‹ Œuvres compl`etes (volume 2)Chapitre 9 sur 25 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

XI. Il y a un Dieu et une providence : Dieu donc avec sa providence n'a pu permettre qu'il y ait les motifs les plus convaincants de croire vraie une religion qui serait fausse. Il résulte de là que si vous proposez à un philosophe capable et intelligent toutes les raisons que p, M. m. G

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nous avons développées plus haut, ou il se fera athée ei niera l'existence de Dieu, n'ayant pas le courage de subir le joug de sa loi ; ou il deviendra catholique. Il n'y a pas de milieu, la vérité est trop évidente. Ajoutez à cela que même les ennemis de notre sainte religion la proclament véritable. Les païens, les idolâtres confessent, par la bouche de Pline, que noc.s pouvons nous sauver, que la vie des chrétiens est tres-ìainte. Les hérétiques déclarent que nous pouvons nous sauver : Beze en fit l'aveu à saint François de Sales. Les Turcs disent que nous pouvons nous sauver, et donnent des louanges infinies à Notre-Seigueur Jésus-Christ, qu'ils appellent le grand prophète. Donc, si nous pouvons nous sauver dans cette religion, elle est vraie. Que voulons-nous de plus? Un peu plus d'évidence dans ses motifs de crédibilité, il n'y aurait plus foi, mais science, et ce serait un mal pour nous, car nous perdrions tout le mérite de la foi.

XIL Mais cela suffit-il pour terminer un sermoa sur la foi? Mon Dieu! c'est maintenant qu'il faudrait commencer. En effet, mes bien-aimés, croire n'est pas seulement nn acte de l'entendement, en tant qu'il est- méritoire, la volonté y a sa part ; c'est à elle qu'il appartient de captiver l'intelligence sous le joUg de la foi; In captivitatern recUgentês oitinem intellectum in obsequium Christi^. C'est pourquoi, lorsque la foi est languissante et à demiéteinte, pour la faire refleurir, il ne suffit pas d'apporter des raisons propres à convaincre l'esprit, mais il faut des motifs pour disposer la volonté. Je m'explique par un exemple tiré de la médecine. Vous faites venir un médecin • Docteur, lui dites-vous, depuis quelques jours, je ne me sens pas bien : j'ai un mal de léie tresviolent : en ce moment même où je suis couché, il ma

(i) // Cor. ÎO. 4.

jBemble que cette chambre tourne autour de moi. Sontce des vertiges? — Oui, monsieur. — Puis, je ne dors plus; je suis agité : du reste, la tête une fois guérie, je me porte très-bien. — Prenez garde, monsieur ; ce mal, si Ton n'y apporte remède, pourrait être fort dangereux : il est nécessaire d'abord de purger l'estomac. — L'estomac ! mais ce n'est pas de l'estomac, c'est de la tête seulement que je souffre. — Eh ! mon cher monsieur, c'est l'estomac qui envoie ses vapeurs à la tête, et celui-là une fois remis à place, la tête ira bien. — Mais je

croyais qu'à l'aide de quelque onction parfumée... Fi

donc! si vous voulez guérir, laissez- vous gouverner. Venons-en à l'application. Il en est qui lâchent parfois des propositions qui sentent plutôt l'hérésie que la doctrine catholique. La religion catholique romaine, diton, est la vraie, sans doute ; mais je ne puis croire qu'elle veuille nous ôter l'usage de notre raison. Je ne suis pas capable de comprendre certains articles. Au point de vue de la foi, ils sont vrais, j'en conviens; mais... mais, si l'on raisonne un peu... — Voyez-vous? la tête lui tourne. — C'est vrai, mon père ; je suis tenté contre la foi ; je doute que l'âme soit immortelle ; Epicure ne rai^ sonnait pas mal là-dessus. Voulez-vous que je vous fasse un argument a priori? — Volontiers, mais confessezvous d'abord. — Ah! mon père, vous fuyez la difBculté, Je viens vous trouver afin que vous m'ôiiez ce doute contre la foi. — Et moi je vous dis : confessez-vous, quittez cette habitude, brisez cette liaison, réconciliezvous avec cet ennemi, restituez le bien mal acquis; mettez le cœur à place, et la tête ira bien. Comment estil possible d'avoir la foi d'un chrétien quand on vit en Epicurien? de croire ce que Dieu veut quand on fait tout le long du jour ce qu'il ne veut pas ? Vous avez mal au cœur plutôt qu'à la tête ; purgez l'âme de ses vices, et la foi vous sera facile : ffnmo sensatus credit legi Dei,

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ei lex illi fidelis^. — Cependant, mon père, ces doute» sur la foi tourmentent encore plus les bons que les méchants. — Admettons-le; mais comme les bons n'^ consentent point, ce trouble intérieur est plutôt pour nous une source de mérite qu'un péché. Au reste, en voici le remede : quand le démon vous propose des difficultés, des répugnances insolubles sur quelque mystère en particulier, arrêtez- vous un instant; détachez votre esprit de la considération de ce mystère, et envisagez la foi, pour ainsi dire, d'un coup d'œil général; vous reconnaitrez qu'en regard des autres sectes elle est la seule qui porte le cachet de la vérité sur son front; et soudain vous sentirez votre cœur se dilater et vous ferez en vous-même ce raisonnement pratique : Si cette religion est la véritable, tout ce qu'elle propose doit être vrai ; par conséquent, à quoi bon me creuser la tête ? . — Cependant, mon père, le cœur souffre bien quand l'esprit ne trouve pas de raisons qui le satisfassent I — Oh! que ouil... Prenez un brin de paille : sauriez-vous me dire s'il est composé de parties finies ou infinies? Les philosophes ne sont pas encore arrivés à s'accorder sur ce point. Et le vent, d'où vient-il? où va-t-il? comment se forme-t-il ? Vous n'en savez rien? Eh bien! si vous ne pouvez comprendre des choses aussi communes, aussi palpables, pourquoi souffririez-vous de ne pouvoir gaisir des choses qui dépassent la sphère de votre entendement? Ne voyez-vous pas (remarquez bien ce que je dis) que la difficulté de comprendre ne contribue pas peu à la facilité de croire? Si vous compreniez ces mystères, ce ne serait plus de la foi mais de la science ; et par conséquent plus ils sont difficiles à comprendre, plus ils sont faciles à croire. Sainte Terese avoue en effet qu'elle croyait avec plus de dévotion et de facilité

11) Eccli. 33. 3.

]es mystères les plus difficiles et les plus obscurs que les autres. Mais là n'est pas le mal. Ce qui doit nous affliger, c'est que la plupart croient peu parce qu'ils vivent mal. Ah! mes bien-aimés, être fidèle à Dieu et vivre ennemi de Dieu, voilà ce qui implique contradiction dans les termes ; les articles du symbole et les préceptes du décalogue se donnent la main : voulezvous croire fermement les articles ? observez avec exactitude les préceptes. Si donc en commençant je vous criais : la foi, la foi, la foi! permettez que je finisse en disant : les œuvres, les œuvres, les œuvres conformes à la foi. et nous serons sauvés.

rOUR LE VENDREDI APRES LES CENDRES.

Audixtis quia dictiim est antiqui.^ : Odio habcbis inimicum tiiiim ; ego autem dico robis : Diligile inimicos vestroii.

Vous savez qu'il a été dit aux anciens : Tu haïras ton ennemi; mais moi je vous dis : Aimez voa ennemis. Watth. 5, 43-44.

I. Voici un Dieu crucifié, qui, faisant de sa croix une .chaire, promulgue aujourd'hui, avec toute l'autorité de sa parole et par autant de bouches qu'il a de plaies, une loi d'amour : Ego autem dico vobis : Diligite; « Moi je vous dis : Aimez. « Mais, hélas! au lieu de voir l'homme tomber à ses pieds, plein de respect, et baiser la main «[ui lui présente les tables de cette loi céleste, je le vois, au contraire, non sans horreur, prosterné devant une idole infâme qui lui impose des préceptes de haine et de vengeance : Odio hahebis inimicum tuum. Cette idole, c'est celle de l'honneur, laquelle, élevant son trône en face même de Jésus crucifié, fait valoir une prescription immémoriale en faveur de cette loi barbare, et se glorifie de se voir courtisée et obéie par une foule d'hommes, qui se prosternent à ses pieds, résolus à maintenir ses droits, en haïssant à mort quiconque les viole. Je me sens pressé, à l'exemple de Moïse, qui, descendant de la montagne avec les tables de la |oi, et yojant le peuple aveuglé adorer un veau d'or, s'en-

fliìmma d'un saint zèle, et appelant sur ces cœurs endurcis les foudres du ciel, brisa contre le rocher les tables de la loi, et dans sa juste indignation, jeta au feu idole, autel et victimes, sous les yeux de ces incrédules terrifiés : je me sens pressé, dis-je, moi aussi, à la rue de l'affront fait à mon Dieu, de me tourner vers ce crucifix, et de lui dire : Des foudres, mon Dieu ! des foudres et des éclairs, et non des lois, si vous voulez être obéi. Ah ! je ne sais ce qui me retient; j'aurais envie de jeter à terre l'Evangile qui, promulgué chaque année du haut des chaires, trouve encore tant de rebelles. Qu'il vaudrait bien mieux, ô mon Dieu! que ce texte de l'Evangile : Ego antera dico vohis : Diligite, fermé par autant de sceaux que le livre que vit saint Jean dans l'Apocalypse, fût mis de côté et qu'il n'en fût plus question ! Et pourtant vous nous imposez d'intimer chaque année ce précepte, que nos chrétiens eux-mêmes regardent comme une honte et un déshonneur. Avertissez-les, me dit Jésus, que c'est moi qui l'ordonne et le veux ainsi : Aimez vos ennemis : Ego antera dico vohis : Diligite iniinicos vestros. — Oui, Seigneur; mais l'idole de l'honneur leur tient un autre langage : Odio hohehis inimicum tnnm; « Tu haïras ton ennemi, •' et ils aiment mieux lui obéir qu'à vous. — Dites-leur donc qu'ils prennent exemple sur moi, et que s'ils pardonnent je leur pardonnerai : Si enim dimiseritis fiorai^ nibns peccata eornra, dimittet et vohis. Pater cœlestis delicta vestra^. — C'est là sans doute une magnifique promesse, mais ils n'en tiennent nul compte. — Eh bien ! menacez-les de ma colère : Judicimn enim sine raisericordia ilU gui non fecit misericordiara^ ^ f Jugement sans miséricorde à celui qui n'a pas fait miséricorde. « — Oh ! c'est un châtiment bien terrible 3

(1) Matth. 6, 14. ^2) Jacob. 2. i3.

et cependant ils n'en font pas de cas. — Pas tant do répliques; obéissez et dites-leur : Ego antera dico vobìs: Diligite inimicos vestros; « Aimez vos ennemis. " — Me voici prêt à vous obéir, Seigneur ; et si je n'imite pas le zèle excessif de Moïse en jetant à terre les tables de la loi, vous du moins imitez-le, en brisant la pierre de ces cœurs endurcis dans la haine et les rancunes. Pour frapper plus sûrement, — j'alléguerai l'autorité du précepte : Ego antera dico vobis ; ce sera le premier point; — ^^ l'efficacité de l'exemple : Dimittet et vohis Pater cœlestis, « le Père céleste vous pardonnera aussi ; « ce sera le second ; — enfin la sévérité du châtiment : Judicium sine misericordia^ « un jugement sans miséricorde; " et ce sera le troisième point. — J'espère que du rocher de ce cœur vindicatif ainsi battu par le triple coup et du précepte, et de l'exemple, et du châtiment, nous ferons jaillir, non des étincelles de colore, mais des larmes de componction. Commençons

PREMIER POINT

II. Avant d'aller plus loin, il faut que je vous confie un secret, et que je vous demande un conseil. Entre nous, j'ai été gravement offensé par une personne de basse naissance et de mauvaise vie, sans que je lui aie jamais fait aucun déplaisir; elle m'a persécuté à mort, elle m'a outragé, diffamé. Or, voici le conseil que je vous demande : A dire vrai, je voudrais l'expédier, et déposant pour un moment ce saint habit, prendre une épée et laver dans son sang l'outrage fait à mon honneur : que me conseillez- vous V — Oh! mon père, que dites-vous là? Un prêtre! un religieux! un prédicateur apostolique comme vous, tirer une vengeance aussi sanglante et aussi scandaleuse tout à la fois? Est-ce donc là le sermon sur le pardon des injures que vous allez nous

DE l'amour des ennemis. 50

faire ce matin ? — Eh ! doucement, doucement. Un , prêtre, un religieux, qu'est-ce que cela fait? Je vous donnerai à lire mes Constitutions : si vous j trouvez un seul article qui m'enjoigne de pardonner à mes enne- ' mis, j'inclinerai la tête et je pardonnerai ; mais s'il ne s'en trouve pas, pourquoi tant faire les scrupuleux, alors . qu'étant homme comme vous, je suis agité des mêmes sentiments qui vous dominent? — Enfin, mon père, la loi du pardon est consignée dans l'Evangile ! — Dans l'Evangile! vous avez la franchise de me le dire? Mais l'Evangile à qui s'adresse-t-il ? Ne s'adresse-t-il qu'à moi, ou s'adresse-t-il aussi à vous? Ne s'adresse-t-il qu'aux religieux, aux religieuses, aux prêtres, ou bien à tous les fidèles? S'il s'adresse à tous, s'il commande à tous, pourquoi devrais-je obéir avec soumission, tandis que vous résistez avec opiniâtreté ? Ce serait une vaine excuse de dire que pour vous le précepte est' trop difficile. Je vous l'accorde et n'ai rien à y opposer : je dirai même quii est très-difficile ; je sais que l'injure à peine reçue, toutes les puissances de l'âme, tous les sens, tous les esprits vitaux se soulèvent, et qu'un soufre brûlant plutôt que du sang court dans les veines; je sais que pardonner est un martyre d'autant plus pénible qu'il est plus caché, comme le dit saint Grégoire : Mori a perseguente, raartyriumin aperto opere est; sed odientem diligere j martyrium in occulta operatione est. Où êtes-voub donc, pauvres mères, vous qui vous êtes vu ravir un fils si cher, l'unique fruit de vos entrailles? Où êtes-vous, pauvres orphelins, vous qui avez vu égorger ce père si dévoué, qui était le soutien de votre vie ? Vous tous en un mot qui avez reçu de vos ennemis ces affronts si sanglants, ces dommages si sensibles, soit dans votre fortune, votre vie, votre honneur, soit en paroles ou en actions, soit en public ou en secret, éeoutez-moi bien : Je vous plains sincèrement et sans

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fiaiierie ; on no peut en disconvenir, vous avez à dévorer une peine bien amère; vous avez à marcher contre le courant du monde et du sang qui demande vengeance: il vous faut étouffer au pied du crucifix les sentiments les plus vifs de la nature pour pardonner à un homme qui est peut-être un traître, un perfide, un infâme, qui se vantera de votre indulgence et en abusera. Mais pourtant que vous dirai-je? Ge que vous m'aviez dit vous-mêmes. Voulez-vous vous sauver ? il faut que vous pardonniez. Et pourquoi? Parce que l'Evangile le dit, parce que Dieu le veut ainsi, qu'il l'entend et le commande ainsi : Ego autein dico vobis : Diligile iniinicos vestros.

III. Comment! vous tournez la tête en entendant de tels préceptes? Mais quel est celui qui commande? qui vous Timpose ce précepte d'amour? Le savez- vous? C'est la sagesse infinie d'un Dieu qui ne peut se tromper, ni nous tromper ; c'est la souveraine bonté de votre éternel bienfaiteur; c'est la Majesté infinie de votre Maître suprême. Oui, c'est moi, dit ce grand Dieu, c'es: moi qui commande : Ego dicoy moi qui suis l'Ange du grand Conseil, l'auteur de la nature et de la grâce, l'architecte de l'univers. Ego^ c'est moi, l'être infinimen; sage, qui approuve cette loi, qui porte ce décret immuable ; c'est moi, le tout-puissant, qui en veux l'exécution : Ego dico vobis. Vindicatif, où es-tu? baisse la lète; car, lorsque Dieu commande, il veut être obéi même par les roches fumantes et les volcans, et il faut qu'ils engloutissent leurs flammes dans leurs flancs ; il veut être obéi par les cieux, et il faut qu'ils volent en éclats; il veut être obéi par le soleil, et il faut qu'il s'éclipse ; il veut être obéi par les démons, et il faut qu'ils tremblent d'eflVoi. Toi seul tu aurais le front de résister à l'ordre de Dieu? Et qui es-tu, misérable, toi qui ne veux pas pardonner, qui refuses de saluer ton prochain, qui ma-

DE l'amour des ennemis. Ôl

chines cette vengeance? Qui es-tu? Un ver de terre; tu portes sur le front la marque des esclaves de Satan, et tu oses te révolter contre un Dieu? Comment ne rouoistu pas en voyant toutes les créatures si obéissantes à leur Créateur, et toi seul si rebelle? Les vents, les mers, les fleuves, les bêtes féroces, les tempêtes, qui, au moindre signe du Tout-Puissant, calment leurs fureurs^ne sont-ce pas là autant de reproches à ton adresse, ó vindicatif, qui ne veux pas courber ce front altier et l'humilier sous le commandement d'un Dieu? Je trouve dans l'Evangile deux circonstances, où Dieu a engagé d'une manière aussi formelle l'autorité de sa divine parole : dans la premiere, il s'adresse au démon : « Esprit sourd et muet, je te l'ordonne : Sors de lui : n Sur de et mute spiritus, ego prœcipio tibi: E xi ab eo. Dans la seconde, il s'adresse à l'homme : Ego autem dico vohis : Diligite inimicos vestros ; " Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis. ^ Et, chose étrange! le démon obéit, et l'homme n'obéit pas! quel désordre! Les cieux obéissent, le soleil obéit, la terre obéit, la mer obéit, les démons obéissent, les vents obéissent, et l'homme n'obéit pas? « Les tempêtes, s'écrie saint Jérôme, exécutent la parole de Dieu, et toi tu ne l'écoutés pas? » Tempestates verbum Dei faciunty et tu non facisi Oui, il n'y a que toi, vindicatif, qui sois rebelle et obstiné!

IV. Mais, mon père, soyez moins sévère ; si nous ne pardonnons pas, si nous n'obéissons pas, nous autres séculiers, à ce précepte-là, ce n'est pas sans raison. — Et quelle raison peut-il y avoir contre la raison éternelle de Dieu? Mais enfin explique;- vous, vindicatifs; je suis prêt à vous entendre. — Eh bien ! puisqu'il le faut, je le dirai : En premier lieu, ce précepte présente des difficul^ lés insurmontables : il est contraire aux lois de la nature Cl du monde; or^ la grâce ne doit point détruire la,*

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nature, ni l'eau du baptême éteindre les ardeurs d'un cœur généreux; prétendez-vous donc que pour être ami de mes ennemis je doive être ennemi de moi-même? que je loue qui me blâme ? que je baise qui me trahit ? que je présente une tasse de lait à qui me présente du poison? N'est-ce pas là renverser toutes les lois ? Et pour vous convaincre que la loi de la vengeance est une loi de la nature, faisons un essai : approchez d'un meurtrier le corps de celui qu'il a tué et vous verrez, chose vraiment étonnante, le sang bouillir dans ce cadavre glacé, et sortir de ses veines, comme brûlant de se venger de son ennemi présent, et le poursuivant encore de son ressentiment ; et vous voulez étouffer dans les vivants l'indignation qui survit même dans les morts ? Vous voulez que moi homme du monde et vivant au milieu du monde, je foule aux pieds toutes les lois du monde? N'est-ce pas le monde qui déclare infâme et lâche quiconque ne lave pas dans le sang de son ennemi les taches qui ternissent l'éclat de son honneur? Soyez sûr que tout homme qui a horreur de la lâcheté et de l'infamie, qui se fait gloire de son courage et tient à sa réputation, ne peut agir autrement. — Taisez- vous, de grâce, taisez-vous ; car en vérité vous êtes plus païen que chrétien ; vous le prouvez par vos actions, par vos paroles, par toute votre conduite. Comment! la loi de la vengeance est une loi de la nature? Quelle loi de la nature! loi barbare, qui régit les Troglodites, les Lestrigons, les Antropophages, dont la fureur n'est assouvie que lorsqu'ils se sont servis du crâne de leurs ennemis en guise de coupe; loi brutale, bonne pour les lions, les tigres et les panthères, qui remplissent les forêts de carnage ; loi sacrilège et anathématisée, qui a renversé tant de familles, ruiné tant de maisons, ensanglanté si souvent les places publiques, et introduit avec le duel le paganisme chez les nations chTi^tieunes ; loi qui est cause que tant de cadavres som

jetés dans les cloaques comme des bêtes, et que tant d âmes sont précipitées en enfer. Et cette loi déiesiabie doit avoir le pas sur la loi sainte de Dieu? Puis, me dites-vous, le monde prescrit le contraire ; et quel est donc ce monde que vous craignez tani? Qu entendez-vous par le monde ? Si vous voulez vous conformer à l'avis du monde, je suppose que vous cherchez l'avis des plus sages, des plus instruits, des plus discrets, et que vous n'entendez pas restreindre le monde à trois ou quatre cerveaux dérangés, hommes essentiellement mauvais et adonnés au vice; car ce serait faire l'outrage le plus liorrible à Jésus-Christ que de lui préférer, non-seulement le monde, mais le monde le pius vil, le plus abject dans ses sentiments. Or, si par le monde vous entendez les plus sages, qui ne sait que le monde aussi préconise le pardon des injures comme l'action la plus héroïque et la plus digne de gloire? Jules César ne se plaignit-il pas de ce que Caton, en se donnant la mort, lui eût ôté l'occasion de pardonner, et par là même lui eût ravi la meilleure part de son triomphe? César-Augusie n'institua-t-il pas pour héritiers, par son testament, ses plus mortels ennemis? Adrien, devenu empereur, ne dit-il pas à un de ses ennemis que son élévation à l'empire lui 1 .lisait un devoir de lui pardonner? Imper ator factus r>ium, evasisti. Or, je vous le demande : ces personnages si fameux sont-ils devenus infâmes en pardonnant? Mais laissons-là ces exemples profanes. Appellerez-vous infâme un Basile, un Grégoire de Nazianze, un Athanase, un Chrysostóme, qui répondirent par des bienfaits aux injures de leurs ennemis? Appellerez-vous infâme un Antoine qui fournit longtemps à la subsistance d'un traître, lequel avait conspiré contre sa vie? Appellerez-vous infâme un Acace, évéque, qui alla jusqu'à faire fondre les vases sacrés pour nourrir ses calomniateurs? Appel- Perez-Tous infamo un Léon, un Zncharie,- un Alexandrcv

papes, qui promurent aux plus hautes dignités leurs propres persécuteurs? Que dites- vous? que répondez-vous? auriez-vous l'impudence de soutenir qu'à entendre par le monde le commun des hommes, on doit au jugement du monde, c'est-à-dire de la généralité des hommes, tenir tous ces illustres personnages pour infâmes? Oh! alors, alors, je ne pourrais m'empêcher de m'écrier : Bienheureuse infamie ! Où trouverez-vous, en effet, une gloire comparable à une pareille infamie? Soyez fiers, si vous le voulez, de vos Abimelech, de vos Roboam, qui furent des prodiges de dureté, peu m'importe : pour moi, j'aime mieux être infâme avec tous ces grands hommes que j'ai cités comme des modèles de mansuétude. Après tout, je sais que « ce qui est sublime aux yeux des hommes est abominable devant Dieu » : Quod hominibus altum est, ahominaiio est ante Deiir/t^. Monde aveugle! voyez pour quoi vont se perdre tant de gens qui mettent leur gloire à souiller leurs mains du sang de leurs ennemis ; gardez-la pour vous cette gloire qui n'est qu'abomination aux yeux de Dieu; quant à moi, je veux être infâme; oui, oui, je veux être plus vil que je ne l'ai encore été, pourvu que je le sois avec les disciples de Jésus-Christ mon maître : Vilior p.am^ plusquam factus sum^.

V. Mais ce qui me perce surtout le cœur, ce qui m'afflige et me désole le plus, c'est que vous ne craignez cette infamie que lorsque le Fils de Dieu vous commande quelque chose. Approchez donc tous, vindicatifs; car je veux aujourd'hui, non-seulement vous persuader par la raison, mais vous convaincre par l'évidence. Si un personnage considérable, un prince vous fait venir et vous demande que par égard pour lui vous pardonniez à tel ou tel, vous faisant entendre qu'autrement vous auriez à vous en repentir, ne pardonneriez-vous pas? — Oui,

{l) Luc. 16, î:>. [2] U Reg. 6. 22.

mon père. — Si votre ennemi vous fait dire que, moyennant remise de l'injure qu'il vous a faite, il tient à votre disposition cent louis en compensation du dommage qu'il peut vous avoir causé, ne lui pardonneriez- vous pas? — Oui, mon père. — Que telle ou telle dame, bien plus, que telle créature qu'on rougirait de nommer vous dise : Ou vous allez pardonner, ou vous ne paraîtrez plus en ma présence; ne pardonneriez-vous pas? — Oui, mon père. — Ainsi, on pardonne par crainte d'un homme puissant; on pardonne par intérêt; on pardonne pour plaire à une furie, et pour l'amour de Dieu on refuse de pardonner. L'infamie ne consiste donc pas précisément à pardonner, mais à pardonner pour l'amour de Dieu, à pardonner parce que Dieu commande le pardon. Oh ! quel blasphème! Et pourtant il en est ainsi d'après vous. Vainement direz-vous pour excuse que vous réputez une infamie et un déshonneur, non de pardonner pour l'amour de Dieu, mais uniquement de pardonner pour l'amour du prochain. Cette excuse n'a aucune valeur, et je le prouve par la doctrine du docteur angélique, qui ne distingue point entre la charité envers Dieu et la charité envers le prochain; c'est une seule et même habitude ou vertu; or, pardonner pour l'amour du prochain n'est autre chose au fond qu'aimer le prochain, et pardonner pour l'amour de Dieu n'est autre chose qu'aimer Dieu : il s'ensuit donc, d'après lès principes de saint Thomas d'Aquin, que si c'est une bassesse et une infamie d'aimer le prochain en lui pardonnant, c'en est une aussi d'aimer Dieu en pardonnant au prochain pour l'amour de Dieu; la plus héroïque de toutes les vertus sera donc une bassesse. Saint Augustin l'a dit : « Si l'amour du prochain est une chose vile, l'amour de Dieu l'est aussi » : Si vilis est amor 'proximi^ vilis est amor Dei. Pouvezvous répondre à cet argument, vindicatifs? Que ditesvous ! N'apercevez-vous pas encore le précipice où vous p. M. m.

entraînent vos passions, et les horribles blasphèmes qu'elles vous font dévorer, puisqu'elles vont jusqu'à vous faire croire que c'est une infamie d'aimer Dieu? 0 montagnes, vous ne vous brisez pas de douleur ! Ah ! laissez-moi me tourner vers ce crucifix et lui dire : Que faites-vous, ô mon Jésus, sur cette croix? Vous fondez en larmes, et en larmes de sang, à force de supplier le Père éternel de pardonner aux hommes, et vous-même, pour l'amour de votre Père, vous pardonnez à vos enne^ mis. Oh! quelle folie! Ne faites pas cela, ó mon Jésus, ne faites pas cela; descendez de cette croix, jetez ces clous qui vous y attachent; il est indigne de vous de pardonner; c'est une action trop infâme; car si pardonner est une infamie dans l'homme, que sera-ce dans un Dieu, dont la noblesse et la dignité surpasse infiniment celle de l'homme. Or, s'il en est ainsi, trêve de paix et de pardon, mon Dieu; des foudres, des éclairs, des châtiments, des calamités, voilà ce qu'il faut pour ces endurcis. Eh quoi! vous vous rendriez infâme à cause d'eux? Ils le méritent bien! abandonnez -les plutôt à leur malheureux sort, et s'ils tombent en enfer, tant pis pour eux. Malheur à vous, vindicatifs, si Dieu suivait vos maximes! malheur à vous; il n'y aurait plus de paradis pour vous, parce qu'il n'y aurait plus pour vous do pardon.

YI. Si vous êtes convaincus que c'est une chose par trop horrible de ne point pardonner pour l'amour de Dieu, et par la raison qu'il le commande, pourquoi donc ne pardonnez-vous pas? Qui vous empêche de le faire? Au moins faites-moi comprendre ce que vous trouvez de mal à pardonner pour l'amour de Dieu? Croiriez- vous [lar hasard que Dieu ne puisse ou ne veuille vous récompenser aussi bien que pourrait le faire un prince, un grand du monde, si vous pardonniez pour l'amour à& lui? Vous imnginez-vous qu'un crucifié, attaché nu sur

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la croix, n'a pas le moyen de répondre à votre générosité? Ah! les insensés! Cet aimable Sauveur pouvaitil rien vous promettre de plus précieux que la qualité d'enfant de Dieu? « Aimez vos ennemis pour que vous soyez les enfants de votre Père céleste ; - Diligite inimicos vestros, ut sitis filii Patris vestri. Pouvait-il vous élever plus haut qu'en vous plaçant sur son trône même, uniquement pour avoir pardonné à vos ennemis? Potirquoi donc ne pardonnez-vous pas? — Tout cela est bon, ce sont de belles raisons, mais elles n'empêcheront point le monde de parler. Que dira-t-on si je pardonne? — Ce qu'on dira? Les anges vous exalteront jusqu'aux nues, les hommes sages feront l'éloge de votre vertu ; quant aux méchants, qu'ils disent ce qu'ils voudront. Maudit qiCen dira-t-on^ que d'àmes il perd! Voyez cependant sur la montagne ce jeune homme beau, aimable, innocent comme un ange, qui, les mains liées, les yeux bandés, attend à genoux, et la tête courbée, le coup qui, d'un moment à l'autre, doit lui donner la mort : c'est Isaac, destiné par le Ciel à être immolé, et son père Abraham doit faire lui-même les fonctions de sacrificateur. Pauvre fils, que ne dites-vous deux mots pour votre défense? Un simple regard suffit pour attendrir le cœur d'un père, infortuné jeune homme! Tant d'innocence, et une telle résignation ! Qui a pu vous livrer à un si cruel supplice ? Le précepte d'un Dieu, me répond saint Zenon. Dieu commande, et à l'instant même le fils n'estime plus sa vie, et le père n'estime plus son honneur. On dira que c'est de la tyrannie de plonger un fer parricide dans les entrailles d'un fils innocent : qu'on le dise; Dieu le commande, c'est assez. On dira qu'Abraham ne fut pas un homme, mais un tigre : qu'on le dise; Dieu le commande, c'est assez . Que le monde me méprise, que tous les siècles me condamnent, que toutes les créatures me repoussent, peu m'importe ; Dieu le commande.

tout est dit : Non timidi ne ei parricldium imputaretur j sed potius hoc Deum jussisse lœtahatur. Ainsi raisonnait Abraham, ainsi doit raisonner quiconque a la foi. Que le précepte du pardon soit dur, pénible, difficile, que le monde, que la nature, que la raison murmure ; c'est un précepte de Dieu, c'est Dieu qui commande : « Et quand un précepte divin retentit à nos oreilles, dit saint Augustin, il faut obéir, et non pas disputer; Divino intonante prœcepto, ohediendura est, non disputandimi. Qu'importe donc le qiCen dira-t-on? On dira ce qu'on voudra. Mais il s'agit de la réputation? — Soit. — Mais on encourt la tache d'infamie? — Soit. Est-ce que l'avantage d'obéir à Dieu ne vaut pas bien un léger dommage dans votre honneur? Baissez donc la tête devant l'autorité d'un Dieu qui commande, et prenez maintenant la résolution de pardonner de bon cœur à tous ceux qui vous ont offensés. Que la nature rebelle en frémisse, que les passions indomptées regimbent; il faut obéir : Dieu le veut ainsi, il l'entend ainsi, il le commande ainsi : Ego antera dico vobis : Diligite inimicos vestros.

DEUXIÈME POINT

VII. Je m'aperçois bien que nous avons un rude obstacle à franchir, et quoique l'autorité du précopte ait une puissance merveilleuse capable d'amollir un cœur pétrifié dans la haine , néanmoins comme ce n'est qu'une batterie de paroles, elle ne produit pas tout l'effet qu'on a en vue; j'espère que les œuvres se joignant aux paroles, et l'efficacité de l'exemple à l'autorité du précepte, les rochers les plus durs se briseront. L'homme est ainsi fait; les paroles ne lui suffisent pas, il faut que quelqu'un lui ouvre la route par l'exemple. Celte obligation d'unir l'exemple au précepte est tellement indispensable, que nous ne prétendons pas en

DE l'amour des ennemis. CQ

exempter Dieu lui-même. Et je ne le prétends pas non plus, dit saint Augustin : vous n'êtes pas si nouveaux dans la foi que vous ne sachiez avec quelle tendresse, votre Seigneur et Maître mourant sur la croix pria pour ses propres bourreaux : Attende Magistrum et Domimim in Ugno pendentem et dicentem : Pater, ignosce illis. Vindicatifs, levez les yeux, et résistez, si vous le pouvez, à l'efficacité d'un tel exemple. Voyez le Fils de Dieu cloué à l'arbre de la croix, considérez avec quelle compassion il promène autour de lui ses regards amoureux avant de rendre le dernier soupir : d'un côté il voit sa mère plongée dans la douleur, de l'autre ses bourreaux; sa mère lui a donné son lait et l'a nourri dans son enfance ; ses bourreaux impitoyables l'abreuvent de fiel pour étancher la soif qui le dévore ; celle-là gémit sur ses soufi'rances, ceux-ci rient de son agonie ; celle-là, en un mot, est sa mère, et quelle mère ! ceux-ci sont ses assassins, et quels assassins ! et cependant sa mère à qui la recommande-t-il ? A un de ses disciples : Diœit discipulo : Ecce mater tua ; « il dit au disciple : voilà votre mère, n Et ses bourreaux, à qui les recommandet-il? A son Père éternel, " Mon Père, pardonnez-leur ; « Pater ^dimitte illis^. 0 doux, ô bon Jésus, Sauveur plein d'amour, quelle tendresse vous conservez pour ceux qui vous offensent, jusqu'à montrer plus d'estime de vos bourreaux que de votre propre mère ! Ah ! vindicatifs, votre cœur ne se brise pas en voyant un Dieu préférer ses ennemis à sa propre mère? Comment pourrez-vous encore nourrir désormais des pensées de haine, des ressentiments, des projets de vengeance? — Mais cet exemple s'est vu une fois sur le Calvaire; quand le reverra-t-cn jamais? — Quand on le reverra? Malheureux, ne le voyons-nous pas pratiqué tous le^

[i)Luc. f3, 3i.

ÎO

SERMOxX III.

;'ours? Qui donc vous pardonne à ce tribunal de la pénitence, forsque le prêtre prononce ces paroles : Ego te nbsolvo? N'est-ce pas ce même Rédempteur qui pardonna à ses bourreaux? Et ce pardon, vous Faccorde-til une fois seulement? Ah! combien de fois son sang précieux n'a-t-il pas servi de pain pour laver vos souillures! Mais pour rendre cette vérité plus frappante, mettons-la en action : représentez-vous Jésus-Christ lui-même assis à ce confessionnal : vous allez vous con^ fesser à lui et vous lui dites avec un cœur contrit : Me voici, Seigneur, prosterné à vos pieds ; je m'accuse, vile et indigne créature que je suis, d'avoir osé profaner votre saint nom, et de m'en être servi pour accréditer la calomnie et le mensonge; et il y a bien des années que je me plains de votre justice, que je me moque de votre providence et que j'abuse de voire miséricorde. — Eh bien! que demandes-tu? — he pardon. Seigneur.

— Je te pardonne. — J*ai fait pis encore : je vous ai manqué de respect jusque dans votre maison, dans vos églises ; j'ai profané cet autel que vous avez consacré par votre sang, et sous vos 3-eux mêmes, j'ai nourri des pensées, des désirs coupables, tenu de mauvais discours; j'ai tendu des pièges à de pauvres âmes, et qui plus est, j'ai tourné en ridicule ceux qui ne faisaient pas comme moi : je vous en demande pardon. — Je te pardonne.

— En outre, j'ai passé ma jeunesse dans le libertinage et la licence, parmi tant de convoitises impures, de pensées déshonnétes et d'actions abominables, que je n'ose même pas les rappeler à mon souvenir. — Mais» mon fils, ne savais-tu pas que tu m'offensais par là? — Je le savais. — Et malgré cela tu faisais ces choses-là?

— Oui. — Combien de fois? — Ah! tant de fois qu'il m'est impossible d'en retrouver le nombre. — Mais la première fois n'as-tu pas promis de ne plus recommencer? — Sans doute, mais je n'ai pas tenu parole. — Tu

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n'es donc pas un horame «l'honneur? — Quo voulezvous? je ne regardais pas comme un déshonneur de vous désobéir. Je suis bien indigne de pardon, je le reconnais, je Je confesse, et pourtant je vous on supplie. Seigneur, pardonnez-moi. — Eh bien, je le pardonne» et sois béni. Mais écoute : puisque je te pardonne tant de péchés, il faut que toi aussi tu pardonnes à oet ennemi par amour pour moi. — Eh | Seigneur! — Qu est-ce à dire? tu hésites? tu te tords les mains? la chose te parait dure ? -^ Oh ! oh ! moi accorder grâce à celui qui m'en a tant fait? — Je te pardonne bien, moi, quoique tu m'aies tant offensé. — Mais... mais... -— Mais quoi? « méchant serviteur, je Vai remis toute ta dette à ta prière ; ne f&ut-il donc pas que tu aies pitié, toi aussi» de ton compagnon ? » Serve nequam, omne debitum dimisi Uhi, qiioniam rogasti me; non ne ergo oportuit et te misereri conservi tui * . Toi, homme misérable, pou? la plus petite injure, tu lances feu et flamme et tu cries vengeance; et lu m'oses demander pardon, à moi Dieu tout-puissant, de tant d'outrages que lu m'as faits ? Taistoi, téméraire, tais-toi : si tu n'accordes pas de pardon, cesse d'en demander.

VIII. Quel cœur, fût-il de diamant, pourrait résister à un exemple aussi efficace? Quoi! un Dieu pardonne de si graves offenses, tant de fois répétées, et vous, après avoir été offensés une fois à peine, vous refusez de pardonner? Quelle excuse apporterez-vous, vindicatifs, au tribunal de Dieu ? Direz- vous peut-être avec saint Aut gustin, que ce qu'un Homme-Dieu a pu faire, nous ne le pouvons pas nous autres, misérables mortels, sujets à mille passions? Potuit hoc facere Christiis^ non antem ego. Qui vous assure que vous ne le pouvez pas? Combien de païens l'ont fait sans le secours de la grâce \

(1) Maîth. i8, 32.

72 êEK.MON III.

et \'ous ne le pourriez pas, vous, avec l'aide de Dieu ? Mais sans parler de ceux-là, combien de fidèles de tout sexe et de toute condition ont pardonné de bon cœur les injures les plus atroces? Si multuìn est Ubi iniitari Dominum, attende et imitare Stephanum conservum tuum. Si c'est trop pour vous, vous répond saint Augustin, d'imiter votre divin Maitre, que ne suivez-vous au moins l'exemple d'un Etienne, qui, sous une grêle de pierres, pria, intercéda à genoux pour ceux qui le lapidaient? Que ne suivez- vous l'exemple d'un Jean Gualbert qui, sur le point de percer son ennemi, en l'entendant demander grâce pour l'amour de Jésus-Christ, lui pardonna généreusement? Que ne suivez-vous l'exemple de cette vertueuse demoiselle de Marseille, qui reçut à tort un soufflet d'un impudent provocateur, en présence de beaucoup de monde, et qui, après avoir entendu, ce jour-là même, un sermon sur l'amour des ennemis, alla trouver chez lui l'auteur de cet outrage, et comme si elle eût été elle-même la coupable se jeta humblement à ses pieds et lui demanda pardon? En est-il un seul parmi vous qui puisse résister à des exemples si éclatants et si efficaces? Trêve donc de raisonnements et de paroles, venons-en aux faits. Ah! mille fois heureux le premier d'entre vous qui, rencontrant son ennemi au sortir de cette église, lui prendra la main et la pressera sur son cœur, en lui pardonnant généreusement toutes les injures reçues? Mille fois heureux, dis-je, car il pourra, lui, se présenter avec confiance au tribunal de la pénitence, sûr d'obtenir le pardon de tous ses péchés. Il pourra lever un front joyeux vers le ciel, et s'écrier : Cette gloire est pour moi ; oui, ce paradis est à moi : mon nom est encore écrit dans le livre des prédestinés. J'ai péché, il est vrai, et mes péchés ont ouvert l'enfer sous mes pieds, mais en pardonnant de bon cœur à ceux qui m'ont offensé, j'oblige Dieu, s'il ne veut pas man-

quer de parole, à m'introduira absout et triomphant au ciel. S'il voulait me condamner, j'en appellerais hardiment de sa sentence à ses promesses, de sa justice à sa véracité, j'en appellerais de lui-même à lui-même, qui a dit clairement : « Si vous remettez aux hommes leurs péchés, votre Pere céleste vous remettra les vôtres. » Si dimiseritis hominibus peccata eorura, cUmittet et vobis Pater cœlestis delîcta vestra^. Etes- vous donc de ceux qui ont été injuriés, calomniés, oh ! je ne vous plains pas ; je me réjouis plutôt avec vous, car vous avez le paradis en main, si vous savez négocier un tel trésor. Pardonnez, et vous êtes sûrs du pardon. Voilà en deux mots toute la doctrine de notre prédestination. A quoi bon se casser la tête avec les théologiens pour savoir si le nombre des élus l'emporte, ou non, sur celui des réprouvés? A quoi bon se tourmenter avec cette effrayante maxime : « L'homme ne sait s'il est digne d'amour ou de haine ; » Nescit homo utrum amorey an odio dignus sit-. Voici l'oracle : Si dimiseritis^ cZzmzY^^^; pardonnez, et vous êtes sûrs d'être du nombre des élus; pardonnez, et vous êtes sûrs d'être aimés; pardonnez, et vous êtes sûrs que le paradis est à vous, parce que vous avez le pardon de tous vos péchés. Peut-on rien dire de plus fort sur cette matière ? Est-il personne ici qui ne soit tout à fait convaincu!

IX. Mon pere, faut-il vous l'avouer? Je me sens pressé par l'auiorité du précepte, ému par l'efficacité de l'exemple; je ne puis nier la grandeur de la récompense : ce sont là, certes, de puissants motifs pour pardonner; et pourtant la chose m'est si difficile que je ne m'en sens pas la force ; s'il faut être damné, je le serai : s'il faut me perdre, je me perdrai. - ^Malheureux! vous parlez ainsi, parce que vous ne savez pas ce que

(1) Mann G, 14. (2) U^.e. 0, i.

p. M. III.

74 SERMON m.

c'est que se perdre éternellement. Pourtant, s'il en est ainsi, finissons-en ; sortez de l'église et reniez formellement cet Evangile que vous avez déjà renié par vos œuvres; et voici pourquoi : parmi les arguments avec lesquels on a toujours combattu l'idolâtrie, un des plus frappants est celui-ci : Paraissez idolâtres, ne condamnez-vous pas l'adultere? — Certes, oui. — Ne blâmezvous pas le vol? — Oui encore. — Ne réprouvez- vous pas l'homicide? ■■ — Assurément. Les dieux que vous adorez n'ont-ils pas été adultères, homicides et voleurs? . — Certainement. — Insensés, comment cela peut-il s'accorder? Ou l'adultère, le vol, l'homicide sont dignes de louanges, ou ceux qui ont commis ces crimes ne méritent point d'être adorés comme des dieux. Voilà un argument sans réplique. A nous maintenant, vindicatifs. D'après vous, pardonner, n'est-ce pas le fait d'un lâche ? '— Certainement. — Jésus-Christ n'a-t-il pas pardonné pour vous donner l'exemple? — Très-certainement. — Donc d'après vous Jésus-Christ est un lâche ; donc il ne mérite point d'être adoré par vous comme le vrai Dieu. Ah ! chrétiens ! je me jette à vos pieds : serait-il possible qu'il y en eut parmi vous un seul capable de compromettre ainsi l'honneur de Notre-Seigneur Jésus- Christ, et la gloire de notre sainte religion? Vindicatifs, où êtes-vous? vous voilà dans les étreintes, vous ne pouvez m'échapper : ou vous cesserez d'être vindicatifs, ou vous cesserez d'être chrétiens ; pas de milieu : ou vous pardonnerez ou vous renierez la foi, vous y êtes contraints et par l'autorité du précepte et par l'efficacité do l'exemple; n'est-ce pas assez? .j'y ajouterai la severità du châtiment. Reposons un instant.

TROISIÈME POINT

X. Ca que n'ont pu sur le cœur du vindicatif ni l'autorité du précepte, ni l'efficacité de l'exemple, j'espère l'obtenir par la sévérité du châtiment. On disait des lois de Dracon qu'elles étaient toutes écrites avec du sang, parce qu'à chacune était jointe une menace de mort. Ah ! c'est bien cette loi de Jésus-Christ : « Aimez vos ennemis, » Diligite inimicos vestros , qui est une loi écrite avec du sang, puisqu'elle est sanctionnée par une menace de mort contre quiconque la transgresse : « Celui qui n'aime pas demeure dans la mort ; » Qui non diligit manet in morte^. Tu veux la mort de ton ennemi, Dieu veut la tienne : Si non dimiseritis ^ non dimittet; si tu ne pardonnes pas, il ne pardonnera pas. Ici point d'issue. Le premier qui éprouva l'horreur de ce châtiment fut Caïii, lequel ayant tué par envie son propre Irere, fut aussitôt maudit de Dieu, banni de sa présence, condamné à errer dans les forêts, poursuivi par des terreurs et des épouvantes continuelles, de sorte qu'il n'eut plus de repos pendant sa vie, et finit par se précipiter en enfer. Ah! vindicatifs, vous ne le sentez que trop, vous portez aussi imprimé sur le front ce signe de Caïn ; car vous vivez constamment en proie à des craintes età des jalousies; tout ce que vous mangez vous donne des soupçons-, vous avez peur de faire un pas, ou de traiter avec qui que ce soit; toute figure nouvelle, les rapports les plus futiles, une imagination en l'air vous inquiètent et vous troublent. Et remarquez que, pour arriver à cet état, il n'est pas nécessaire de professer des inimitiés déclarées, de méditer des meurtres,.

de machiner d'exécrables vengeaHces; oh! non, ces envies, ces menaces, ces ressentiments qui existent entre une belle-mere et sa belle-fille, entre un frère et une sœur, entre voisins, entre parents, et qui font qu'on se refuse le salut et les témoignages ordinaires de bienveillance, qu'on passe des jours et des mois sans vouloir se parler, et qu'on se cause, à toute occasion, mille déplaisirs, tout cela suffit pour vous imprimer sur le front la marque de Gain, parce que tout cela déplaît scaverai nement à Dieu, qui s'en plaint par la bouche du prophète Osée : « Ephraim m'a provoqué à la colère par ses amertumes; » Ad tracundia7n me provocava Ephraim in amaritudinibus^ . Ces amertumes qui excitent dans votre cœur des troubles et des désirs de vengeance, suffisent pour vous faire vivre inquiets et sans repos comme Caïn, et pour attirer sur vous les châtiments de Dieu en celte vie et dans l'autre. Aussi n'espérez pas que Dieu vous pardonne, si vous ne pardonnez vousmêmes, si vous n'éteignez toutes ces rancunes au fond de votre cœur : point d'espoir sans cela; la loi est formelle : Si non dimiseritis, non dîmittet.

XI. Ah! çà, finissons-en. Vindicatifs, à quoi ôtes-vous décidés? Dites-le-moi en confiance : avez-vous besoin de DieuJ — Si nous avons besoin de Dieu? Eh! qui donc n'en a pas besoin ? — Venez donc, et récitez un Poter au pied de sa croix; mais arrivés à cette demande : Dimitte nobis debita nostra^, « pardonnez-nous nos offenses, ^ arrêtez-vous un instant. Comprenez-vous bien ce que vous dites? Savcz-vous que ces paroles sont pour vous, non pas une prière, mais une imprécation, puisqu'étant résolus de ne point pardonner, en demandant à Dieu qu'il vous pardonne, comme vous pardonnez vousmêmes à ceux qui vous ont ofi'ensés, vous prononcez

fl; Ose. iS, i4. (Z, iliUh. 6. a.

DE l'amour des ennemis. 77

voire condamnation, et comme des frénétiques vous tournez le glaive contre vous-mêmes. Dieu vous ferait donc une grâce insigne, s'il vous liait la langue, comme il le fit à ce gentilhomme de Toulouse, lequel, pendant sept mois qu'il nourrit dans son cœur une haine continuelle contre son ennemi, ne put jamais réciter le Pater. Certes, ce serait pour vous une grâce insigne de ne pouvoir plus réciter cette divine prière, car en la récitant vous ne faites qu'attirer sur vos têtes la colère de Dieu. — Bien plus, si ce matin même vous ne changez pas de disposition, n'approchez plus de la table sainte pour recevoir le Pain des anges, car il n'y a plus de sacrement pour vous, et si quelqu'un, ou par ignorance ou par erreur, vous les administre, ils ne vous sont d'aucun profit, ce sont des sacrilèges et non des sacrements. Il n'y a ni opinion de théologien, ni décision de casuiste, ni doctrine quelconque qui vaille contre la doctrine do Jésus-Christ. « Que celui qui a un ennemi, vous crie saint Jean Chrjsostôme, n'approche point de la table sainte; » Nemo qui inimicum kabet, ad sacrani mensam accédât. — Et puis, ne viendra-t-il pas un jour où vous serez réduits à l'article de la mort? Qui recommandera votre âme à ce moment suprême? Un prêtre, pensez-vous ou quelque serviteur de Dieu? Eh! non, non; savez-vous qui? ce sera un démon qui se tiendra à vos côtés pour vous entraîner avec lui, des que vous serez jugés : Dîaholus stet a deœtris ejus, et cumjudicatur^ exeat condemnatiis^ . Et lorsque dans votre dernière agonie on vous présentera «l'image sde Jésus crucifié, croyez-vous qu'il vous fera miséricorde et recevra votre âme en paix? Non, non ! point de miséricorde pour vous : Petentibus voMs a me raisericordiarn non raiserebor. Notre-Seigneur ne voudra pus môme vous regarder,

(1) l'iai.m, iO(I, 0.

78 SERMON m.

comme il fit avec ce vindicatif qui, réduit à l'extrémité^ se mit à crier : Ah ! malheureiix que je suis ! plus d'espoir pour moi, le Christ me tourne le dos, comme je l'ai fait moi-même à mes ennemis ; il ne veut pas me regarder et il ne me regardera pas pendant toute l'éternité : et il mourut en prononçant ces mots. " Un jugement sans miséricorde sera le partage de celui qui n'a point fait miséricorde, « Judicium sine misericordia illi qili non fecit rnisericordiani . — - Et après la mort on célébrera vos obsèques, on chantera des messes de Requiem, on vous fera de pompeuses funérailles; et à quoi tout cela vous servira-t-il, si Jésus-Christ n'écoute pas les prières qui se feront pour vous? C'est ce qui arriva à ce vindicatif, dont le cadavre était exposé dans l'église : pendant qu'on chantait la messe, on vit le crucifix de l'autel détacher ses mains de la croix et se boucher les oreilles pour ne point entendre ces prières. Il le dit clairement : « Je vous ai appelé, et vous m'avez repoussé ; je me rirai aussi de vous au jour de votre perte : on m'invoquera, et je n'écouterai pas ; *> Quia vocavi, et renuistis... Ego quoque in interitu vestro ridebo... Tune invocahunt me, et non exaudiam ^ — Et de votre âme, qu'en sera-t-il? Il est de foi qu'elle sera précipitée en enfer. — De foi? — Oui, certes, de foi ; voici l'oracle : Si non dimiseritis, non dimittet ; «* Si vous ne pardonnez pas, le Père céleste ne vous pardonnera pas. « Et ne cherchez point à vous faire illusion, k loi ne comporte point d'exception ; point de pardon pour qui ne pardonne pas. Or, s'il en e^t ainsi, à quoi pensez-vous, vindicatifs? Vous ne vous souciez peut-être pas que Dieu vous pardonne? Vous aimez de courir à votre perte? Vous voulez décidément vous damner? Si cela est, inutile de disputer davantage, que la urre s'ouvre, quo

l'enfer dilate ses entrailles, et véritables désespérés, jetezvous dans ses flammes pour y brûler éternellement; ou plutôt, sortez de vos abîmes, ô démons, et venez étrangler ces endurcis; que leurs cadavres soient étendus sur la route : que leur sang soit versé par terre et léché par les chiens; que leurs femmes restent veuves et leurs enfants orphelins; que leur race soit dispersée, que leurs familles s'éteignent et qu'eux-mêmes soient perdus à jamais : Judicium sine misericordia illi qui non fecit misericordiara. Je le répète encore une fois : que celui qui ne fait pas miséricorde, ne trouve point miséricorde ; que ce vindicatif soit frappé par la colère de Dieu avant d'arriver chez lui; qu'il tombe mort en route, et soit emporté par les démons en enfer. C'est là ce que mérite son obstination.

XII . Ah ! chrétiens mes frères ! est-il possible que pour sntisfaire une passion si brutale, vous vouliez vous jeter dans les bras de cet aifreux désespoir? Oh ! non; arrêtezvous un instant encore ; qui sait si votre cœur enfin ne s'amollira pas? Un jeune homme de douze ans au plus, mais d'une intelligence trcs-remarquable, était consumé par la phthisie. Son père l'aimait comme la prunelle de ses jeux, mais il nourrissait en même temps une haine mortelle contre son propre frère, de qui il était pavé de retour. Le jeune moribond, voyant son père et son oncle si endurcis dans leur mutuelle inimitié, les fit appeler un jour, puis les ayant fait placer l'un à droite et l'autre à gauche de son lit, malgré la faiblesse extrême où l'avait réduit sa dernière agonie, ce vertueux enfant étendit les bras et prennnt la tête des deux frères, il les serra l'une contre l'autre ; ensuite, d'une voix capable d'émouvoir les rochers : La grâce sollicitée par un mourant, dit-il, ne se refuse jamais, même chez les barbares. Voici, mon père, la grâce que vous demande un fils prêt à mourir, et voici pareillement, mon oncle, la dernière

faveur que vous demande un neveu mourant : c'est que vous vous ^imiez comme des frères. Je vous déclare que je ne puis mourir en paix, si je vous laisse dans cet état de discorde : que votre inimitié finisse avec ma vie : aimez-vous comme des frères ; aimez-vous comme je vous aime, comme vous m'aimez, comme Dieu nous aime vous et moi. A ces paroles si touchantes, les deux frères ne répondirent qu'en fondant en larmes, ils se regardèrent d'un œil plein de bienveillance, s'attendrirent et se pardonnèrent. Ah ! jetez-vous tous à genoux aux pieds de cet autre jeune homme qui meurt pour vous sur une croix : regardez avec quel amour il en détache ses mains pour vous embrasser vous et votre ennemi, et comme il vous serre tendrement sur son cœur, en vous disant : Aimez vos ennemis : Diligite iiiimicos vestros; la paix, mes enfants bien-aimés, la paix ; aussi bien vous êtes tous frères; vous êtes tous mon sang et de la même famille; la paix, mes bien-aimés, la paix. Finissons-en une bonne fois avec ces antipathies, ces soupçons, ces querelles, ces procès, ces envies, ces haines, ces rancunes et ces amertumes ; aimez-vous comme des frères; que la paix, l'amour et la charité régnent entre vous. Ah! vindicatifs, comment vos cœurs ne fondent-ils pas en larmes dans les bras de Jésus? Voulez-vous donc continuer de désirer du mal et de souhaiter la mort à votre ennemi? Eh bien ! le voilà entre les bras de Jésus, assouvissez votre haine : ótez-lui la vie; mais sachez que le coup frappera Jésus lui-même avant de l'atteindre; vous ne pouvez arriver à son cœur, si vous ne percez d'abord le cœur de Jésus en foulant aux pieds sa loi qui vous le défend. Serez-vous assez cruels pour cela? Ah! non, retenez votre coup, et si vous avez soif de sang, me voici à vos pieds, je m'offre en butte à votre fureur : cette rage, celte colere que vous voulez assouvir contre votre frère, assouvissez-la contre moi; je souffrirai

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volontiers tous les outrages, pourvu que vous pardonniez. Le crucifix à la main, et les larmes aux jeux, je vous dis avec la voix de mon pauvre cœur : pardonnez, pécheur, pardonnez; voici Jésus-Christ qui vous le commande, voici Jésus-Christ qui vous en donne l'exemple, voici Jésus-Christ qui vous menace des châtiments si terribles. Pardonnez, mon fils, pardonnez ; et si mes paroles ne suffisent pas, je vous supplierai avec des larmes de sang, et je ne cesserai point cette discipline avant que quelqu'un de vous ne s'écrie : Je pardonne, Seigneur, je pardonne ! Mais ce n'est pas assez pour moi qu'un seul pardonne; je veux aujourd'hui un pardon général : vous avez tous à donner et à recevoir le pardon, et pour montrer que vous vous pardonnez tous mutuellement, tournez-vous tous les uns vers les autres, en disant : Pardon, mes frères ^ pardon, mes sœurs, pardon, pardon. Père de famille, voici vos enfants a genoux à vos pieds, et vous criant tout en larmes : pardonnez, mon père, pardonnez ; ne laissez pas subsister dans notre famille des inimitiés qui en seraient la désolation et la ruine. Pardonnez, vous dit votre pauvre femme ; pardonnez, vous disent vos amis et vos parents ; pardonnez, vous dit votre ange gardien : autrement comment pourrai-je plaider votre cause au tribunal do Dieu? Pardonnez, vous dit votre âme, cette âme rachetée du sang de Jésus-Christ, pardonnez : autrement comment pourrai-je demander pardon de mes énormes péchés? Et vous, que faites-vous? Avez-vous le courage de résister? Ah ! je le comprends ! vous voulez céder la gloire d'un si beau triomphe à la bienheureuse Vierge Marie. Fort bien, je m'en réjouis.' Il me semble la voir, cette auguste "Vierge, vous supplier elle aussi de pardonner : pardonnez, mon enfant, vous dit-elle avec amour; pardonnez, mon enfant, pardonnez. Ah! ne résistez pas à un si touchant appel ; laissez Marie remporter uno

,aussi belle victoire sur votre cœur : pardonnez donc pour l'amour de Marie, mon frère, pour l'amour de Marie. Ah! le voilà qui pleure, ce pauvre pécheur; il n'a pu résister à la voix si douce de la très-sainte Vierge. Dieu soit béni, mille et mille fois béni! Bénie soit Marie, mille et mille fois bénie ! L'auguste Vierge a vaincu ce cœur endurci. En signe donc de votre pardon mutuel et général, dites tous à haute voix : La paix, la paix, la paix. Au sortir de l'église, saluez le premier votre rival avec un visage ouvert ; vous, femme, allez trouver vQtre voisine; vous, votre sœur; vous, votre parent; abordez-vous dans la rue, saluez-vous, témoignez-vous de l'amitié, concluez tous une sainte paix. Et afin que notre résolution de faire la paix, et une paix perpétuelle avec le prochain, persévère, formons une sainte ligue, en unissant nos cœurs au cœur sacré de Jésus, afin qu'ils soient unis entre eux dans la charité. Pour effectuer cette sainte union, je baise le côté sacré de Jésus, en signe que vos cœurs et le mien sont unis dans la paix, l'amour et la charité. Oh ! quelle sainte et douce union ! Oh ! qu'il parait clair maintenant que pour réconcilier l'homme avec l'homme, il fallait cet Homme- Dieu, qui réconciliât l'homme avec Dieu, et qui, pour obtenir que l'homme se réconciliât avec son frère, lui pn fit un précepte, lui en donnât l'exemple, et le stimulât par la crainte du châtiment.

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