CHAPITRE XIV
il est appelé à donner des missions dans la république de Gènes ; — de là il passe sur le territoire de Lucques , — puis il est envoyé dans l'île de Corse.
Il y avait longtemps que la serenissime république de Gênes désirait posséder son missionnaire ; celui-ci, ayant reçu l'ordre de s'y transporter , partit de Rome pour se rendre a Florence et de là à Livourne, où il s'embarqua pour Gênes. On ne saurait peindre la joie que firent éclater les habitants de cette ville en le revoyant, tant ils l'avaient attendu avec impatience. Le lendemain de son arrivée, qui était un dimanche, le supérieur des Récollets du couvent de la Paix, l'invita à prêcher; le Serviteur de Dieu aurait bien voulu demeurer caché pendant quelques jours , mais son obéissance et son humilité lui faisant prendre cette invitation pour un ordre , il courba la tête et se soumit sans dire un seul mot. A peine le bruit se fut-il répandu dans la ville que notre Bienheureux devait prêcher, quon vit accourir une affluence de monde extraordinaire . de tout rang et de toute condition ; nonseulement l'église , qui est très-spacieuse, mais le couvent mêmeetlaplace qui se trouve en lace, tout était encombré. Chacun , comme on s'exprimait . voulait entendre prêcher un apôtre. Monté sur son estrade . il prit pour sujet de son sermon la malice du péché mortel , et il en parla a\ec tant de force et d'un ton si pénétrant, que, dès le début, tous ses auditeurs éclatèrent en sanglots ; ces sentiments de componction allant toujours croissant a mesure qu'il développait ses considérations , on eût dit à la fin ,
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pour nous servir des expressions d'un témoin oculaire, à entendre les cris et les gémissements , qu'on assistait au jugement dernier. Ce ne fut pas là le seul indice des fruits que produisit ce sermon : on put en juger aussi par l'affluence des pénitents qui , le jour suivant, assiégèrent les confessionnaux , et forcèrent les prêtres à y demeurer toute la journée pour entendre l'aveu de leurs fautes.
Les sérénissimes Collèges de la république1, reconnaissant par leur propre expérience la vérité de ce que la renommée leur avait appris du zèle et de la puissance de notre missionnaire , lui donnèrent les plus amples pouvoirs a l'effet d'exercer son ministère apostolique dans tous les lieux de la Rivière du Ponent. Dans un endroit des plus considérables, il s'en rencontra qui ne voulaient en aucune façon de la mission , et qui négligèrent de prendre part aux exercices religieux. Mais Dieu ne tarda pas à les châtier d'une manière exemplaire , comme le prouvent les faits suivants , que nous choisissons entre beaucoup d'autres. Un des principaux personnages du lieu s'était fortement opposé à l'arrivée des missionnaires ; les voyant venus malgré lui , il résolut de quitter l'endroit pour se rendre ailleurs. Il fut surpris en route par un orage épouvantable, la foudre tomba plusieurs fois à ses côtés; il poursuivit néanmoins son chemin. En passant sous un rocher à pic, il manqua d'être enseveli sous un bloc énorme de pierre qui se détacha du sommet. Quoiqu'il eût échappé à ces dangers, on ne les regarda pas moins comme un avertissement du ciel. Une femme dans le même endroit, au lieu de se rendre au sermon, voulut, malgré les observations de ses voisines, aller tra-
ili Voyez, touchant la forme du gouvernement de la république, l'appendice I.
vailler a la campagne ; mais étant montée sur un arbre, elle fit une chute, se blessa et fut obligée de rentrer chez elle ; le jour suivant elle prétendit y retourner , sans s'inquiéter des exercices de la mission, et étant remontée sur le même arbre, elle fit une seconde chute et cette fois se brisa une épaule. Dans le cours de cette même mission, un homme invité par ses amis à aller entendre le missionnaire , leur répondit par des paroles de mépris contre l'envoyé de Dieu et contre ses sermons : au même instant il fut saisi d'un mal inexplicable qui le fit transporter à l'hôpital , où il mourut le jour suivant. Et afin qu'on reconnût plus manifestement la main de Celui qui le châtiait, Dieu permit qu'il mourût sans sacrements et sans prêtre qui l'assistât ; voici comment : un des missionnaires ayant été appelé pour entendre sa confession, y alla sur-le-champ ; mais les employés de l'hôpital lui firent confesser un autre infirme , sans se souvenir du malheureux pour lequel ils l'avaient appelé , et celui-ci , le religieux à peine sorti, expira subitement.
Mais si le bienheureux Léonard rencontra de l'opposition en cet endroit , il n'en fut pas de même a Port- Maurice . sa patrie ; la . toute la population , heureuse de revoir un concitoyen qu'elle n'avait pas vu depuis trentequatre ans , l'accueillit avec des démonstrations extraordinaires de joie , disposa toute chose avec le plus grand soin pour que la mission marchât avec ordre , suivit avec assiduité tous les exercices , et en retira les fruits les plus abondants. En partant de Port-Maurice pour Finale , les quatre compagnons qu'il menait avec lui tombèrent gravement malades ; tandis qu'il attendait leur guérison , il fut invité à donner la mission dans la ville même de Gênes. Le concours fut si considérable qu'il fallut fixer son estrade sur le portail de l'église du couvent des Francis-