MODESTIE, PRUDENCE
Les saints, par les exemples d'une rigueur excessive qu'ils nous ont laissés, ont consacré la doctrine qu'il faut fuir ses parents. Non-seulement ils répugnaient de les voir et de converser avec eux, mais ils évitaient soigneusement de s'immiscer en quoi que ce soit dans leurs affaires, jusqu'à ne vouloir pas même recevoir de leurs nouvelles. Saint Jean Climaque rapporte d'un vertueux père du désert qu'ayant reçu un paquet de lettres de son pays, il se mit à se demander quel fruit il pourrait retirer de la lecture de ces lettres. « Je n'en retirerai aucun, se dit-il ; elles ne feront que me ravir cette précieuse paix du cœur
dont je jouis présentement ; »et sans plus d'examen il les jeta au feu : //e, cogitationes patriœ, et pariter comburim«(.« Allez, dit-il, souvenirs du monde ; qu'ai-je à faire de parents et d'amis, et pourquoi m'occuperais-je de ce qui les regarde?»
Or, faisons ici une réflexion : si un saint redoutait tellement de penser à ses parents, si pour se tenir recueilli avec Dieu il ne voulut même pas lire leurs lettres ; une religieuse qui n'est pas encore sainte, mais qui a le cœur fort sensible, qui voudrait voir continuellement ses parents à cò(é d'elle, qui s'inquièle lorsqu'ils ne paraissent pas au parloir, qui tous les jours ne fait qu'envoyer et recevoir des lettres pour se tenir au courant de tout ce qui les concerne ; quel recueillement, quel esprit intérieur, quelle union avec Dieu pourrait-elle jamais avoir?
— « Un peu de compassion, mon père ; à la fin nous ne sommes pas des solitaires; et puis les supérieures veulent qu'on aille au parloir et qu'on fasse bonne mine à ses parents. »
Eh bien I puisque la mi.«ère de notre temps exige cette condescendance , au moins comportez-vous religieusement, et lorsque l'obéissance ou la nécessité vous oblige de vous rendre au parloir, allez d'abord vous prosterner devant le très-saint Sacrement et dites : Seigneur, j'y vais par obéissance, aidez-moi de votre grâce, prêtez-moi votre secours, afin que je n'en sorte point avec la conscience souillée. — Puis, n'y allez jamais seule, mais prenez avec vous trois sages compagnes qui sont : la retenue, la modestie et la prudence. ■
Retenue. Lorsque vous paraissez au parloir, vous devez vous montrer polie, tant avec vos parents qu'avec les autres personnes; mais que votre politesse soit grave et modeste. Parlez peu et dégagez-vous au plus tôt. En un
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mot, comportez-vous do telle sorte qu'on s'en aille avec lii résolution de ne plus revenir. Vous y réussirez si vous mettez en pratique les enseignements que sainte Terese a laissés par écrit à ses filles : « La religieuse, leur dit-elle, doit plutôt se faire gloire d'être grossière que recherchée, en matière de compliments et de vains discours. » Jugez de là quelle est l'erreur de ces religieuses, qui lisent certains ouvrages légers tout exprès pour se familiariser avec les formes élégantes du langage et passer pour de belles parleuses, tandis que sainte Catherine de Sienne écrivait à sœur Eugénie, sa nièce : « Je t'engage à ne paraître devant les séculiers que la tête baissée, et dans tes discours montre-toi sauvage comme un hérisson. » Tâchez donc d'observer une grande rfetenne dans vos entretiens avec les séculiers ; mettez toujours en avant des discours de piété, parlez de Dieu, de la manière de se bien confesser, de la laideur du péché et d autres choses semblables. Oh! alors comme on se retirera touché, édifié! Voyez, dira-t-on, comme elle est changée; autrefois elle se familiarisait avec nous: elle aimait tant à plaisanter! Maintenant on dirait à peine qu'elle nous connaît. On voit qu'elle est vraiment morte au monde. — Ainsi les visiteurs s'en iront avec une haute idée de vous et de votre couvent, et en voyant que vous ne partagez pas leurs goûts, ils ne viendront plus aussi souvent troubler votre retraite.
Telle est la doctrine que sainte Terese communiquait à ses religieuses, en leur inculquant fortement de traiter toujours des sujets spirituels dans len.'-s entretiens avec les séculiers. « Gardez-vous bien, disait-elle, de devenir les disciples des séculiers; tâchez plutôt d'être leurs maîtresses, si bien que vous n'appreniez point leur langage, mais qu'ils soient forcés d'apprendre le vôtre. Et si a cause de ces sortes de discours ils vous traitent d'impo-
lies, ne vous en inquiétez pas, non plus que sils vous traitaient d'hypocrites. Que si pour le même motif ils ne venaient plus vous voir, vous auriez beaucoup gagné, car vous ne recevriez plus la visite que de ceux qui comprennent le langage du ciel. »
Je recommande surtout l'attention sur elles-mêmes à ces religieuses qui vont au parloir et à la porte, non-seulement pour rire et s'amuser, mais aussi pour savoir tout ce qui se passe dans le monde, puis remplissent le couvent des nouvelles du dehors, et ce qui est pis encore, remplissent le monde des nouvelles du couvent, en racontant à des séculiers tout ce qui se passe dans l'intérieur du cloître, si bien qu'au grand détriment de la religion, on en parle sur les places publiques, dans les magasins et dans toutes les réunions. Oh! quel scandale! et a quel châtiment ne doivent pas s'attendre ces langues intempérantes! Malheur à vous si vous êtes de ce nombre!
Modestie. Sainte Terese était si jalouse de cette modestie qui doit accompagner la religieuse au parloir , qu'elle reprenait très-sévèrement ses filles si elles avaient le malheur de manquer en la moindre chose à celte belle vertu. Vous qui lisez ces pages, ne vous y êtes-vous jamais rendue répréhensible par vos gestes, vos rires, vos regards, en un mot, par des manières toutes contraires à votre profession? Ah ! quel grave dommage ne résulte-t-il pas pour vous et pour le couvent d'une conduite si libre et si peu religieuse ! Souffrez donc que j'en dise toute ma pensée.
Malheur à vous si vous paraissez au parloir avec un costume à moitié sécularisé, une robe si bien ajustée à votre taille qu'elle ne ressemble plus à une tunique religieuse!
Malheur à vous si vous y paraissez, non pas avec un voile tout uni sur la tête, selon l'usage des religieuses les
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plus régulières, mais bien avec un voile plissé, orné d'un rebord de luxe, propre à servir de parure, et, laissant s'échapper autour du visage quelques petites boucles de cheveux, vanités qui vous font passer pour une frivole sectatrice du siècle, et une ennemie des épines et des plaies de Jésus crucifié 1
Malheur à vous si vous portez des fleurs sur la poitrine, des bagues aux doigts, un éventail à la main, et si vous faites usage d'odeurs et de parfums qui sentent le monde! Malheur à vous si, imitant certaines vierges folles, vous admettez des séculiers à manger dans l'intérieur du couvent, vous asseyant à table avec eux, et vous exposant, par l'abondance des mets et des vins exquis, "a perdre l'usage de la raison, votre honneur, votre âme, et le paradis même I
Malheur à vous si, vous laissant aller aux usages du siècle, vous souffriez, sous quelque prétexte q'ue ce fût, que quelqu'un se permit avec vous des légèretés et des badinages, non-seulement en paroles, mais encore en actions, jusqu'à vous toucher à travers la grille! Sainte Terese ne peut retenir ses larmes a la seule pensée qu'un pareil cas puisse se présenter, et elle dit en pleurant que cent enfers ne suffiraient pas pour châtier un tel sacrilège. Vous vous flattez que tout en manquant à la modestie extérieurement, vous vous maintiendrez religieuse et chaste à l'intérieur. Il n'en sera pas ainsi si vous plaisantez avec toute sorte de personnes au parloir ; l'expérience nous apprend que tant d'autres, semblables à vous, qui ne craignaient pas plus que vous, ont fait des chutes lamentables, et se sont |)récipitées hors du cloître non-seulement de cœur, mais aussi de corps, et des bras de Jésus-Christ sont passées à ceux du démon. Il suffit quelquefois d'une seule religieuse trop libre pour perdre de
réputation toute une Congrégation. Concluons donc : les petits-maîtres et les freluquets au parloir, c'est la ruine d'un couvent.
Prudence. La simplicité de la colombe est le plus beau caractère d'une religieuse cloîtrée ; mais si à celte simplicité elle ne joint la prudence du serpent, elle est en péril évident de donner dans beaucoup d'égarements. Pour vous ouvrir les yeux, prenez garde à ce que je vais dire. Il arrivera parfois que vous serez appelée au parloir par voire frère, par un parent, mais il peut se faire que voire frère vienne beaucoup moins pour lui-même, que pour obliger un ami qui l'accompagne, et qui nourrit quelque inclination pour vous. C'est ce dont devrait se défier surtout votre tante, votre maîtresse à laquelle vous êtes confiée; bien souvent elle sera appelée au parloir, non pas qu'on se soucie de la voir, elle qui est déjà avancée en âge, mais parce qu'on voudrait bien passer le temps avec vous qui êtes jeune novice, et qu'on ne peut vous voir sans elle. Et vous qui vous apercevez du détour, qu'avezvous à faire? C'est de montrer beaucoup de dignité, ou, ce qui vaudrait mieux encore, de tirer une belle révérence et de vous retirer.
Cette précaution, vous devez en user même avec les religieux qui se présentent munis des permissions requises pour converser avec vous, du moment que vous vous apercevez que leurs, discours ne tendent pas à la perfection, mais plutôt à insinuer le relâchement sous le masque de certaines doctrines commodes ; dégagez-vousen au plus tôt et luyez; avec ces sortes de personnes ne dite? pas un mol qui ne respire le paradis.
Quant aux religieux qui sont vos confesseurs, vous ne devriez jamais leur parler, si ce n'est au tribunal de la pénitence, lorsque vous avez à traiter des intérêts de
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votre conscience. Que si en certaines circonstances vous aviez a trailer d'affaires domestiques, parlez-leur au tour et gardez-vous bien de jamais vous entretenir avec eux à la grille. Vous devez éviter la familiarité avec toute sorte de personnes, mais spécialement avec les confesseurs ou directeurs de votre âme, à l'égard desquels il semble que le cœur se laisse aller plus aisément à une sympathie naturelle. Si celte sympathie n'est pas modérée dès le principe, le feu s'allume bientôt et dégénère au point qu'on aime le confesseur, non pas comme un père spirituel, mais comme une personne qui plaît. De là suit la tiédeur, on s'entretient avec le confesseur comme avec un ami. on use d'expressions qui dénotent les sentiments tendres; puis viennent les petits présents, les petits billets, el à la suite de tout cela les jalousies, et voilà le couvent sens-dessus-dessous. Quelle a été la cause d'une ruine si lamentable? C'est vous, dit sainte Terese, carie confesseur était parfaitement indifférent; mais en le demandant si souvent, en le retenant si longtemps au confessionnal, en voulant prendre soin de son linge, de sa garde-robe, peut-être de sa table, vous avez attiré son attention, el les égards qu'il a eus pour vous ont mis le trouble parmi vos consœurs ; il en est résulté force cancans dans le monastère, de la déconsidération pour votre personne et la perte du confesseur; car il s'est vu contraint de se retirer s'il voulait éviter d'être déposé, au grand détriment de sa réputation.
Ah 1 si je pouvais me faire entendre des confesseurs, je leur raconterais les disgrâces de plus d'un de leurs confrères, el je leur dirais : Ne pariez jamais à aucune religieusejiûr:s du confessionnal ; i;;épiimandez-les si elles osent proférer une parole qui trahisse quelque affection ou sente le compliment; ne leur conliez point l'entretien
de votre linge ; en un mot, soyez confesseurs et non mercenaires ; cherchez le bien des âmes et non votre avantage personnel.
COMMENT UNE RELIGIEUSE DOIT SE COMPORTER DANS LES MOMENTS DE MÉLANCOLIE ET D AFFLICTION d'eSPRIT.
Gaudeie in Domino semper, iterum dico gaudete^ : l'Apôtre veut que toute tristesse soit bannie loin de nous que notre cœur soit continuellement dans la joie, et que nous nous dilations dans le Seigneur. Or, que faites-vous lorsque la clôture vous pèse et que la mauvaise humeur vous domine? — Que voulez-vous que je fasse? je me retire en chambre et je pleure à mon aise. — Pauvre enfant! et vous n'avez pas honte d'une telle faiblesse? Vous ne voyez donc pas l'artifice du démon, qui fait avec vous ce que font les pêcheurs pour prendre le poisson dans les rivières? Ils commencent par troubler l'eau, afin que le poisson n'aperçoive pas les filets et s'y précipite. Ainsi le démon en use-t-il à votre égard; il vous agite le cœur par la tristesse afin de pêcher en eau trouble, c'està-dire, de vous faire tomber dans une foule d'imperfections et peut-être même de péchés. Lorsque vous êtes troublée et mélancoliqui^, vous êtes incapable d'aucun bien et disposée îi toute espèce de mal. Ce ne sont alors qu'impatiences sans fin, que jugements et soupçons téméraires. Ne trouvant plus de goût dans les choses spirituelles, le démon vous excite à chercher votre satisfaction dans les créatures au prix de l'ofTonse de Dieu.
— « Mais, mon père, je n'en ai que trop de motifs et ou
> Philip. 4, 4
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dedans et au dehors : la supérieure me persécute, mes compagnes se moquent de moi; on ne me laisse plus moyen de vivre. »
La supérieure vous persécute ? « Je reprends et je châtie ceux que j'aime, » dit l'Ecriture : Quos amo argua et castigo^. Si la supérieure vous corrige de vos défauts, c'est un signe d'amour et non de haine. Plût à Dieu que tout le monde vous persécutât de cette manière! Vous devez baiser la main qui vous frappe, et rendre grâce k la supérieure qui cherche votre bien. Quant à vos compagnes, si elles rient de vous, eh bien ! riez d'elles, et vous voilà quittes.
— 0 J'ai la conscience trop embrouillée ; je ne trouve pas de repos. »
Ouvrez-vous a votre confesseur ; manifestez-lui tous les replis de votre cœur, et vous en éprouverez un soulagement merveilleux. Sainte Terese avoue qu'ellemême n'a jamais trouvé de moyen plus efficacu pour recouvrer la paix et se maintenir dans le calme intérieur, que de manifester même les premiers mouvements de son cœur à un bon confesseur. En revanche, vouloir rester le cœur fermé et la langue muette vis-'a-vis de ses pères spirituels, et prétendre avoir la paix, ce sont deux choses qui ne vont pas ensemble.
— « Je commets trop de péchés véniels, malgré toutes les résolutions que j'ai déjà prises. »
A bon compte, vous ne commettez pas de péchés mortels ; car si vous en commettiez, vous n'auriez que trop raison de vous conlrister et vous devriez en chercher au plus tôt le remède. Mais si vous ne commettez pas de péchés mortels, vous ne devez pas tant vous inquiéter. Il