur hésita comme s'il eût létleelii aux avantages el aux inconvénients d'un eniôlement aussi étrange; puis il ré|ion(lil : — Vous ne savez vous servir d'aucune arme. Vous ne portez |>as de

LE DERNIER DES MOllICANS.

carabine; et, croyez-moi, ce que les Mingos reçoivent, ils le rendent volontiers. — Je ne suis pas un Goliath, reprit David en montrant une fronde; mais je me rappelle l'exemple du berger d'Israël. J'étais exercé dans ma jeunesse à manier cet instrument de guerre, et peut-être ce talent ne m'a-t-il pas tout-à-fait quitté. — Ouais ! dit ÛEil-de-Faucon, cela vaut à peu près des flèches; mais chacun de

ces Mingos est pourvu d'un bon fusil rayé Major, vous avez laissé

votre fusil armé ; un seul coup de feu prématuré coûterait vingt

chevelures Chanteur, vous pouvez suivre; nous vous trouverons

de la besogne quand il s'agira de crier. — Je vous remercie , mon ami, répondit David, en faisant , comme son royal homonyme, sa provision de cailloux dans le ruisseau ; quoique je ne sois pas dévoré d'un désir excessif de carnage, si vous m'aviez renvoyé, mon àme en eût éprouvé de l'affliction. — Rappelez-vous que nous sommes venus pour combattre et non pour faire de la musique. Jusqu'au signal du cri de guerre, le mousquet seul doit prendre la parole.

David s'inclina; et l'éclaireur donna l'ordre de se remettre en marche. Us suivirent pendant un mille le lit du ruisseau. L'escaruement des rives et l'épaisseur des buissons couvraient leur marche; cependant aucune des précautions indigènes ne fut négligée. Sur chaque flanc de la colonne, un guerrier était en éclaireur; il rampait, l'œil fixé sur la forêt. De minute en minute, la troupe faisait halte pour épier tous les bruits hostiles. Toutefois, aucun obstacle n'interrompit la marche des Delawares, jusqu'au confluent des deux ruisseaux. Là l'éclaireur fit une nouvellehalte.— Belle journée pour combattre, dit-il en anglaisa Heyward, en regardant les nuages qui glissaient en larges nappes à travers le firmament; soleil ardent et fusil qui brille ne conviennent pas à un bon tireur. Tout nous est favorable : le vent nous dégagera de la fumée. Mais ici se termine notre abri ; ici les castors ont fait place nette.

Tel était le lieu. Le courant d'eau, tantôt s'élançait des rochers par d'étroites fissures , tantôt se répandait sur des terrains bas où il formait des étangs. Ses bords étaient semés de débris d'arbres morls, dans tous les degrés du dépérissement, gémissant sur leurs bases vacillantes, ou récemment dépouillés de ce vêlement d'ecorce, principe mystérieux de leur existence; çà et là, des masses de troncs entasses et couverts de mousse semblaient les monuments d'une génération effacée.

Tous ces détails étaient alors remarqués par l'éclaireur avec un intérêt particulier.il savait que le camp des Hurons était à un demimille de là, en amont du ruisseau ; et craignant un danger caché, il était très inquiet de ne trouver aucune trace de l'ennemi. Une ou deux fois, il fut tenté de donner le signal de l'attaque, et d'enlever le village par un coup de main; mais son expérience l'avertissait bientôt de l'inutilité d'une pareille tentative; puis il écoutait attentivement le bruit des fusils d'Uncas ; mais on n'entendait que le gémissement du vent qui annonçait un orage. Enfin, prenant plutôt conseil de son impatience inaccoutumée que de son expérience, il résolut d'en finir, de démasquer sa troupe et de remonter le cours du second ruisseau.

Cependant l'éclaireur s'était abrité derrière un buisson, et ses compagnons étaient restés dans le lit du ravin ; mais à son signal presque muet, tous ses guerriers gravirent le bord, et, comme autant de spectres lugubres, se rangèrent en silence autour de lui. CEil-detaucon s'avança, et la troupe se mit à défiler. Mais à peine fut-elle à découvert qu'une douzaine de coups de fusils se fit entendre derrière elle, et un Delaware, s'élançant comme un daim blessé, alla tomber de toute sa longueur roide mort. — Ah! je craignais quelque diablerie de ce genre, s'écria en anglais l'éclaireur; puis avec la rapidité de la pensée, il ajouta en langue indienne : A couvert, guerriers; puis, en avant 1

A ce commandement la troupe se dispersa, et avant qu'Heyward fut revenu de sa surprise, il se trouva seul avec David. Heureusement les Hurons battaient déjà en retraite, et on n'avait rien à craindre de leur feu ; mais l'éclaireur donna ordre de les poursuivre, et lui-même paya d'exemple en déchargeant sa carabine et en courant d'arbre en arbre, tandis que l'ennemi cédait lentement le terrain. L'attaque paraissait avoir été faite par un très petit détachement de Hurons; mais à mesure qu'ils se repliaient sur le corps principal, leur nombre augmentait, et bientôt leur l'eu égala celui des Delawares. Heyward, imitant les précautions indispensables de ses compagnons, tirait de sa carabine un rouiement bien nourri. Le combat s'échaulTait. Peu de guerriers étaient atteints, car des deux côtés on s'abritait derrière les arbres , et on ne se découvrait en partie que pour mettre enjoué. Cependant les chances du combat tournaient contre nos héros. Le clairvoyant chasseur comprit tout le danger sans apercevoir le remède : ifvit que la retraite serait surtout périlleuse; l'ennemi continuait à jeter sur les flancs de nouveaux renforts, ce qui ralentissait le feu des assaillants. Dans ce moment critique, lorsqu'ils s'attendaient à voir la tribu ennemie tout entière les envelopper et les détruire jusqu'au dernier, ils entendirent le cri des combattants; et le bruit des armes à feu retentit sous les voûtes de la forêt vers l'endroit où Uiicas était posté. Les effelsde cette attaque furent instantaués, et elle fil une diversion

favorable à l'éclaireur. Il paraît que son coup de main avait été prévu par l'ennemi, ce qui l'avait fait échouer. Mais les Hurons à leur tour, ayant été trompés sur ses projets et le nombre de sa troupe, avaient dégarni pour lui résister le point sur lequel Uncas devait opérer. En elfet, le comuat semblait se reporter rapidement dans la direction du village, et en un instant l'éclaireur vit diminuer le nombre de ses assaillants, qui se hâtèrent d'aller soutenir leur front de bataille et leur principal point de défense.

Alors, animant ses compagnons de la voix et de l'exemple, CEilde-Faucon donna l'ordre de charger. Or, la charge, dans la stratégie grossière des Indiens, consistait à se rapprocher de plus en plus de l'ennemi en passant d'un abri à l'autre. Les Hurons furent forcés de reculer, et le théâtre du combat fut transporté rapidement du lieu découvert où il avait commencé, à un endroit plein de taillis. Les Delawares n'avaient encore perdu personne sur ce point, mais leur sang commençait à couler en con.séquence de la position défavorable qu'ils occupaient. Dans cette crise, QEil-de -Faucon trouva nioyen de seglisserderrière l'arbre qui déjà servait d'abri à Heyward; la plupart de ses guerriers étaient à portée du commandement, un peu sur la droite, d'où ils soutenaient un feu vif mais inutile contre leurs ennemis bien couverts. — Vous êtes jeune, major, dit l'éclaireur en mettant à terre la crosse du Tueur de daims, et en s'appuyant sur le canon. Peut-être êtes-vous destiné à combattre un jour ces coquins de Mingos. 'Vous pouvez voir ici la philosophie d'un combat indien; elle consiste principalement à avoir la main leste, l'œil prompt et un bon abri. Dites-moi, si vous aviez là une compagnie du Royal-Américain, comment la mettriez-vous à l'œuvre? — La baïonnette m'ouvrirait un passage. — Ah! c'est une raison blanche que vous me donnez là ; mais, dans ce désert, cequ'un chef doit se demander d'abord, c'est combien d'hommes il peut épargner. Non... c'est le cheval, continua l'éclaireur en secouant la tète d'un air de réflexion, c'est le cheval, j'ai honte de le dire, qui doit tôt ou tard décider parmi nous du destin des batailles. — C'est un sujet qu'il vaudrait mieux discuter dans une autre occasion ; allons-nous attaquer'? — Je ne vois pas qu'il soit contraire à la nature d'un homme de faire des réllexions utiles tout en reprenant haleine ; quant à faire une attaque, c'est une mesure à laquelle je ne puis me décider, car elle nous coûterait une ou deux chevelures. Et pourtant, si nous voulons être de quelque utilité à Uncas, il faut absolument nous délivrer de ces drôles qui sont sur notre front !

Aussitôt se détournant d'un air prompt et décidé, il parla tout haut à ses Indiens dans leur langue. Leurs cris lui répondirent, et à un signal donné, chaque guerrier fit rapidement le lourde son arbre. A la vue de tous ces corps qui se montraient au même instant, les Hurons firent une décharge précipitée, et conséquemment sans résultat. Alors, sans perdre une seconde, les Delawares s'élancèrent en bonds vigoureux, comme des panthères qui se précipitent sur leur proie. CÉil -de-Faucon était à leur tèle, brandissant sa terrible carabine et les animant par son exemple. Quelques-uns des Hurons les plus âgés et les plus fins, qui ne s'étaient pas laissé prendre à l'artifice employé pour leur faire décharger leurs armes, firent un feu redoutable et justifièrent les craintes de l'éclaireur, en jetant à terre trois de ses guerriers les plus avancés ; mais cet échec n'arrêta pas l'impétuosité de l'attaque. Après un combat corps à corps de quelques minutes, les Hurons lâchèrent pied, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint le bord opposé du taillis. Alors ils firent volte-face et défendirent ce dernier retranchement avec l'obstination de bêtes féroces relancées dans leur tanière. A ce moment critique, la délonnation d'une carabine se fit entendre derrière les Hurons; une balle partit en sifflant d'une habitation de castors et fut suivie d'un cri de guerre effrayant. — C'est le Sagamore! s'écriaCEil-de-Faucon; maintenant nous les tenons en tête et en queue!

Découragés par cette attaque inattendue, les Hurons jetèrent un cri de désespoir, et lâchant pied tous ensemble, ils se jetèrent dans la clairière. Plusieurs tombèrent au passage sous les balles et le tomahawk des Delawares. Nous ne nous arrêterons pas à décrire l'entrevue de l'éclaireur et de Chingachgook. ou la rencontre plus touchante encore de Duncan et du père inquiet d'Alice. Quelques mots suffirent pour expliquer à chacun l'état des choses; et CEil-de- Faucon, présentant le Sagamore à sa troupe, remit le commandement entre les mains du chef moliican . Suivant les pas de l'éclaireur, il traversa le taillis avec ses Delawares, qui scalpaient chemin faisant les cadavres des Hurons, et cachaient ceux de leurs camarades. Enfin on fit halte. Les guerriers s'établirent sur un petit plateau parsemé d'arbres en nombre suffisant pour les cacher. Devant eux le terrain s'abaissait en pente rapide, et une vallée étroite, sombre et boisée, s'étendait à une distance de plusieurs railles.

Quelques oiseaux voltigeaient au-dessus de la vallée verdoyante, comme si l'effroi les eût chassés do leur nid, et çàetlàs'élevait au sommet des arbres une légère vapeur qui, en disparaissant dans l'atmosphère, désignait la place où la lutte devait avoir été plus vive et pins acharnée. — Le combat monte par ici, dit Duncan en étendant le bras du côté où une nouvelle ex|ilosion d'armes à feu venait de se faire entendre; nous sommes trop au centre de leur ligne pour pouvoir agir efficacement. — Ils vont se diriger vers la vallée où les

LKS VEILLEES LITTÈRAIHES ILLUSTRÉES.

arbres sont plus épais, diU'cclaircur, et nous serons alors sur leurs flancs. En avant, Sagamore; vous arriverez à peine en temps pour puusser le cri de guerre, et pour mener vos liiiiiens à la charge. Je me battrai cette foi avec des guerriers de ma couleur ; vous me connaissez, Mohican ! pas un Huron ne passera la colline pour vous prendre à dos sans la permission du Tueur de daims.

Le chef indien s'arrêta un moment ; et il ne partit que bien averti par les halles des ennemis qui commençaient à pleuvoir comme la grêle. ClËil-de-Faucon et ses trois compagnons attendirent l'événement avec ce calme que l'habitude seule peut donner, bientôt les delonnations retentirent en plein air ; çà (-t là on voyait ajpparaitre un Huron repoussé jusqu'à la ceinture de la foret, et enfin le taillis se garnit d'une longue ligne de guerriers , décidés à une résistance désespérée. Hejward commençait à s'impatienter et tournait des yeux inquiets du coté de Chiugachgook. Le Mohican était assis sur un rocher : et il considérait ce tableau d'un œil aussi indifférent que s'il n'eût été que simple spectateur. — Le temps est venu pour le Uelaware de frapper, dit Uuncaii. — Pas encore, pas encore, répondit l'éclaircur; quand il sentira ses amis, il leur lera connaître sa présence.

lin ce moment le cri de guerre fut poussé, et une décharge de Chingachgook et de sa troupe mit à bas une douzaine de Hurons. Au chant de triom[jhe qui suivit répondirent les acclamations de la forêt. Les Hurons reculèrent, abandonnant leur centre ; Uncas sortit des bois à la tète de cent guerriers. Agitant ses mains à droite et à gauche, le jeune chef montra l'ennemi à ses Indiens, qui aussitôt se partagèrent et se mirent à sa poursuite. Le combat l'ut alors divise. Les deux ailes des Hurons entrèrent dans les bois pour s'y mettre à l'abri, et furent suivies de près parles victorieux Lénapes. Une minute s'était à peine écoulée, et déjà les bruits s'éloignaient dans toutes les directions. Cependant un petit détachement de Hurons avait dédaigné de s'abriter-; et, se retirant comme des lions traqués, ils gravissaient lentement la colline. Au milieu d'eux, Magua se faisait remarquer par son maintien fier et sauvage. Dans son empressement, Uncas était resté presque seul ; mais du mgment que ses yeux eurent rencontré le Subtil, toute autre considération fut oubliée. Ralliant autour de lui six ou sept Delawares, et oubliant la supériorité du nombre, il s'élança contre son ennemi. Le Renard, qui épiait ses mouvements, s'arrêta plein d'une secrète joie. Mais au moment où il s'imaginait que cette témérité avait livré Uncas à sa merci, on vit la Longue-Larabine accourir à l'aide du jeune Mohican, suivi de ses compagnons blancs. Le Huron tourna le dos, et se mit à gravir la hauteur avec rapidité. Uncas, ne s'élaut point aperçu de la présence de ses amis. Continuait la poursuite. En vain OEil-de-Faucon lui criail-il de prendre garde aux taillis , le jeun Mohican brava le feu redoutable de ses ennemis. Heureusement que cette course fut de courte durée; car les blancs étaient favorisés par leur position, sans quoi leDelaware, ayant dépassé tous ses compagnons, eût été victime de sa témérité. Mais vainqueurs et fuyards entrèrent pêle-mêle dans le village huron.

Ranimés par l'aspect de leurs foyers, les Hurons firent volte-face, et combattirent autour de la cabane du conseil avec tout l'acharnement du désespoir. Ce fut l'explosion d'un ouragan. Le tomahawk d'Uncas, la crosse d'ÛEil-de-Faucon,et même le bras nerveux encore deMunro, furent occupés pendant un moment rapide, et bientôt la terre fut jonchée des cadavres de leurs ennemis. Et néanmoins Magna, sans fuir les coups de ses adversaires, déjoua tous les efforts diriges contre sa vie. On l'eût dit enchanté comme les héros de nos anciennes légendes. Jetant un cri où éclatait toute sa rage, il s'élança hors du champ de bataille avec deux Hurons, les seuls qui eussent survécu, et laissa les Delawares occupés à prendre aux morts les trophées sanglants de la victoire. Mais Uncas, qui avait inutilement cherché le chef huron dansia mêlée, se précipita sur ses traces, suivi de près par ses amis. Un moment Magua parut disposé à faire lin dernier eiïort pour venger sa défaite; mais tout-à-coup il entra dans la caverne déjà connue. OEil-de-l'aucon, qui ne s'était ab^lenu de tirer que pour laisser à Uncas l'honneur de cette victoire, poussa un cri detrionii>he. Les vainqueurs se préci|)itèrent dans l'ouverture linigue et étroite de la caverne, assez à temps pour apercevoir les Huions qui battaient en retraite. Leur passage a travers la galerie et les appartements souterrains fut précédé desgémis-sements et des cris de plusieurs centaines de femmes et d'enfants. A la clarté sombre et sépulcrale de ce lieu, on eût cru voir les régions infernales, traversées par une multitude confuse de fantômes. Cependant Uncas ne voyait que Magua; comme si à ce seul objet eût été attachée sa vie tout entière. Heyward et l'eclaireur marchaient sur ses jias, animés par le même sentiment, quoiiiuo ni(^ns exaltés. Mais plus ils avançaient dans ces passages tortueux elsombres, plus ils avaient de peine à distinguer leurs ennemis ; un moment ils crurent avoir perdu leurs traces, puis ils virent llotter une robe blanche à l'exirémité d'un passage conduisant vers la montagne. — C'est Cora ! s'écria Heyward d'une voix où se mêlaient l'horreur et la joie. — Cora! Cora! répéta Uncas en bondissant comme le daim des forêts. — C'est elle! s'écria l'eclaireur. Courage, madame! nous voici!... ^a poursuite reprit avec une nouvelle ardeur. Mais le chemin

était inégal, plein d'aspérités, et en plusieurs endroits presque impraticable. Uncas quitta sa carabine et s'élança en avant avec une précipitation frénétique. Heyward imita témérairement son exemple; mais tous deux ne tardèrent pas à reconnaître leur folie en enleodaiit la détonoation dune arme à feu que les Hurons trouvèrent le temps de décharger dans le passage et dont la balle fit au jeune Mohican une légère blessure. — 11 faut en venir aux mains, dit l'eclaireur avec un élan rapide ; les coquins nous aLittraienl tous à cette distance; voyez, ils prennent la jeune fille piSr bouclier.

Son exemple fut suivi par ses compagnons. En ce moment, quatre figures se détachaient fortement sur le fond du ciel , qu'on apercevait à travers une ouverture. Dans la frénésie du désespoir, Uncas et Heyward redoublèrent des efforts qui étaient déjà plus qu'humains, et arrivèrent sur le flanc de la montagne, assez à temps pour remarquer la route que suivaient les fugitifs. Il fallait gravir ur sentier diflicile et périlleux. Embarrassé par sa carabine , et guidf peut-être par une passion moins ardente, l'eclaireur se laissa un peu devancer; Uncas marchait en tète. De cette manière furent franchis avec une incroyable rapidité des rochers, des précipices, des obstacles qui, dans toute autre circonstance, eussent arrêté les plus audacieux. Mais les vainqueurs se trouvaient récompensés de leurs fatigues en gagnant rapidement du terrain sur les Hurons dont Cora ralentissait la marche. — .\rrète, chien ! s'écria Uncas; une fille delaware t'ordonne d'arrêter ! — Je n'irai pas plus loin ! s'écria Cora en se retenant à la pointe d'un rocher; tue-moi si tu veux, détestable Huron ; je n'irai pas plus loin.

Les Indiens qui soutenaient la jeune fille levèrentleurs tomahawks sur elle avec la joie impie des démons; mais Magua arrêta leurs bras. Tirant son couteau, il se tourna vers sa captive avec un regard on se |>eignait la lutte violente des passions les plus contraires. — Femme, dit-il, choisis ! le wigwam du Subtil ou ce fer !

Cora ne le regarda pas ; mais tombant à genoux, elle leva les yeux et les bras vers le ciel, et dit d'une voix douce et pourtant assurée :

— Je suis à toi, mon Dieu! dispose de moi selon ta volonté!

— Femme, choisis! répéta Magua d'une voix rauque.

Mais Cora n'entendait plus. Le corps du Huron tremblait; il leva' le bras, puis le laissa retomber d'un air plein d'égarement. Il fit un nouvel ell'ort sur lui-même; et il levait de nouveau l'arme acérée, lorsque tout-à-coup un cri perçant se fit entendre au-dessus de lui, et il vit Uncas s'élancer d'une hauteur prodigieuse sur l'escarpement du rocher. Magua recula d'un pas , et l'un des Hurons profita de ce moment pour plonger son couteau dans le sein de la jeune fille. Magua s'élança comme un tigre sur son compagnon, qui déjà s'éloignait ; mais Uncas en tombant sépara les deux .Mingos. Ain.si arrêté dans sa vengeance, et rendu furieux par le meurtre dont il venait d'être témoin, Magua enfonça son arme dans ledosdu Delaware renversé, et poussa un cri infernal en commettant ce làclic attentat. Mais Uncas se releva comme la panthère blessée qui se retourne contre le chasseur, et par un dernier effort étendit à ses pii>ds le meurtrier de Cora; puis se tournant vers le Subtil d'un air calme et fier, son regard sembla lui faire entendre tout ce qu'il eût fait s'il lui fût reste quelque force. Magua saisit le bras sans vigueur du Delaware, et lui plongea trois fois son couteau dans le sein, avant que sa victime, qui continuait à fixer sur son ennemi un re^'ard d'inefTable mépris, tombât morte à ses pieds. — Grâce, grâce ! Hgron , s'écria du haut du rocher le major Heyward, à qui l'horreur ôtait presque la parole ; épargne, et tu seras épargné !

Brandissant son' couteau sanglant vers le sup|>lianl jeune homme, Magua poussa un si effroyable cri de féroce joie, que le bruit en parvint aux oreilles de ceux qui combattaient dans la vallée à mille pieds au-dessous de lui. Un autre cri non moins etlrayaiit y re pondit : c'était celui de l'eclaireur qu'on voyait s'avancer rapidement à travers des rocs dangereux, d'un pas aussi hardi et aussi assuré que s'il lui eût été possible de se soutenir dans l'air. Mais quand le chasseur arriva sur le théâtre , il n'y restait plus que les morts. De là, son œil perçant mesura les obstacles. Au sommet de la montagne, il aperçut un homme les bras étendus et dans une attitude de menace. Sans s'arrêter à examiner sa personne, Œil-de-Faucon levait déjà sa carabine , lorsqu'un fragment de rocher, tombé sur la tête d'un des fugitifs, lui fit rcconnaiiro dans celui qui l'avait lancé la personne de La Gain > e, dont les traits élincolaient d'indignation. Magua sortit alors d'une cavité, et passant avec indifférence par-dessus le corps du dernier de ses compagnons . il franchit d'un saut une large fissure, et gravit les rochers jusqu'à un endroit où le bras do David ne pouvait l'atteindre. Encore un élan , il allait gagner la crête du précipice , et il était sauvé. Avant de prendre son élan , le Huron s'arrêta ; et levant vers l'eclaireur son bras menaçant, il lui cria : — Les visages pâles sont des chiens! les Delawares, des femmes! Magua les laisse sur les rochers en pâture aux corbeaux.

A ces mots, il éclata d'un rire convulsif et prit un élan terrible, mais il n'atteignit pas le point qu'il voulait atteindre ; seulement il so retint à un arbuste sur le penchant du précipice. Œil-de -Faucon l'avait suivi en rampant comme '*ae panthère qui va prendre son bond , et l'impalience agitait Si,.. Jlirp« d'un tremblement

lE DEKMKK des MOHlLANS

Sans s'épuiser en efforts inutiles, le rusé Magua laissa retomber son corps de toute la longueur de son bras et trouva un fragment de rocher pour s'appuyer du pied. Puis, réunissant toutes ses forces, il réussit à élever ses genoux jusque sur le bord du roc. Ce fut dans ce moment, que l'éciaireur rapprocha de son épaule son arme auparavant agitée et le coucha en joue ; les rochers environnants n'étaient pas plus ihimohiies que ne le devint la carabine au moment où Qliil-de-Faucon lâcha la détente. Les bras du Hiiron se détendirent, et son corps retomba un peu en arriére: jetaiil un dernier regard sur son ennemi, il secoua vers lui son bras mena- (junt. .Mais soudain son autre main lâcha prise; on vit alors le farouche Huron fendre l'air la tète première, et raser dans sa chute rapide les arbrisseaux suspendus au flanc de la montagne , au bas de laquelle l'attendait une effroyable destruction.

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