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cains , afin qu'il pût être entendu tant de l'intérieur que de la place . qui était également couverte de monde. Quelque étendu que fût cet espace , il en fallut choisir un plus vaste , nommé Bisagno ,- où l'on croit que son auditoire dépassa parfois le nombre de cent mille personnes. On était émerveillé de voir cette immense multitude , au premier signal du missionnaire sur son estrade , garder le silence le plus profond , et demeurer attentive et recueillie pendant tout le sermon sans faire entendre le moindre mot, ni le plus léger bruit. En mémoire de la mission prêchée à Bisagno par notre Bienheureux, lessérénissimes Collég?s ordonnèrent qu'on élevât un monticule de pierres blanches et noires, surmonté de trois croix, et portant pour inscription ces paroles, souvent répétées par le Serviteur de Dieu: Mon doux Jésus, miséricorde ! Gesù mio, misericordia ! Et comme, dans le sermon sur le saint Nom de Jésus, le zélé missionnaire avait recommandé à ses auditeurs dé mettre ce Nom sur les portes de leurs maisons , les ingénieurs du gouvernement eurent ordre aussitôt de faire un monogramme des saints Noms de Jésus et de Marie, de grande dimension , en lettres de bronze doré plaquées sur marbre, pour être fixé à la porte de Monte-Réale ; il fut inauguré avec pompe le jour de saint Jean-Baptiste , au bruit du canon du port et au son de toutes les cloches de la ville; les Collèges assistèrent en corps a la messe solennelle célébrée dans l'église métropolitaine , avec addition de la collecte des saints Noms de Jésus et de Marie, ce qui eut lieu également , par ordre de l'archevêque, à toutes les messes qui furent dites ce jour-là dans les églises de Gênes. En outre, il fut ordonné a toutes les villes et forteresses de la république de placer également le monogramme de ces Noms sacrés au-dessus des portes. Le bien que le Serviteur de
Dieu avait opéré à Gênes porta le magistrat de la république à solliciter du Saint-Père la faculté de le retenir, pour l'envoyer ensuite dans l'île de Corse. 11 se transporta en effet dans cette île, après avoir donné la mission à Lucques et aPistoie, où il recueillit, comme d'habitude, une ample moisson de mérites pour lui-même et de fruits de salut pour les autres.
Tandis qu'il faisait la mission à Vioreggio, au diocèse de Lucques, on lui expédia de Gênes le navire le Soccorso, qui devait le transporter en Corse. Ce vaisseau s'arrêta dans le golfe de la Spezia, d'où le capitaine envova a Vioreggio une felouque pour le prendre. L'homme de Dieu clôtura sa mission en omettant les derniers exercices, au grand regret des habitants, et il se hâta d'aller rejoindre le Soccorso qui l'attendait : finalement , au mois de mai 1744, il partit dePortovéneré et passa au royaume de Corse1 . Cette île était alors en proie à des révolutions intestines, à des divisions, des rivalités, des factions, des haines, sources intarissables de désordres, de rixes, de meurtres, et de troubles. Cet état de choses avait jeté le pays dans la dernière désolation, et tout cela provenait de ce que la majeure partie des Corses ne voulait plus reconnaître la souveraineté que la république de Gênes exerçait sur l'île. Ces circonstances , si critiques et si difficiles qu'elles fussent, ne purent arrêter notre généreux apôtre, qui ne redoutait ni les dangers, ni les fatigues , prêt à répandre la dernière goutte de son sang dès qu'il s'agissait du salut des âmes. Il était persuadé, d'ailleurs, de faire la volonté de Dieu : elle lui était clairement manifestée par le con sentement du Saint-Père , qui, désirant vivement le rétablissement de la paix parmi ces insulaires et leur sancti-
(1) Voyez, pour plus d'éclaircissements, l'appendice II.
tication , voyait avec plaisir qu'il allât y faire des missions. Use mit donc en mer sans éprouver la moindre crainte , comme il le disait lui-même. Lu traversée dura doux, jours et trois nuits ; il profita de ce temps pour prêcher aux matelots elaux soldats qui étaient au nombre de plus de cent, et il les toucha tellement , qu'en abordant a terre ils voulurent tous faire une confession générale. Il arriva pendant ce voyage qu'un pauvre matelot tomba malade ; son mal s'aggravant à chaque instant, il voulut faire aussitôt sa confession générale ; le Bienheureux l'assista avec la plus grande charité, puis recommanda son âme à Dieu, et le matelot mourut plein de joie entre ses bras.
Arrivé à Bastia , capitale de l'île, pendant la nuit , on dut attendre le matin pour débarquer ; dès que notre Bienheureux eut mis pied à terre, il se rendit directement au couvent des Récollets, et y celebrala sainte Messe, après quoi il se transporta chez le gouverneur , avec qui il eut une longue conférence sur l'affaire des missions pour laquelle il était venu.
Les habitants qui, le connaissant de réputation, avaient une très-haute idée de ses vertus et de son zèle , désirèrent qu'il leur adressât la parole ; ils eurent recours à l'entremise du provincial et du gardien du couvent , lesquels engagèrent le Bienheureux à les satisfaire. Celui-ci monta donc en chaire le jour de Pâques , après vêpres , et , en présence du gouverneur , du sénat, de la noblesse et d'un nombreux auditoire , il prêcha avec tant d'âme et d'onction qu'il fit couler de tous les yeux des larmes abondantes. Il aurait voulu que les missions commençassent par Bastia ; mais à raison de certaines circonstances , le gouverneur jugea bon qu'il prêchât d'abord dans d'autres endroits , pour terminer avec la plus grande solennité par la capitale. En conséquence , le Bienheureux , après avoir
pris toutes les instructions nécessaires pour régler son ministère avec prudence et discrétion , partit pour le diocèse de Mariana. Les maux qu'il eut à souffrir pendant ce voyage furent comme un présage de ceux qui l'attendaient dans la suite ; surpris par une pluie torrentielle , sans rencontrer le moindre abri , il arriva au couvent de Mariana si fatigué et en si triste état, qu'à peine tenait-il sur ses pieds. A la nouvelle de l'arrivée du missionnaire , beaucoup de personnes accoururent pour le voir, et tous étaient armés de fusils, de pistolets et de poignards. Lorsqu'il sut que ces gens ne sortaient jamais qu'avec leurs armes, et qu'il vil la désolation de ce pauvre couvent, qui avait été incendié par les Français, dans une guerre, quelques années auparavant , il reconnut de ses propres yeux la vérité de tout ce qu'on lui avait rapporté des ruines et des désastres occasionnés dans ce pays par les divisions et les discordes. Il ouvrit là sa première mission , et comprenant que la haine et la vengeance étaient les vices dominants dans ces contrées, il les attaqua avec force dès le principe , et s'attacha à en faire voir toute l'énormité. Pour porter les esprits à déposer les inimitiés et les rancunes, il leur proposa deux moyens très-efficaces : l'un consistait à tracer le saint Nom de Jésus sur la porte de sa maison ; il invita tous les fidèles à le faire, et de plus à saluer ce signe vénérable, chaque fois qu'ils entraient ou qu'ils sortaient, en inclinant la lete et en disant : Mon Jésus, miséricorde ! avec l'intention de renoncer à tout jamais à la vengeance. Pour inculquer cette pratique, il exposait chaque jour aux yeux de ses nombreux auditeurs l'image du saint Nom de Jésus, et conjurait le Seigneur de rétablir la paix dans ce royaume. L'autre moyen était d'ériger le Chemin de la
où il n'existait pas encore , et en faisant ce pieux exercice, de renouveler à chaque station la résolution de pardonner toutes les injures, à l'imitation de Jésus patient, et de tout supporter pour son amour. L'efficacité de ces moyens et autres suggérés par le zèle du ministre apostolique , commença à se faire sentir dans la ville même de Mariana. Plusieurs familles y étaient divisées par des haines invétérées , qui les tenaient constamment sous les armes ; mais en entendant les touchantes exhortations du missionnaire , on renonça à toute hostilité , on mit bas les armes et on conclut la paix. 11 y eut une scène des plus attendrissantes : tous pleuraient a chaudes larmes , se demandaient mutuellement pardon, et s'embrassaient comme des frères. Et ce qu'il y a de plus merveilleux , c'est que tout cela arriva comme subitement ; ceux qui avaient nourri des inimitiés mortelles pendant bien des années, non-seulement se réconcilièrent publiquement, a la voix du Bienheureux, mais de plus voulurent ratifier la paix conclue par un acte authentique.
Le jour où avait lieu le sermon sur la sainte Vierge , il arriva qu'un habitant des montagnes vint à passer par Mariana, et en voyant une foule nombreuse réunie en attendant le prédicateur, il demanda quel était le motif de cette réunion. On lui répondit que c'était la mission. A ces mots , frémissant de colère , il s'écria à haute voix : « C'est encore la un tour des Génois ; ils nous envoient des » missionnaires pour nous faire faire à leur mode ; mais » nous ne voulons plus de Génois chez nous. » Cela dit, il s'arrêta par curiosité pour entendre le missionnaire ; mais lorsque celui-ci fut au milieu de sa prédication, c'està-dire, quand il se mit une chaîne au cou et qu'après avoir demandé pardon au peuple , il alla baiser les pieds des prêtres , le montagnard vindicatif fut tellement ému , que
toute sa fureur s'évanouissant il se sentit instantanément changé en un autre homme, au grand étonnement de tout le monde ; il se mit à pleurer de concert avec les autres fidèles, qui s'embrassaient mutuellement en signe de paix, jeta son pistolet et toutes ses armes, et prosterné aux pieds du Serviteur de Dieu, donna un témoignage public de son repentir et de son retour à Dieu.
En apprenant les effets merveilleux que la mission avait produits à Mariana, la paix rétablie , les dissensions apaisées, et toute la population heureuse de se retrouver unie , Fimportante paroisse de Casacconi eut envie d'appeler aussi le Bienheureux. Cet endroit était en pleine révolte , les habitants ne sortaient que les armes ala main, et chaque jour était témoin dequelque événement tragique. Néanmoins le zélé missionnaire ne pouvait y aller immédiatement, parce qu'il était déjà attendu à Casinga; mais il y envoya quelques personnes de confiance pour négocier une trêve , ou suspension de toute hostilité entre les partis ennemis jusqu'à l'époque de la mission, qu'il s'engageait de leur donner dans le plus bref délai possible. Ils promirent tout ce que le Bienheureux demandait; et comme c'est le propre des Corses de tenir à leur parole , ils observèrent fidèlement leurs promesses. La mission commença donc au jour fixé à Casinga ; et comme les populations de sept villages voisins s'y réunissaient , il fallut prêcher constamment en plein air sur une place publique. L'impression produite fut si grande et si universelle , qu'on stationnait dans les églises du matin au soir pour se confesser, et beaucoup ne pouvant arriver jusqu'au confessionnal à cause de la foule, revenaient plusieurs jours de suite , pour avoir le bonheur d'être déchargés de leurs péchés. Les rivalités et les haines qui régnaient dans cet endroit étaient bien plus invétérées et plus nombreuses
que celles qui s'étaient rencontrées à Mariana. Mais notre missionnaire , qui savait toujours proportionner son zèle aux circonstances, saisissant un jour le crucifix d'une main, parla avec tant d'onction, que ces cœurs endurcis s'amollirent, à la tin , et fondirent en larmes ; tous spontanément s'approchèrent d'abord pour baiser l'image du Sauveur, puis s'embrassèrent mutuellement et se réconcilièrent en se pardonnant les injures passées.
Il arriva, dans le cours de cette mission, qu'à la suite d'un sermon où l'homme de Dieu s'était récrié avec force contre les propos déshonnêtes et les chansons scandaleuses, un paysan se permit ces sortes de propos en présence de quelques personnes du sexe ; celles-ci l'en reprirent, y compris sa propre femme qui était présente; mais le paysan tourna en plaisanterie les menaces proférées par le missionnaire , et ajouta que le monde avait toujours été de môme. A peine eut-il terminé ces paroles, qu'il fut assailli de cruelles douleurs ; on le transporta chez lui , et il expira au bout de quelques instants sans sacrements. Le peuple tristement effrayé de cet événement , en conçut tant d'estime et de vénération pour le ministre de Dieu , qu'il était d'une attention presque scrupuleuse à exécuter tout ce qu'il proposait.
Aussitôt qu'il eut fini cette mission , il se rendit, selon sa promesse , a Casacconi , où il trouva un tel foyer de dissensions et de haines qu'il paraissait impossible d'en venir à bout. L'empressement des fidèles à profiter de la grâce qui leur était offerte fut néanmoins si grand, que les églises se trouvant trop étroites pour la foule , on se vit obligé d'ériger des confessionnaux en plein air, et bon nombre de personnes stationnaient pendant trois et quatre jours autour de la maison occupée par les missionnaires, sans se mettre en peine de devoir passer la nuit à la belle étoile,
afin de pouvoir se confesser au Bienheureux. Malgré cela, on ne parvenait pas à éteindre le feu de la discorde allumé dans quelques familles , et qui menaçait de se convertir bientôt en un vaste incendie. L'homme de Dieu en ressentait un chagrin amer, à cause de la perte spirituelle de tant d'âmes qui en résultait ; car il est ordinaire en Corse que les inimitiés se communiquent d'un individu à toute sa parenté , et d'un endroit il toute une contrée ; c'est ce qui avait lieu à Casacconi , où des centaines de personnes étaient divisées en deux partis. On arriva au dernier jour de la mission sans que ces partis rivaux eussent fait un seul pas vers la réconciliation ; alors le ministre de Dieu monta en chaire , et après avoir tonné vainement contre les vindicatifs, se tournant à la fin vers ceux qui avaient repoussé toute parole de paix , il protesta avec une liberté apostolique , que non-seulement il n'entendait pas les bénir, mais que de plus il les menaçait d'un châtiment sévère de la part de Dieu s'ils ne déposaient leur haine. Déjà il avait le crucifix en main pour terminer la cérémonie, lorsque ces malheureux, subitement changés, vinrent se jeter au pied de l'estrade en pleurant et en mettant bas les armes ; les deux partis ennemis se réconcilièrent publiquement, et pour confirmer la paix entre eux ils voulurent en dresser un acte solennel.
Un jeune homme des environs, apprenant qu'il y avait un si grand concours de monde a Casacconi , s'y rendit aussi , dans l'espoir d'y rencontrer un de ses ennemis pour le tuer, comme il l'avoua lui-même dans la suite. Il s'approcha tout armé du nombreux auditoire , avec l'intention de faire son coup publiquement ; l'instruction roulait précisément sur la haine et la vengeance, pour lesquelles le missionnaire s'efforçait d'inspirer toute l'horreur qu'elles méritent. Le malheureux, impatienté,
l'interrompit en criant à haute voix : « Quand donc ce moine finira-t-il de nous prêcher la paix ? » Au même instant, il devint noir comme un charbon et tous ses membres se raidirent au point qu'il ne pouvait plus faire le moindre mouvement. On l'emporta a bras , et on le déposa dans une chambre du couvent voisin , où il fut étendu sur un lit. Le bienheureux Léonard accourut aussitôt près de lui, et fit si bien qu'à la fin le jeune homme rentra en lui-même, abjura sa haine et se confessa ; il n'eut pas plutôt reçu l'absolution que, par un nouveau prodige , il se leva parfaitement guéri et s'en retourna heureux et content.
Un homme qui s'était rendu dans la même ville pour affaires pendant que la mission s'y faisait , évitait d'assister au sermon dans la crainte de se laisser persuader de pardonner à ses ennemis , qui étaient en grand nombre. Un de ses fils eut beau le prier et faire des instances, il s'obstina dans son refus, et de dépit , monta a cheval et partit. A peine eut-il fait un bout de chemin qu'il fut assailli de douleurs aiguës, accompagnées de vomissements; on dut le rapporter au couvent; la plusieurs l'exhortèrent à prendre la résolution de suivre la mission, s'il voulait être délivré de son mal. Il résista opiniâtrement pendant une heure entière ; mais enfin , voyant que les douleurs allaient toujours croissant, et qu'il n'y avait pas moyen d'arrêter ses vomissements , réduit à l'extrémité, il promit d'aller entendre le missionnaire : a l'instant même il fut guéri et put accomplir sa promesse. Il eut ensuite le bonheur de rentrer en lui-même et publia ce qui lui était arrivé. Il faut avouer cependant que, malgré ces exemples frappants, malgré le zèle du Serviteur de Dieu, qui ne s'épargnait aucune peine pour éteindre dans les cœurs de ces peuples la haine et la vengeance , il en
était encore beaucoup qui ne surmontaient pas cette passion, trop enracinée chez eux.