LIV
AU MÊME
Rectification. — Affaire de la circulaire apocryphe; parti habile qu'en tire le Bienheureux. — Avis.
Corti, le li septembre I7Ì4.
Monsieur ,
Que la grâce de l'Esprit-Saint soit avec vous. Modica? fidei , quare dubitasti ? J'ai remis le soin de rétablir la concorde entre ce Royaume et notre Serenissime République aux mains de la très-sainte Vierge Marie et de mon puissant Avocat , saint Vincent Ferrier ; par conséquent tenez pour certain qu'ils ont déjà obtenu cette faveur de Dieu et reposez-vous tranquillement.
Dans votre lettre, vous me dites que je vous ai recommandé le docteur Mariani, qui est un des signataires de la circulaire2 : il y a là un quiproquo, car ce Docteur
(1) 51e de l'édit. ital.
(2j Comme on le verra plus avant , il s'agit ici de la circulaire dont il est fait mention dans la Vie, part. II, eh. 15, page 324. Elle portait faussement la signature du Bienheureux jointe à celle de plusieurs des principaux chefs delà révolution, et avait pour objet de convoquer à Corti les notables de toutes les plébauies, à l'effet d'examiner les Capitules relatifs à la pacification du royaume de Corse.
n'est jamais venu chez moi, si ce n'est hier après la cérémonie. Mais je vous ai recommandé monsieur le docteur Antonietti , qui fut Président à l'époque où les Corses gouvernaient , et qui présentement me seconde admirablement en tout. Si jamais je m'étais trompé en écrivant, je vous envoie la lettre ci-jointe, que j'avais écrite dans le dessein de vous l'envoyer par le courrier précédent ; je ne l'ai pas fait pour deux motifs : premièrement parce que j'ai eu un scrupule d'avoir mentionné en toutes lettres Marc-Aurèle, qui est venu me trouver à Orezza pour me faire la critique des Capitules imprimés et qui prétendait me faire exposer ses raisons par plusieurs théologiens ; je craignais qu'il ne résultât pour lui quelque chose de fâcheux d'avoir été nommé, mais maintenant que je le vois parmi les signataires de la circulaire, ce scrupule n'existe plus. Second motif : j'avais bien entendu parler de la réunion qui devait avoir lieu a Corti, mais ayant pris des informations , je ne découvris rien de certain ; afin donc de ne pas vous troubler par un faux bruit , je m'abstins de vous expédier l'incluse et j'en écrivis une autre. Au moins vous y verrez que je recommandais le docteur Antonietti, comme je le fais encore présentement, parce que le bien que vous lui ferez tournera en faveur delà république.
Après avoir reçu votre dépêche, j'y ajoutai l'apostille que vous verrez avec ma signature , et par l'entremise du sieur Antonietti, je fis en sorte qu'elle passât sous les yeux du docteur Mariani , tout en me plaignant hautement qu'on m'eût calomnié, en me donnant pour l'auteur de ladite Circulaire. Le docteur Mariani s'excusa aussitôt en soutenant qu'il ne savait rien de ce fait , et l'on rapporte que le sieur Gaffori , également du nombre des signataires, en dit autant. Je vis avec plaisir qu'ils s' ex-
rusaient, car devant faire dans l'après-midi le sermon sur la sainte Vierge , je pouvais nvexprimer plus a Taise, comme je le fis en effet : le sermon achevé, en présence d'un concours immense de peuple accouru de diverses paroisses , je manifestai d'abord la calomnie dont j'avais été l'objet, et que je pardonnais de bon cœur à ses auteurs; mais je leur disais de peser le mal qu'ils avaient fait en calomniant aussi, par de fausses signatures, le docteur Mariani et le sieur Gaffori , (qui rougirent, me dit-on, en s'entendant nommer); puis j'allai plus avant, et j'expliquai combien cette circulaire était injurieuse au Souverain et à messieurs les Députés du Royaume qui avaient stipulé ces Capitules ; je leur fis comprendre combien ces Capitules étaient avantageux pour tout le Royaume , et je leur dis beaucoup d'autres choses que le Seigneur me suggéra en ce moment. Enfin , en face de l'image de la glorieuse Vierge, qui déjà avait amolli tous les cœurs, je les conjurai , pour l'amour de Marie , d'aimer la paix et de ne plus parler d'assemblées, et tout le peuple se mit à crier : Vive la paix! Vive la paix! La cérémonie terminée, on en vit aussitôt les bons effets, car les principaux de la plébanie d'Orezza , qui étaient présents . se décidèrent sur-le-champ a faire leur procuration, ce qu'ils ne manqueront pas d'exécuter. Il en fut de même des habitants de la plébanie de Vénago ; le procureur de cette dernière sera le sieur Antoine Alberti : je désire que Votre Excellence lui fasse bon accueil , car c'est un homme influent, et présentement fort porté pour notre Serenissime République ; on me dit qu'il a servi dans les cuirassiers à Rome. Comme, après avoir fini à Corti, nous allons faire un triduum dans la paroisse de Vénago , il veut m'assister, après quoi il partira.
Monseigneur Saporiti , coadjuteur do l'archevêque de Gènes, m'écrit de la pari des Serenissime^ Seigneurs, d'exhorter ce peuple , qui vit dans l'oisiveté, a s'enrôler dans la milice de Gènes. Dès hier , je l'ai fait , et je continuerai a le faire; je leur dis, pour les encourager, que ces Seigneurs les traiteront, bien. Mais on me fait observer que les individus coupables d'homicide, depuis le meurtre de l'Exccllentissime Spinola, sont au nombredeplus de mille, et que si l'on devait appliquer à tous ceux-là les rigueurs de la justice, on exciterait une grande rumeur , qui pourrait tourner mal ; qu'il vaudrait beaucoup mieux les amnistier tous , à la condition qu'ils s'embarquent ets'en aillent servir la République. De cette manière , on purgerait le pays de cette mauvaise engeance, et l'on ferait des gens de guerre ; mais qu'on ne leur donne pas des postes honorables, et qu'ils ne soient pas une occasion de murmure pour les honnêtes gens.
D'un autre côté , j'apprends qu'un corps de soldats est déjà lancé en campagne pour faire exécuter la justice, et cela est bien nécessaire. On médit que dans les commencements il faut déployer de l'énergie, afin qu'on n'ose braver l'autorité , car si l'on réussit à introduire une justice , non-seulement sévère, mais très-sévère pour mettre un frein à tant d'homicides, ce sera un grand bien. C'est pourquoi, l'on me dit aussi qu'il serait bon que dorénavant on ne fît plus grâce à aucun meurtrier, mais qu'on l'exécutât sur le lieu même du crime ; que si l'on ne pouvait s'emparer de sa personne, on confisquât ses biens, en en faisant trois parts, une pour les soldats qui font la patrouille, l'autre pour le fisc, et une troisième pour les parents delà victime; que si les parents du meurtrier sont complices, on leur fit partager la peine. Servez-vous de ces indications comme vous le jugerez bon devant Dieu.
Pardonnez-moi si j'écris mal , car j'écris à la dérobée ; il faut que je m'arrache le sommeil des yeux pour vous tracer ces lignes.
Demain , on donnera ici la bénédiction papale , et j'en reviendrai encore à animer tout le monde à la paix ; s'il arrive quelque chose de particulier, je vous en informerai. Au reste forti animo esio , attendu que notre cause est la cause de Dieu , et cela suffit.
En finissant, j'ai l'honneur de me dire en tout,
De Votre Excellence,
Le très-humble et très-dévoué
Fr. Léonard de Port-Maurice, missionnaire.
P. S. Si vous jugez bon de répandre dans les communes la circulaire que je vous retourne avec ma signature, elle détrompera tout le monde ; croyez cependant que vu l'heureuse issue de la cérémonie d'hier elle n'est plus nécessaire.
Je vous recommande de nouveau monsieur le docteur Antonietti ; et dans le cas où vous auriez à m'écrire , vous me feriez plaisir de me donner quelque signe d'assentiment à cet égard.