LV
AU MÊME
Réunion des mécontents à Corti ; le Bienheureux déjoue leur projet. — Retour au moins apparent des chefs. — Recommandation en leur faveur. — Conseils.
Corti, le 16 septembre 1744.
Monsieur ,
Que la grâce de l'Esprit-Saint soit avec vous.
Dans ma dernière lettre , j'ai exposé a Votre Excellence le succès du sermon sur la sainte Vierge qui s'est fait vendredi passé, 1 1 de ce mois. On croyait avoir éventé la mine du projet de consulte générale des mécontents ; mais le samedi \ 2, on vit paraître une multitude des principaux de diverses communes arrivant sur l'invitation de la circulaire apocryphe ; on formait des cercles sur la place publique de Corti, et l'on y émettait des propositions peu favorables à nos affaires. J'en fus averti, et je fis le soir un sermon sur l'éternité , auquel tous assistèrent : avant de descendre , je fis allusion aux circonstances en peu de mots , mais substantiels , qui portèrent coup ; quelquesuns vinrent a confesse. Avec cela , comme ils étaient en grand nombre , les murmures continuaient , et l'on n'était pas sans appréhension. Monsieur le docteur Antonietti que je vous ai déjà recommandé nous fut d'un grand secours : il se mêlait aux cercles sur la place publique, et répondait franchement à toutes les objections ; et il me mit aussi au
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courant des faux principes dont ils étaient imbus, et comme le dimanche \ 3 se donnait la bénédiction papale, et qu'il y avait une aflluence de monde telle qu'on n'en avait jamais vue de pareille à Corti, je me recommandai a Dieu et avant de donner la bénédiction, je fis un discours dans lequel le Seigneur m'assista, en sorte que tous demeurèrent convaincus. Les quatre signataires delà circulaire protestèrent qu'ils étaient innocents du fait , et que les signatures étaient apocryphes; bien plus, le docteur Mariani voulait monter sur l'estrade pour la désavouer publiquement, mais je ne l'ai pas permis pour plusieurs motifs. Cependant je parlai en son nom et au nom des autres signataires ; j'admis leurs excuses et je m'engageai, en présence de tout le peuple, de prendre leur défense auprès de Votre Excellence , pour qu'il ne leur arrive aucun désagrément à ce sujet. Je vous prie de m'accorder cette faveur, car il est expédient clans ce cas de dissimuler ; en faisant le contraire, on ruinerait tout. Quand vous m'honorerez d'une réponse , indiquezmoi que vous leur pardonnez cet attentat , si jamais leurs signatures étaient véritables , pourvu qu'à l'avenir ils s'abstiennent de toute menée semblable, comme ils me l'ont promis 5 Félix de Soéria m'a même protesté que désormais il sera très-fidèle à la République, et que si on lui confie quelque mission on en aura des preuves : je le crois sur parole, car c'est un homme de poids , et il est très-certain que pour lui il n'a pas signé , car il ne sait pas écrire.
Marc-Aurèle de Sralonga qui, comme je vous l'ai écrit , était le plus acharné contre les Capitules imprimés , demeura convaincu aussi bien que les autres , et avant même que je fisse le discours susdit, il m'envoya dire par ses compagnons qu'il se rendait et rétractait tout ce qu'il avait dit, me chargeant d'en avertir le peuple,, ce que
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je fis. Ce malheureux redoute quoique calamité et il a réellement mérité son châtiment ; avec cela il faut remarquer que dans les commencements, il ne convient pas de tirer le glaive, d autant plus qu'il est décidé de s'embarquer et de s'en aller à Rome : nous avons appuyé son dessein en lui promettant une lettre de recommandation pour cette ville. Il sollicite de Votre Excellence l'embarcation libre, et mes compagnons et moi nous vous prions de la lui accorder; car il est absolument indispensable d'en purger le pays. Ayez donc la bonté de me dire votre avis sur ce point en particulier, et épargnez-nous la peine que nous éprouverions d'une réponse dans le sens négatif, vu que nous savons qu'il est plus que nécessaire qu'il sorte du royaume. Il demande un mois , plus ou moins, pour mettre ses affaires en ordre, et puis il s'embarquera. Si jamais entre temps nous apprenions qu'il eût mal parlé de la République , qu'on le condamne a telle peine qu'on voudra. Nous serons instruits de ses démarches, et nous en écrirons a Votre Excellence. Monsieur le docteur Antonietti a beaucoup d'espions qui l'informent de tout ce qui se passe ; bien plus , le jour susdit de la bénédiction papale , il fit venir beaucoup de gens armés, qu'il aposta en différents lieux , afin qu'en cas de tumulte ils réprimassent le désordre sur-le-champ. Mais cette précaution ne fut pas nécessaire ; car le peuple voyant ses chefs convaincus, et entendant les raisons que j'exposai , se mit a crier : Vive la paix ! et la cérémonie se termina a la grande consolation de tous les assistants. Les autres principaux des communes qui étaient accourus s'en retournèrent chez eux dès le soir même , et la consulte projetée n'eut pas lieu , ce dont il faut rendre grâce au Tout- Puissant.
Hier j'allai ériger le Chemin de la Croix dans l'église de Corti, et tant le docteur Mariani que le docteur en médecine Caffori vinrent à ma rencontre ; eux aussi se montrent convaincus et promettent de rester tranquilles. Quoiqu'il y en ait qui n'ajoutent pas foi a leur parole , pour éviter un plus grand mal il est expédient que nous croyions qu'ils sont sincères.
Quant au peuple , il est très-pénétré , très-disposé a embrasser tout ce qui est bien. Corti tout entier est converti a Dieu. Après la cérémonie du Chemin de la Croix, deux soldats luthériens qui s'étaient convertis a la mission, firent leur abjuration en présence de monsieur le Vicaire général , ce qui fut pour tout le monde un grand sujet d'édification. J'ai établi ensuite le Chemin de Ta Croix dans la forteresse, pour la consolation des soldats.
Je conclus qu'il est nécessaire que Votre Excellence m'envoie sa réponse par personnes sûres, et me donne l'assurance que , quand même les signatures de la lettre en question seraient véritables, elle pardonne à tous les signataires , nommément à Marc-Aurèle pourvu qu'il s'amende , et qu'elle accorde à ce dernier l'embarquement libre. Il me serait agréable en outre de voir un témoignage de bienveillance en faveur de monsieur le docteur Antonietti, qui, en vérité, s'est très-bien comporté.
Nous partons aujourd'hui pour la plébanie de Vénago , où l'on fera un triduum, après quoi nous irons a Vezzani dans la plébanie de Castello. Le porteur de la présente lettre est le procureur de la dite paroisse de Vénago, laquelle s'est décidée , pendant la mission , à donner sa procuration. Le soir même de la bénédiction, le peuple d'Omessa , qui s'était montré si revêche , a aussi fait la sienne; si le procureur n'est pas encore arrivé, il ne tardera guère. Un des principaux de la plébanie de Castello
m'a promis quo, quand nous y serons, tous les peuples qui la composent, donneront également la leur. Soyez donc sans inquiétude, reconnaissez plutôt qu'il est palpable que la très-sainte Vierge et mon Patron saint Vincent travaillent dans le ciel , et ne doutez pas de l'accommodement.
Le point le plus difficile sera de recueillir les tailles; les populations étant épuisées et sans argent, la misère est réellement extrême ; il faut donc de la prudence, et je prie de Dieu de vous inspirer un moyen doux.
Un autre point difficile, c'est celui qui est relatif a la justice rigoureuse qu'on doit exercer contre trois classes de malfaiteurs, savoir, contre les meurtriers, afin de prévenir cette multitude d'homicides, contre les brigands et contre les perturbateurs de la paix , comme je l'ai dit publiquement au peuple lui -môme : ici encore, il faut une force et une prudence plus qu'ordinaires; on ne doit pas se servir exclusivement de troupes étrangères , mais confier aussi ce soin aux Corses. Il sera nécessaire de discuter et de peser attentivement toutes choses. Entre temps nous prierons. Vive Jésus !
Ne tardez pas de me donner une réponse qui nous console.
De Votre Excellence ,
Le très-humble et très-dévoué serviteur ,
Fr. Léonard , Missionnaire Récollet.
P. S. Le porteur de la présente lettre est Paul Vincent de la Scoletta , père d'Antoine Bastien et Ange , qui offensèrent Jean-Pierre de Luciano. Les parents de ce dernier remirent publiquement cette offense pendant la
mission de Mariana. Mes compagnons et moi nous leur laissâmes le soin de l'authentiquer par la main du notaire, mais on négligea de le faire. Je prie Votre Excellence de se montrer bienveillante envers ce porteur. Le procureur de Vénago vous arrivera la semaine prochaine.