CHAPITRE II
La réunion des passagers sur un paquebot a toujours préoccupé vivement les pariiis intéressées. Ceux qui vont d'Europe en Amérique, et dont la traversée doit durer au moins un mois, se demandent surtout avec inquiétude quels compagnons, dillércnls de caracière, de nation, d'éducation ou de position sociale, le hasard leir adjoindra dans l'étroit espace d'un vai^seau. A la vérité le g-iillard d'arrière établit une distinction locale, et les pauvres diables qui logent avec les matelots semblent être momentanément des parias ; mais quiconque connaît la vie doit comprendre que le pêle-mêle des cabines ellesmêmes n'a rien de séduisant pour des gens délicats.
M. Effingham avait prévu tous les inconvénients qui pouvaient résulter d'une traversée pour une jeune fille na'ive et sensible ; mais il comptait avec raison sur la surveillance de la vieille bonne et de mademoiselle Viefville , et ce fut avec une parfaite sécurité qu'il se mit en observation pour examiner les nouveaux voyageurs.
— Voilà un colporteur anglais, dit John Elhngham en voyant le premier qui toucha le pont, et que le patron du paquebot salua du nom de Lundi.
— Ah! celui-ci est un mousquetaire ressuscité, dit mademoiselle Viefville à l'aspect d'une figure ornée de favoris et de moustaches qui se montra au-dessus de la lice du iia>savant.
— C'est probablement un perruquier qui a fait de sa tête une tête à perruque, dit John Ellingham.
— Assurément ce n'est pas Wellington déguisé, ajouta Edouard Effingham.
— INi un pair du royaume en costume, murmura Eve, qui trouvait comique la toilette étudiée du sujet de leurs observations.
(ielui-ci fut cérémonieusement présenté à M. Lundi par le patron sous le nom de sir Georges Templeniore. Ces deux derniers individus se promenèrent ensemble sur le pont pendant quelques minutes en se servant de lorgnons, qu'au grand scandale de la vieille JNannetle ils braquaient principalement sur Eve.
L'attention dont ils l'honoraient était telle qu'ils négligeaient de veiller sur leurs jambes, qui s'embarrassèrent à diverses reprises dans divers objets.
— Une pareille vue est une consolation pendant les ennuis de la traversée , dit sir Georges en descendant l'échelle de la cabine. Vous êtes sans doute accoutumé à voyager, monsieur Lundi; mais quant à moi, c'est la première fois que je vais en Amérique.
— Oh ! mon Dieu ! je suis aussi régulier que les équinoxes, et c'est le nom que je donne à mes t rii versées , pendant lesquelles je me fais un devoir de passer douze heures sur vingt-quatre dans mon lit.
Pendant que M. Lundi émettait cette opinion, un autre personnage arrivait sur le pont.
— Celui-ci, du moins, nous appartient, dit John Effingham; c'est un Américain sous un masque européen.
— L'expression est peut-être trop ambitieuse, répondit Eve : s'il m'était permis de hasarder une conjecture, je croirais que cet étranger fait collection de costumes, et qu'il a voulu les étaler sur sa personne. Mademoiselle Viefville , vous qui vous entendez si bien en vêlements, pouvez-vous nous dire à quelles parties du monde appartiennent les éléments variés de ce costume ?
— Je vois d'ici, répondit la gouvernante, la boutique de lierlin ok
LE PAQUEBOT
le chapeau de voyage a été acheté. On n'entrevoit pas ailleurs le pareil.
— Je crois, madame, dit Nannette avec simplicité, que ce monsieur doit avoir acheté ses bottes à Paris , car elles lui serrent le pied, et toutes les bottes ou souliers de Paris serrent le pied , comme je m'en suis aperçue.
— La chaîne de montre doit venir de Genève, ajouta miss Effingha m .
— L'habit vient de Francfort; c'est un équivoque.
— Et la pipe, de Dresde, mademoiselle Viefwlle.
— I e camée rappelle Rome ; la petite chaîne qui s'y adapte vient du Rialto ; les moustaches ne sont rien moins qu'indigènes , et le tout ensemble annonce un cosmopolite.
En ce moment l'étranger aborda le capitaine, qui le désigna sous le nom de M. Dodge. Une courte conversation entre eux apprit auï auditeurs que le voyageur avait quitté l'Amérique au printemps, et qu'il allait y retourner en automne , après avoir fait le tour de l'Europe.
— A ous en avez déjà assez vu ? demanda le capitaine.
— J'en ai vu autant que j'ai besoin d'en voir , répondit le voyageur en prononçant le mot que nous avons mis en italique d'une manière qui ne saurait se rendre , mais qui peignait éloquemment l'amourpropre satisfait.
— Eh bien , c'est le point principal . Quand un homme a d'une chose autant qu'il lui en faut , toute addition est comme un e\cès de lest. Toutes les fois que le vaisseau peut filer quinze nœuds , je m'en contente , surtout si tous les huniers sont au bas ris et les boulines Ualées.
Le passager et le capitaine échangèrent un signe de tète, comme des hommes qui se comprenaient à demi-mot. Le premier descendit dans la cabine, après avoir demandé avec un intérêt marqué, si son camarade de chambre, sir Georges Tenipleniore , n'était pas encore arrivé. Le second , qui avait eu pendant trois jours le temps de faire connaissance avec la famille Effingham , tourna vers elle sa figure enluminée.
— Ce M. Dodge , dit-il , est un véritable savant, et il a raison de déclarer qu'il a vu tout ce qu'il lui importait de voir... Monsieur Leach, faites mettre les boutehors aux vergues, nous aurons besoin d'étendre nos ailes avant la fin de la traversée.
Le capitaine Truck donna cet ordre à son second avec une inimitable gravité, car s'il jurait souvent, il ne riait jamais. Les matelots grimpèrent dans les agrès avec célérité , tout eu faisant des commentaires sur M. Dodge , qui revenait en Amérique mûri par sis mois d'expérience. Le personnage, qui prêtait à leurs observations légèrement caustiques, ignorait la sensation qu'il avait produite , et il était tranquillement occupé à ranger dans sa chambre sa pipe de Dresde, son camée romain et sa chaîne de Genève, tout en liant connaissance avec son camarade, sir John Templemore.
— jNous aurons sans doute quelque chose de mieux, dit Edouard Efliiigham, car j'ai remarqué que deux chambres de la grande cabine étairnt retenues pour deux personnes seules.
Afin que nos lecteurs puissent comprendre ces paroles , il est bon d'expliquer qu'à bord des paquebots transatlantiques , il y a ordinairement deux lits dans chaque chambre , et qu'on est obligé de payer un supplément, lorsque l'on désire être seul.
— En effet, dit John, deux chambres sont retenues, l'une pour M. Sharp, l'autre pour M. Blunt. Ce sont eux sans doute qui arrivent dans ce canot.
Tous les regards se portèrent vers le passavant , et l'on vit débarquer deux jeunes gens à la tournure distinguée : l'un , M. Sharp , semblait le plus jeune ; il était gracieux dans ses manières et avait les couleurs de la santé , mais l'extérieur de M. Blunt était plus viril, plus noble , plus digne de la caste sociale à laquelle il appartenait. Il avait des traits aussi expressifs que réguliers , oii se peignaient la réflexion et presque la mélancolie Ces distinctions n'échappèrent pas à mademoiselle Viefville , qui avait passé ses jours en bonne compagnie , et dont la position avait développé le jugement et l'esprit obiervateur.
Les deux étrangers avaient chacun un domestique , et pendant que l'on montait leurs bagages, ils s'acheminèrent vers l'arrière , accompagnés du capitaine. Le capitaine Truck , comme la plupart des Américains qui connaissent peu le monde, avait la manie des présentations , et il considérait comme un de ses devoirs de mettre ses passagers en rapport les uns avec les autria.
— y ous vous connaissez sans doute , messieurs ? leur dit-il ?
— Kon , répliqua M. Sharp ; nous nous sommes vus dans le canot pour la première fois.
Cette nouvelle parut charmer le capitaine, qui s'empressa d'eu profiter et commença immédiatemeut sa cérémonie favorite.
— Monsieur Sharp, permettez-moi de vous présenter à M. Blunt; monsieur Blunt, souffrez que je vous présente M. Sharp.
Les deux passagers, quoique un peu surpris du ton solennel du capitaine, se saluèrent en souriant.
— Rotre tour va venir, murmura John Effiugham, préparons nos grimaces.
Ces conjectures étaient fondées, car, entendant sa voix sans comprendre ses paroles , le capitaine se Uâta d'avancer.
— Messieurs, dit-il , je vous présente M. Eflingham, monsieur John Effingham, miss Effingham, mademoiselle Viefville; mesdames et messieurs , voici M. Blunt et M. Sharp.
Les deux étrangers reçurent cet honneur inattendu comme des hommes qui craignaient d'être importuns. !\L Blunt sahn assez froidement, et ^L Sharp, après avoir tenu son chapeau suspendu au-dessus de sa tête, fit devant Eve une inclination respectueuse en étendant les bras dans toute leur longueur. Edouard Ellingham répondit avec dignité , et son cousin avec hauteur. Les préparatifs du départ s'opposèrent à de plus amples formalités.
— Avez-vous remarqué la manière dont ces gens se sont soumis à la présentation ? demanda le capitaine Truck à son second, auquel il donnait des leçons de politesse nautique. Selon moi , ils auraient dû au moins échanger une poignée de main.
— Pourquoi? répondit le second ; quand un homme veut garder ses mains dans ses poches, il faut le laisser faire , quelle que soit l'opinion qu'on ait de lui.
— C'est bien mon avis; nous pouvons servir le dîner aux voyageurs, mais nous ne saurions les forcer à manger. Pour moi , toutes les fois que je me suis présenté , je donne des poignées de main sans réserve ; se contenter de porter la main à son chapeau, c'est comme si l'on amenait le perroquet de hune quand on rencontre un vaisseau en mer. On en ferait autant pour un turc ! JNon , non , cette présentation n'est point dans les règles, et je la recommencerai à la prochaine occasion... IMonsieur Leach, faites prendre des anspects à l'équipage, pour rentrer le mou de la chaîne... Oui, oui, la première fois que tout le monde sera réuni sur le pont, je présenterai régulièrement les voyageurs les uns aux autres; sans cela ils n'auraient point de bons rapports pendant la traversée.
Le second fit un signe d'approbation , et se mit en devoir de commander la manœuvre tandis que le soin du bâtiment faisait oublier à son chef toute autre préoccupation.