‹ Œuvres compl`etes (volume 2)Chapitre 10 sur 25 · POUR. LE PREMIER DIMANCHE DE CAREME · texte numérisé non relu

POUR. LE PREMIER DIMANCHE DE CAREME

Jcsns ductits ctt tn descrtum a Spiritu, ut ten-

taretur a diabolo.

Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert,

pour être tenté par le diable. Matth. 4. 1.

I. Etrange gucrro, où l'on remporte la victoire en fuyant, où l'on est vaincu en bravant l'ennemi. Il est certain que notre vie est une guerre continuelle : Militia est vita hominis super terram ^ ; et s'enrôler sous les bannières du Christ c'est s'exposer aux attaques d'un grand nombre d'ennemis. Mais que l'art militaire de Jésus-Christ est différent de celui de ce siècle ! Ici la fuite est la plus grande lâcheté, on arrache au soldat qui fuit ses insignes militaires, on le marque d'une flétrissure ineffaçable. Dans la milice du Christ, au contraire, rien de plus glorieux que la fuite ; c'est pour elle qu'on entonne des chants de triomphe en l'honneur des champions de l'Eglise, pour elle qu'on orne de palmes leurs mains ; et afin que personne n'ait honte do fuir, notre capitaine nous en donne, ce malin, un exemple mystique dans sa propre personne. Sur le point de livrer bataille à son adversaire, il cherche un lieu inhabité et c'enfuit dans le désert : Ductus est in desertum a Spi-

(1) J.l\ 7. II.

ritu; il ne veut pas avoir affaire à plus d'un ennemi, mais il veut combattre seul à seul avec le démon : ut tentaretur a diabolo. Quel grand mjsiére! Le Fils de Dieu, si bien armé, se fortifie dans le désert, et ne veut en venir aux mains qu'avec un seul, pas davantage, et l'homme qui est si faible, va chercher l'ennemi dans sa maison, dans les soirées, dans les bals, dans les conversations, et il ose se mesurer avec plusieurs à la fois, défiant non-seulement le démon, mais encore les occasions. Quelle témérité! Ouvrez les yeux, aveugles volontaires de ce monde ! apprenez de Notre-Seigneur cette maxime de salut : que dans les combats avec l'enfer, plus on luit loin de l'ennemi, plus on approche du triomphe; plus on est retiré, mieux on est défendu; plus on est seul, plus on est saint : la desertum. Au désert, s'il en est ainsi, au désert! Allons nous ensevelir dans quelque grotte écartée pour fuir toutes les occasions de péché. Ne vous plaignez-vous pas d'être tout le jour poursuivis de tant de leniations, que vous ne pouvez presque plus respirer? Eh! pourquoi donc vous tenter vous-mêmes, en vous exposant tous les jours à tant d'occasions, par ces fréquentations, ces amitiés, ces correspondances, ces jeux, ces divertissements, ces réunions, ces orgies? Comment tant de sécurité au milieu de tant de dangers, et tant de présomption avec des chutes si fréquentes? Ecoutez-moi ce matin, je veux mettre un frein à votre liberté, et dissiper en même temps votre aveuglement, en vous montrant — que le plus grand danger des tentations est de s'exposer à l'occasion; ce sera le premier point; — et que le principal remede des tentations c'est de fuir les occasions ; ce sera le second point. — Il en est ainsi : ne pas fuir, c'est perdre : fuir, c'osî. vaincre. Commençons.

PREMIER POINT

II. C'est un axiome des plus grands théologiens que dans les tentations les plus fortes, les plus violentes, il faut, pour triompher, un secours spécial de la grâce do Dieu. C'est ce qu'enseigne Suarez, après avoir consulté presque tous les docteurs anciens et modernes, savoir, que dans une grave tentation, le libre arbitre, sans une assistance spéciale de la grâce, succombera infailliblement : Liherum arbitrium s^jeciali aiixilio gratiœ clestitutum sine dubio succumbet; et il ajoute que cette doctrine est communément reçue des théologiens : Jam est inter theologos communiter recepta. De plus, les philosophes nous apprennent qu'un objet présent remue la volonté d'une manière bien plus efficace que lorsqu'il est absent; qu'il agit plus énergiquement sur elle par son influence immédiate que par l'image abstraite qui nous en reste gravée dans l'esprit. Le démon, en effet, pour émouvoir Notre-Seigneur, ne lui montra pas le monde représenté sur une carte géographique, mais il le lui mit sous les veux du haut d'une montagne : Et ostencUt €i omnia regna mundi ^. Et sans aller chercher si loin des raisons, c'est une chose que chacun sait par expérience ; par exemple, lorsque vous avez faim ou soif, votre appétit et votre soif sont bien plus aiguisés par la vue d'une source d'eau vive ou d'une table chargée de mets délicats, que si vous voyiez les mêmes choses peintes sur une toile. C'est que l'objet présent a cela de propre qu'il allèche les sens, fascine l'esprit et entraîne la volonté. Ces deux fondements, l'un théologique et l'autre philosophique étant posés, c'est sur eux que nous allons élever l'édifice de notre raisonnement. Notre âme est si faible que lorsqu'elle est assaillie par une tentation

(1) Malth. 4, s.

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violente, elle succombe, sauf un secours spécial de Dieu; elle ne résiste pas, parce qu'elle est languissante et infirme, et cette infirmité, il faut le comprendre, est l'effet de la blessure originelle, qui a laissé notre raison obscurcie, notre volonté inclinée au mal, et toutes nos passions dans un état de révolte, de sorte qu'en présence de quelque tentation puissante, même sans que l'objet soit présent, même sans occasion spéciale, elle est en danger de tomber; il v a au-dedans de vous-même, dit saint Augustin, un ennemi qui vous fait la guerre : Vides quid intus confligat in te, de te, adversum te. S'il en est ainsi, si même en vivant dans la retraite et la solitude, on n'est pas à l'abri des tentations, que dira-t-on de ceux qui, faibles, infirmes, chargés d'un poids énorme d'anciens péchés, avec une position si désavantageuse , des forces épuisées, des passions déchaînées, vont défier encore les occasions ? N'est-il pas évident qu'ils tomberont dans le précipice? Jugez donc s'il n'est pas vrai de dire que le plus grand danger des tentations est de s'exposer à l'occasion, et que ne pas fuir, c'est succomber. C'est ce quo je vais vous démontrer.

III. D'abord, je voudrais savoir sur quoi fondent leur confiance ceux qui vont à la rencontre des occasions do péché avec l'intention de ne pas pécher, afin de voir si c'est là une espérance légitime, ou une prétention téméraire. Il me semble qu'ils appuient leur confiance insensée sur trois supositions, toutes trois également fausses : ils supposent que l'occasion n'est pas assez forte pour les faire tomber; ils supposent qu'ils ont des forces sufiisantes pour résister : ils supposent enfin que Dieu les assistera de sa grâce. Ils ne se défient pas assez de l'occasion, ils se confient trop en eux-mêmes et en Dieu. Mais comme ils se trompent! Quant à l'occasion, qui ne sait que c'est là le terrible écueil contre lequel se sont brisés et ont fait naufrage tant d'hommes qui, par leur vertu, étaient les

cèdres du Liban, habitués à lutter contre la tempête des plus violentes tentations? Une fois exposés aux occasions, ils ont misérablement succombé. Combien n'en ai- je pas vus tomber de mes propres yeux, dit saint Augustin, renversés par les tentations, de ces hommes qui avaient été les pasteurs des peuples, les maîtres du monde, des modèles de sainteté, et dont je ne soupçonnais pas plus la chute que celle d'un Jérôme ou d'un Ambroise! Multos cornasse vidi de quorum casu non magis diihifabam, r/uam Ainbrosii, aut Hieronymi. On dit qu'il y avait en Ethiopie une magicienne si habile et si séduisante qu'elle ravissait infailliblement le cœur do quiconque la regardait en face; eh bien ! je dis que c'est là le propre de toutes les occasions, comme le Seigneur lui-même l'assura au peuple hébreu, en parlant des femmes étrangères : « Très-certainem.ent, leur dit-il, elles détourneront vos cœurs; ^ Certissime avertent corda vestra ^ ; parce que, par l'objet agréable qu'elles représentent, elles flattent tellement les sens, que la raison étant séduite, la volonté se rend et se précipite dans toute sorte de mal. Yoilà Terreur de ceux qui se promettent de ne recueillir des occasions attrayantes d'autre fruit qu'une innocente satisfaction, sans consentir à ^aucun péché. J'irai, à ce spectacle, dit celui-ci, non pour y faire du mal, mais pour jouir de la bizarrerie de rinvenlion de la nouveauté des intrigues, de la beauté du chant; je lirai ce roman, non pour y voir le mal, mais seulement pour y admirer la noblesse des pensées, l'élégance du style, la pureté de la diction; j'irai à celte soirée, à ce divertissement; je m'entretiendrai librement avec telle et telle personne, non pour y faire mal, mais pour passer le temps dans une société honnête et sympathique, à des amusements indifférents,

(1) III Re.j. il, 2.

Lì) SERMON IV.

à des amours tout platoniques. Taisez- vous, de grâce, taisez-vous; car vous ne raisonnez pas, vous délirez; ce n'est pas de la confiance que vous avez, c'est de la témérité, de la présomption; c'est pourquoi je vous prédis que vous vous précipiterez dans toute sorte de mal ; vous tomberez, attendu que ce que vous prétendez savoir, séparer le péché de l'occasion du péché, est chose si difficile, que le Père éternel n'a pas voulu exposer à une telle épreuve ses anges dans le ciel, ni le Fils de Dieu, ses apôtres sur la terre. Les anges pèchent dans le ciel, et soudain Dieu crée les abîmes de l'enfer et les y précipite. Pourquoi aussi promptement? L'abbé Rupert en donne la raison en commentant ces paroles de la Genèse : Divisit lucem a tenebrisi; « Il sépara la lumière des ténèbres : ♦» c'est qu'il n'osa pas, nous dit-il, laisser un seul instant les anges rebelles avec les bons, dans la crainte que ceux-ci n'en fussent pervertis, et entraînés dans la révolte : *> Ne pessima perfidorum societas cœteros quoque in perfidiam et rebellionern arriperet. Remarquez-le bien, vous qui dites : j'irai à cette soirée, à ce divertissement, mais non pour y faire du mal ; Dieu lui-même n'estime pas ses anges en sûreté dans le paradis, sous ses yeux, ne fut-ce (jue pour un moment, sans autre occasion que la société des mauvais anges, et vous voulez jouer, badiner, vous entretenir tout à l'aise avec celui qui ne diffère du démon que parce que le démon est un pur esprit tandis que lui est toute chair? Et cette liberté vous l'appelez politesse et sympathie! Passons plus avant. Judas pèche, et aussitôt Notre-Seigneur chasse Judas du collège apostolique, de crainte que son exemple ne pervertit les autres apôtres, dit l'abbé Isaac : Ne a societate tam pessimi viri aia ahcrarcnt . Vous voyez quel cas Dieu f:;ii d-'j

(!) Cet. 1. i.

la force ue l'occasion, puisqu'il ne se fie ni à ses anges dans le ciel, ni à ses apôtres sur la terre. • — Oh! je ne cherche dans ces réunions que la jouissance de la vue. — C'est bien, mais vous ne prévoyez pas que la vue de tel objet va vous précipiter d'abîme en abîme, parce qu'à la vue succède d'ordinaire la pensée, à la pensée la délectation, à la délectation le consentement, au consentement l'action, à l'action l'habitude, à l'habitude la nécessité morale, à la nécessité l'impossibilité, à l'impossibilité le désespoir et enfin la damnation. Oh! maudite occasion ! Voyez si l'on n'a pas raison de dire que les tentations sans l'occasion sont des canonnades sans boulets; mais que les tentations jointes à l'occasion sont des précipices pour les pauvres âmes.

IV. Je m'aperçois, reprend ici un libertin, que ce sermon n'a d'autre but que de nous remplir la tête de scrupules. A quoi bon tant de frayeurs et tant d'alarmes? Faudra-t-il donc ou que- nous nous réfugiions tous dans un cloître, ou que nous nous fassions ermite, ou que nous renoncions pour toujours au paradis? Car enfin si le danger des occasions est aussi certain qu'on le débite, si d'un autre côié on ne peut vivre dans le monde sans être nécessairement entouré d'occasions, on nous pousse au désespoir, sous prétexte de chercher à nous corriger. Eh ! mais ce sont là des épouvantails d'enfants : il n'est pas vrai qu'il y ait dans les occasions autant de mal qu'on le dit ; il suffit de ne s'y trouver qu'avec la bonne intention de ne point céder à leurs charmes; nous no manquons pas de forces suffisantes pour les repousser, et c'est à tort qu'on nomme présomption ce qui n'est que le courage d'une âme bien ferme, — Nous voici arrivés à la seconde supposition qui n'est ni moins fausse ni moins présomptueuse que la première. Il n'y a donc pas dans les occasions autant de mal qu'on le dit? Et sur quel fondement énoncez-vous cette proposition, que le

p. M. IIÎ.

démon lui-môme n'oserait proférer sans hésiter? Vous avez, vous semble-t-il, des forces suffisantes pour résister, n'est-il pas vrai? Mais dites-moi, je vous en prie, avez-vous les passions aussi bien domptées que tant de saints et de serviteurs de Dieu ? Et pourtant ceux-ci ont craint; ils sont allés s'ensevelir tout vivants dans des déserts, dans des sépulcres, et ne se croyant pas encore en sûreté, ils vivaient toujours tristes, pensifs, inquiets, sourds, aveugles et muets volontaires, mal vêtus, mal nourris, dans des veilles et des tourments continuels. Je reste stupéfait toutes les fois que je réfléchis sur la réponse que fit saint Jérôme à Vigilance, qui lui demandait de quoi il avait peur, et pourquoi au lieu d'habiter la ville, il était allé s'enfoncer dans un désert? « Voulezvous savoir ce que je crains? répondit le saint pénitent : je crains tous ces dangers parmi lesquels vous vivez : je crains les contestations enflammées, je crains les conversations oiseuses, je crains l'avarice tenace, je crains les regards lascifs ; ♦» et comme si c'était encore trop peu de s'être exprimé ainsi, il ne rougit pas d'ajouter ces paroles, que je n'oserais proférer si elles n'étaient pas sorties de sa bouche : Timeo ne captai me oculus meretricis. Et Vigilance répliquant que c'était là fuir en lâche au lieu de vaincre en brave : « Patience, ajoutait saint Jérôme, patience ; il faut bien que je confesse ma propre fragilité : fateor imbecillitatem meam. Je n'ai pas le courage d'affronter de si puissants ennemis, ni la force de leur résister. » Que dites-vous maintenant^ Sont-ce là des scrupules ou de grandes vérités? Un Jérôme exténué par les pénitences avoue qu'il n'a pas la force de résister à une rencontre fortuite, et qu'il ne veut pas ; et vous, avec des passions si vives, vous avec les sens aussi déréglés, avec un corps aussi mou et un cœur aussi faible, vous voudriez me faire accroire que vous avez les sens tellement soumis à la raison, que vous

FUITE DES OCCASIONS. Ul

pouvez regarder en toute liberté ces objets dangereux .sans être enflammé de désirs , entendre ces discours lascifs sans ressentir l'aiguillon de la coucupiscence, entretenir un commerce familier avec telle personne, sans donner accès à des pensées coupables, fréquenter liabiiuellement telle maison sans dépasser les limites d'une amitié légitime, avoir sans cesse devant les jeux ces peintures immodestes, sans y prendre un plaisir criminel? Oh! quelle aveugle présomption! O rairabile verhum et ornni stupore dignum! s'écrie saint Bernardin de Sienne. C'est comme si vous disiez : Je marcherai sur les eaux, et je ne m'enfoncerai pas ; je me tiendrai près du feu, et je ne me réchaufferai pas; je marcherai sur des charbons ardents, et je ne me brûlerai pas : Numqidd potest homo ahscondere ignem in sinu suo, ut vestiYiienta illius non ardeant^Î « Qui donc, dit FEsprit-Saint, peut cacher du feu dans son sein sans que ses vêtements brûlent? » Ah! les aveugles! les aveugles! vous pécherez, malheureux, vous pécherez; bien plus, vous vous précipiterez dans toute sorte d'iniquités; car la ruine, selon l'Ecclésiastique, accompagne toujours une telle présomption : Vidit prœsumptionem cordis eorum, quoniam raala est, et cognovit subversioneni eorum^.

1 V. Et pourtant, mon père, les choses ne vont pas ainsi. Pour vous autres, retirés dans vos cloîtres, toute imagination fait impression, toute ombre prend corps, toute piqûre forme plaie ; mais nous qui voj'ons et entendons tout le jour, nou.s y sommes endurcis, et il faut autre chose pour nous émouvoir. — Je vous en félicite; peut-être un ange est-il descendu du ciel pour vous ceindre les reins d'une ceinture blanche, gage d'innocence, comme il est arrivé à un Thomas d'Aquin? Peut-éUé

(1) Prov. C, 27. (2) Eccli. ÎS. 10.

(■2 s::?.MON iv.

avez-vous, comme un Benoit, vaincu la concupisccnco en vous roulant dans les épines, ou étouffé ses ardeurs au milieu des neiges , comme notre patriarche saint François? Et cependant ces hommes-là craignaient, et vous, vous ne craignez pas? — Nous ne craignons pas, parce que nous suivons une autre voie et que nous ne prenons pas ainsi les choses au pire. — Ah! je comprends maintenant! vous agissez sans façon avec votre chaif , c'est-à-dire que vous vous permettez de bien manger, de boire mieux encore, de dormir dans des lits bien mous, bien matelassés, et puis sans mettre un frein à votre langage, ni des entraves à vos pieds, ni un voile sur vos veux, de parler, de regarder, d'écouter, d'agir on toute liberté, parce que souvent, en appréhendant trop le mal, on le fait |à où il n'est pas. N'est-ce pas là ce que vous vouliez dire? — C'est précisément cela. — • ]*ermettezrmoi donc de me présenter à la grotte des plus fameux anachorètes et de leur crier^e toutes mes forces : 0 Hilarions, ô Pacômes, ô Arsènes, que faites-vous? Sortez de vos retraites, jetez vos ciliées, quittez vos déserts, revenez dans le monde. — A Dieu ne plaise ! — - Venez sur ma parole, car l'âge d'innocence a recommencé. Et ne me dites pas que les passions sont vives, les occasions prochaines et la fragilité humaine bien grande; je m'étonne que des hommes comme vous craignent tant! Au moins venez voir, contemplez cette jeunesse fraîche et vive , qui ne se macère pas par les péniteqces comme vous, qui ne dort pas sur la dure comme vous, qui ne se nourrit pas d'herbes sauvages et d'eau pure comme vous; mais qui, pleine de fraîcheur, de vigueur, de vivacité, bien nourrie, bien vêtue, reste au milieu des occasions, fait la cour, s'amuse et badine avec le diable dans son sein, et n'a pas peur. Et vous, vous craignez? — Certes, nous craignons, et nous voulons craindre jusqu'à la mort : nous avons des exemples

trop funestes sous les jeux : David, si saint, est tombé ])0ur un simple regard ; Salomon, si sage, a succombé à une passion indomptée; Pierre, le prince des apôtres, u été vaincu par un misérable respect humain : comment ne craindrions-nous pas, nous si faibles, si infirmes? Oui, oui, nous voulons craindre, et nous voulons, à tout prix, fuir les occasions pour assurer notre salut éternel. — Telle est la réponse de ces anachorètes ; et vous, quo dites-vous? quel délire frénétique que le vôtre! Vous dites que vous vous trouvez bien, parce que vous ne connaissez pas le mal, et vous êtes consumés par une fìèvre maligne et mortelle ! D'un autre côté, saint Bernard nous dit qu'avec notre nature infirme et notre fair blesse si grande, c'est un prodige plus étonnant de demeurer ferme et debout au milieu des occasions que de ressusciter les morts : Mojus miraculum est intev véhémentes ocnasiones non cadere^ qiiam mortuos siisr citare. Cette vérité vous est confirmée par l'exemple trop funeste, hélas ! que saint Grégoire, pape, rapporte d'uii évêque africain : durant la persécution des Vandales contre la foi du Christ en Afrique, cet évêque se laissî^ arracher la langue plutôt que de cesser de prêcher l'Evangile; Dieu Je dédommagea par un prodige, de sorte qu'il parlait aussi aisément après avoir perdu la langue qu'auparavant. Et cependant, après avoir remporté sur les bari tares une si belle victoire, après avoir souffert un si glorieux martyre, après avoir gagné tant d'âmes à Dieu par ses prédications ; tandis qu'il offrait dans sa personne le prodige insigne de parler sans lan? gue, prodige qui excitait tout à la fois l'admiration et la piété de tous ceux qui conversaient avec lui, puisque chaque mot qu'il articulait était, en quelque sorte, un miracle; cet évêque, ayant admis imprudemment dans sa chambre une jeune fille qui venait réclamer ses conseils, perdit en même temps, pour un infâme plaisir, l'in-

nocence, Jes mérites acquis, le triomphe et le miracle : Mox in luxuriam lapsus est privatus dono mir acuii. Grand Dieu! un prélat, un martyr, un prédicateur si zélé, un saint qui porte des miracles dans la bouche, placé dans l'occasion, succombe! Allez dire après cela, vous autres : je sais ce que je puis me permettre; j'ai assez de force pour résister. Apprenez que Dieu châtie la présomption, en permettant les chutes les plus énormes. Il n'y a point d'excuse qui puisse justifier votre conduite : car, lorsque vous vous exposez à cette occasion, ou vous prévoyez le danger de pécher, ou non. Si vous ne le prévoyez pas, vous êtes coupables d'imprudence, et vous tombez parce que vous vous êtes mal dirigés ; si vous le prévoyez, vous êtes coupables de présomption, et vous tombez par témérité. Ainsi, dans l'un et l'autre cas, vous êtes dignes de châtiment. Et ne comptez point que Dieu vous assistera de sa grâce, c'es' votre dernière supposition et votre dernier retranchement.

VI. Pour le coup, en effet, nous nous serrons do près : ou la grâce aide l'homme ou elle ne l'aide pas ; sielle l'aide, qu'y a-t-il tant à craindre et à disputer î lorsque les foi^ces nous manqueront, la grâce y suppléera ; n'est-il pas vrai que la grâce de Dieu y suppléera? — Soit, je vous accorde que Dieu assiste l'homme ; mais vous parait-il raisonnable de se promettre de la part de Dieu des secours particuliers et en plus grande abondance, au moment même où, contre sa volonté, on s'expose davantage au danger de l'offenser? Peut-on prétendre que Dieu ait plus do sollicitude pour celui qui se soustrait davantage à sa sollicitude? qu'il doive accorder une plus grande grâce à celui qui, en s'exposant tous les joui^s au danger de la perdre, montre par là le peu de cas qu'il en fait? Vous exigez donc que Dieu fasse un miracle en vous conservant purs au milieu

FUITE Lies occasiuns. Dr^

de ces occasions où tant d'autres ont succombé? Ce serait là une arrogance impudente, selon saint Cjprien : Nimium prœceps est qui transire contcncUty ubi com- X^erit alios cecidisse. Et puis, sur «[uoi fondez-vous cette assurance que Dieu vous assistera de sa grâce? Sur l'Ecriture? Non certainement; vous y trouverez plutôt cent exemples qui prouvent que quand un but peut être atteint par des moyens ordinaires, Dieu n'a pas coutume de faire des miracles : il a ressuscité Lazare que déjà il sentait mauvais ; en même temps il pouvait faire voler on l'air la pierre sépulcrale; mais non, il voulut qu'elle fût ôlée par les assistants : Tallite lapidem, parce que cela pouvait se faire sans miracle. Ainsi encore l'Ange brisa les chaînes de saint Pierre, mais il ne l'aida pas à s'habiller, parce que Pierre pouvait y suffire par luimôme et sans miracle. De même l'Ange sauva au milieu de la tempête le vaisseau qui portait saint Paul, mais il n'aida pas celui-ci à débarquer, parce que Paul pouvait bien descendre à terre par lui-même et sans miracle. Parcourez de la sorte les autres faits que vous trouverez épars dans l'Evangile ; puis dites-moi si vous ne pouvez pas de vous-mêmes vous retirer de cette maison, renoncer à ces compagnons, ne plus paraître dans telle réunion, et pourquoi par conséquent vous prétendriez que Dieu fit un miracle et vous conservât intacts au milieu de cet incendie où vous vous jetez volontairement? N'apercevez-vous pas votre illusion ? Sur quoi fondez-vous donc cette bravade, cette maudite sécurité? Est-ce sur ce qui est arrivé à d'autres? Vous ne le pouvez pas non plus. Vous trouverez dans l'Ecriture et ailleurs que Dieu préserva Judith de la fureur d'Holopherne, Suzanne do l'impure passion des deux vieillards et un grand nombre de tendres vierges exposées par la violence des tyrans dans des lieux infâmes; mais vous ne trouverez pas qu'aucune de ces héroïnes se soit engagée au péril par

*^r> SERMON IV.

pur' caprice. Imprimez- vous donc bien dans le cœni^ cette importante leçon; que celui qui, de son propre mouvement, s'expose à l'occasion de pécher et d'offenser Dieu, n'a aucune protection spéciale à attendre de Dieu. Qui donc pourra l'espérer, cette protection ? Celui qui s'expose à l'occasion par devoir de sa charge, celui qui s'y expose par obéissance, celui qui s'y expose par la loi de la charité : « Dieu a ordonné à ses Anges de vous garder dans toutes vos voies : » Angeiis suis Deus mandavi t de te, ut eustodiant te in omnibus viis tuis^. L'entendez-vous? Où serez- vous soutenus? où serezvous secourus? Dans les précipices? Non pas, mais dans les voies, in viis, et seulement dans les voies quo vous devez suivre : in viis tuis. Mais si vous vous lancez au milieu des précipices, vous y tomberez : votre espérance sera frustrée, vous dit le Seigneur par la bouche de Job et vous roulerez dans Tabîme à la vue de tous : Ecce spes ejus frustrabitur eicm, et videntihus çunctis prœcipitahitur ^.

VII. Pour vous montrer plus évidemment que celui qui s'expose volontairement au péril, y tombe, ou plutôt s'y précipite, et que Dieu ne lui tend pas la main pour lassister de sa grâce, venez avec moi dans les solitur des de la Palestine : vous voyez là enseveli au fond d'une grotte un anachorète, les pieds nus, le visage pâle et défait, et enveloppé comme un cadavre vivant dans un sac grossier : c'est Jacques» si renommé dans les histoires; sa barbe longue et blanche, son front ridé montrent que c'est ui^ vétéran dans la milice du Christ. Il est arrivé à un tel degré de sainteté qu'il opère des prodiges, et par la vertu de sa parole chasse les démons du corps des possédés ; sa renommée est répandue au loin et partout on le proclame un saint. Mais voici où je

[]) Psal.OO. il [r,Jo:).40.2S,

rUITE DES OCCASIONS. 07

voulais en venir : il a chassé l'esprit malin d'une jeune fille qui en était tourmentée ; le père de celle-ci le supplie de la garder quelques jours sous son toit, alin de Ja prémunir davantage contre les embûches du démon. L'imprudent introduit chez lui ce péril vivant; se fiant sur ses forces et sur l'assistance de la grâce, il s'imagine qu'il pourra rester près du feu sans se réchauffer. Mais, hélas ! quelle fut son illusion ! Satan, qui le voit exposé à l'occasion avec cette femme dans sa cellule, commence à l'attaquer par d'impures suggestions. Ce n'est pas tout : il triomphe du vieillard; cet ermite, ce saint, c'3 thaumaturge, ce triomphateur des démons est tellement dominé par eux, qu'il en vient à ôter à la jeune fille d'abord l'honneur et puis la vie. 0 grand Dieu! quel étrange événement! Vous ne voulez pas croire sans preuves; eh bien! allez dire encore que Dieu suppléera par sa grâce; poussez l'audace jusqu'à répéter : à quoi bon ces inquiétudes et ces frayeurs? Si des hommes aussi robustes succombent, que sera-ce de vous? — C'est tout le contraire : ces hommes-là tombent précisément parce qu'ils ont trop de crainte et pas assez d'expérience; il leur arrive comme à celui qui traverse sur une planche tres-étroite un torrent impétueux : celui qui en a l'habitude et qui est franc, passe sans accident; celui qui n'a pas l'habitude et s'avance en tremblant, est pris de vertige et tombe. Faut-il s'étonner si un ermite, qui n'a fréquenté de sa vie que les arbres des forêts, placé dans l'occasion, y succombe, sans que Dieu, à cause de sa témérité, lui tende la main? Il n'en est pas ainsi d'un homme de cœur et qui a l'expérience de sa force en présence des occasions ; il peut compter sur le secours de Dieu en s'y exposant d*e nouveau. — Oh! quelle audace et quelle témérité! c'est là ce qui perdit Samson et c'est ce qui perd une multitude innom* bi'uble de chréiicns. Vous savez que Samson en plu-

Vo SERMON IV.

sieurs rencontres se débarrassa heureusement de sc3 ennemis : mais s'enorgueillissant de ses yictoires : « Je me sauverai, »» se disait-il en souriant en lui-même, au moment où Dalila le rejetant de son sein le livra aux mains des Philistins : « Je me sauverai comme je l'ai fait d'autres fois, et j'échapperai; ^ Egrediar sicut ante feci, et me exciitiam^. Les mâchoires d'ânes sont des foudres entre mes mains. Les portes des villes sont une paille sur mes épaules, les liens les plus solides sont une toile d'araignée pour mes bras; qui pourrait se mesurer avec moi ? Egrediar sicut ante feci, et me excutiam. Cette fois encore j'en sortirai avec gloire. Il en est sorti en effet, mes frères; vous le savez; mais comment? Enchaîné, humilié, condamné à tourner une meule comme une bête de somme. Oh! combien et combien de Sarasons, qui, tout fiers d'avoir échappé à quelque occasion dangereuse, prétendument avec innocence, parce qu*ils n y ont pas consommé le péché, les affrontent toutes avec témérité, et, sans tenir compte des mauvaises pensées, se jouent avec les Dalila, baptisant du nom de galanterie innocente, de politesse, de courtoisie, de mode, ces libertés licencieuses qui finissent par les ensevelir sous des ruines bien pires, hélas! que celles de Samson, parce que ce sont des ruines éternelles.

Yin. Enfin, dites ce que vous voudrez, père, l'expérience est contre vous : vous nous croirez ou non, toujours est-il que nous l'éprouvons ainsi. — Mais si TEspril-Soint vous dit : « Celui qui aime le péril y périra : ^ Qui amat periculum, m ilio peribit^. — A vous d'expliquer l'Ecriture; mais l'expérience est contraire. — Il faut donc opposer à cette expérience d'autres expéliences. Suivez-moi, s'il vous'plait; regardez dans celte

(1) Judic. iO. 20. 'X E.xli. 3, 57

rue celte jeune fille qui se laisse courtiser et se tient tout le jour tantôt sur le seuil de sa porte, tantôt à sa fenêtre ; voyez quelle coquetterie, remarquez avec quelle liberté elle agit avec ce jeune homme qui se promène deçà et delà dans la rue, les yeux en l'air, et méditant des « œuvres de ténèbres, « opera tenehrarum. — Eh! mon père, pas de médisance : tout cela se fait pour une bonne fin, c'est-à-dire en vue du mariage. — Fort bien; mais avant que le curé assiste au mariage, il a des baptêmes à administrer. Cette expérience ne se voit-elle pas souvent de nos jours? Allons plus loin : dans tel lieu, il y a bal, soirée, comédie ; on y entraîne de force de pauvres jeunes filles ; elles voient que tout geste inconvenant est applaudi, que tout propos indécent est loué ; elles voient des œillades, des signes ; elles voient ce qu'elles ne devraient pas voir et qu'on ne peut pas dire ici en public. Arrêtez-vous un peu à la porte de ce lieu, dit saint Jérôme, observez tous ceux qui en sortent, et vous les verrez tout autres qu'ils n'étaient en entrant : " On apprend le mal en le voyant représenté, et telle qui était arrivée innocente au spectacle en revient souillée; « Adulterium discitur, dum videtur, et civxe pudica ad. spectaculum matrona processerat , revertitur impjudica. Cette expérience ne se voit-elle pas tous les jours? Ce jeune homme prend un roman, un livre de poésie; il lit d'abord par curiosité, puis par goût, et enfin il en fait son li^Te de méditation, sans le moindre mal toutefois, seulement il commence à courtiser, il va chez telle jeune personne, qui joue, qui chante, mais qui chante à ravir! On croirait être au paradis, n'est-il pas vrai? — Certes, au paradis de Mahomet. — Allons donc! TOUS voulez railler, et cependant ce jeune homme se maintient pur comme un lis. — Mais entre temps, on entend dire qu'il a contracté une liaison indigne, qu'il vole à la maison, méprise son père et sa mere, jette le

trouble dans sa famille. — Oh! c'est qu'on lui a joué quelque mauvais tour ! — Oui, certes, mais ce mauvais tour provient de ce roman, de cette soirée, de la fréquentation de cette maison suspecte. Cette expérience ne se voit-elle pas à tout moment dans les familles? — Vous avez raison, mon père, criez contre ces jeunes gens téméraires, qui ont du soufre dans les veines et veulent jouer avec le feu. Est-il étonnant qu'ils s'enflamment? Pour moi, comme vous le voyez, je suis vieux, ma tête se couvre de neige, et je ne suis plus capable de nourrir du feu dans mes entrailles ; si donc je recherche quelque divertissement, je ne crois pas qu'on pourra m'accuser d'un excès de témérité. — Vous êtes vieux, je le vois : mais où avez-vous appris que la vieillesse rende impeccable? Vous dites que vous n'êtes plus capable de brûler, mais est-il un feu plus languissant que celui dont il est parlé au chapitre premier du second livre des Machabées, et qui avait été enseveli par les prêtres au fond d'une citerne sèche? De retour de leur long exil, ce n'est plus du feu qu'ils y trouvèrent, mais une boue infecte : Non invenerunt ignera, sed aquam crassain^. Et pourtant cette boue exposée aux rayons du soleil, perdit ses viles apparences, s'embrasa de nouveau, commença à briller et à pétiller, et parut, non-seulement du feu. mais un grand feu : Ut tempus affuit, quo sol refuUit, qui prius erat in nuhilOy accensus est ignis magnus^. Vous êtes vieux, vous ne sentez plus de feu dans les veines, pour ainsi parler, mais de la boue : ne vous y fiez pas, s'écrie un sage commentateur : Nolite fidere huie aqiiœ; cette boue est de la race du feu, c'est du feu : Soboles ignis est. Si vous l'exposez à un rayon du soleil, oh ! quelles ardeurs! quelles étincelles! Vieillard, je ne sais si en parlant ainsi, je fais le pronostic de tout ce qui

(1) // Ma h. 1. ,0. (?) Ib. V. '22.

VOUS menace ou si je raconte Thistoire de ce qui vous est arrivé; je l'ignore, vous le savez, vous. Ce que je sais, ce que l'expérience confirme, et que vous ne pouvez nier, c'est ceci : deux partis sont ici en présence ; l'un consiste à s'abstenir de pécher tout en s'exposant à l'occasion, l'autre à s'abstenir de s'y exposer ; or, le plus difficile est sans contredit le premier, c'est-à-dire de s'abstenir du péché après qu'on s'est mis dans l'occasion de le commettre, attendu qu'il faudrait pour cela un miracle, comme vous l'avez entendu de la bouche de saint Bernard ; et le plus facile est le second, c'est-à-dire de se tenir éloigné de l'occasion. Or, si vous ne faites pas ce qui est plus facile, si, malgré les promesses que vous avez faites à votre confesseur, de ne plus aller dans telle maison, de ne plus fréquenter tel compagnon, de ne plus paraître dans telle société, on ne vous voit pas encore effectuer vos résolutions, s'il y a déjà tant de Pâques que vous dites toujours la même chose sans en rien faire, ajoutant même que vous n'en avez pas la force; comment voulez-vous que je croie que vous ferez ce qui est plus difficile, savoir de ne pas pécher tout en vous lançant au milieu des occasions? Allez donc! quand même vous me l'affirmeriez . avec serment, je ne pourrais le croire : « Vous ne pouvez pas le moins, dit saint Bernard ; comment puis-je croire que vous ferez le \)ius Ì ^ Quod minus es, non potes; quod ma jus est vis credam tibii Tout cela n'est-il pas appuyé sur une expérience et plus fréquente, et plus fondée, et plus autorisée que la votre?

IX. Mais voyons! avant de finir je veux me montrer généreux et vous accorder toutes vos suppositions. Qu'il en soit donc comme vous le dites, à savoir, que vous pouvez vous exposer à l'occasion de pécher, sans y succomber, que vous avez les forces nécessaires pour y résister, que vous êtes sûrs de l'assistance de la grâce,

que l'expérience enfin vous est favorable. Cependant p. M. m.

baissez les yeux vers la terre; et contemplez ce gouffre béant qui engloutit Dathan et ses compagnons : Aperta est ierra^ et deglutivit Dathan'^. Savez-vous quel est ce Dathan? C'est un de ceux qui taisaient partie du peuple hébreu quand il passa la mer Rouge à pied sec; or, voici répitaphe que Théodoret a gravée sur le bord de ce goulfre : Qui per raare medium ambulaverutit, in terra absorti sunt; « Ceux qui avaient marché au milieu de la mer sans y être submergés, ont fait naufrage sur terre. •« Faisons l'application de ce trait historique : Vous êtes sorti sans blessure de celte soirée, soit ; vous avez échappé à la mer ; mais les pensées qui vous poursuivent lorsque vous êtes seul, les fantômes qui vous restent dans l'esprit, ces imaginations nocturnes, ce souvenir si vif de ce que vous avez vu et entendu, cette concupiscence solitaire, comme park Tertullien, n'est-ce pas une tempête qui vous menace d'un naufrage sur la terre ferme? Mais je vais plus loin; je veux bien vous accorder que vous ne commettiez le péché ni dans le moment de l'occasion, ni après : y a-til là de quoi vous rassurer ? Ah ! malheureux ! ouvrez les yeux, et sachez que ce sont des embûches que le démon vous prépare pour l'article de la mort. Ces occasions que vous avez recherchées, ces affections que vous avez nourries et entretenues par tant de visites, de caresses, de présents, de saluts, de compliments, de lettres, de messages, à vous en croire, ne vous font aucune impression maintenant. Je le nie; mais cependant, supposons que cela soit, sachez que si elles vous laissent tranquille en ce moment, vous les verrez se redresser au moment de la mort toutes ces occasions, ces fantômes, ces souvenirs, ces liaisons. Et dans quelles angoisses, hélas! toutes ces choses jetteront votre

(i)Psar. 105, n.

cœur, à quelle extrémité elles réduiront votre pauvre âme! C'est alors que vous toucherez du doigt, et que vous confesserez que le plus grand danger des tentations, ou plutôt que l'unique écueil de l'âme, à la vie et a la mort, c'est de s'exposer à l'occasion. Imprimez donc fortement dans votre cœur cet axiome, qui est souverainement vrai : Qui ne fuit pas, se perd. Vous en doutez? Dieu vous garde d'en faire l'épreuve. Reposons-nous.

SECOND POINT

X. S'il en est ainsi, le cas est désespéré ; en effet, dès que quelqu'un se trouve dans l'occasion du pé{;hé, la tentation est tellement forte, tellement opiniâtre, qu'il n'y a plus à se fier ni à soi-même, ni à Dieu. Que faire donc? où est le remède? — Il est entre vos mains : fuir l'occasion; il n'y en a ni ne peut j en avoir d'autre : fuir l'occasion. Il faut faire ce qu'on fait en temps de peste, c'est-à-dire, mettre en œuvre trois choses, la fuite, le fer et le feu. Et d'abord la fuite. « Si votre repentir est sincère, vous crie saint Thomas de Villeneuve, sortez; r^ Sivere ploras, exi foras; sortez de cette maison, fuyez cette rue, brisez cette liaison. Imitez la conduite courageuse du chaste Joseph, qui se sauva par la fuite en laissant son manteau entre les mains de sa maîtresse criminelle. Je ne vous décrirai pas l'événement; il est trop connu ; je ne le vous dépeindrai pas avec des couleurs vives et séduisantes : on ne le voit que trop souvent représenté, hélas ! et dans les salons, et dans les chambres, et dans les galeries; et Dieu sait de quelle manière, et avec quelles attitudes! Quelle dégradation de l'art ! (souffrez que je le dise en passant) quelle honte pour la peinture ! Comment! ce n'est pas assez de ren-

contrer dans certains salons des Vénus nues, des Adonis effrontés, qui excitent les plus sales passions ; il faut encore que les chaste Suzanne, les Madeleine pénitente, les Joseph, qui furent des exemples de pureté, servent a exciter des flammes impures. Chefs de famille, nous vous attendons au tribunal de Dieu, aussi bien vous qui tenez exposées dans vos maisons ces peintures infâmes, que les peintres qui en furent les auteurs. Oh! quelle honte! quelle honte!... mais j'aurais trop à dire. Pour en revenir à notre sujet,' voici donc le vrai moj'en de vaincre; fuir, fuir et toujours fuir. Le vertueux Joseph ne délibéra pas, il ne laissa pas le temps à l'impudique d'insister, mais aussitôt il descendit, ou plutôt il s'envola, il se précipita en bas des escaliers. Quoi de plus naturel, quand la maison brûle, que de se jeter du haut en bas? Relicto in manu ej us pallio, fugit et egressiis estforas^. — Mais, mon père, cet homme qui vient chez moi est un ami de mon mari, le parrain d'un de mes enfants; c'est un ancien confident, d'un âge déjà mûr; y voyezvous quelque danger? faut-il le chasser? — Je ne sais que dire, mais écoutez ce que l'Ecriture dit de Joseph : Millier molesta erat adolescenti^ ; « cette femme importunait le jeune homme. -" Comment, jeune homme? il nous est représenté plus haut comme un homme déjà mûr : Erat vir in cunctis prospere agens^. Faites attention : on devient vieux en vivant longtemps, mais on devient jeune en vivant familièrement avec quelqu'un. La premiere fois que la femme de Puliphar vit Joseph, il lui parut un homme, vir erat; mais l'habitude de le voir le lui fit paraître comme un jeune homme : et molesta erat adolescenti. Que celui qui m'entend profite de cette leçon, et s'il veut le remède, le voici encore une fois : la fuite, le fer et le feu. — Moi, mon

(1) Gènes. 30, 1-2. (2) Ib. i\ 10. (3) Ib. v. 2.

père, je vais bien dans une maison ; mais si vous voyiez la personne avec qui j'entretiens quelque liaison, si vous saviez comme elle est modeste, pieuse et réservée ! les peintres s'en font un type pour les sainte Terese et les sainte Catherine de Sienne, et vous voudriez qu'il j eût là du danger? — Je ne saurais que dire; pour fasciner Holopherne, il suffit des sandales d'une Judith, jeune femme très-pieuse ; indépendamment de la beauté de sa personne, ses sandales seules ravirent les yeux du général assyrien : Sandalia ejus rapuerunt oculos ejus^. Hélas! certaines personnes pieuses, voilées, modestes, et mises très-décemment, sont trop souvent des écueils cachés sous l'eau, contre lesquels le naufrage est plus certain et peut-être plus fréquent. Le couteau dont se servit Pierre pour trancher l'oreille à Malchus était destiné à couper à table l'Agneau pa^jcal, d'après les interprètes : Habehat illura in esu agni pascalis. Je veux dire que des personnes religieuses, à l'occasion de choses religieuses et dans un lieu saint, peuvent tomber. C'est pourquoi il faut la fuite, le fer et le feu. Si vere ploraSj exi foras.

XI. Mais, mon pere, ce que vous dites-là est d'unesévérité excessive. — Excessive! Dans ce cas, déchirez l'Evangile : Notre-Seigneur ne parle-t-il pas clairement ? La fuite, le fer et le feu, vous crie-t-il du haut du ciel. Si oculus tuus clexter scanclalizat te, erue euni et projice abs te^; « Si votre œil droit vous scandalise, arrachez-le et le jetez loin de vous. » Le fer et le feu : Si dextera manus tua scandalizat te, abscinde eam, et projice abs te^ ; « Si votre main droite vous scandalise, coupez-la et jetez-la loin de vous; « le fer et le feu. Et afin de vous prouver que ce précepte de l'Evangile n'est pas impraticable, je veux vous confondre par l'exemple

(1) JuéAth. te, il. (2) MoÀlh. 5, 20. (3) 76. v. SO.

lOÔ SERMON IV.

d'une généreuse héroïne. Ah! que ne sais-je son nom ! je voudrais qu'il fût gravé en lettres d'or sur le diamant pour en conserver éternellement le souvenir. C'était une sainte religieuse de l'Ordre de Saint-Dominique, dont s'était épris un roi d'Espagne. Quoique l'innocente vierge eût répété mille fois : « Plutôt la mort que le déshonneur; » Potiîis mori quam fœdari, elle ne laissait pas d'appréhender vivement ce qu'une passion désordonnée pouvait inspirer à un souverain. Craignant donc quelque violence pour elle-même, et quelque tache pour le monastère, après mûre réflexion, et poussée par un instinct particulier de l'Esprit-Saint, elle se dit : « Eh bien î puisque ce prince m'a déclaré que mes jeux sont ses étoiles, son aimant, je pourrai bien lui faire présent de ces veux sans déplaire à mon Jésus. « En parlant ainsi, elle place devant elle , d'un côté , une plume et une feuille de papier, de l'autre, une petite tasse dans laquelle elle voulait envoyer au roi ce funeste présent. Mais avant de se les arracher, elle lui écrivit en ce sens : « Sire, refuser tout à un monarque, c'est lui accorder tout : c'est pourquoi je me suis décidée à vous envoyer ces yeux qui vous ont tant plu, afin que vous vouliez bien laisser à mon Jésus le trésor que je lui ai consacré depuis si longtemps. Voilà donc ces deux yeux que vous avez tant aimés : prenez-les sans crainte ; car si de loin ils vous brûlent, de près ils éteindront vos ardeurs. Ne me plaignez pas du reste ; une religieuse qui perd la vue ne perd rien ; je plairai davantage à mon époux crucifié avec deux plaies au visage, qu'avec deux yeux. Je ne vous demande qu'une grâce, prince, en échange de ces deux yeux : c'est que vous daigniez voir par eux combien l'amour est aveugle, et que vous contentant à l'avenir de posséder mes yeux, vous laissiez à Dieu mon cœur, n Après avoir écrit ces mots, cette vierge intrépide, et mue par une inspiration divine, fait jaillir ses

deux 3-eux de son front au moyen d'un instrument tranchant, et les envoie palpitants et dégouttants de sang au roi follement passionné.

XII. Cachez-vous, étoiles du ciel, ces yeux vous font pâlir ! 0 noble trophée de la pureté virginale ! reliques de sainteté! Femmes, jeunes filles, jeunes gens, contemplez ces yeux vénérables ; ils vous confondront au jour du jugement; ils vous reprocheront tant de cîins-d'œil lascifs dans les églises, tant de regards coupables par lesquels vous avez donné la mort à tant d'àmes : ces yeux vous feront comprendre combien il était nécessaire d'employer le fer et le feu pour éloigner l'occasion, et quoique nous ne soyons pas obligés d'imiter cette âme généreuse en nous arrachant les yeux, ce qu'elle ne fit que par une inspiration de l'Esprit-Saint, nous devons toutefois l'imiter en les mortifiant, de peur qu'ils ne trahissent l'âme, c'est-à-dire en les tenant baissés et fermés en temps et lieu pour maintenir la pureté du cœur. Du moins, employons-les à pleurer, aux pieds de Jésus- Christ, nos égarements passés. Ah! venez, ô mon doux Rédempteur, suppléer par TOire grâce à l'impuissance de ma langue, qui n*a pas l'eflicacité nécessaire pour imprimer dans tous les cœurs celte grande vérité : la fuite, le fer et le feu. Jésus vous le prescrit du haut de cette croix : Si oculus tuus clexter scandalizat te, erue eum ; " Si votre œil droit vous scandalise, arrachez-le; » c'est-à-dire que cette personne vous fût-elle aussi chère que la prunelle de l'œil, vous devez la chasser de votre maison. Ne me dites pas : Je changerai, je serai sur mes gardes, je prendrai plus de précautions : non, non; il faut la chasser : Ente, prcjìce. Le fer et le feu ! le fer et le feu ! Au feu, ces lettres que vous gardez avec tant de soin; au feu, ces parures, ces rubans, ce portrait; au feu, cet anneau que vous portez au doigt comme gage d'amour; au feu, ces livres détestables où vous trouvez

tant de charmes; au feu, ces peintures indignes : cherchez un peu, et s'il j en a chez vous, détachez-les du mur et jetez-les au feu, en disant : Uro vos ne urar a vobis; « Je vous brûle pour n'être point brûlé par vous pendant toute l'éternité en enfer. « La fuite, le fer et le feu, c'est-à-dire, adieu éternel à telle maison, à telles soirées, à telle liaison, à telle compagnie; plus de folles amours, plus de libertinage, plus de débauches, non, jamais plus. Si dextera maniis tua scandalizat te, abscinde eam : « Si votre main droite vous scandalise, coupez-la. » C'est Jésus-Christ qui vous le commande du haut de cette croix ; ce n'est pas un conseil mais un commandement : Abscinde. Fuyez, mes bien-aimés, fuvez toutes les occasions. Car si les occasions dans lesquelles vous vous trouvez sont prochaines, ah ! quelle ruine ! Les sacrements ne vous servent de rien, car vous ne faites que des sacrilèges, vos confessions sont sacrilèges, vos communions sont sacrilèges; plus de pâques, plus d'indulgences pour vous. — Mais quel fruit produira le sermon de ce matin? Ah! quelle peine pour moi, j'entends ce crucifix qui m'insinue que de tous les sermons le plus nécessaire sera aussi le moins profitable, et qu'on ne fera rien de ce que j'ai dit. Rien? Comment! Il n'y aura pas moins de familiarité entre les personnes de diff'érent sexe? Non. Il n'y aura pas moins d'immodestie dans les regards? Non. Pas moins d'obscénité dans les paroles , de nudités scandaleuses dans les modes? Non. Les peintures lascives resteront donc suspendues aux murailles comme auparavant? Oui. On dévorera avec la même avidité les livres corrupteurs? Oui. On chantera aussi hardiment les chansons impures? Oui. On fréquentera les mêmes réunions, les mêmes compagnies dissolues? Oui. On continuera à se livrer aux folles amours, au libertinage, à la débauche dans les lieux suspects? Oui. Ah î mon Jésus mis à mort pour

nous, à quoi bon tant de sueurs de vos ministres, tant de prédications, tant de pénitences, si vos fidèles veulent à tout prix se damner? C'est à moi, s'il en est ainsi, à pleurer un si grand malheur ; puissent mes larmes obtenir au moins la conversion d'une seule de tant d'âmes qui m'écoutent! Je ne vous demande aujourd'hui qu'une seule âme, Seigneur, une seule, fût-elle la plus enfoncée dans les mauvaises habitudes et les occasions ; ne me la refusez pas, ò mon doux Jésus ! Que voulez-vous pour cette âme? Des larmes, de la douleur, du repentir? Eh bien ! je pleurerai pour elle ses infidélités, je vous en demande pardon. Et de vous, âme chérie, ce ne sont pas des larmes que je demande ce matin, ce n'est pas de la componction ; non, non, ce que je veux de vous c'est une généreuse résolution d'en finir avec cette occasion. Scrutez un peu le fond de votre cœur, et cherchez quelle est l'occasion qui vous tient enchaînée et vous rend esclave de Satan; quelle est-elle? L'avez- vous trouvée? Allons, brisez ces chaînes. Que vous en coùte-t-il? un oui généreux, et cela sufiit. Dites-le de bon cœur : Oui, mon Dieu, oui, je veux en finir, et c'en est fait. Je ne verrai jamais plus un tel, jamais plus une telle ; je n'irai plus dans cette maison, jamais plus. — Oh! quel beau triomphe! Mais que dis-je, une seule âme? Prenez tous, mes bien-aimés, oui, tous, tous, la résolution de renoncer à toutes les occasions. Nous voici au début de la sainte quarantaine ; à quoi serviraient les fatigues et les peines que vous vous donnez vous-mêmes, si dans ces saints jours vous faisiez marcher de pair les sermons et les soirées, les saluts du soir et les fréquentations, les confessions et les occasions ? A Dieu- ne plaise qu'il en soit ainsi ! Ofi'rez tous, au contraire, à Jésus crucifié pour premier fruit de ce carême, la résojution d'éloigner de vous toute occasion de péché, et pour vous porter à en venir promptement à l'exécution, souvenez-vous que

p. M, III.

le plus grand danger des tentations, ce qui fait même que tant d'âmes succombent aux tentations, c'est la témérité de s'exposer aux occasions; et que l'unique remède, c'est de les fuir toutes. C'est une vérité des plus incontestables : quiconque ne fuit pas est vaincu, et quiconque fuit est vainqueur. Et le moyen quel estil? Le voici : La fuite, le fer et le feu. En retournant chez vous répétez cent fois ces mots : La fuite, le fer et le feu.

tOUR LE LUXDI DE LA PR.EMIERE SEMAINE DE CARÊME.

Ciim venerit Filiiig hominig in majestate tua,

et omne* angeli ejus cum eo.

Lorsque le Fils de l'homme viendra dans sa

majesté, et tous ses anges avec lui.

Matth. 25, 31.

I. Quand viendra ce grand jour où Dieu fera justice de toutes les iniquités de la terre? Quand se lèvera ce jour d'horreur et de trouble où apparaîtront à découvert les crimes les plus secrets du monde entier ? C'est alors, Ó justes, que vos larmes seront essuyées; c'est alors, ô impies, que vos iniquités seront punies ; oui, c'est alors que sera arraché le masque d'une fausse innocence dont l'hjpocrisie se couvre, que les replis \e?> plus cachés des cœurs seront mis à nu, et que les forfaits les plus exécrables seront révélés. Quel jour donc! grand Dieu, quel jour? Mon sang se glace dans mes veines en y pensant. Ah! je vous peindrais avec bien plus d'énergie les terreurs de ce grand jour, si, ma langue s'attachant à mon palais, et mes membres se pétrifiant d'épouvante, je demeurais immobile sur cette estrade comme une statue de pierre. C'est alors que j'expliquerais par un silence éloquent les terreurs du jugement dernier. Jour du jugement ! ah ! jour de vengeance, jour redoutable, jour d'amertume : Vox diei Domini amar a^ . Jour du

{lì Soj.ìiyon. 1, li.

jugement! ah! joar de ténèbres, d'horreurs, de clameurs, de bruit, d'épouvantes, de guerres, de carnage et de mort. Jour du jugement! quel jour!... Pécheurs, mes frères, vous avez mené une vie dont vous avez usurpé tous les jours, en les passant dans la luxure, la crapule, les jeux, les divertissements, la débauche; mais après tous ces jours, il en viendra un qui sera tout entier le jour de Dieu ; jour qui mettra en lumiere les heures les plus ténébreuses de voire vie. Ne vous flattez pas, pêcheurs, que les sphères célestes étant bouleversées en ce jour, la lune ensanglantée, le soleil éclipsé, on ne pourra plus voir vos misères au sein de cette nuit profonde. Non, non, on ne se cachera point dans ces ténèbres : « Le jour viendra, s'écrie Malachie, embrasé comme un four et il vous brûlera; » Dies veniet succe>isa quasi caminus, et inflammahit vos*. Vous serez tout pénétrés par le feu, et au milieu des clartés de cette brillante lumiere on ne découvrira que trop vos abominations; et la rougeur qui vous montera au front surpassera encore mille fois les flammes qui vous dévoreront en ce grand jour. Quel jour ! grand Dieu ! quel jour! 0 jour de fureur! ò jour de saisissement! ó jour de misères ! ô jour d'épouvante ! ó jour redoutable! ô jour le plus terrible de tous les jours! Permettez donc que je vous mette ce matin sous les jeux toutes les terreurs de ce grand jour, et pour procéder avec ordre, je le distingue en trois parties : le malin, le midi et le soir. — Au matin, le tonnerre se fera entendre et l'aurore de ce jour apparaîtra marquée de signes étranges et d'épouvantables prodiges : Daho prodigia in cœlo sursum, et signa in terra deorsum^ : ce sera le premier point. — Au milieu du jour brillera un éclair, et le rideau étant tiré, le pécheur restera exposé couvert

(l) Malach. 4. l. (2) A^i. 2, IQ,

de honte à la face du monde entier : Ut revelentur ex nudtis cordibus cogitationes ' ; ce sera le second point. — Le soir, éclatera la foudre de cette fatale sentence : " Allez, maudits, au feu éternel ; ^ Discedite a me, maledicti, in ignmn œternum^ : ce sera le troisième point. S'il est ici un pécheur que ce tonnerre, que cet éclair, que cette foudre ne brise pas de componction, qu'il craigne, ah ! qu'il craigne que ses iniquités ne lui aient ôté jusqu'au caractère de l'homme et ne l'aient fait descendre au rang des brutes. Commençons.

PREMIER POINT

II. Le tonnerre affreux de ce grand jour, ce seront les paroles épouvantables du prophète lûaie qui retentiront dans l'air ténébreux d'un bout du monde à l'autre : Ululate, ululate, quia prope est dies Loraini ; ululate, quoniara ecce finis venit universœ carni'^ : '• Hurlez, hurlez, car le jour du Seigneur est proche ; hurlez, car voici que la fin de toute chair est arrivée. » Hurlez, ò mers, c'en est fait; vous ne roulerez plus vos vagues. Quelles tempêtes ! quels bouleversements ! Hurlez, Ó fleuves, c'en est fait, vous ne coulerez plus. Quelles inondations! quelles frayeurs! Hurlez, ò vents, c'en est fait, vous ne soufflerez plus. Quelle fureur! quels tourbillons ! quelle violence ! Et toi aussi, atmosphère, tu t'évanouiras. Quelles malignes influences ! Toi aussi tu seras détruite, ó terre ! Quels tremblements ! quelles secousses ! Ecce finis venit, finis venit U7iiversœ carni. Et vous, cieux; et vous, étoiles; et vous, planètes, vous ne resplendirez plus sur nos têtes ! Oh ! quelles éclipses et quelle obscurité? Sol ohscwoMtur , et luna non dabit lumen suura, stella cadent de cœlo, virtutes

(1) Lhç. 2, ,15. (2) MaUh. 25, 41. {%) Isaics. 4, 6.

cœlorum commovebimtur^ . A la vue de ces étranges événemenls, les mortels éperdus courront çà et là, sans savoir ni où, ni comment échapper à une si terrible catastrophe. Atterrées par ce bouleversement universel, les bêtes féroces sortiront de leurs tanières pour demander aux hommes du secours, et les hommes chercheront dans les antres des animaux sauvages un refuge contre ces dernières calamités. Les mères se rencontreront et se crieront les unes aux autres, en gémissant : Beatœ stériles et ventres qui non genuerioit- : « Bienheureuses les femmes stériles, et les flancs qui n'ont point engendré. » Les hommes se rencontreront et resteront muets comme des statues vis-à-vis les uns des autres. Surpris et serrés de toute part, par les éléments en confusion, par le ciel qui gémit, par les étoiles qui tombent, par Tair qui retentit du bruit de la foudre, par la terre qui tremble, par la mer qui rugit, par les montagnes qui croulent, les malheureux, glacés d'épouvante, parcourront en tous sens les campagnes comme des squelettes animés, comme des fantômes muets, pâles et semblables à la mort : Tabescet caro uniiiscv jusque stantis super pedes suos^. Et que sera-ce lorsque le feu, rompant les digues qui le retiennent dans sa sphère, descendra comjne un déluge de flammes et de foudres et pénétrera jusqu'aux entrailles de la terre embrasée? Que sera-ce lorsque le feu du ciel et le feu de l'enfer se liguant ensemble contre les pécheurs, feront éclater avec un épouvantable fracas cette misérable terre, et que de la profondeur de ses abimes on verra jaillir par toutes les issues des fleuves de flammes, qui feront de l'univers entier un océan de feu? Quelle désolation! quel incendie ! grand Dieu ! voir en un instant s'enflammer et brûler les montagnes, les rochers, les cités, les villa-

(1) Matth. S4. 29. (?) Luc. S3, 29. (3) Zach. i4. 15.

gcs, les cliutoaux, en un mot tous les monuments sacrés et profanes que la main de l'homme a élevés sur la terre; voir tout cela consumé, détruit, réduit en cendres, de sorte que ce monde que vous voyez, celte admirable machine ne sera plus en quelques heures, quoi ? un énorme monceau de cendres : Terra autem, et quœ in ipsa sunt opera exurentur^, dit saint Pierre.

III. Mais tout ce fracas ne nous épouvantera pas, nous, car tout cela n'arrivera probablement pas de nos jours. Le tonnerre le plus formidable qui doive atterrer les vivants, c'est le son fatal de cette horrible trompette qui' réveillera les morts, lorsque le monde étant déjà incendié, tous les arbres, tous les animaux, tous les hommes étant morts, les anges sonneront de la trompette aux quatre coins du monde et feront retentir partout ces épouvantables paroles : Sur gite, mortui, venite adjudicium; levez-vous, morts ; paraissez au jugement. Et soudain obéissant à cette voix impérieuse, l'enfer, le purgatoire, les limbes, la terre, la mer vomiront leurs morts. Ouvrez-vous, sépulcres ; cimetières, obéissez; caveaux scellés, tombes pompeuses, pj'ramides somptueuses, restituez àia vie vos dépôts : Surgite, moriui; morts, levezvous. Quel désordre, quel bruit, quelle confusion ! Parxout où il y aura des os décharnés et des cendres, on entendra retentir avec un sinistre écho ces paroles : Surgite; levez-vous. Représentez-vous par l'imagination cette résurrection universelle des corps... Quelle épouvante de voir tout à coup voler en l'air ces pierres sépulcrales que vous foulez aux pieds! Voyez, mes frères, comme tous ces ossements s'agitent, cherchant à se joindre, et se reliant ensemble avec leurs nerfs ; voyez les cendres se pétrir pour redevenir chair, les cheveux s'étendre sur les crânes nus, et tous les cadavres sortir

{\) II Pelvi, s, ÎO,

IIG SERMON V.

de leurs sépulcres. Voilà toute la surface de la terre jonchée de morts. Mais quelle différence entre les corps! Les uns sont beaux, brillants, resplendissants; les autres sont laids, hideux et misérables. Mettez à part tous ces corps difformes, et laissez la trompette retentir une seconde fois depuis les hauteurs des cieux jusqu'aux plus sombres abimes de l'enfer, et intimez à toutes les âmes Tordre de se réunir à leurs corps : Soudain descend du ciel une multitude d'àmes plus belles, plus éclatantes que les étoiles, empressées de s'unir aux corps qu'elles ont animés ; d'autre part une foule bien plus grande d'àmes hideuses et noires, poussées par les démons, s'élance de l'enfer comme un torrent. Quelle terreur me saisit en ce moment ! Hélas ! mes bien-aimés, de quel côté sortirons-nous, moi qui vous parle et vous qui m'écoutez ? sera-ce d'en haut, sera-ce d'en bas ? Qu'en sera-t-il de nous? Serons-nous des étoiles du ciel, ou des tisons d'enfer? Que vous en dit la conscience? N'estce pas là un sujet bien digne de nos réflexions? Pensezy un peu, pensez- j. 0 sainte foi, donnez-nous un rayon de votre lumière.

IV. Mais non; ne consacrez pas tous vos soupirs à ces sombres pensées. Afin de rendre vos terreurs aussi vives qu'elles doivent l'être, laissez de côté le doux accueil que fait une âme bienheureuse à son corps, ce compagnon chéri de ses peines, s'unissant à lui avec amour, et versant dans tous ses membres les joies du paradis ; et mettez-vous à considérer les fureurs d'une àme damnée, contrainte de se réunir à son cadavre. En le voyant si hideux, si difforme ; car, comme l'enseigne le docteur angélique, les damnés ressusciteront avec leurs dillbrmités corporelles : Résurgent cum deformitatibus corporalibus ; en le voyant, dis-je, si abominable, elle voudrait ne pas y entrer, elle se tord, elle s'irrite, et dans sa rage elle s'écrie : Comment! il faut

DU .IIGEMENT DliKMKR. 117

que je reprenne ces jeux que j'ai promenés avec tant de curiosité dans l'église, que j'ai fixés avec tant de liberté sur des personnes, sur des objets auxquels il ne m'était même pas permis de penser? Il faut que je comparaisse devant mon Juge avec ces yeux? Et in carne mea videbo Detcm meiim^. Il faut que je meuve de nouveau ces mains qui n'ont su manier que des cartes et des dés, ces mains qui furent si avares pour les pauvres, qui n'ont servi qu'à faire des armes, à écrire des lettres tendres, à commettre des actions coupables? C'est avec ces mains que je dois comparaître devant mon Juge? Et in carne mea videbo Deum rneuyn. Il faut que j'anime de nouveau cette langue qui a proféré tant de paroles obscènes, tant de discours scandaleux, qui a été jusqu'à attaquer le Ciel par tant de blasphèmes, et le prochain par tant de médisances ? Et c'est avec cette langue que je dois comparaître devant mon Juge? Et in carne mea videbo Deum ineurn;^je verrai mon Dieu dans ma chair. « En un mot, il faut que j'épouse une seconde fois ce corps qui fut le complice et le témoin de mes désordres, ce corps qui porte les traces infâmes de mes souillures, et dans lequel on voit encore ces actions déshonnêtes, ces gestes, ces signes équivoques, ces effronteries? Ah! quelle horreur! Et c'est avec ce corps maudit que je dois comparaître devant mon Juge? Pitié! Ó Ciel, pitié ! — Le ciel! tu délires, le ciel es4 fermé pour toi. — Ah ! montagnes, tombez sur moi, ensevelissez-moi : Montes, cadite super nos^. — Quelles montagnes invoques-tu? Tu as perdu le sens, les montagnes sont réduites en cendres. — Ah ! du moins, ténèbres et abimes de l'enfer, engloutissez-moi. — Les ténèbres, l'enfer seront en effet ton partage ; mais auparavant il faut que tu comparaisses devant ton Juge. L:*

(1) Job. iO, 20. (2) Luc. 23, .30.

malheureuse ne peut résister plus longtemps. Oh î qui pourrait dire avec quels sentiments de colère, de haine, de rage, elle se lance sur ce corps maudit, lui apportant avec elle tous les tourments de Fenfer ? A vez-vous jamais vu un possédé se rouler par terre, se déchirer, s'écorcher? Le damné, des que son âme est réunie à son corps, fait pis encore ; il se met aussitôt à s'arracher les cheveux ; se déchire le visage avec les ongles, se mord et s'arrache la chair avec les dents. Corps indigne, dit-il, membres hideux, chair infâme! c'est pour te nourrir, pour te caresser, pour satisfaire tes sens, pour t'engraisser comme un sordide animal que je me suis damné. Oh! quelle horreur! Sainte foi, éclairez-moi d'un rayon de votre lumière. — Pécheurs, caressez maintenant ce corps, donnez-lui toutes les satisfactions qu'il demande; mais je vous donne rendez-vous au grand jour de la reddition des comptes. Oui, c'est là que je vous attends. Voilà que, les âmes réunies à leurs corps, la trompette se fait entendre de nouveau : Ad judiciura; «« Au jugement! >» Venez, comparaissez au jugement; PoptiUy popuU in valle concisioni s^ . Venez rendre vos comptes, rois de la terre; c'en est fait de vos combinaisons politiques. Venez rendre vos comptes, grands du monde, il n'y a plus de créature pour vous défendre. Vos comptes, femmes vaines, il n'y a plus d'idolâtres pour vous adorer. Vos comptes, marchands sans patentes, avocats sans clients, banquiers sans comptoirs, juges sans codes, soldats sans épées : Populi, 2>opuU. in valle concisionis. Monarques et sujets, grands et petits, laïques et ecclésiastiques, jeunes et vieux, hommes et femmes, venez tous rendre vos comptes; oui, tous, comparaissez à visage découvert, seuls, nus, mendiants, abandonnés, tremblants, devant le tribunal

a) Jocl. 3, 14.

inexorable de Jésus-Christ votre Juge : omnes enim nos manifestavi oportet; tous, sans exception, sans partialité, sans appui : « Car il faut que nous soyons tous manifestés devant le tribunal de Jésus-Christ « : Omnes enim nos manifestavi opovtet ante tvihunal divisti^. Oh ! quel tonnerre ! quel tonnerre \ et il ne suffit pas pour vous réveiller ?

DEUXIÈME POINT

V. Xous voici arrivés, mes frères, au milieu de ce grand jour, alors qu'on verra l'air sillonné par un éclair épouvantable, précurseur de la foudre. Les cieux s'ouvriront et soudain paraîtra, assis sur un trône d'éclatants nuages, le Juge éternel qui s'arrêtera dans les airs au-dessus de la grande vallée de Josaphat. Remarquez comme il descend au milieu des splendeurs d'une lumière éblouissante, " avec une grande vertu et une grande puissance, »» cum virtute m,ulta et majestate- . Des millions d'anges et d'archanges armés d'épées flamboyantes lui font cortège : El omnes angeli cmn eo^. D'un côté, on voit en l'air la croix brillante et lumineuse du Sauveur ; de l'autre, la très-sainte Vierge avec un port de reine, mais dépouillée du beau titre de Mere de miséricorde, et n'apparaissant que pour attester tout ce qu'elle a fait pour notre salut. La première parole qui partira i de ce trône auguste sera l'ordre de séparer dans la r - vallée les méchants d'avec les bons, et les exécuteurs de cet ordre seront les anges : Exihunt angeli, et sepavabuntmalos de medio jastórum* . Pour bien comprendre cette séparation, il faut supposer avec le prophète Zacharie, que dans cette vallée en ne sera pas confondu pêle-mêle, mais que tous seront groupés avec ordre

(1) II Cor. 5. 10. ;2: Mai.lh. 24, 30. (3) Ib. 25, 31. [4) Ih. 13, 40.

d'après leur condition en cette vie : familiœ et familiœ seorsum *. On verra d'un côté les papes, de l'autre, les empereurs, les princes et les rois ; ici les évêques, là les religieux, et ainsi de toutes les autres catégories de personnes. Cette première séparation une fois faite, conformément au rang que chacun aura occupé en cette vie, il s'en fera une seconde, selon la place que chacun devra avoir en l'autre vie, et conserver à jamais. Et cette séparation n'est pas une invention arbitraire des prédicateurs, c'est de l'Evangile. L'ange chargé de ce ministère ira vers les papes, et il opérera la séparation : et separabit. Tous les Souverains Pontifes ont été appelés Saints-Pères, tous ont été salués du titre de Très-Saints; mais c'est aussi un lourd fardeau que d'avoir à rendre compte de toutes les âmes d'un monde entier; aussi y en aura-t-il qui auront fait naufrage et qui seront déclarés maudits. Oh! quelle confusion! De là l'ange passera du côté des rois et des empereurs, et il opérera la séparation : et separabit. Dans quelle proportion se fera-t-elle parmi les souverains ? je ne le sais; je dis seulement que c'est peut-être pour l'exemple de la postérité que Dieu a voulu nous révéler, dans la sainte Ecriture, combien de rois chez le peuple Hébreu se sont sauvés, et combien se sont damnés. Ce peuple eut trois royaumes distincts : le premier, qui fut le royaume des douze tribus, eut trois rois ; le second, qui fut le royaume de Juda, en eut vingt; le troisième, qui fut celui d'Israël, en eut dix-neuf. Dans le premier, Saul se damna, David se sauva, on ne sait quel fut le sort de Salomon. Dans le second, cinq se sauvèrent, treize se damnèrent, le sort des deux autres est incertain. Dans le troisièuic, il y a eu dix-neuf rois couronnés, depuis Jéroboam jusqu'à Ozias, et ils furent tous des réprouvés.

(i) Zach. 1-2. 12,

Ju^ez l'après cet exemple quelle séparation il y aura à faire parmi les princes. Quel malheur pour ce pauvre prince quand il s'entendra dire par l'ange : Sors d'ici ; ce n'est point ta place, elle est en bas, parmi la plèbe de tes sujets. Quelle confusion! Viendra ensuite la douloureuse séparation des évéques et des archevêques. De grâce, ne me demandez pas s'il y aura là des séparations à faire, car il s'agit ici de la charge des âmes. Je vois déjà mis de côté celui-ci pour n'avoir pas fait l'aumône, celui-là pour avoir enrichi ses parents du patrimoine de Jésus-Christ; l'un, pour n'avoir pas distribué au peuple le pain de la doctrine, l'autre, pour n'avoir pas été exemplaire, et avoir laissé mourir dans son diocèse tant d'âmes sans sacrements, en n'j veillant pas assez, en ne punissant pas quand il y avait lieu. Ah! mon Dieu, n'est-il pas vrai que c'est la négligence d'un grand nombre de prélats qui fait que le monde penche vers sa ruine ? On peut donc bien croire au fait rapporté par saint Jérôme, d'un prêtre qui, ayant refusé répiscopat, apparut après sa mort à un religieux, son oncle, dont il avaii suivi en celale conseil, et lui dit : « Je vous remercie, mon père, de m' avoir dissuadé d'accepter répiscopat ; car si j'avais été du nombre des évêques, je serais maintenant du nombre... « disons-le en latin : Gratîas Uhi referOy pater, ex dissuasione episcopatus; nam scito, quia nunc essem de numero daranatorum, sifidsser/i de numero episcoporum. Vous tous qui avez charge d'âmes, le fardeau de l'épiscopat pèse, sinon tout entier, du moins en partie sur vos épaules ; y en aura-t-il donc aussi à mettre de côté parmi vous? Je baise le pavé que vous foulez aux pieds, et je prie Dieu que vous soyez tous, vous et vos prélats, privilégiés et exempts d'une si affreuse séparation.

VI. Avant de passer à la séparation des Ordres religieux et des prêtres, souffrez que je me caciie le visage

dans les mains, car je sens la rougeur me monter au front... La sainteté fleurit parmi le clergé régulier et séculier, je le sais ; mais tous les religieux et tous les prêtres vivent-ils saintement, je l'ignore; aussi je crains qu'il y ait ample matière de séparation, mes bien-aimes. Que les mondains aillent en enfer par le chemin de Tenfer, je le conçois; mais que les religieux et les prêtres aillent en enfer par la voie même qui conduit au paradis, je ne puis le comprendre. Ah! malheur à moi, si, enveloppé dans ce méchant sac, malgré mes jeûnes et mes pénitences, malgré mes prédications et mes missions, je devais être de ceux qui seront séparés de Dieu en ce jour ; si cette même langue avec laquelle je le bénis et le prêche en ce moment était condamnée à le blasphémer à jamais ; quelle serait mon amertume et ma confusion ! L'insensé ! me direz- vous ; il en a aidé tant d'autres à se sauver, et il s'est damné lui-même ! Prêtres vénérables, fervents religieux, malheur à nous, si nous ne nous sauvons pas ! notre condition est la plus misérable de toutes. Or, je vous le demande, mes pauvres pécheurs, si nous, tout en méditant si souvent ces maximes éternelles, et en les prêchant aux autres, tout en vivant dans la pratique condauelle de la pénitence et de la prière, tout en prenant tant de précautions et n'ajant de rapport avec les femmes qu'au confessionnal, pour les aider à sauver leurs âmes, nous sommes néanmoins en si grand danger de nous perdre, que sera-ce de vous qui vivez dans une telle dissipation? Parmi vous, y aura-t-il des séparations à faire ? Hélas ! hélas I que de plaintes, que de gémissements on entendra en co jour lorsque l'ange séparateur parcourra les rangs, et sans acception de personne, chassera dehors les réprouvés ! Il prend par la main ce gentilhomme et le retranche de l'ordre des nobles pour le chasser parmi la populace la plus vile; ce pere de famille, il le oliasse'

parmi les voleurs de grand chemin ; cette épouse parmi les femmes perdues. Ange saint! j'ai péché, il est vrai; mais mon péché a été secret, on ne Ta pas su. — On le saura aujourd'hui : dehors, dehors : Foris, canes, et venefici^ et ùnpudici, et homicidœ^ ; sortez d'ici, misérables ; cette place n'est pas pour vous. Et pour comble de confusion, il lira publiquement et à haute voix la longue liste des réprouvés : Souverains qui ont occupé le même trône : David à droite, Saul à gauche. Ministres de la même cour : Mardochée à droite, Aman à gauche. Enfants du même père : Jacob à droite, Esaù à gauche. Epoux qui ont partagé le même lit : Esther à droite, Assuérus à gauche. Apôtres du même Christ : Pierre à droite. Judas à gauche. Tel père si vertueux à droite, tel fils si déréglé à gauche. Telle mère si pieuse à droite, telle fille si vaine à gauche. Amis, vous serez séparés de vos confidents; époux, vous serez séparés de vos femmes, et séparés pour toujours. Jamais plus un regard, jamais plus une parole, jamais plus ! Vous serez aussi éloignés les uns des autres que le péché est loin de la sainteté, le démon loin de Dieu, l'enfer loin du paradis. 0 sainte foi,- un rayon de votre lumière!... Mes bien-aimés, nous qui nous trouvons rassemblés dans cette église, seronsrfious un jour réunis dans cette grande vallee? C'est de foi, mes frères, c'est de foi. Or, qu'en pensez-vous? serons-nous tous à droite, ou bien quelques-uns d'entre nous seront-ils à gauche, du côté des réprouvés? C'est à vous que je m'adresse, à vous qui avez toujours horreur de la compagnie des bons, qui les traitez de scrupuleux, d'orgueilleux, de mélancoliques : Hélas ! vous serez alors aussi séparés d'eux comme des excommuniés, sans aucun espoir de voir jamais vos saints patrons, vos anges tutélaires, et Marie,

(1) Aroc. 22. 15.

votre mère, jamais, non jamais, tant que Dieu sera Dieu. Je ferais bien de terminer ici ce sermon. Quel éclair en eifet ! quel tonnerre ! Cela ne suffirait-il pas pour vous briser le cœur et vous faire changer de vie ? Quelle serait donc 1 ame assez dure pour ne pas mettre ses affaires en ordre et assurer le succès de sa cause?

VII. Mais qu'ai-je dit, finir ici mon sermon? c'est plutôt ici qu'il faudrait commencer, attendu que ce qu'il y a de plus effrayant dans cette journée c'est précisément l'examen rigoureux qui se fera, devant cet immense auditoire, de tous les péchés du monde : Judicium sediti et libri aperti sunt^. Oh! comme à l'éclat de cette lumiere pénétrante, « tout sera vu et découvert, en sorte que les plus secrètes pensées seront révélées : " Omnia nuda et aperta simt ^, — ut revelentur ex multis cordibus cogitationes^ . En pensant à ce que je dis, l'horreur qui me saisit me permet à peine d'achever ce qui me reste à dire. C'est que moi aussi, mes chers auditeurs, je serai acteur dans cette scène-là, et chacun de nous sera pour soi-même spectacle et spectateur tout ensemble : je verrai vos péchés, et vous verrez les miens. J'aperçois un saint Bernard qui se couvre la face de confusion : « La tête baissée, dit ce grand saint, à cause de la honte de ma mauvaise conscience, je serai là tremblant et inquiet lorsqu'on dira de moi : Voilà Bernard et ses œuvres. » Tune demisso capite prœ confusione nialœ consci entiœ , stabo trepidus et anxius , cum dicetur de me : ecce Bernardus et opera ejus. Ah ! mon Dieu ! si un Bernard parle ainsi, qu'en sera-t-il de moi lorsqu'on dira : Voilà frère Léonard et voilà ses iniquités! Oh! quelle confusion! quelle confusion! Et de vous qu'en sera-t-il, mes bien-aimés, lorsqu'on découvrira sur ce vaste théâtre tous vos péchés, et non-

Jl) Dan. 7. 10. (2) Hœbr. 4, 13. (3) Luc. 2, 35.

fieulement toutes vos actions coupables, mais encore toutes les pensées auxquelles vous aurez consenti, avec toutes les circonstances les plus horribles, les plus honteuses, et quelles seront vues de tous par un seul regard, un simple coup d'ceil, de même que l'on saisit d'un seul coup dans un grand tableau une multitude de choses qui y sont représentées ? Qu'en sera-t-il donc de vous, mes chers frères? qu'en sera-t-il de vous lorsque tout sera mis à nu et à découvert : Omnia mula et aperta ì Chacun de vous sera comme un miroir dont le moindre défaut, la moindre tache sera visible aux jeux du monde entier. Vous vous imaginez peut-être qu'au milieu de cette infinie m^iltitude d'hommes et de péchés vous échapperez à l'attention des autres dans ce jour de confusion et de trouble, que d'ailleurs les damnés auront autre chose à penser que d'écouter ou de contempler les péchés d'autrui. Non, mes bien-aimés, non : car Dieu voulant rendre raison au ciel et a la terre de ses formidables vengeances, fera par sa puissance infinie que la culpabilité de chacun sera parfaitement connue, et que chaque pécheur, dans cette immense assemblée, sera aussi confus, aussi honteux que s'il était seul en présence du genre humain tout entier. Vous êtes vous-mêmes persuadés'de cette grande vérité, et quand vous êtes victime de quelque injustice, vous dites aussitôt : - Au jour du jugement on reconnaitra mon innocence. » S'il en est ainsi, où êtes-vous, hypocrites, vous qui, avec quelques soupirs arrachés du cœur à grand'peine, avez su vous faire passer pour hommes de bien ; vous qui avez joué la sainteté, et qui vous en êtes fait un marche-pied pour monter à des dignités que vous ne méritiez pas? Le temps des travestissements est passé, déposez ces habits de théâtre et ce masque; le juge lui-même vous l'arrachera du visage ; Dieu veut qu'à la face de l'univers on voie qui vous étiez et qui

VOUS êtes ; il veut que toute la noirceur de votre conduite apparaisse au grand jour : Qui sanctificabantur et mundos se putabunt, simul consumentur ^ . Pécheurs, ]e vous le demande, quelle sera votre confusion en vous voyant mettre sous les yeux par Dieu lui-même tout le mal que vous avez fait dans votre jeunesse, vos regards licencieux, vos discours obscènes, les désirs de votre cœur corrompu, les mouvements déréglés de votre corps, les heures passées dans les jeux, les bals, les conversations libres, les fêtes scandaleuses, tout le mal que vous avez commis dans l'âge viril, tous ces desseins pervers, ces projets ambitieux, ces cabales, ces fraudes, ces démarches pour asseoir votre fortune sur les ruines d'autrui? Ah! quel étourdis-sement pour un pauvre pécheur, quand il verra sortir du fond de sa conscience mille péchés qu'il n'a jamais confessés, par suite de sa négligence à s'examiner, mille autres qu'il a confessés, mais sans bon propos ni repentir : quand il se verra déclaré coupable, non-seulement du mal qu'il a fait, mais aussi du mal qu'il a fait faire aux autres, du mal qu'il n'a pas empêché, tandis qu'il le devait ? Ce magistra* devra rendre compte de tous les désordres d'une commune, d'une ville ; ce grand du monde, d'un million de péchés commis à l'occasion de ces peintures lascives qu'il garde dans sa maison, dans sa campagne ; ce père, cette mère, de tous les dérèglements de leurs enfants : et tous ces péchés seront vus de tous, considérés de tous, exposés aux yeux de tous, comme s'ils se commettaient au moment même en face de tous. Oh! quelle confusion! quelle honte ! « Ils rougiront les impies, dit le Psalmiste, et ils seront précipités en enfer, •» Eruhescant impii\ et deducantur in infernum^. Ce sera là une honte, une confusion plus horrible que l'enfer même.

(l) Isaiœ. 66, 17. (2; Psal. 30. 4S.

VIII. Faisons ici une réflexion. Coraprtnez-vous, mes .reres, la rougeur qui vous montera au front en ce grand jour? Attention : si moi, dans ce moment, éclairé de Dieu, je découvrais par une vertu divine un péché honteux et secret commis par quelqu'une de ces dames ici présentes, et que je le publiasse à haute voix, en disant : Sachez que telle personne, de telle famille, assise sur ce banc, a commis, ces jours derniers, telle infamie: et que je la montrasse au doigt de manière que tous les yeux fussent fixés sur elle; cette malheureuse, je vous le demande, n'aimerait-elle pas mieux aller se cacher dans un sépulcre que de souffrir une telle humiliation en public? Je sais de science certaine, écrit un auteurdigne de foi, qu'une jeune fille ayant succombé, et n'ayant pu, malgré tous les moyens, empêcher les suites de sa faute, conjura instamment son séducteur de lui ôter la vie, afin de la^ soustraire à la confusion publique : et celui-ci, par une cruelle condescendance, lui donna un poison violent et lui fit ainsi la grâce de Xsxpédier promptement en enfer. Or, cette jeune fille inconsidérée ne se verra-t-elle pas jeter à la face -^n ce jour cette tache infamante? Sans doute, et avec quel surcroit de honte et de confusion! Oh! quel éclair que celui qui illuminera les secrets les plus ténébreux : Illaminabit ahscondita tenebrammo, et répandra sur la masse des pécheurs une lumière si claire qu'il rendra visibles toutes les iniquités ! Pécheurs, mes frères, quelle ignominie lorsque ces péchés que vous avez cachés avec tant de soin, ces usures criantes, ces impuretés honteuses, ces abominations, ces souillures, ces pensées dégoûtantes, infâmes, seront étalés à la vue de tout le monde! Et audient gentes ignominiam ejus^ . Oui, toutes les nations entendront promulguer à haute voix tous nos

(i;- / Cor. 4, 5. (2) Jerem. 16. l'J.

ori mes les plus honteux : amis, ennemis, connaissances, voisins, étrangers, les enfants, la femme, le mari, tous les saints, tous les hommes, tous les démons les entendront : Audi'ent, auch'ent. Si vos abominations devaient çtre promulguées au son de la trompette sur une place jiiblique, et si elles devaient être imprimées en plusieurs langues, et publiées ainsi dans toute l'Europe, quelle confusion ne serait-ce pas? Et cependant qui vous connaît dans le monde? Mais là, dans cette immense assemtjlée, le genre humain tout entier vous connaîtra, tous vous montreront au doigt, en disant : Voilà ce scélérat, voilà ce malfaiteur. Comprenez-vous enfin l'excès de confusion qui vous couvrira le visage? Non, vous ne le comprenez pas encore. Savez- vous quand vous le comprendrez? C'est lorsque " l'univers combattra avec le Seigneur contre les insensés : « Pugnahit cum ilio orbis terrarum contra insensatosK Les premiers à élever la voix contre vous, ce seront les complices de vos péchés. Jeune homme, voyez-vous là celle de qui vous avez tant de fois attendu, en soupirant, un assentiment? Sois maudît, vous criera-t-elle à haute voix, toi qui fus le scandale de ma jeunesse, toi le séducteur de mon innocence, toi la perte de mon âme ; te rappelles-tu ce jour, cette nuit, cette occasion?... Et elle dévoilera alors toutes vos inûimies. Et vous, jeune fille, voyez là celui qui vous assurait qu'il n'en transpirerait jamais rien ; ah ! c'est lui-même qui sera, en ce jour, votre accusateur, c'est lui qui révélera votre honte à la face du monde entier : mais il ne parlera pas seul; tous les instruments qui vous auront servi à pécher parleront avec lui : ces présents, ces lettres, ces intermédiaires, élèveront aussi la voix. Ces lits qne vous avez violés, ò adultères, ces chambres obsc'ires, ces lieux secrets, et jus-

(1) Sap. 5, '21.

r^U JUGEMENT DERNIER. Vi9

qu'aux pierres des rnurailles, tout criera contre vous : Lapis de pariete clamahit^ . Que dis-je? les murs de cette église parleront ; oui, les murs de ce saint lieu vous rediront toutes les exhortations de vos confesseurs, tant de prédications, tant de missions qui s'j sont faites. Et s'ils se taisaient, je parlerais moi, et je vous dirais : Ne me suis-je pas épuisé dans le carême de l'année...? Ne vous ai-je pas dit clairement la vérité? Ne vous ai-je pas prévenu du danger? Vous vous êtes moqué de mon zèle, vous avez ri de mes alarmes, vous n'avez tenu aucun compte de mes paroles. Mais qu'ai-je dit, je parlerais? C'est ce Christ qui parlera; oui, ce Christ que vous avez tant oifensé, devenu votre juge en ce jour, parlera dans sa colère : Tune loquetur ad eos in ira sua, et in furore suo conturhaUt eos^, et il vous dira : Tu as cru, méchant, que je serais semblable à toi; tu t'imaginais que je dusse approuver tes excès : Existimasti inique quod ero tui similis : arguarn te, et statuant contra faciem tuam^. Eh bien ! regarde-moi ; me reconnais-tu? N'es-tu pas ce chrétien qui, non content de perdre son âme, m'a ravi encore les âmes des autres? Lis maintenant dans ce livre toutes tes mauvaises actions, lis, lis; peux-tu nier tous ces blasphèmes que tu as vomis contre mon corps et mon sang? Toutes ces calomnies dont tu as souillé l'honneur de ton prochain? Toutes ces injustices par lesquelles tu as usurpé le bien d'autrui? Lis aussi toutes ces irrévérences dans les églises, toutes ces indécences scandaleuses, toutes ces médisances : lis, infâme, toute la procédure de tes crimes, lis, lis : qu'astu à répondre? Dis-le tout haut, défends-toi, parle : Narra si quid habes, ut justificeris^ . Hélas! hélas I qui pourra supporter de pareils reproches? Ante faciem

(î) EoMic. 2, lU . (2) Psal. 2, 5.

(3) Ib. 49, 21. (4) Isaiœ. 13. 2G

indignationis ejus quis stahit^i Quelle excuse apporterez-vous, mes chers auditeurs? L'ignorance peut-être : Seigneur, direz-vous, je n'en savais pas davantage. — Menteur! vous dira Jésus-Christ; oublies-tu tant d'avis pi te furtiii donnés, tant de conseils et d'exemples, tant d'inspirations que je t'ai envoyées? Je les connais moi, 3t tu ne peux les nier; comment oses-tu dire que tu no savais pas? — Ah! Seigneur, j'étais faible, délicat, je ne pouvais pas... — Effronté! viens ici, regarde ces amis, ces parents, ces compagnons de ton âge, qui étaient plus faibles, plus délicats que toi ; et pourtant ils sont restés purs, intacts, innocents : comment oses-tu dire que tu ne pouvais pas? — Vous avez raison, Seigneur ; cependant j'implore votre clémence et votre miséricorde. — Ahi impie, tu te recommandes maintenant? De la clémence pour toi, qui te riais des sacrements, qui te moquais des prêtres, qui profanais les églises ! De la clémence pour toi, qui n'as jamais eu pitié deton prochain, qui as mal employé un temps si précieux, qui as abuse de tant de bienfaits, de la santé, de la fortune, de l'honneur, de la vie, de tout en un mot, et qui no t'en es servi que pour m'offenser et m'outrager ! Y^ù la clémence pour toi! Ah! non, non, il n'y a plus de clémence, plus de pitié, plus de miséricorde ! Non parcet in die vindictœ^. — Eruhescant et conturbentiir in sœculum sœculi, et confundantur et pereant^. Oh! quel coup de tonnerre ! quel éclair formidable ! Et cela ne suffît pas pour briser vos cœurs? Qu'attendez-vous àoTi(\] Que la foudre éclate? Fort bien. Mais accordezmoi un instant de repos.

(1) yahion. 1,6. jll] Ptov. 6. 34. \^2) Psai. 22, IS.

TROISIÈME POINT

IX. Nous voici arrivés au soir de ce grand jour, Mais avant de foudroyer les réprouvés, le Juge éternel se tourne avec un front serein et un regard bienveillant vers les élus, et les accueille avec ces douces paroles : « Venez, les bénis de mon Père; « Venite, henedictV \ U les console tous; bien plus, il va au-devant d'eux avec le cœur sur les lèvres, les embrasse, les serre aveo tendresse sur son sein, et leur dit : Ames bien-aimées, gages précieux de mes douleurs, chères conquêtes ùô mes piaies, vous m'avez beaucoup coûté, il est vrai, cependant il me semble vous avoir eues pour rien. Oh ! comme je vous suis obligé d'avoir observé ma loi, apprécié ma grâce, consacré votre vie à de continuels exercices de piété et de pénitence ! Je le sais, c'est pour me plaire que vous vous êtes abstenus de paraître au théâtre, dans les soirées, dans ces réunions dangereuses. Vous avez maintenu mon honneur dans les tribunaux, dans les cours, dans les familles, au milieu des intérêts et des affaires du monde. Je m'en souviens, je vous reconnais et je vous en rends grâces : Et tune laus erit unicuique a Deo^. Venez donc posséder votre héritage, venez vous asseoir sur ces trônes qui vous ont été préparés avant même que vous fussiez nés. Et en leur parlant ainsi, ô sort digne d'envie ! il les admet au baiser de son côté sacré, puis les élevant en l'air, il les sépare de la fpule des réprouvés, pour les intro; uirc dans cette gloire immense qu'il leur a promise pour récompense dès le commencement des siècles : Venite, henedicti Patris mei; possidete paratum vobis régnant a consiitutione mundi^.

(1) Maith. 25, 31, (2) / Cor. 4, 3. (3) Malih. 25. 5d.

X. Après cela le souverain Juge, reprenant un visage qui inspire la terreur, un front sévère, un regard indigné, brise les sceaux sous lesquels est écrit le sort de chaque réprouvé, et saisit en main la foudre, prêt à la lancei . Ah ! tendez de noi? cette église pour représenter au vif toute l'horreur de cet épouvantable spectacle. Grand Dieu! toute la gloire, toute la confiance des anges, toute la joie des Saints, tout cela a fait place a des alarmes, à des craintes, à des angoisses indicibles. Voilà que d'innombrables légions d'Anges, d'Archanges, de Principautés, de Puissances et de Vertus, sillonnent l'air de leurs épéos flamboyantes, s'apprétant à frapper les damnés età les précipiter dans l'abîme. Cet appareil effrayant fait trembler les saints et les justes eux-mêmes, mais il épouvante bien plus encore les malheureux réprouvés qui se trouvent au fond de la vallée. Ils sont là comme hors d'eux-mêmes, étourdis, le regard fixe, ne pouvant respirer ni prononcer une parole. Oh ! quelle horreur! quelle anxiété! quel silence! Mais, ò Dieu! comme leur épouvante s'accroît lorsqu'ils voient le Sauveur irrité ordonner, pour faire éclater davantage sa justice, qu'on enlève sa croix, qui est un étendard de miséricorde, et qu'à sa place on agite un éiendard lugubre portant le plus désespérant de tous les noms; quel est-il donc? Le voici : Voca nomen ejus : Absque misericordia^. Saiîs miséricorde, tel est le nom que Dieu portera imprimé sur son front même, en ce grand jour. Oui, pécheurs, la miséricorde est finie pour vous, ce n'est plus le temps de la pitié. Ah! qui pourrait dire les torrents de larmes qui coulent dans toute l'étendue de la vallée au moment où la croix disparait? Malheureux que nous sommes ! s'écrient tous les réprouvés en sanglotant, il n'y a donc plus pour nous de miséricorde,

11) Ose. I, *

toute espérance de salut est évanouie, désespoir affreux! — Voyons! pour représenter au vif toute l'horreur de cette scène, emportez d'ici cette croix : ce signe de miséricorde ne convient pas là où tout doit respirer la terreur et la justice... Eh bien! pécheurs, de même que ce crucinx vous tourne le dos, et s'éloigne de vous, ainsi au dernier jour vous serez abandonnés de Dieu, abandonnés des saints, abandonnés de la divine miséricorde. La croix une fois transportée au ciel par les anges, le Sauveur se tourne vers sa divine Mère, et lui dit d'un ton décidé : Ma mere, en ce jour je ne suis plus fils, je suis juge : laissez faire la justice; vous avez le cœur trop compatissant, retirez-vous et n'intervenez pas. « Et alors, dit saint Augustin, Marie se retirera de la porte du paradis; » Et tune recedei a janua paradisi Maria. Oh! quels hurlements pousseront ces misérables en se voyant abandonnés par la mère de miséricorde ! Ils l'invoquent, ils la prient ; et la très-sainte Vierge jetant un regard en arrière répète à ceux qui l'implorent cette parole de Jérémie : Super quo propitia vobis esse poterò V. «En quoi pourrais-je vous être propice? » ^lalheureux, je ne puis plus vous aider. Allez, allez, maudits de mon divin Fils; ce n'est pas ma faute : prenez-vous-en à votre dureté et à votre obstinalion. Et en parlant ainsi, elle leur tourne le dos et les abandonne. Ah! quel glaive de douleur perce le cœur de ces malheureux en se voyant repoussés par cette Mère si compatissante. Couvrez donc cette image de la très-sainte Vierge, pour signifier que Marie tourne le dos à tous ceux qui ne sont pas ébranlés en face d'une justice si sévère. — Voici que le soleil étant obscurci, la lune éclipsée, les étoiles dispersées, cette immense vallée est plongée dans d'épaisses ténèbres, et ne rego't

(1) Jerem. 5, 7.

P. M, III

plus d'autre clarté que les éclairs qui jaillissent dee yeux du souverain Juge irrité. Eteignez donc ces lam pes, ferniez les fenêtres, et pour sigiulier que les porte: du paradis se lermeront pour toute l'eternite, termev> aussi les portes de cette église. Hélas ! il n'est que iroj.vrai que toute lueur d'espérance s'évanouira en ce jour et qu'il n'y aura plus d'issue possible pour le pécheur. Ecoutez donc, écoutez tous, au milieu de ces ténèbres et de ces horreurs, la terrible sentence qui, semblable à un coup de tondre îorinidauie, est lancée contre les reprouvés.

XI. Le Sauveur irrité ouvre enfin la bouche du haut de son trône et dit d'une voix terrible : £'go sum^, u C'est moi. « Je suis ce Chrisi que vous avez blasphémé, maudit, offensé tant de fois. Le jour de ma vengeance est enfin arrive : Ecce dies ultionis meœ advenit^. Regardez ces plaies que j'ai reçues pour vous; elles serviront comme autant de bouches a prononcer contre vous l'éternelle malédiction : puisque vous avez voulu vivre dans ma disgrâce, demeurez -y pour toujours. Cette Passion, ce sang, cette mort, dont vous n'avez pas voulu pour votre rédemption, elle servira pour votre damnation éternelle. Vous m'avez voulu pour ennemi, vous m'aurez pour ennemi à jamais. Retirez- vous donc, maudits! (Oh! quel coup de foudre!) maudits de moi! maudits de mon Pere, maudits du Saint-Esprit, maudits de Marie, ma mère, maudits de mes saints, maudits de tous ! Allez à votre perte, malheureux! allez, indignes, allez! Oh! quel coup de foudre! quel trait! — Pauvres réprouvés, recommandezvous aux saints : vojez-vous là-haut votre saint patron? Invoquez-le, suppliez-lo •- Non, non, reprend aussitôt le saint : va- t'en, ma'ylit, va-t'en au feu éternel ; il n'y a

(Ij Joan. iS, fi. l^] J-ittm. 46, 10.

plus de protection pour toi. — Recommandez- vous a votre ange gardien, qui s'est donné tant de peine pour vous. — Non, non, crie-t-il aussi d'en haut; va-t'en, maudit, va-t'en au feu éternel; je n'ai plus rien à faire avec toi. — Recommandez-vous à ces petits enfants que vous avez perdus encore innocents ; les voilà là-haut dans la gloire entourant le Très-Haut. Non, non, crient-ils, va-t'en, père maudit, va-t'en, mère maudite, au feu éternel : tu t'es révolté contre notre Dieu, sois donc maudit éternellement. — Ah ! malheureux, c'en est donc fait de vous ! Voilà que le souverain Juge répète sa malédiction : Discedite a me, maledicti, allez, maudits, allez ; que faites-vous ici? qu'attendez- vous? Allez donc, livrezvous à la rage et au désespoir, descendez au fond des abimes, allez au feu : discedite in ignem; au feu; au feu ; ce n'est pas assez ; au feu éternel : in ignem ceternum^. Et soudain la terre s'entr'ouvre jusqu'au fond de ses entrailles et présente un gouffre immense, dans lequel sont refoulés pêle-mêle, par le pied du Tout-Puissant, hommes et démons, grands et petits, princes et esclaves. Oh! grand Dieu! quelle confusion, quel vacarme, quel cahos, quels blasphèmes, quels hurlements, quelles plaintes, quelle rage, quelle fureur, quel désespoir ! La terre une fois purgée de la souillure de tous les péchés, les portes de l'abime se referment, et les clefs en sont jetées dans l'océan de l'éternité, pour signifier qu'elles ne s'ouvriront plus jamais, plus jamais, tant que Dieu sera Dieu.

XII. Eh bien! pécheurs, que faites-vous? Ahi jetezvous tous à genoux, et la face contre terre, le cœur brisé de douleur, humiliez-vous devant la majesté divine; nue chacun dise en soi-même avec soupirs et avec larmes : Qu'en sera-t-il de moi ce jour-là, qu'en seia-t-il

(1) l^Iallh. 25. 41.

de moi, malheureux? — Et de moi, mes frères, qu'ert sera-t-il ? Ah ! je veux être le premier à me prosterner ]e front dans la poussière pour demander pardon à Dieu de mes iniquités, oui, moi-même qui serai ce jour-là le plus confus, je veux être le premier à me frapper la poitrine et à conjurer votre divine majesté de me châtier présentement, pourvu qu'elle ne me maudisse point au crand jour du jugement. Demandez tous pardon, frappez-vous la poitrine, implorez pour vous la divine miséricorde, et souffrez que je réclame pour moi la justice. Justice, ô mon Dieu, justice! châtiez-moi maintenant, faites fondre sur moi toutes les calamités^ toutes les malédictions de cette vie, pourvu que je n^encoure pas la malédiction éternelle au dernier jour. Que demandezvous, mon Dieu? Des pleurs amers, des larmes, de la douleur? Voyez ce peuple béni plongé dans les pleurs^ les larmes et les soupirs. Que voulez-vous de plus? Du sang et une rude pénitence? Eh bien! je me l'infligerai pour tous. Brûlez, tranchez ici-bas, ô mon Dieu, pourvuque vous m'épargniez dans l'éternité : Hic ure, hic seca, raodo in œternian parcas. Demandez donc pour vous la miséricorde; criez tous : miséricorde, ô mon Dieu, miséricorde ! Je veux demander pour moi la justice, liî, fiotence, les dernières tî^wqmts {La discipliné)^. Mon l»auvre pécheur, que deviendrez-vous ? Où serez-vous? à droite ou à gauche? Que vous en dit la conscience? — Pénitence par conséquent, mon cher frère, pénitence ; donnez au moins quelques signes de douleur, frappezvous la poitrine... Allons! mes bien-aimés, essuyez vos larmes et tempérez votre douleur, j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre : il est encore temps, mes chers frères, de rentrer en nous-mêmes, et d'assurer votre sort; il est

(1) On sait que le Bienheureux se donnait souvent, du h mt de l'estrada sur laquelle il prêchait, une rude et sanglante discipline, comme on le rapporte dans sa Vie.

encore temps d'obtenir une sentence favorable, 0 temps précieux! Oh! quelle consolation pour le cœur affligé! Faciens mi seri cor di a s Dominv.s, et jiidicium^ ; « C*est moi, le Seigrnenr, qui fais miséricorde et justice. »* Jésus ne nous a menacés du jugement que pour user de miséricorde, et qu'avons-nous à faire pour nous assurer un si grand bien? Nous devons embrasser Jésus crucifié, notre trésor, notre avocat, afin qu'il nous bénisse avant de devenir notre Juge. Conjurez tous Jésus, les mains jointes, pour qu'il reparaisse et jette sur vous un regard d'amour, et en le revoyant, éclatez tous en sandots, formez tous le désir de le presser sur votre cœur. Venez donc, ô mon souverain bien! {On replace le cruciflxi sur V autel). Le voici, le voici, notre bon Jésus; frappezvous tous la poitrine avec un vif désir de l'embrasser tendrement. Venez, ô mon Jésus; venez, doux Sauveur de mon âme, l'ami de mon cœur! Oh! maintenant que je tiens Jésus entre mes bras, mon âme est consolée. — » C'est en votre nom à tous que je l'embrasse, et que je baise ses plaies sacrées. Permettez-moi maintenant, mon doux Jésus, de vous adresser une demande, les larmes aux yeux : Dites-moi, ô mon bien-aimé, parmi tant de personnes qui m'écoutent en est-il quelqu'une qui doive tomber en enfer avec les réprouvés? en est-il quelqu'une? Ah! s'il en est une seule, montrez-la-moi, ô mon Jésus! montrez-la-moi ; je veux l'embrasser ce pécheur, je veux le ramener à vos pieds, contrit et repentant. Où êtesvous, mon pauvre pécheur? Venez vous jeter aux pieds de Jésus-Christ; il en est encore temps, mon frère, il en est encore temps. Voici Jésus qui vous ouvre ses bras et son cœur. Demandez-lui donc pardon, et dites-lui avec une grande douleur : J'ai péché, mon Dieu, je mérite la mort, je mérite la malédiction ; je ne mérite ni pitié, ni

(1) Psal. 102, 6.

p. M. III.

pardon. Et vous, mon Dieu, que dites-vous? Le condamnez-vous? Le maudissez-vous? — Non : Nolo mortem impii \- « Je ne veux pas la mort du pécheur. « — 0 bonté, ô amour, ô douceur infinie de mon Jésus! vous ne voulez donc pas la mort de ce pécheur, et après tant de péchés vous ne voulez pas le punir? Que voulez-vous donc, ô mon Jésus? que voulez-vous? — Ut couver^ tatur^ ; «qu'il se convertisse. » — L'avez-vous entendu, pécheur? Jésus n'exige de vous qu'une chose, c'est que vous mettiez fin à vos désordres, à vos mauvaises habitudes, et que, par conséquent, dès aujourd'hui, vous renonciez à telle fréquentation, que vous restituiez ce bien injustement possédé, que vous vous réconciliiez avec tel ennemi ; que dès aujourd'hui vous alliez trouver un bon confesseur, et que vous vous convertissiez tout de bon et du fond du cœur. — J'ai maintenant une bonne nouvelle à vous donner, ô mon Jésus : ce pécheur que vous voyex là est repentant et converti ; son cœur se brise de douleur. Voulez-vous encore autre chose, mon Dieu? — Ut convertatur impius a via sua et vivat^; « Qu'il se convertisse et qu'il vive. »» Vivat! Vous voulez que ce pécheur vive, lui qui en a tant fait? — Oui, vivat; qu'il se convertisse, qu'il se confesse, et puis qu'il vive repentant. — Vous voulez qu'il vive, ce criminel, qui depuis tant d'années ne s'est jamais bien confessé? — Oui, vivat; qu'il se convertisse, qu'il se confesse et qu'il vive repentant. — Vous voulez qu'elle vive cette pauvre femme qui a passé toute sa vie au pouvoir du démon, plongée dans le désordre d'où il lui semble impossible de sortir? — Oui, vivat; qu'elle se convertisse, qu'elle se confesse et qu'elle vive repentante. — Mais comment, ô mon Jésus ! comment ces pauvres pécheurs pourrontils vivre? {Qiion découvre timage de la très-sainte

(i) Ezech. 33. 11, (2) Ilid. (3) Ibid.

Vierge.) — Le voici : Qu'ils vivent sous la protection de Marie, ma mère, et ils seront en sûreté. Ah! pécheurs, mes frères, adressez-vous tous à Marie : elle est notre espérance, elle est notre vie, elle est toute notre consolation. Auguste Vierge, puisqu'il en est ainsi, nous avons recours à vous ; je vous recommande ce peuple, afin qu'aucun ne soit condamné au jour du jugement, mais que tous soient placés à la droite, au nombre des élus. Mais en sera-t-il véritablement ainsi? Oui, cerises, si vous êtes de véritables serv^iteurs de Marie, et si vous croyez fermement que le jugement est, non pas une fable, mais une vérité de l'Evangile. Concluons donc et disons que s'il y a ici quelque grand pécheur qui ait résisté au tonnerre, à l'éclair et à la foudre, il faut que cet homme pervers que n'épouvante pas le jugement de Dieu, n'ait point la foi d'un chrétien, ou le bon sens d'un homme raisonnable.

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